CHAPITRE III
Diverses marques de respect données à Notre-Dame de Boulogne par les rois , les princes et les seigneurs étrangers.
Après tant d’illustres vestiges de l’ancienne dévotion à Notre-Dame de Boulogne , rien ne peut encore nous montrer mieux combien la renommée s’en était répandue , non-seulement dans tout le royaume, mais même dans les pays étrangers , que ce grand nombre de vœux dont la mémoire s’est conservée dans les vieux inventaires qui nous sont restés du débris de nos archives.
J’en commencerai le détail par ceux des étrangers , afin de rapporter ensuite avec plus d’ordre et moins d’interruption ce qu’ont fait nos rois très-chrétiens et les principaux seigneurs , tant de ce royaume que du pays boulonnais , pour témoigner leur piété envers celle qui en est la patronne.
L’Angleterre n’étant séparée de la côte boulonnaisc que par un assez petit trajet , elle ne pouvait pas ignorer lès merveilles qui s’y faisaient par l’intercession de ia Sainte Vierge. Ce fut aussi ce qui y attira, l’an 1255, Henri III, foi de cette île. Etant venu à Boulogne , selon le rapport de Matthieu Paris , célèbre historien
HISTOIRE I)È NOTRE-D.TME
anglais , il y passa plusieurs jours à visiter l’église de . Noire-Dame , et à honorer les reliques qu’elle possédait en grand nombre , et dont la principale était alors l’image miraculeuse de cette Vierge.
L’an 1360 , le prince de Galles et le dite de Lancastre , étant venus à Calais avec le roi Edouard III, leur père , au sujet de la paix qui s'y devait traiter avec Jean , roi de France , son prisonnier , ils profitèrent de l'occasion du voisinage de Boulogne , et ils en entreprirent le voyage par dévotion (1). D'où étant de retour , ils recommencèrent un peu après le même voyage à pied , en la compagnie du roi Jean , pour lors délivré de sa longue captivité, qui le fit aussi à pied.
Depuis ce temps-là, quoique les affaires de France et d’Angleterre aient été fort brouillées , ce commerce de religion s’est renouvelé plusieurs fois à la faveur des trêves qui sont intervenues , pendant lesquelles diverses personnes considérables de la nation anglaise sont venues en pèlerinage à Boulogne , et y ont laissé «les marques de leur dévotion. Le comte Talbot y laissa une robe de toile d’or , parsemée de têtes de lion , aussi d’or en relief, pour servir à la sainte image ; le comte de Warvick, gouverneur de Calais, y offrit une
C'I) Cliron. de Froissart, vol. 1 , ch. 213 ; Anri. de Fr., par Nie. Cilles.
lie roi Jean , dont l'histoire n'a point assez relevé 1 le courdge magnanime et les nobles qualités , arriva à Boulogne le 25 octobre. 11 y trouva le dauphin , les du es d'Anjou , de Berry, et les plus grands seigneurs de sa cour, qui l'attendaient. Après avoir fait ses dévotions à Notre-Dame, f il se rendit à l’Abbaye, où il logea jusqu'au 29, jour de son départ. Tendant son séjour à Boulogne , il rendit plusieurs ordonnances.
image de la Sainte Vierge , faite.de vermeil doré , tenant le démon sous ses pieds ; le comte d’Escales, frère d’Elisabeth , femme d’Edouard IV , y donna un petit tableau d’or massif, à quatre manteaux. Il y a apparence que ce fut en 1475 qu'il fit ce présent , quand le roi son beau-frère, étant débarqué à Calais, vint avec l’élite de sa noblesse en la ville de Boulogne (1), accompagné de Charles, duc de Bourgogne , qui l’était venu joindre à la descente du vaisseau.
Nosanciens registres font mention de plusieurs autres dons faits par des personnes de la même nation, et entre autres d’une turquoise de merveilleuse grosseur, qui faisait partie des richesses de cette croix, qu’on appelait communément la Belle Croix.
La Flandre n’était guère moins voisine de Boulogne que l’Angleterre ; et c’est ce qui a donné lieu aux Flamands d’y venir tant de fois, ainsi que les Anglais, rendre leurs respects à la Sainte Vierge. Ferrand de Portugal, comte de Flandre, qui avait été fait prisonnier par Philippe-Auguste dans la fameuse journée de Bouvines , ayant enfin recouvré sa liberté , il en vint rendre ses actions de grâces à Notre-Dame de Boulogne ; et, du consentement de Jeanne , fille de Baudouin, empereur de Constantinople, son épouse, il donna huit livres de rente, monnaie de Flandre, pour le pain et le vin des sacrifices qui s’offraient tous les jours devant la Sainte Vierge.
