JO OBDF.RIC VITAL
prononcées devant le peuple dans le temple de Dieu, et soudain les fléaux commencèrent à se manifester d'une manière évidénte. Le lendemain matin , le roi Guillaume se mit à table ayec ses parasites , et se prépara, après le dîner, à partir pour la chasse dans la Forêt-Neuve. Comme il se livrait à la joie avec les personnes de sa suite, et qu'il chaussait ses bottes, 1 un serrurrier survint, et lui présenta six flèches. Le prince les reçut avec satisfaction , donna à l'ouvrier des éloges sur son travail, et , sans prévoir ce qui en devait arriver, en retint quatre pour lui et en remit deux à Gaultier Tyrrel. « Il est juste, dit le Roi, « de donner les flèches les mieux aiguisées à celui « qui saura le mieux s'en servir pour porter des « coups mortels. » Ce Tyrrel était un chevalier distingué né en France , riche châtelain de Poix et de Pontoise , puissant parmi les grands , et vaillant guerrier. C'est pourquoi il vivait dans la familiarité du Roi, et l'accompagnait assidûment partout. Enfin , comme on perdait le temps à parler de frivolités, et que les gens de la maison du Roi étaient réunis autour de sa personne, un moine de Glocester se présenta et remit au Roi une lettre de son abbé. Après avoir lu, le Roi se mit à rire, et en se moquant parla ainsi au chevalier Tyrrel : « Gaultier, ayez soin d'exécuter ce « que je vous ai recommandé. » Celui-ci répondit : « Oui, seigneur.» En conséquence Guillaume faisant peu de cas des avertissemens des vieillards, et oubliant qu'avant le malheur le cœur se livre à la joie, s'exprima ainsi sur le contenu delà lettre qu'il avait entendue : « Je m'étonne pourquoi mon seigneur Serlon a eu la « fantaisie d'écrire de pareilles choses, lui qui, comme
« je le pense , est un abbé de bien et un vieillard « plein de maturité. Dans l'excès de sa simplicité, il « me raconte, au milieu des occupations dont je suis « accablé, les rêves de gens qui sommeillent, et il « les place dans, un écrit qu'il a dessein d'envoyer « dans plusieurs contrées. Croit-il que je suivrai les « usages des Anglais qui renoncent à leurs voyages « ou à leurs affaires , d'après l'éternument ou les « songes des vieilles femmes ? »
A ces mots il se leva promptement , et , montant son coursier, courut vers la forêt. Le comte Henri son frère, Guillaume de Breteuil et plusieurs autres personnages illustres se trouvaient là *, ils se rendirent dans les bois, et tous les chasseurs se dispersèrent en divers lieux, ainsi qu'il convenait. Comme le (loi et Gaultier de Poix s'étaient établis avec un petit nombre de compagnons dans un quartier de la forêt, et que, bien armés, ils attendaient avidement le gibier, tout à coup un animal s'étant jeté parmi eux , le Roi quitta sa place , et Gaultier tira sa flèche. Ayant rasé les soies du dos de l'animal , la flèche vola rapidement et blessa mortellement le Roi, qui se trouvait à portée. Ce prince tomba aussitôt par terre , et malheureusement expira sur l'heure. Alors, à la mort d'un seul homme , il s'éleva parmi les mortels une grande commotion, et le trépas du princ^fi.t retentir la forêt d'horribles clameurs. Henri courut à toute bride au château de Winchester , où était renfermé le trésor royal, dont, comme héritier légitime, il exigea, par son ordre suprême, qu'on lui remît les clefs. Guillaume de Breteuil i tout essoufflé, arriva au même lieu, et s'opposa adroitement aux entre -
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prises de Henri. «Nous devons, dit-il, nous rap- « peler soigneusement la foi que nous avons pro- « mise à votre frère Robert. En effet , il est le fils « aîné du roi Guillaume; vous et moi, mon seigneur « Henri, rendons-lui hommage. Aussi devons-nous « lui garder fidélité en toutes choses, absent comme « présent. De puis long-temps il travaille péniblement « pour le service de Dieu, qui lui rend, sans coup « férir, avec la couronue de son père, le duché « que comme pèlerin il avait quitté pour l'amour du « Ciel. »
Au milieu de cette altercation, la discussion s'aigrit; de toutes parts il s assembla une grande multitude d'hommes*, et la vigueur de l'héritier présent qui réclamait son droit se déploya fortement. Henri mit avec vivacité la main à la garde de son épée , la tira du fourreau , et ne permit point, par un vain retard , qu'aucun étranger s'emparât du sceptre paternel.
Enfin, des amis et de sages conseillers s'étant réunis, la dispute se calma de part et d'autre. D'après une prudente détermination, de peur qu'une scission fôcheuse ne s'élevât, on remit le château avec le trésor royal aux mains de Henri, fils de l'avant-dernier Roi. C'est ce qui , depuis long-temps, avait été prédit par les Anglais, qui desiraient avoir pour maître ce prince né noblement sur leur trône.
A la mort du Roi, plusieurs seigneurs quittèrent la forêt pour retourner chez eux , et mettre leurs affaires en règle, dans la crainte où ils étaient de voir s'élever des troubles. Quelques domestiques couvrirent comme ils purent Je Roi tout sanglant
avec des étoffes sans valeur , et le transportèrent de Ja forêt à la ville de Winchester, comme un sanglier féroce que viennent de percer les chasseurs. Les clercs et les moines, les habitans de la ville, les pauvres avec les veuves et les mendians allèrent en procession au devant du corps, et , par respect pour la dignité royale, il fut enterré au plus vite dans 1 ancien monastère de Saint-Pierre. - Toutefois les docteurs ecclésiastiques et Jes prélats ne craignirent pas dès lors déjuger ce monarque d'après sa vie corrompue et sa fin tragique : comme ayant péri de mort violente , ils le trouvèrent indigne de l'absolution de l'Église, car ils n'avaient pu le châtier salutairement pour ses crimes pendant qu'il respirait l'air de la vie. Dans quelques églises on ne sonna pas même les cloches pour ce prince, tandis que fréquemment et long-temps on les met en mouvement pour les pauvres et les femmes de la plus basse condition. De l'immense trésor où l'on avait entassé des monceaux d'or provenant de la sueur des malheureux , on ne tira aucune aumône pour les pauvres en faveur de l'ame de son ancien et cupide possesseur. Au contraire, la soldatesque, des hommes perdus, de viles courtisanes gaspillèrent cet or à la mort du prince débauché : ils pleurèrent sa fin misérable , non pas tant par piété que parce qu'ils regrettaient de ne pouvoir plus se livrer à leurs détestables désordres, et cherchèrent avidement Gaultier Tyrrel, qu'ils voulaient mettre en pièces comme auteur de la mort de son maître. Mais celui-ci, après avoir consommé son attentat ' , s'enfuit précipitamment vers Ja mer \ ayant passé
' Perpctrato facinore.
