‹ Histoire de Notre-Dame de BoulogneChapitre 18 sur 89 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Nouvelle profanation de l’èjlise de Notre-Dame de Boulogne par les huguenots , qui dérobent la sainte Image , et la jettent dans le puits de Honvault, api ès l’avoir outragée de toutes les manières.

Tout était paisible et tranquille dans Boulogne depuis la sortie des Anglais. Le culte de la Sainte Vierge y était parfaitement rétabli, et l’on avait lieu d’espérer que cet heureux calme y serait de longue durée. Néanmoins on n’en jouit que dix-sept ans; après quoi l’on vit encore une fois la nacelle de Notre-Dame de Boulogne agitée par une nouvelle tempête qui s’éleva tout-à-coup, et qui pensa la faire périr dans la mémoire des hommes. Elle fut excitée par le vent de l'hérésie, qui ne soufflait plus de la côte septentrionale d’Angleterre, mais du côté de la France même, ou , pour mieux dire, du côté du lac de Genève, dont les flots s’étaient malheureusement répandus dans toute la France.

On sait assez à quel point d’insolence l’hérésie était montée après la mort de Henri II, le zélé protecteur de la foi orthodoxe, et l’on sait quels ravages elle causa depuis dans tout le royaume, surtout l’an 1567,

DB BOULOGNE

lorsque la guerre, qu’on appela les secouds troubles, commença à se rallumer. Alors la violence et l'impiété, compagnes inséparables de l'hérésie et de la révolte , n’épargnèrent aucune chose sainte , et les temples les plus augustes devinrent la matière des plus horribles sacrilèges.

L’église de Notre-Dame de Boulogne eut le malheur d’être comprise dans ce désastre presque universel. Dès le commencement des premiers troubles, arrivés en 1562 , les huguenots en voulaient aux chanoines de cette église , parce qu’animés d’un zèle digne de leur caractère , ils s’étaient vigoureusement opposés aux ministres et prédicateurs de leur nouvelle doctrine , jusque-là qu'ils avaient fait brûler publiquement leurs livres. Ces prétendus réformateurs trouvèrent l’occasion de s’en venger, lorsque le sieur de Morvilliers , qui était un de leurs partisans , vint commander dans la place en qualité de gouverneur.

Il y arriva le 26 de septembre l’an 1567 , avec une puissante escorte de cavalerie et d’infanterie , et cette troupe fut bientôt grossie d’un grand nombre de gens de guerre , la plupart huguenots , qu’il fit entrer pendant huit ou dix jours , seulement à la file, pour ne pas alarmer les habitants ({). Mais ceux-ci connurent bientôt le danger où ils étaient, et, se voyant environnés d’une soldatesque hérétique , de qui ils recevaient de continuelles insultes, ils songèrent tout de bon à mettre leurs biens et leurs personnes en sûreté.

(i) Relation de ce qui s'eat passe sous le seigneur de Morvillitn, par Stilpice Charlemagne , ayocat.

86 histoire de motre-dame

Cependant le gouverneur, adroit et dissimulé, n’oubliait rien pour les rassurer, à dessein demieux les surprendre. Il fit si bien , par ses belles paroles et par sa douceur apparente , qu'ils lui confièrent la meilleure partie de l’argenterie et des autres meubles de l’église, pour être gardés dans le château , le reste ayant été caché dans quelque lieu souterrain de la même église. Il sut encore mieux dissimuler lorsque la sainte image eut été furtivement enlevée par ceux de sou parti , ce qui arriva le onzième jour d’octobre, la nuit du samedi au dimanche : car, comme le chapitre et les autres corps, qui en étaient dans la dernière consternation , furent le lendemain de grand matin au château lui en porter leurs plaintes, il fil extérieurement tout ce qui dépendait de lui pour leur persuader que nonseulement il n’avait eu aucune part à cet attentat , m ais qu’il en était même véritablement touché. Il fit retarder l’ouverture des portes jusqu’à ce qu’on eût fait une exacte perquisition du vol. Il fit promettre, à son de trompe , vingt écus comptant à quiconque le viendrait révéler en justice; il fit même, sur de légères conjectures, emprisonner quelques misérables qui n’avaient aucune connaissance du fait ; enfin il n’omit rien de tout ce qu’on pouvait exiger de lui dans cette occasion.

Malgré les diligences qu’il fit , la sainte image ne parut point: les soldats huguenots l’avaient fait descendre avant le jour par un endroit de laporte Flamande , qui est aujourd'hui la porte Neuve, d’où quelques-uns de leurs complices l’avaient été cacher dans un fumier ,

DK BOULOGNE.

à l’entrée de la basse-cour du château de Honvault , à une demi-lieue de Boulogne , et l’avaient jetée ensuite dans le puits de la maison.

On a su, par la déposition de plusieurs témoins, qu’avant cela , et pendant les ténèbres de la nuit , ils avaient fait tous leurs efforts pour la mettre en pièces et pour la réduire en cendres ; mais que, par une manifeste protection du ciel , et au grand étonnement de ces impies, ni le fer ni le feu ne l’avaient pu détruire.