(1) « Le roi d’Angleterre partît de Calais, et ledit duc en sa compagnie, « et passèrent par Boulogne. » Mémoire» de Philippe de Comminte , t. 4 , c. 6. . .
Marguerite, comtesse de Flandre, sœur et héritière de Jeanne , augmenta cette donation de vingt-cinq autres livres de rente annuelle, à prendre sur la recette de Gravelines ; ce qui fut confirmé par Guy de Dampierre, fils de Marguerite, lequel s’y obligea lui et ses successeurs, par des lettres en date du mois d’octobre 1263, scellées de son sceau et de celui de la comtesse sa mère , dont copie, collationnée sur un ancien cartulaire original, nous a été communiquée par le sieur Godefroy , directeur et gardien des titres et registres de la chambre des comptes de Lille. (1)
La piété de Guy semble avoir été récompensée en la personne de Jean de Flandre, comte de Namur, son fils , que la Sainte Vierge protégea extraordinairement contre la violence de ceux de Bruges, dans une entreprise qu’ils firent , l’an 1322, sur l’Écluse, ville de sa dépendance. Aussi ne fut-il pas plus tôt échappé de leurs mains, qu’il accourut à Boulogne, dit Meyere(2), pour remercier la Sainte Vierge de la vie et de la liberté qu'il croyait tenir de sa main secourablc : -
(1 ) Lu chambre des comptes de Lille a fourni les chartes et documenls les plus précieux concernant l'histoire et le culte de Notre-Dame de Boulogne. On en aura la preuve en lisant les pièces qui terminent ce volume : tout ce qui composait le dépêt de cette chambre , et un grand nombre de manuscrits d'un haut intérêt pour nos provinces , se trouve réuni sous le titre d'Archivcs du Nord , dans la ville de Lille. La direction de cet éta blisscmcnt a été confiée à un homme , M. le docteur Legla-y, qui , par scs vastes connaissances, son esprit d'investigation, son talent comme écrivain cl scs qualités morales, se montre le digne successeur de nos anciens Bénédictins.
(2.1 Annal. Fland., liv. 12 , add. ann. 1323.
UK BOULOGNE. 41
Raptim profectu» est Bononiam, ad mmnoriam Christiparie virginis supplicaturus .
Ce fut en reconnaissance de quelque faveur semblable que Jean de Ilainault, comte de Beaumont, frère de Guillaume , comte de Hainault, vint en pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne, selon la remarque de Froissart (1)', l’an 1327 , au retour de la guerre d’Écosse, avec plusieurs autres chevaliersdes pays de Hainault, de Flandre et d’Artois. Le même auteur, parlant de la guerre , ou plutôt de la révolte de ceux de Gand contre Louis , comte de Flandre, surnommé le Mâle, qui commença en 1379 et ne finit que sept ans après, nous fait connaître que le pèlerinage de Boulogne était alors très-fréquentô par les Flamands , lorsqu’il raconte l’histoire d’une femme (2) de la ville de Gand, qui revenait de ce pèlerinage , et qui , en présence d’un grand nombre de peuple assemblé sur la place, fit le récit de ce qu’elle avait vu en chemin. Ça été durant le cours de cette guerre domestique que Louisle-Mâle, pour mériter la protection de Notre-Dame de Boulogne, donna à son église un riche drap d’or, pour servir aux jours solennels. Simon de Granetot , pour lors abbé de Notre-Dame , reçut ce présent , et s'obligea , ainsi que ses successeurs , de ne le jamais aliéner, comme il paraît par un titre en date du 14 décembre 1383, que nous avons aussi tiré de la chambre des comptes de Lille. *
Cl» Vol. 4, ch. 17.
C2j Vol. 2 , ch. 30.