le détroit, il se rendit dans les forts qu'il possédait en France , et là , se trouvant en sûreté , brava les menaces et les -malédictions des malveillans. Il épousa Âdelide , fille de Richard , de l'illustre famille des Giilard; elle lui donna pour fils Hugues de Poix, chevalier d'une grande valeur. Enfin , après beaucoup d années, Gaultier, se rendit à Jérusalem . et mourut en faisant pénitence dans le pèlerinage de Dieu.
Lan de l'incarnation du Seigneur itoo, le jeudi, le 4 des nones d'août (a août), Guillaume-le-Roux mourut ainsi d'un coup de flèche dans la Forêt- Neuve, après avoir possédé le royaume d'Angleterre pendant douze ans et "près de dix mois. Cependant Henri se hâta de se rendre a Londres avec Robert , comte de Meulan. Le dimanche suivant, il prit la couronne royale à Westminster , dans l'église de l'apôtre Saint-Pierre: il y fut consacré par le vénérable Maurice, évêque de Londres; car Anselme, archevêque de Cantorbéry, se trouvait, comme nous l'avons dit, en exil dans les contrées étrangères. Quant à Thomas , archevêque d'York , il était mort récemment, et son siège métropolitain était encore vacant. Henri était âgé de trente ans, lorsqu'il monta sur le trône, qu'iL occupa pendant trente-cinq ans et quatre mois. Il gouverna, dans la prospérité comme dans l'infortune, le royaume que Dieu lui avait confié, avec autant de prudence que de succès. Parmi les princes les plus remarquables de la chrétienté, il brilla d'«n grand éclat par le maintien de la paix et de la justice. De son temps, l'Eglise de Dieu fut joyeusement comblée de richesses et d'honneurs, et tous les ordres religieux s'accrurent considérablement, pour la plus
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grande gloire de Dieu. C est ce qu'attestent les moines et les clercs qui, sous son règne, gagnèrent beaucoup en nombre et en élévation. C'est ce que peuvent à bon droit confirmer les ermites qui cultivent les points les plus épais des forêts, s'y réjouissent de voir s'élever les combles des monastères et des palais, et chantent, dans le calme du cœur, la gloire de Dieu aux mêmes lieux où des brigands sans loi avaient coutume de se cacher naguère pour commettre toutes sortes d'attentats.
Dès le commencement de son règne, Henri eut la sagesse de se concilier l'affection de tout le monde , et par sa munificence royale il sut s'en faire aimer. En effet, il honora avec bonté les grands, augmenta leurs richesses et leurs honneurs, et se les attacha par d'habiles caresses. En rendant de justes lois, il plut aux peuples qui lui étaient soumis ; sa protection les garantit des injustes exactions et du brigandage. C'est ainsi que ce prince sublime se distingua parmi les seigneurs et les rois de l'Occident, et mérita les applaudissemens des clercs et des laïques qui se réjouissaient d'être gouvernés raisonnablement.
Henri commença à consoler les églises veuves de leurs pasteurs, et , de l'avis des sages, leur donna des docteurs instruits. En conséquence il confia le siège épiscopal de Winchester à Guillaume surnommé Giffard 1 , qui avait été chancelier du feu Roi ; il éleva à la métropole d'York , Girard évêque d'Hereford. 11 envoya promptement des courriers au-delà des mers, pour rappeler à son siège le vénérable Anselme, archevêque de Cantorbéry, qui avait été, ainsi que nous
• Frère de Gauliier-Giflard , comte de Luugueville.
l'avons dit, chassé par les iniques attaques de Guillaunxe-le-Roux. Il donna le monastère d'Ely à Richard, fils de Richard de Bienfaite, moine du Bec, et l'abbaye de Saint-Edmond, roi et martyr, au jeune Robert, moine d'Ouche , fils de Hugues , comte de Chester ; il confia Glastonbury à Herluin de Caen , et Abington à Faris de Malmesbury.
Hugues, comte de Chester, Robert de Bellême et d'autres grands seigneurs qui se trouvaient en Normandie, ayant appris l'accident survenu à leur infortuné monarque , et la révolution subite qui venait d'arriver, après avoir mis ordre à leurs affaires dans la province , se hâtèrent de passer en Angleterre , offrirent au nouveau Roi la soumission qu'ils lui devaient, et lui ayant fait hommage reçurent de lui la confirmation de leurs terres et de toutes leurs dignités avec des présens dignes de la majesté royale.
