‹ Histoire de Notre-Dame de FranceChapitre 22 sur 32 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Fête de Plnauguratlon et bénédiction

de la statue de Notre-Dame de France.

ViHe heoreiise ! reviMs tes vêtements de joie;

Avec la dentelle et ia soie

Pare tes quais et tes faubourgs.

Entends-tn le canon mugir par intervalle?

Les clairons éclat;ints, les sonores tambours Mêlent leurs sons ai^us et leurs roulements sourds;

L'orgne religieux confond sa toit rifile Avec l'airain béant (lui s'émeut dans les tours! Le chœur sacerdotal sur deux rangs se déploie Et les Prélats, amis que le céleste Epoux

Au-devant de l'Epouse envoie, Avec leurs crosses d'or font retentir ia voie

Qni mëne ao pieai rendec-vons.

Le colosse s'i'tiiMfilc! autour de si-s épaules

Les étendards aux plis mouvants, Les binnières d*iiar, les Mtnehes bandefoltes

Flottent au caprice des vents !

Peuples, accompagnez ta marche triomphale...

Que les eantiifiies stinis emplissent les rempirts,

Comme une immense cathédrale, Oii l'harmonie U flots roule de toutes parts.

Jetez des fleurs sur son passage,

Que le char, de ffstons orné,

Jusqu'au terme de son voyage

A force de bras soit traîné.

Monte, monte, Vicr^re clémeote»

A travers la foule écornante

Qui frémit d'amour tes pieds;

Monte vers la sainte colline

Qui pour le recevoir incline

La baut4> cime où tu t'assieds.

Joscpb RoDX.

La fête de la bénédiction de la statue a été digne du nionuinent. D'après le lémoipnage du Cardinal de Bordeaux, elle a dépassé tout ce que le Yéué-

nble Arehetèque, qui a prMdé tant de tokniiifés,

a pu voir ailleurs. Elle avait été Tobjet d'une longue attente ; quand elle approcha» la Toix de son t^ontife rannonça, et, pour en fixer et en exécuter le programme, Monseigneur nomma une Commission (1). Puis la parole de nos grands orateurs vint y disposer les esprits.

L'Evêque parla le premier et le dernier : c'était son droit. Son mandement du 28 juillet 1860» qui annonçait la féte, excita dans toutes les paroisses ud mouvement de vive jubilation et donna h signal des préparatifs. Lorsqu'à la fin de la cérémonie il répandit son cœur dans un chanl d'allégresse et de reconnaissance, lorsqu'il commenta, devant Notre- Dame de France élevée sur son trAne de granit, le Salve, Regina.., Ad te clamamus gementes et fientes m hoc lacrymarum valle, il fut sublime de pathétique, et son émotion gagna son immense auditoire. L'apôtre du Progrès par le Christianisme, le grand conférencier de Notre-Dame de Paris, le P. Félix, nous donna ses belles conférences sur les Pas* sions et les désordres qu'elles causent. L'impression qu'il produisit fut profçnde et salutaire. L'abbé

(1) Cette commission fut ainsi composée :

MM. Varenier, vicaire général, président; de Morlhon, chanoine , vicepréttdeia; Aliiol, chanoine» secrétaire de rBvèehé; Bonssoalade,

Rostain, Rome, Rejnier, Messe, Laurent, Durand, Jughon, Boncompain , Roubin , vicaires; Thomas, maître des cért'raonîes; PayoUe, maître de ehœur; Miaihe, Mazaudier, aumôniers; Gabriel, professeur i la Chartreuse; Barthélémy, Yigouroux, profes- Mbrs M iMmIn de ]l0iii8tiol.