Au res le, tout ceci n'approche pas, à beaucoup près, de la magnificence de deux derniers ducs de Bourgogne, Phiiippe-le-Bon et Charles-le-Hardi , qui ont enchéri sur la généreuse piété dés comtes de Flandre et d’Artois, leurs prédécesseurs , comme ils les ont surpassés en grandeur et en pouvoir. Dans l'espace de soixante années qu’ils ont possédé la ville et lecomté de Boulogne, ils ont fait quantité de présents très-précieux, tant à la chapelle qu’à l’église de NotFe-Dame. On voyait autrefois dans la chapelle deux figures d’or massif, qui représentaient ces deux ducs à cheval,- et une lampe de même métal , qui était un présent de Philippe. On montrait aussi dans la trésorerie deux autres présents très-considérables du même duc. L’un était une grande image de la Sainte Vierge, de vermeil doré, du poids de trente-six marcs, ayant une couronne d’or parsemée de pierreries , et tenant un reliquaire d’or en sa main ; on l’appelait communément la grande Notre-Dame de Bourgogne. L’autre était un grand vase d’or bordé de cinquante grosses perles et de plusieurs pierreries , qui renfermait , sous un. beau cristal, des cheveux de la Sainte Vierge. (1) . *
Pour le duc Charles , il laissa à la môme trésorerie son anneau ducal , à quatre tables de diamant „ que
(1) tin vieil hôtel, situé rue de Lille, haute-ville, et connu sous le titre (le la Croix de Bourgogne, existait encore dans son état primitif au commencement de la révolution, et contenait de remarquables sculptures sur Ikus. Depuis, il a été presque entièrement reconstruit , et il ne reste plus de cet ancien édifia: qu’un bout de galerie , avec balcon , donnant sur la
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l'on posa, avec son écusson et sa devise, au pied de la croix d’or , appelée la Belle Croix. Outre cela, il donna , à l’exemple de son père , plusieurs ornements très-riches, dont il nous reste encore une chasuble et deux tuniques à fond d’or , parsemé de grandes roses de velours cramoisi , avec diverses figures d’apôtres , relevées aussi en or. • v .. .
Olivier de La Marche, qui a eu l'honneur de servir sous ces deux princes , nous fournit encore dans ses Mémoires (1) d’autres preuves de leur piété envers Notre-Dame de Boulogne. Parlant de ce fameux tournois que Philippe fit ouvrir, l’an 1449, à Châlons-sur- Saône, où toutes les personnes de.la première qualité de Bourgogne, de Flandre, et des autres provinces des Pays-Bas , se signalèrent , et entre autres le célèbre Jacques de Laliain , chevalier de la Toison-d’Or , qui y tint le pas pendant un an entier, il nous fait remarquee que les figures, images et autres trophées d’ar-
' (i; Liv. 2. , ch. 21 .
Les Gantois s’etant soulevés contre le duc Philippe , il les défit à la lu taille de Gavrc, et les obligea de déposer à ses pieds leurs bannières , signes de ralliement dans les séditions. Une partie de ces bannières fut envoyée par ce prince à lu chapelle de Notre-Dame de Boulogne, et suspendue devant l'image de la Vierge , conimc gage de reconnaissance et trophée de la victoire qu’il venait de remporter : Bononiam misit , «<* quô ad aram Virginis suspendit, vetuli Irophcca sua Victoria.
Le duc Charles imita ect exemple en J 467 : ayant vaincu les Liégeois, il envoya soixante - douze étendards, que lui remirent les révoltés r à Notre-Dame de Boulogne. * .* «
V , Olivier de La Marche en ses mémoires ;
Meyerc, ami. de la Lluud. ;
Continuation de Du Haillan ;
G. Paradin , ann. de Bourgogne.
mes qui avaient servi à ce tournois , furent apportés aux pieds de Notre-Dame de Boulogne , comme si le duc et les chevaliers eusseiit voulu sanctifier par cette cérémonie ce qu’il y avait de trop profane dans ce divertissement public.
C'est ainsi qu'en avaient usé, soixante ans auparavant, les seigneurs de Boucicaut, de Roye et de Sempy, chambellans de Charles VI (1) , après ce glorieux combat qu’ils soutinrent durant quatre jours, dans les communes de Saint-Inglcvert , contre les principaux seigneurs de la cour d’Angleterre , où ils s’acquirent tant de réputation; car comme c’étaient des chevaliers chrétiens, qui voulaient terminer d’une manière toute chrétienne un exploit de chevalerie , où l’honneur de la nation les avait engagés , ils vinrent faire hommage de leurs chevaux et harnais à Notre-Dame de Boulogne.
Mais voici une occasion plus sérieuse, où le même Philippe, dont je viens de parler, témoigna encore combien il avait d’affection et de respect pour Notre- . Dame de Boulogne. Après qu’il eut réduit les peuples de Gand à leur devoir , par le gain de la bataille de Gavre , où il leur défit plus de quinze mille hommes, il envoya à Boulogne (2) la plus grande partie de leurs
(1) J u vénal «les Ursins , arch. de Reims, sous l'an 43!>0.