Le roi Henri ne suivit pas , comme Roboarn , les conseils d'une jeunesse imprudente-, mais il écouta prudemment les argumens des sages et les avertissemens des vieillards. En conséquence il attacha à ses conseils Robert de Meulan, Hugues de Chester, Richard de Reviers , Roger Bigod , et plusieurs autres hommes habiles et courageux ; et , comme il obéit prudemment aux avertissemens des hommes sages, il commanda avec raison à beaucoup de pays et de nations. Quatre mois après qu'il fut monté sur le trône, ce prince, ne voulant pas se livrer à la débauche comme le cheval et le mulet qui sont privés d'intelligence , épousa avec toute la pompe royale une princesse illustre nommée Mathilde, de laquelle il eut deux enfans, Mathilde et Guillaume. Elle était fille
de Meiculf, roi des Ecossais, et de la reine Marguerite. Elle tirait son origine de la famille du roi Elfred, fils du roi Egbert qui posséda le premier la monarchie de toute F Angleterre après le massacre commis par les Danois et la mort de saint Edmond , roi et martyr. Depuis que les Angles étaient venus de File d'Anglie où est située la métropole de la Saxe, pour s'emparer de la Grande-Bretagne, après avoir vaincu ou détruit les peuples appelés Gallois , et fait la conquête de toute l'île sous Hengist leur premier chef , ils appelèrent cette contrée Angleterre, du nom de leur patrie. Cinq rois s y succédèrent, comme nous l'apprend le Breton Gildas et l'Anglais Bède.
Le sage Henri , connaissant donc tout le mérite de la princesse, et désirant depuis long-temps jouir de l'honnêteté de ses mœurs, se la choisit pour compagne en Jésus-Christ, et Téleva au trône à ses côtés en la faisant consacrer par Gérard, évêque d'Hereford. Je n'ai dit que peu de choses sur les événemens qui eurent lieu en Angleterre; mais je juge à propos d'ajouter quelque chose dans cet ouvrage sur ce qui concerne la Normandie.
Au mois d'août , dès qu'on eut appris dans la Neustrie la mort du malheureux Guillaume , l'orgueil furieux des Normands les porta à se déchirer les entrailles. En effet, dans la même semaine, Guillaume comte d'Evreux et Raoul de Conches firent une irruption avec une forte armée sur le territoire de Beaumont 1 , d'où ils enlevèrent un butin considérable des terres de Robert comte de Meulan , à cause de quelques injures qu'il avait faites à leurs alliés, et
1 Bcanmont-le- Roger.
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des conseils perfides qu'il s'était depuis long-temps appliqué à donner contre eux à Guillaume-le-Roux. A leur exemple, plusieurs autres seigneurs donnèrent un libre cours à la fureur et à la méchanceté qu'ils avaient depuis long- temps conçues, mais qu'ils n'avaient pas osé manifester par des attentats, parce qu'ils redoutaient la rigueur du prince» Désormais, libres de tout frein, ils employèrent tous leurs efforts à s'armer les uns contre les autres, et désolèrent par des massacres et des pillages réciproques cette malheureuse province privée de son chef.
Dans le courant du mois de septembre, le duc Robert arriva en Normandie, et , reçu par les siens , ainsi que Sybille sa femme, il alla au Mont-de-FArchange- Saint-Michel-en-Péril-de-Mer. Il y rendit grâces à Dieu de son retour après un pèlerinage lointain ; il y connut 1 ensuite sa femme , qui était fille de Goisfred de Conversano, et qui, l'année suivante, lui donna un fils que baptisa l'archevêque Guillaume % lequel lui donna son nom. Leduc Robert prit sans obstacle possession de son duché , et le gouverna , du moins de nom , pendant près de huit années. En effet, engourdi d'une manière blâmable dans la nonchalance et la mollesse, il se rendit méprisable à ses sujets turbulens et déloyaux. Le vol, le brigandage et la rapine s'étendaient partout sans relâche , et toutes les calamités se multipliaient de toutes parts au grand détriment de toute la patrie.
Hélie, fils de Jean de La Flèche, ayant appris l'événement qu'il avait désiré, c'est-à-dire, ayant su
■ Cognouit.
* Guillaume Bonne-Ame , archevêque de Rouen.
que véritablement Je roi Guillaume était mort, se rendit au Mans avec un corps d'hommes armés: bien reçu par les habitans qui l'aimaient, il prit en paix possession de la ville , et appela Foulques comte d'Anjou son seigneur* avec l'aide duquel il assiégea long-temps la citadelle. Haimeri de Morie et Gaultier de Rouen , fils d'Ansger, gardaient cette tour avec une garnison suffisante. Ils avaient pour résister assez de provisions de guerre et de bouche, et tout ce qui pouvait être nécessaire à des assiégés. De part et d'autre on se parlait journellement, on se menaçait mutuellement; et lé plus souvent on mêlait les plaisanteries aux menaces. Les assiégés accordèrent au comte Hélie le privilège de se revêtir d'une tunique blanche toutes les fois qu'il le voudrait , et de venir ainsi en toute sûreté trouver ceux qui gardaient la tour. Confiant dans la foi de ceux qu'il avait toujours connus pour des hommes preux et loyaux , et remarquable par la blancheur de son habillement, il se rendait souvent auprès de ses ennemis , et , tout seul , ne balançait pas à s'entretenir avec eux. Les gens du dedans comme ceux du dehors se livraient mutuellement à des entretiens enjoués, et, sans esprit de malveillance, se disaient de part et d'autre des plaisanteries : ce qui dans le pays excitera l'admiration et le plaisir de la postérité.
Enfin Gaultier et Haimeri , au bout de quelques jours, parlèrent ainsi à Hélie : «Nous gardons, telle que « notre maître nous l'a confiée , cette citadelle très- « forte , remplie de toutes sortes de biens ; et nous ne « craindrons ni vous ni vos machines de guerre , tant « que nousvoudronsvous résister. Nous pouvons vous k atteindre avec nos pierres et nos flèches, parce que,
« placés sur cette tour élevée , nous nods trouvons « au-dessus de vous -, mais parla crainte de Dieu, et « par l'amitié que nous vous portons , nous vous épar- « gnons, d'autant plus qu'en ce moment nous igno- « rons pour qui notre défense conserve cette forte - « resse. C'est ce qui nous fait croire juste et avanta- « geux de conclure mutuellement une trêve, jusqu'à « ce que notre envoyé soit de retour d'auprès de nos « princes, qui sont les maîtres de l'Angleterre et de la « Normandie. Quand il sera revenu , nous ferons ce « que la raison nous dictera.» Hélie, plein de joie, rapporta cette communication à Foulques. Ainsi tout le monde fut satisfait , et la demande des Normands fut bien accueillie.