Ce n’était que le prélule de ce qu’ils avaient résolu d’entreprendre dans la suite (1). Le lendemain de la Toussaint , comme le clergé était occupé , selon la pieuse coutume de l’église , à faire des prières publiques pour les défunts , ils lancèrent une grêle impétueuse de cailloux au travers des fenêtres de la cathédrale, tirèrent plus de deux cents coups d’arquebuse , et jetèrent une telle frayeur dans le cœur des chanoines, qu’ils n’eurent que le temps de se retirer de la ville , et de se sauver avec plusieurs autres personnes de considération , les uns à Montreuil , les autres à Calais.

Alors , comme s’ils fussent devenus les maîtres d’une place emportée d’assaut et abandonnée à leur discrétion , ils se crurent en pouvoir de tout entreprendre avec impunité. D’ailleurs la sanglante plaie que leur parti venait de recevoir à la bataille de Saint-Denis les rendait encore plus furieux et plus animés à la vengeance; aussi n’y eut-il point de violence qu’ils n'exereasseut dans Boulogne , ainsi que dans toutes les

;1) IYncès-vcrbaux 'lu rhajiitie et des offiuers .tr justice , les 7 j,uivi«r et 17 mai 156S.

niSTOIRR DE NOTRE-DAME

autres villes, où ils se trouvèrent les plus forts. D’abord ils dépouillèrent 1 église de toutes les images qui en faisaient la plus sainte décoration, et ils en firent un grand feu en pleine rue , poussant de grandes huées , au mépris de notre religion. Us abattirent ensuite les autels, renversèrent les fonds baptismaux, démolirent le jubé, soutenu sur six colonnes de pierre d’Anvers , où étaient représentés tous les mystères de la passion du Sauveur, en figures très-fines; mirent en pièces quatre autres colonnes, aussi richement taillées , qui environnaient l’autel de Notre-Dame ; en un mot , il n’y eut point d endroit dans toute l’église où ils ne portassent leurs mains sacrilèges. Les tombeaux, toujours inviolables , même parmi les nations les plus barbares , n'échappèrent point à leur fureur; ils remuèrent jusqu’aux cendres des morts , pour chercher de quoi satisfaire leur avarice. Ce fut dans cette occasion que l’on découvrit le sépulcre du bienheureux Etienne , évêque de Térouanne et de Boulogne , celui qui assista au concile de Soissons , 1 an 909 , et qui résida à Boulogne , ainsi qu ont fait plusieurs de ses successeurs , tandis que Térouenne demeura déserte , à cause du ravage causé par les Danois en 881 (1).

Après que les hérétiques eurent causé tous ces désordres dans 1 église de Boulogne , et qu’ils en eurent enlevé tout ce qui pouvait servir à leur avarice , comme les cloches , l’horloge , le plomb , le bois , le pavé , les tombes et plusieurs pierres de marbre , ils mirent le

Cl) Les désastres causés par les huguenots furent renouvelés à trois siècles de distance par les républicains. — V. la suite de l'histoire de Notre Dame.

UE BOULOGNE

feu aux bâtiments , et ils se donnèrent le cruel plaisir de Voir consumer par la flamne ce qu’ils ne pouvaient pas emporter. Leur fureur néanmoins ne fut pas encore satisfaite de tant d’horribles excès , il fallait du sang pour assouvir la rage de ces nouveaux évangélistes , qui étaient en possession de n’établir leurs erreurs qu’à la pointe de l’épée. C’est pourquoi ils consommèrent tous leurs sacrilèges par le meurtre des prêtres qui étaient restés dans la ville pour l’administration des sacrements , massacrant les uns , et perçant les autres de coups de lances et de hallebardes.

Cette licence effrénée des soldats de Morvilliers , et de Morvilliers même , qui avait alors levé le masque , dura jusqu’au mois d’avril de l’année suivante ; après quoi les choses changèrent de face. On venait de faire un accord général avec les huguenots , qui fut nommé la paix de Chartres ; et ce fut en conséquence de ce traité que la cour , étant informée des violences que Morvilliers avait exercées dans Boulogne , lui fil commandement , et à tous ceux de sa faction , d'en sortir incessamment , avec ordre aux gouverneurs de Montreuil et de Calais de leur courir sus s’ils refusaient d'obéir. Ce rude coup de tonnerre dispersa tous ces oiseaux de proie. Ils se retirèrent sans bruit le 25 d’avril , jour de St.-Marc , qui était déjà en singulière recommandation à tous les Boulonnais , parce qu’ils avaient été ce jour-là même délivrés de la domination anglaise : ce qui a donné occasion au feu de joie , et à la célèbre procession qui se fait tous les ans, à pareil jour,

au son de toutes les cloches et au bruit de l’artillerie (1).

A la première nouvelle de la sortie de Morvilliers et de ses troupes , les chanoines , et tous ceux qui avaient étéchercherleur asile dans les villes voisines, rcvinrentà Boulogne. Mais la joie qu’ils eurent de leur retour fut étouffée parla douleur, lorsqu’ils virentle pitoyable état où les ennemis de la religion avaient réduit leur église. Outre que tous les combles , et singulièrement celui du chœur , étaient presque consumés, la plupart des voûtes étaient crevées par l’effort de la flamme; et l’on ne voyait daus tout ce temple désolé que les tristes restes d’un affreux incendie. Ce qui augmentait l’horreur de ce spectacle, était la perte de l’image miraculeuse de la Sainte Vierge, qui avait attiré autrefois tant de bénédictions sur ce saint lieu.

(1) Voir 1rs documents historique* sur la fête (le la St. Marc, à la G» <lu volume.

DK BOULOGNE.

Page 1