Gombalot, heureux de revoir ia ville qui avait si bien répondu à son invitation, nous fit entendre sa parole toujours convaincue, vigoureuse, agressive, imagée. Le P. Corail, moraliste et poète, nous lit adniin;r les merveilles de son improvisation. Knûn le Cardinal de Bordeaux se chargea do démontrer que noire monument était justement et à tout jamais dénommé : Lu Statue de Notre Dame de Fraiwe,

Pour élcctriser cent mille âmes, dans la grande place du BrcuiU il fallait plus que la parole inspirée de Téloquence. Le chant seul, et le chant de rEglise, pouvait suftire : nous eûmes un chant fourni par deux mille prêtres ou séminaristes, et ce chant fut dominé par une voix, une seule voix, aussi douce que puissante, la voix du préchantre d'Amiens, du chanoine Le Boulenger, accouru tout exprès pour fàire retentir les échos de la vallée de Vais du chant du Sahe Regina et du Magnificat,

lin artiste éminent que Vais possédait alors, le P. Piérart, fut prié par Monseigneur de préparer et de décorer l'estrade, du haut de laquelle NN. SS. les Ëvèques entourés du clergé devaient bénir la statue. Il s'acquitta de cette tâche avec bonheur. L*eslrade, perpendiculaire au trihunal, parallèle à rhôtel de préfecture, remplissait l'espace qui sépare ces deux édifices. Elle avait 54 mètres de longueur sur 6 de profondeur; elle était abritée par trois pavillons soutenus par des m&ts vénitiens surmontés de banderolles et de larges écussons^ sur les-

quels apparaissaient les armoiries du Pape, des Ëvè* ques présents et des Eglises plus spécialement consacrées au culte de la Mère de Dieu. Au-dessous du pavillon du milieu s*élevait un magnifique autel. MM. Marcellin laporte, professeur de dessin aux écoles municipales de Paris, et Bader, professeur de peinture au collège des jésuites de Bordeaux, avaient travaillé cinq semaines, depuis le grand malin jusqu'au soir, aux peinluros qui devaient décorer cette estrade, la cathédrale et la salle du banquet.

Pendant que Testrade rappelait par sa décoration les principales Eglises de France dédiées à Marie, la salle du banquet (1) évoquait le souvenir des principaux personnages qui étaient venus à diverses époques visiter Notre-Dame du Puy. A droite et à gauche du busle de IMc IX, se lisaient écrits en lettres d'or les noms des Souverains Poutires qui ont ren-. du personnellement leur bommage à Notre-Dame : Urbaiiî II, Calixte II, Innocent II, Alexandre III, Clément IV. Sur le côté opposé, à droite et à gauche du buste de TEmpereur, on lisait les noms de quelques Rois de France venus eu pèlerinage au Puy : Gbarlemagne, Philippe-Auguste, saint Louis, Charles VII, François et sur les côtés de moindre longueur on voyait, sur un panneau, les noms de quel-

(1) La Mlle des eiercices do séminaire reçnt cette destination. Elle mesure 1 1 mètres de long sor S de large. La table' Ait disposée en fonne de X et de uanière ihreoevoir 86 convives.

ques autres Souverains ou personnages illustres qui se signalèrent comme pèlerins de Notre-Dame ; dharle8>4e4!haave, Eudes, Robert, Louis-le-Jeiuie, Philippe III, Philippe IV, Charles YI, Louis XI, Charles VIII, Raymond IV, ûoguesclin et Raymon* de Saint-GiUes ; et, sur le panneau opposé, saini Mayeul, saint Odon, Pierre-le- Vénérable, saint Robert, saint Ëtienne de Graipmont, saint fiudes, dbbédtt MoiMStier, saint Chaffre, son neveu, saint Hugues, saint Dominique, saint Antoine de Padoue, saint Vineent-Ferrier, saint François-RégiSy Olier, Bridaine, de Ravignan.

Heureuse inspiration que celle qui fait ainsi revivre dans le cœur trop oublieux des enfants la glorieuse lignée de leurs ancêtres 1 Pourquoi celte histoire de Notre-Dame du Puy, vénérée parles Papes, par les Empereurs d'Occident, par les Rois de France, par les Souverains des pays voisins, mais surtout par les Sainls n est-elle pas, même parmi nous, plus populaire? Pourquoi n'est-elle pas apprise par cœur dans nos écoles? Pourquoi le pinceau d'Orcel ou de Flandrin ne l'a-t-il pas écrite en caractères ineiïaçables sur les murs dénudés de notre cathédrale? Heureux Tartiste prédestiné à décorer enfin notre Basilique et la crypte sur laquelle elle repose l Quand il étudiera les motifs à représenter sons chacune de nos coupoles, dans chacune de nos chapelles, il trouvera, dans cette énumération, son travail tout fait. Ne semble-t-U pas que les Saints qui ont puisé*