Cependant le député envoyé auprès du duc de Normandie s'exprima en ces termes : « Gaultier et Hai- « meri, avec leurs fidèles compagnons, gardent la ciu tadelle du Mans , comme le leur a prescrit le roi « Guillaume ; assiégés par les Manceaux et les Ange- « vins , ils vous demandent des secours. Ils désirent « savoir ce qu'ils doivent faire pour exécuter votre « volonté. Si vous voulez rester maître de cette fora teresse, venez avec une puissante armée pour les « secourir et lesdélivrer desennemis qui lesassiégent; « sinon, apprenez-leur comment ils pourront échapper « au péril de la mort. » Abattu par les travaux de son long pèlerinage T et plus disposé à chercher le repos du lit qu'à se livrer aux fatigues belliqueuses , le duc Robert répondit aux assiégés , par l'intermédiaire de leur député, qu'ils eussent à conclure une paix honorable avec les assiégeans. « Je suis, dit-il, fatigué de « mes longs travaux . et le duché des Normands me
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«suffit. Au surplus, les seigneurs anglais mmvitent « a passer la mer en toute hâte , parce qu'ils sont prêts « à me recevoir comme roi. » <»'
Quand il eut entendu ce discours, le député ne reprit pas son chemin ; maisayant traversé le détroit avec célérité, il se rendit auprès du roi d'Angleterre , et lui rapporta avec détail et clarté le discours que je vieps de citer. Henri, occupé des affaires de ses Etats d'ouwe-mer , eut le bon esprit d'aimer mieux s'acquit ter loyalement de ses obligations, que de se surcharger par orgueil d'entreprises étrangères, que ses devoirs ne lui imposaient, pas. Il rendit grâces de leur bonne volonté pour lui aux chefs de Ja garnison de la citadelle du Mans, et renvoya leur délégué avec de dignes et honorables présens. Cet envoyé retourna vers ses mandataires , et leur fit part de la réponsç^uïl avait obtenue des deux fils du roi Guillaume. En conséquence Gaultier et Haimeri ayant fait pppve d'une louable fidélité, engagèrent Hélie à revêtir sa tunique blanche , qui fut cause que l'on prit l'habitude de l'appeler le Blanc Bachelier '. Aussitôt Hélie y consentit. La garnison , qui le vit venir en toute hâte , lui fit un bon accueil, et lui dit en riant : «Blanc Bachelier, vous pouvez maintenant vous « réjouir à bon droit, car nous touchons au terme « que vous avez long-temps désiré. Si vous avez dans « votre trésor une grande somme d'argent, vous ponte vez conclure avec nous un bon marché. » Hélie leur ayant demandé ce qu'ils entendaient par ces paroles ils répondirent ; « Le puissant Guillaume , roi des « Anglais, a bâd cette forteresse, que son héritier
* Candidus Bachularu.
'ri. G
ga 0W1F.RIC VITAL.
« nousa confiée ; mais, hélas! il est mort récemment. « En conséquence nous vous la cédons, et nous con- « sentons à ce que vous soyez désormais comte des « Manceaux. Si nous voulions vous résister plus k»ng- « temps , nous ne serions ni effrayas par votre va- « leur, ni vaincus, ni privés de courage pour tenir « bon pendant long -temps. En effet , nous avons « des armes , de la vaillance et des vivre»; mais nous « manquons d'un maître légitime v à qu» «otftt puis- « sions consacrer le service de notre bras. C'est pour- « quoi , vaillant guerrier , connaissant votre mérite , « nous'vous élisons , et, après vous aXoir rendu cette « place, nous vous constituons dès aujourd'hui comte « des Manceaux.;. C'est ainsi que ces preux guerriers parlèrent à Hélie, conclurent la paix avec lui, et lui remirent cette forte citadelle avec tout ce^que Guillaume-le-Roux y avait fait entrer. Alors rl* prêtant faite , la vaillante garnison sortit de la place avec armes et bagages, et fut accueillie par les deux comtes, non comme un ennemi vaincu , mais comme unami fidèle. Hélie à la tête de deux cents chevaliers , la fit sortir de la ville en sûreté , et la protégea de bon cœur contre leshabitans qui auraient bienpu l'attaquer, parce que, .l'année précédente, elle avait brûlé leurs maisons. Ainsi le comte Hélie , après trois ans , recouvra son comté, et , pendant près de dix ans, le gouverna honorablement jusqu'à sa mort.
Cependant, au boutde quelques années, Hélie donna sa fille Eremburge en mariage à Foulques, comte d'Anjou , fils de son seigneur , et le fit même son successeur dans le comté du Maine. U fit ensuite un traité d'amitié avec le duc Robert et le roi Henn, aux
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guerres desquels il prit une pari active : il nuisit beaucoup à l'un , et rendit à l'autre de grands services. A la mort de sa femme, il ne voulut pas rester dans le célibat : il prit pour femme Agnès , fdle de Guillaume de Poitiers , dont lldefonse, roi de Galice ' , avait été obligé de se séparer a. Il célébra ses noces illustres avec une grande joie ; mais Tannée suivante il mourut, au grand regret de beaucoup de personnes. L'évêque Hildebert ensevelit respectueusement son corps dans la basilique de l'apôtre Saint-Pierre-de-la-Couturc.
L'an de 1 incarnation du Seigneur 1 101 , il s éleva de grands troubles en Angleterre et en Normandie. Les grands , disposés à la sédition , redoutant la magnanimité du roi Henri, et lui préférant la mollesse du lâche duc Robert, afin de se livrer criminellement à toutes leurs passions , se mirent à former des assemblées perfides, et rengagèrent à préparer une flotte pour passer en toute hâte en Angleterre. Robert de Belléme et ses deux frères, Roger de Poitiers et Arnoul , Guillaume de Varenne comte de S\irrey, Gaulticr-Giffard, Yves de Grandmenil, Robert fils d'Ilbert, et plusieurs autres seigneurs approuvé-* rent cette trahison, et prirent parti pour le duc, d'abord en secret, puis ouvertement. Non seulement ce duc imprudent ne conserva pas s es Etats, mais il les perdit follement pour avoir voulu s'emparer du royaume qui était sous la puissance de son frère plus habile que lui.