M. Louis Cousin a écrit une intéressante brochure historique sur Saint* Inglcvcrt et le champ clos qui y fut tenu par trois chevaliers français contre tous venants. Ce travail a été inséré dan» les mémoires de la, Société des Antiquaires de la Morinic.
(2) Olivier «le La Marche , liv. 1 , ch. 2S.
bannières, signal ordinaire de leurs séditions, et il les fit suspendre, dit Meyere (1), devant l'autel de la Sainte Vierge, comme les trophées d’une victoire qu'il n'attribuait qu'à sa puissante intercession.
Cette religieuse reconnaissance fut depuis imitée par Charles son fils. Ces mêmes peuples , peu accoutumés à l'obéissance. , s’étant encore une fois soulevés contre lui, il les obligea, après la défaite de Liège, en 1467 , de venir remettre à ses pieds tous les étendards qu'il avait auparavant accordés, comme par force, à chaque corps de métier, et il les fit ensuite porter «à Boulogne (2) , au nombre de soixante-douze , pour être joints à ceux que le duc son père avait fait suspendre devant l’image de la Sainte Vierge. .
Au commencement du siècle suivant, Marguerite d’Autriche, fille del’empereur Maximilien et de Marie de Bourgogne, ne fut pas plus tôt établie gouvernante des Pays-Bas, qu’elle témoigna avoir hérité des pieuses inclinations de ses aïeux maternels pour cette même image, qu’elle enrichit d'unannean d’or garni de trois tables en pointes de diamant.
On ne s’étonnera pas, après tout ce que je viens de rapporter de la piété des comtes de Flandre et des princes de la maison de Bourgogne, leurs successeurs, envers Notre-Dame de Boulogne, si tant de personnes considérables de leurs États, se réglant sur leurs
(1) Annal. Flanc!., Meyere, lir. 26 , ad. an. 1453.
(2) Conlin. de l’iiiat. de Du Haillan , lir. 2b. —G. Puradin , Annal, de Bourg., 1. 3.
exemples, ont fait gloire (le se distinguer par la même dévotion. " •' -
. Entre ceux dont les noms nous -sont restés dans les anciens inventaires , le seigneur d'Anthoing offrit devant la sainte image une figure d’argent représentant un homme à genoux, avec sa cotte d'armes; le fils du seigneur de Rœux en Hainault , dé l’ancienne maison de Croï, un cœur d’or émaillé avec une figure de Saint Jean-Baptiste; un prévôt de l'église cathédrale de Cambrai , un autre cœur d’or, aussi émaillé; François de Melun , comte d'Épinoy , chevalier de la Toison, une lampe d’or, accompagnée de deux autres d’argent.
Outre tous ces présents offerts par des voisins , les mêmes inventaires font mention d’un calice d’or et d’un navire d’argent avec tout son équipage, qui avaient été donnés par un fils du duc de Savoie; d’une cfligie d’argent posée sur un piédestal de même, représentant un homme à cheval avec un oiseau sur son poing , qui était un vœu du duc de Lorraine et de Bar ; d’une image de la Sainte Vierge , faite d’argent , avec trois enfants, aussi d’argent, portant deux écussons derrière eux, qui était une offrande de Sigismond, duc d’Autriche; d’une chasuble de toile d’or, qui venait d’Espagne; d’un morceau de la vraie croix , enchâssé par Walerand-le-Mfrc , abbé de Notre-Dame , en la manière qu’on le voit encore , qui avait été donné par un roi de Chypre ; et d’une ceinture où étaient enfermées des parcelles de celle de la Sainte Vierge et de ses autres vêlements , qu’on croit avoir été un présent du cardinal Guy, évêque de Sabine, et pape ensuite sous
le nom de Clément IV. L’an 1264, un peu avant son exaltation , il avait , en qualité de légat apostolique , tenu à Boulogne-sur-Mer (1), au sujet des troubles et des factions qui désolaient alors l’Angleterre, un concile auquel assistèrent plusieurs évêques de celte lie, et où quelques historiens (2) assurent que le roi Saint Louis se trouva aussi.
(1) Tome il. Concil novae cdit.
(2) Paul Æinil., Annal, de Nie. Gilles.
48 IIISTOllUC llli NOTKK-DAMF.