DE L’ÉVÊCHÉ DE THÉROUANNB
De nos jours les études sur l’histoire, les manuscrits et les arts du moyen âge , ont pris une activité qui tient autant à la mode qu’au désir de s’instruire. 11 est rare qu’on ne rencontre pas dans la plus petite ville de province un homme qui s’occupe d’archéologie, de numismatique et de paléologie ayant trait au pays qu’il habite. Il est rare aussi que des jeunes gens, des dames ou demoiselles ne tiennent pas à honneur de décorer leurs appartements , leurs bibliothèques , de meubles antiques, de vases, de bas-reliefs, de statuettes, et d’heures sur velin et miniaturées, précieux débris du talent,* de la patience et de la foi de nos pères, arrachés à la poussière de l'oubli et à la destruction. €e goût des choses anciennes, de l’art véritablement français , je l’avais bien avant qu’il fût généralement répandu. Ainsi, du temps de l’empire, je ne craignais pas de passer pour un barbare en admirant bien plus lesvieilles basiliques de Notre-Dame et d’Amiens, les bahuts et les crédences sculptés en plein chêne , les émaux de Venise et de Limoges, que l’église nouvelle de Ste.-Geneviève, dont on a fait un Panthéon, les
[1] Ce morceau a élc lu dans la séance publique de la Société des Art* de Boulogne , en décembre 1839.
meubles calqués sur les types romains et grecs , et les peintures des porcelaines de Sèvres. Par une bizarrerie étrange, sous le règne de Napoléon , époque de transition , tout imprégnée de gloire militaire , on ne parlait que de Charlemagne, de ses pairs, on réveillait la chanson de Roland ; et }a sculpture , l’architecture et les ameublements n’étaient en général qu’un pâle reflet des siècles d’Auguste et de Périclès. David régnait alors , et ce grand dessinateur avait importé parmi nous toutes les formes des arts plastiques de la Rome des Césars , et de l’Athènes d’Alcibiade. Cette manie avait gagné jusque dans les costumes , et j’en éprouvais un tel ennui que vingt fois je me suis surpris â répéter avec le spirituel Berchoux :
• Qui me délivrera de» Créés et des Romain» ! •
C’est à ce goût des antiquités nationales que je dois la découverte et la conservation de quelques restes intéressants du moyen âge et de la renaissance. — Dans la situation précaire , quant à la fortune, qù le sort ma placé, je suis cependant parvenu, à force d’investigations à me procurer à bien peu de frais des objets d’une véritable valeur , et à en former une petite collection qui fait mon délassement et ma joie. Le navigateur touchant une nouvelle terre, le géologue trouvant'soussa pioche et son marteau une combinaison minéralogique à laquelle il ne s’attend point, ne sont pas plus heureux que je ne le suis lorsque dans un grenier poudreux je mets la main sur un fragment de l’art aux treiziéme , quatorzième et quinzième siècles. Le soin d’en étudier l’origine, de le rattacher à l’his-
' . ET DESCHICTIVKS.
toire ou aux chroniques du temps , de procéder à sa restauration , donne à cette innocente conquête un charme qui ne sera compris que par ceux qui, comme moi, se livrent avec amour à de semblables recherches.
Pàrmi ces objets de prix , il.en est un dont je veux tracer l'histoire, donner la description, non seulement parce qu’il intéresse l’antique Morinie , dont la ville que j'habite faisait partie, mais encore parce que, sous le rapport du fini , de la richesse du travail , il, est un des chefs-d’œuvre de nos patients et ingénieux rubricateurs : c’est le bréviaire à l'usage de l’église de ThérQuannc, Ordo breviarius secundùm usum ecclesiœ Morinensis.
A deux époques différentes , ce beau manuscrit a été sauvé de la fureur et de la stupidité des vandales. En 1553 d’abord , lors du siège et de la destruction par l’empereur Charles-Quint, de Thérouannc , ville capitale et épiscopale de la Morinie , et en 1793.
Pour ce qui a trait aux dangers .qu’il a courus en 1553, et à sa conservation , je ne saurais mieux faire que de citer la note qui le termine. Cette note, qu'on peut reporter à très-peu d’années après la prise de Thérouanne , fournit d’ailleurs des renseignements curiëux , et fixe d’une manière certaine la date de la confection de ce manuscrit.
En voici la traduction littérale :
« Lorsque dans la destruction «à jamais déplorable » de l’illustre église des Morins, en l’an 1553, du nriois » de juin le dixième jour, cette très-noble église qu’au-
» cunc autre «l'Europe ne surpassa en célébrité , eut » elle-même été ruinée de fond en comble , ainsi que » la ville , et que ses cercueils et toutes ses reliques ,
» très-riches assurément , et n’étant pas d’un prix à » dédaigner , eurent été par les soldats misérablement » pillés et dispersés ; alors plusieurs des principaux » membres de cette même église, appartenant au cha—
» pitre , comme Philippe Lenoir (Négri) , archidiacre » d’Artois, Louis Milct , trésorier, Jean Foullant, pé—
» nitencier , Jean Capron , Guillaume Decroix , et » quelques autres chanoines , restés du côté de sa ma- » jesté impériale (Charles-Quint)), et demeurant sous » son autorité, se consultèrent entre eux, sérieusement,
» sur les moyens de réparer, sinon entièrement ( ce ' » qui était presque impossible) , du moins en partie ,
» un si grand désastre. A la suite de ce conseil, ils » résolurent de s'employer , par tous les moyens en » leur pouvoir , à racheter des mains des pillards bon » nombre des vases sacrés , des livres , des registres ,
» chapes et autres ornements , et de n’épargner à cet .» effet ni argent, ni sueurs, ni soins ingénieux etper- » sévérants. Or ils accomplirent leur mission avec » courage. Entre autres objets , l’archidiacre nommé » plus haut ayant recouvré ce^bréviaire d’un travail » si remarquable , écrit et confectionné par les soins » et: sous la direction du très-révérend père en J.-C. » le seigneur Henri de Lorraine, autrefois évêque des » Morins , et remis entre les mains du révérend père » abbé de Vicogue, mais singulièrement souillé, celui- » ci , après l’avoir rendu à sa première fraîcheur et