Ce fut alors qu'il donna à Robert de Belléme l'évéché de Séès et la place d'Argentan , ainsi que la fo-
• Alphonse îv, roi de Casiille et de Léon, puis de Galice. » Eu 1080, pour cause de parcnle.
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rét de Gouffern; puis il livra le château de Gisors à Thibault - Pains qui lui avait donné asile une seule fois. Ensuite il fit beaucoup de dons de son trésor à quelques autres seigneurs, et promit à plusieurs, s'il devenait roi , beaucoup plus qu'il n'eût pu leur donner. Comme il aimait la société des courtisanes et des bouffons, et que, les applaudissant avec impudence, il dilapidait ses biens pour eux, il se trouva plusieurs fois réduit à manquer de pain malgré les richesses de son puissant duché : souvent il ne sortait de son lit qu'à la sixième heure , faute d'habits décens-, et faute de vétemens, il ne se rendait point à l'église, pour y entendre les offices divins. En effet , les courtisanes et les libertins, qui connaissaient sa faiblesse, le circonvenaient sans cesse , et lui dérobaient fréquemment avec impunité ses culottes, ses caleçons et ses autres vétemens. C'est ainsi que s'accomplit manifestement en lui ce qu'a dit un certain sage :
Qui sua demergimt , hi post extranea pergunt'.
Les grands de la Normandie, méprisant leur duc, et préférant prendre parti pour le roi d'Angleterre, résolurent de lui transmettre le duché, et, par de fréquens messages , excitèrent son ambition à ce sujet. Ainsi les deux partis, déterminés par la perfidie, se dépravaient, et, infidèles à leur maître, cherchaient comment ils pourraient lui nuire. Quelques révoltés entreprirent une guerre ouverte contre ceux de leurs voisins qui étaient fidèles, et souillèrent le sein de leur fertile patrie par des dévastations, des incendies et de sanguinaires attentats. Le vénérable archevêque
' Ceux qui perdent leur» biens sont obliges de quitter leur pays.
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Anselme , tous les évêques et les abbés avec leur saint clergé , et tous les Anglais , étaient attachés à leur Roi par des nœuds indissolubles -, ils priaient sans cesse le roi Sabaoth pour le salut du monarque et le maintien de son règne. Robert de Meulan et plusieurs autres barons loyaux et prudens tenaient fidèlement à leur maître , et le secondaient de leurs forces et de leurs conseils.
Le principal instigateur de cette folle entreprise futRanulfe Flambart, évêque de Durham. Sorti d'une race plébéienne, il avait flatté bassement Guillaume- Je-Roux, et, à force de le servir avec adresse, il fut élevé par lui au-dessus de tous les grands du royaume. Créé grand trésorier et grand justicier, il se rendit odieux par d'innombrables cruautés qu'il répéta souvent, et se fit redouter du plus grand nombre. Comblé de richesses amassées de toutes parts, et de dignités chaque jour croissantes, il devint excessivement opulent, et, quoiqu'il fût presque illétré, il parvint jusqu'au siège épiscopal, non par le mérite de la piété, mais par l'emploi de la puissance séculière. Toutefois, comme aucun pouvoir de la vie mortelle n'est de longue durée, quand son Roi eut été tué, Flambart fut jeté en prison par le nouveau monarque, comme le déprédateur usé de la patrie. A cause de beaucoup d'injures dont il avait vexé Henri lui-même, et d'autres enfans du royaume , tant pauvres que riches, qu'il avait outrageusement maltraités à diverses reprises et de plusieurs manières, il fut renversé du sommet élevé de la puissance, grâce à la Providence divine qui fit changer le vent de ses prospérités, et, mis aux ferB dans la tour de Londres, il fut livré à la
garde de Guillaume de Magneville. Mais , comme dit Ovide en parlant de Dédale :
Ingenium ma ht scepe moment '
Je prélat, fécond en expédient, s'appliqua à se délivrer des rigueurs de la prison, et, par l'entremise de ses amis, s'en procura la sortie. Habile et éloquent, quoique cruel et irascible , libéral cependant et le plus souvent joyeux , il s'était ainsi rendu agréable et cher à la plupart de ceux qui le connaissaient. 11 recevait par Tordre du Roi deux sous sterling tous les jours pour sa table. C'est pourquoi , avec l'aide de ses amis, il se réjouissait dans sa prison, et faisait servir journellement, pour lui et ses gardiens, un splendide festin. Un certain jour on lui apporta une corde dans une bouteille de vin , et il fit servir généreusement un banquet somptueux. Ses gardiens mangèrent avec lui, et puisèrent une grande joie dans une copieuse libation de Falerne. Quand ils furent entièrement enivrés, et qu'ils se furent endormis avec sécurité, l'évêque attacha la corde à la colonne qui se trouvait au milieu de la fenêtre de la tour -, puis se saisissant de SQn bâton pastoral , il descendit. Mais, comme il avait négligé de prendre des gands, la rudesse de la corde lui écorcha les mains jusqu'à l'os; et comme la corde n'atteignait pas jusqu'à terre, ce prélat replet fit une lourde chute, et, presque tout brisé, poussa de tristes gémissemens. Ses fidèles amis et ses satellites éprouvés attendaient au pied de la tour , où ils lui avaient tenu prêts, non sans une grande frayeur, d'excellens chevaux. 11 s'en servit pour fuir au plus vite et fut re-
' L'infortune souvent aiguise l'esprit. f
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joint, avec son trésor, par ses fidèles compagnons, sons l'escorte desquels il gagna en toute bâte par mer la Normandie, et se rendit auprès du duc Robert. La mère de Flambart, qui était sorcière , et s'entretenait souvent avec le* démon, dans l'intimité duquel elle avait perdu un œil , passait par mer en Normandie sur un autre bâtiment avec le trésor de son fils. Elle était ballottée ça et Ià#par ses compagnons de voyage avec des gestes dérisoires à cause de ses enchantemens criminels.
Cependant des pirates étant survenus pendant la traversée, tout le trésor fut pillé, et la vieille sorcière, mise toute nue et fort affligée, fut jetée sur les côtes de Normandie avec les nochers et les passagers. Enfin le prélat fugitif, bien accueilli par le duc, fut mis à la téte des affaires de la province, et ce prince usa de ses conseils autant que sa nonchalance le lui permit. Flambart excita surtout le duc à entreprendrela guerre contre son frère 5 il employa tous ses efforts à augmenter la haine contre le Roi*, il donna à Robert les conseils qu'il crut propres à lui faire obtenir le royaume d'Angleterre, et lui promit son assistance en toutes choses.
Enfin, pendant l'automne , le duc Robert traversa le détroit et se rendit en Angleterre : bien reçu par des personnages illustres et puissans qui s'étaient coalisés et qui l'attendaient, il se prépara à combattre le Roi. Sa flotte différait beaucoup de celle de son père Guillaume : aussi ce ne fut pas par la valeur de l'armée, mais par les machinations des traîtres qu'il aborda au port de Portsmouth. Aussitôt le duc, conduit dans la province de Winchester par les grands
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du royaunie, qui depuis long - temps lui avaient fait hommage, s'y arrêta; et, excité par les séditieux, provoqua son frère au combat, à moins qu'il ne déposât le diadème. Plusieurs seigneurs qui , seulement pour les apparences, s'étaient jusque-là attachés au roi Henri , recurent volontiers le duc à son arrivée, et réunirent leurs troupes à son armée \ En effet, Robert de Bellême, Guillaume, comte de . Surrey, et plusieurs autres seigneurs abandonnèrent le Roi: d'autres, en grand nombre, pour trouver le prétexte de se séparer de lui, lui demandèrent des choses injustes, et le menacèrent de quittër son service s'il ne satisfaisait pas à leurs réclamations. Robert de Meulan , Richard de Reviers et plusieurs autres barons de distinction firent à Henri un rempart de leurs corps. De leur côté , tous les Anglais, ignorant les droits de l'autre prince , restèrent fidèles à leur monarque, et témoignèrent assez le désir qu'ils avaient de prouver leur fidélité les armes à la main.
Sur ces entrefaites, Hugues, comte de Chester, tomba malade, et, après avoir souffert long-temps , se fit moine dans le couvent qu'il avait bâti à Chester même; puis, trois jours après sa profession, il mourut le 6 des calendes d'août ( 27 juillet). Richard, jeune homme très-beau, seul enfant qu'il eût eu d'Ermentrude , fille de Hugues de Clermont, gouverna le comté pendant près de douze ans. Il se rendit agréable à tout le monde , et prit pour femme Mathilde, fille d'Etienne, comte de Blois, et d'Adèle, sœur du roi Henri , avec laquelle il périt malheureusement , le 7 des calendes de décembre ( 27 novem-
1 11 y avait là dans l'imprimé* une omission importante*
bre), clans Je naufrage de la Blanche -Nef, dont nous parlerons en détail ci-après.
Le comte de Meulan, s'apercevant de l'astuce et de la défection de ses compatriotes, et cherchant les moyens de garder sa foi , dans la prospérité comme dans le malheur, au roi qui était son ami , agita habilement dans le fond de son cœur toutes sortes de projets , et s'occupa avec sollicitude des moyens de soutenir l'Etat qui chancelait. En conséquence il dit 4 au Roi : « Tout honnête homme, tout ami de la jus- « tice , voyant son ami dans la détresse , doit , s'il « veut prouver une loyauté à toute épreuve, em- « ployer tous ses efforts pour secourir dans son mal- « heur celui qu'il chérit. Occupé d'un tel soin, il « doit moins penser au prix qu'il recevra de ses ser- « vices que songer aux moyens de le tirer de finit fortune. Toutefois nous voyons beaucoup de gens « agir différemment, et , par une infâme prévarica- « tion , souiller l'honneur de la foi qu'ils avaient « jurée à leur maître. Certes, c'est ce que nous aper- « cevons clairement, et sentons en nous-mêmes par « de poignantes piqûres. Nous donc , auxquels Dieu « a confié le soin de l'intérêt commun, nous de- « vons chercher de toutes parts ce qui peut contact buer au salut du royaume ainsi qu'à celui de l'E- « glise du Seigneur. Que notre premier soin ait pour « but de vaincre pacifiquement par la grâce de Dieu, « de manière que, sans effusion du sang chrétien, v nous puissions obtenir la victoire et maintenir dans a la sérénité de la paix un peuple fidèle. Maintenant « donc, seigneur Roi, écoutez mon avis, et ne dé- « daignez pas de suivre mes conseils. Portez des pa-
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ic rôles bienveillantes à tous vos chevaliers, caressez « tous vos enfans comme un bon père , gagnez chaa cun par des promesses, accordez tout ce qu'on « vous demande, et par ces moyens conciliez-vous « habilement tous les cœurs. Si l'on vous demande « Londres ou "bien York, ne balancez pas à promet- « trede grandes choses, comme il convient à la muni- « ficence royale. En effet, il vaut mieux donner une « petite partie du royaume que de vous exposer à « voir Ja multitude de vos ennemis vous arracher « la victoire et la vie. Lorsque , avec l'aide de Dieu , « nous serons parvenus heureusement au terme de « cette affaire , nous vous donnerons d'utiles conte seils pour ressaisir les domaines que de téméraires « déserteurs de votre cause auraient usurpés pen- « dant la guerre. Il est certain que quiconque aban- « donne de son propre mouvement son maître en « péril de mort, et en désire un autre par spécula- « tion d'avarice , ou bien vend à son roi le service « militaire qu'il devrait lui offrir volontairement pour «c la défense de ses Etats, et cherche à le dépouiller « de ses propres domaines , doit , aux yeux de la rai- « son et de l'équité, être jugé comme traître et en- « voyé en exil après avoir été à bon droit dépouillé « de ses biens héréditaires. »
Tous les grands qui se trouvaient auprès du roi Henri s'accordèrent à donner des éloges au discours du comte , et engagèrent le monarque à suivre ses conseils. Henri , doué d'une grande sagesse , rendit grâce à des conseillers si bien disposés, céda de bon cœur à leurs salutaires exhortations, et s'attacha,
par des promesses et des présens, plusieurs seigneurs
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dont la foi lui était suspecte. Enfin il marcha au devant de son frère avec de grandes forces, et lui envoya des ambassadeurs pour lui demander positivement pourquoi il avait eu l'audace d'entrer sur le territoire de l'Angleterre avec des troupes armées. La duc Robert fit la réponse suivante : « Je suis entré « avec les seigneurs qui me sont attachés dans I9 « royaume de mon père , et je le réclame cpmme « m'étant dû par droit de primogéniture. »
Les deux frères s'arrêtèrent quelques jours dans une plaine, et s'envoyèrent mutuellement chaque jour de nobles députés. Les traîtres séditieux desiraient plutôt la guerre que la paix-, et comme ils s'occupaient beaucoup plus de leurs avantages particuliers que de l'intérêt public , les perfides courriers dénaturaient les paroles des princes, et semaient entre les frères plutôt la zizanie que la concorde. Cependant le sage Henri songea à obtenir de son frère un entretien face à face , et tous deux en se réunissant ressentirent les douceurs de l'amour fraternel. Cette grande armée fit un noble cercle autour des princes, et là brilla de tout son éclat dans les armes la formidable troupe des Normands et des Anglais. Seuls au milieu de tant de spectateurs, les deux frères eurent un entretien , et sans fraude se dirent de bouche ce qu'ils éprouvaient dans leur cœur. Enfiu, après un petit nombre de paroles, ils s'embrassèrent mutuellement, et s'étant donné de doux baisers, ils se réconcilièrent sans réservé. Je ne saurais ici insérer leurs discours, parce que je n'assistai pas à la conférence; mais j'ai appris, pour lavoir entendu, ce qui résulta de l'entrevue de ces illustres frères.
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D'abord le duc Robert renonça , en faveur de Henri, aux prétentions qu'il avait sur le trône d'Angleterre, et le dégagea, suivant la dignité royale, de l'hommage qu'il lui avait fajt depuis long-temps. De son côté, le roi Henri promit de payer annuellement au duc trois mille livres sterling, et lui abandonna tout le Cotentin ainsi que tout ce qu'il possédait en Normandie, à l'exception de Domfront. 11 ne retint que cette place, parce qu'il avait prorais par serment aux gens de Domfront , quand ils le reçurent, de les conserver toujours en sa puissance, et de ne jamais changer leurs lois ni leurs coutumes. Ayant écarté tous arbitres, les deux princes arrêtèrent entre eux seuls leurs déterminations, et , à la vue de tous les spectateurs qui les entouraient avec admiration, ils décidèrent qu'ils se secourraient mutuellement comme il convient à des frères, qu'ils se ressaisiraient de tous les domaines de leur père, et que de part et d'autre ils puniraient également tous ceux qui avaient criminellement semé la discorde entre eux.
Ainsi, la paix faite, les perfides furent couverts de confusion, devinrent un objet de mépris pour ceux même auxquels ils avaient prodigué d'iniques adulations, et furent forcés, honteux et pâles de crainte, de fuir la présence du Roi. Les peuples fidèles, occupés de justes travaux, furent comblés de joie, et les bataillons armés, licenciés avec la permission de Henri, regagnèrent gaîment leurs demeures. Tout le royaume d'Angleterre éprouva l'allégresse tranquille que donne le calme de la paix; l'Eglise de Dieu , forte d'un repos durable , resplen-
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dit dans la divine loi, et, rassurée contre le tumulte des Jbatailles, combattit pour sou Dieu.
La sincérité de notre récit est confirmée évidemment par les nouvelles basiliques et les nombreux oratoires récemment construits dans les villages d'Angleterre , par les vastes cloîtres des couvents et les autres édifices monastiques qui furent bâtis du temps du roi Henri. Tous les ordres religieux, jouissant de la paix et de la prospérité, s'appliquèrent, au dedans et au dehors, à manifester leur zèle dans tout ce qui concernait le -culte de la Divinité toute-puissante. Dans la ferveur même de leur dévotion, les fidèles songèrent à renverser les temples et les habitations pour leur substituer de plus belles constructions. En conséquence on démolit les anciens bâtimens qui avaient été élevés sous Edgar , Edouard et les autres rois chrétiens, afin de les perfectionner convenablement pour la plu* grande gloire du Créateur, soit par la hauteur , soit par l'étendue , soit par 1 élégance du travail.
Après avoir passé deux mois avec le Roi son frère, le duc Robert, à l'approche de l'hiver, retourna en Normandie , comblé de présens dignes de la majesté royale \ il emmena avec lui Guillaume de Varenne et plusieurs autres qui avaient été pour sa cause dépouillés de leurs biens.
Peu après, Je vieux Gislebert, surnommé Maminot, évêque de Lisieux, mourut au mois d'août. Foulcher, frère de Flambart, fut, au mois de juin, consacré évêque du même siège par l'archevêque Guillaume. Foulcher, presque illétré, fut, grâce à son frère, tiré de la cour pour être promu à Tépiscopat. Digne
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d'éloges pour sa magnificence, il jouit de l'évéché pendant sept mois , et mourut en janvier. Ensuite Ranulfe Flambart, qui était exilé en Normandie, et qui était privé de l'évéché de Durham par suite de la haine du Roi , auquel il avait résisté , obtint l'évéché de Lisieux pour son fils Thomas encore enfaut, et pendant trois ans gouverna ce diocèse, non comme un prélat, mais comme un magistrat civil. Cependant Guillaume de Paci ayant donné une grande somme d'argent au comte, essaya d'usurper l'évéché; mais, condamné pour crime de simonie, d'aJ>ord à Rouen, ensuite à Rome , il fut misérablement puni de sa té* mérité. Ainsi, pendant près de cinq années, l'évéché de Lisieux manqua de guide, et le troupeau du Seigneur, privé d'un digne pasteur, fut exposé à la dent des loups jusqu'à ce que la grâce de Dieu envoya Tévêque Jean pour consoler son peuple.
Des bruits favorables s'étant répandiis concernant les illustres champions qui avaient quitté leur patrie, et qui, dans l'Orient, combattant au nom du Christ contre les Païens, avaient remporté de glorieux triomphes, les princes d'Occident furènt jaloux de ces invincibles prouesses et de ces succès inespérés. A l'exemple de tant de bravoure, leurs parens et leurs voisins s'excitèrent à entreprendre une pareille expédition. C'est pourquoi beaucoup de personnes furent enflammées du désir de voyager, de visiter le tombeau du Sauveur et les lieux saints, et d'exercer contre les Turcs leur valeur et leurs armes. Un grand nombre furent contraints de partir , effrayés qu'ils étaient de la malédiction apostolique; car le pape Pascal anathématisa publiquement et sépara de toute
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la chrétienté tous ceux qui, ayant pris volontairement la croix du Seigneur, étaient revenus sans avoir accompli leur entreprise , à moins qu'ils ne recommençassent leur voyage , et que , faisant satisfaction à Dieu, ils n'acquittassent pieusement les vœux qu'ils avaient jurés.
En conséquence , Tan de l'incarnation du Seigneur moi, Guillaume, duc de Poitiers, rassembla une grande armée d'Aquitains et de Gascons, et entreprit gaîment le saint voyage. C'était un prince entreprenant et brave, enjoué jusqu'à l'excès, et même surpassant par ses plaisanteries les histrions les plus facétieux. On assure qu'à sa sortie du territoire d'Aquitaine, trois cent mille hommes armés suivirent ses drapeaux. Etienne, comte palatin, de Blois, était décrié auprès de tout le monde, et se voyait en botte à un mépris continuel pour avoir fui honteusement du siège d'Antioche et abandonné ses glorieux compagnons qui souffraient le martyre pour Je Christ. Beaucoup de personnes le réprimandaient fréquemment, et il se sentait forcé autant par la crainte que par la honte de reprendre les armes avec les croisés. Adèle, sa femme, l'excitait fréquemment à cette entreprise, et, dans l'intimité conjugale, lui disait : « Gardez-vous, monseigneur, de souffrir plus « long* temps les reproches de tant de inonde-, rap- « pelez-vous les exploits célèbres de votre jeunesse 5 « et, pour le salut de plusieurs milliers d'hommes, u prenez les armes dans une noble carrière, afin qu'il « en résulte dans tout l'univers une grande joie pour « les Chrétiens, de la terreur pour les Païens, et l'hu- « miliation publique de leur loi criminelle, »
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Cette femme sage et courageuse dit à son mari ces choses et plusieurs autres semblables mais, comme comme il connaissait les dangers et les difficultés de l'entreprise, il craignait d'avoir à souffrir de nouveau de si rudes travaux. Enfin il reprit courage et force; il se mit en marche avec plusieurs milliers de Français, et malgré les plus fâcheux obstacles se rendit jusqu'au sépulcre du Christ. Alors Harpin vendit à Philippe, roi des Français, la ville de Bourges , et prit la route de Jérusalem avec Joscelin de Courtenai et Milon de Brai.
Etienne, duc de Bourgogne, Etienne, comte de Châlons-sur-Saône , et un autre Etienne, fils de Ri* cheld, avec plusieurs corps de guerriers bourguignons, s'empressècent de se réunir à la milice du Christ. L'archevêque de Milan et Albert de Blandraie , le plus puissant des Italiens, se mirent en route pour Jérusalem avec des troupes de Liguriens. Tous ces croisés quittèrent leur pays pour l'amour de Dieu. Parvenus en Macédoine, ils envoyèrent des ambassadeurs à l'empereur Alexis pour lui demander le libre passage et la faculté de s'approvisionner.
Ce souverain habile, apprenant qu'il arrivait une si grande troupe d'occidentaux, fut saisi d'effroi, et, leur accordant sans balancer tout ce qu'ils lui demandaient , il les flatta avec prudence. Souvent il avait éprouvé les effets de l'audace et de la bravoure des Cisalpins sous Boémond et Guiscard : en conséquence il prenait de grandes précautions pour nè pas les offenser ni les provoquer à la guerre. C'est pourquoi il résolut de leur accorder un libre passage par ses
Etats, et acquiesça libéralement à toutes leurs demandes quelles qu elles fussent. Il fit de grands présens aux princes , et fit conduire heureusement toute l'armée jusque dans la Cappadoce, qui est au-delà de Constantinople. Là , on fit le recensement de tous les occidentaux, et on trouva plus de cinq cent raille combattans.
On consulta les hommes habiles sur la continuation du voyage; mais ils prévoyaient des dangers inévitables. Dans leurs réunions, ils recherchaient avec soin les accidens qui pouvaient menacer , et parlaient ainsi dans leurs communications réciproques : «Juste qu a ce moment nous avons marché avec sécurité , « parce que nous sommes restés parmi nos frères « dont nous connaissons les habitudes et le langage. « En effet, depuis qu e nous avons quitté nos maisons, « nous avons été, pour l'amour du Père suprême, bien a accueillis parles Chrétiens : désormais un autre sort « nous attend. Les horribles tempêtes des guerres font « éclater d'atroces fureurs entre l'empereur Alexis « etBoémond, qui commande à Antioche. Les eon- « trées que nous allons parcourir sont incultes : les « Turcs y font jusqu'à la mer de fréquentes incur- « sions-, et comme les loups ont naturellement soif « du sang des brebis, de même ces barbares cher- « chent à détruire toute la race des Chrétiens. Prions « humblement le Dieu tout-puissantde nous protéger, « parce que de toutes parts nous sommes e^tou- « rés de dangers. Voilà que nous laissons derrière « nous un Empereur perfide ainsi que ses peuples, « que nous devons tenir pour grandement suspects. A a droite est la mer dans laquelle se trouvent l'île de