-des trésors de grâces aux pieds de Notre«J)aiBe du Puy devraient être représentés, ainsi que M^<01ier vouJait i'êlre, dans la chambre Angélique, dans . les*diapelles du transepti dans lés cliapeUes de la crypte? Nos saints Evôques, nos Evèques martyrs auraienl leur place réservée dans le sanctuaire; dans le chœur, les SonTerains Pontifes pèlerins de Notre-Dame. Dans le pourtwr des nefe latérales marcheraient en procession les Bois, les P.eines qui sont Tenus présenter leurs humides hommages à Celle que tout le moyen-âge vénérait sous le nom de Noire-Dame de France.

Parmi les décorations destinées à la JBasilique, mentionnons avec honneur le grand tableau de la hénédiction de la statue, qui fait face au tableau représentant la procession de 1650, pour obtenir la délivrance de la peste. L'auteur est un de nos compatriotes. M. Giraud a su disposer avec art les personnages, mettre de la ressemblance dans les figures, de la vérité dans les costumes, de la vie et du mouvement dans Teiisembie. 11 décore à l'heure qu'il est la chapelle du grand séminaire de Cahors : ainsi que M. de Vaines, il a vu ses services agréés par r£tat pour ces importants travaux.

La ville entfèrese trouva transformée, pour le jour de la fêle, en une vaste cathédrale, dont la décoration splendideet variée â Tinfini, était l'œuvre de chacun des habitants* Leciel lui servait de coupole, le patré en était jonché de fleurs ; chaque rue était comme

une nef tendue de draperies, et de tous côtés appa* raissait, an milieu de festons et de guirlandes, l'image vénérée de la Patronne du pays. Dès que la fêle fut pressentie comme prochaine, plusieurs ouvroirs s'organisèrent d'eux-mêmes, où de nombreuses ouvrières, fournies surtout par les congrégations de la Sainte Vierge, travaillèrent jusqu'à seize heures par jour. De ces ateliers improvisés sortirent des festons où la gaze s'alliait à la dentelle et Mà soie, des guirlandes de feuillage et de fleurs, des oriflammes frangés d'or, des bannières aux cou* leurs de Marie, des écussons portant son chiilre ou son nom béni, des inscriptions exprimant une pensée de foi, un sentiment d'amour, une prière. Dès que le jour fut officiellement connu, les préparatifs se firent partout sur une plus vaste échelle. Les ateliers s'établirent en plein vent et chacun y mit la main. De splcndides arcs de triomphe se dressèrent sur les grandes voies que la procession devait [Kircoiirir et même sur celles qui conduisaient à la ville la multitude des pèlerias. A Lavoûtesur-Loire, à 8 kilomètres du Puy, sur un arc de triomphe, on lisait d'un côté celte inscription : Accourez, pèlerins, Marie vom attend! et de Fautre : Partez, pèlerins, Marie vous a bénis* Près de l'établissement de Montredon s'élevait un autre arc triomphal. fispaly-Saint-Marcel avait dressé le sien. A Brives-Gharensac les pèlerins marchaient sous un dôme de verdure formé de guirlandes entrelacées.

Digitizcû by CjOO^Ic

Ainsi eu était-il dans les rues du Puy> même dans les plus pauvres quartiers. Deux longues allées d«

jeunes pins se trouvèrent transplantées le long de son boulevard; chaque maison fut pavoisée, cha* que fenêtre ornée de son oriflamme ou de son

drapeau.

Devant rHôtei-DieUt un Irophée d'armes, orné des canons pris à Sébastopol, fut élevé par les militaires de la garnison. L'armée de terre n'avait

pas oublié la marine, représentée par un beau na^ vire suspendu devant le trophée.

Deux pyramides monumentales, dressées en avant du grand escalier de la cathédrale, portaient les inscriptions suivantes, qui rappellent les faits les plus mémorables de notre histoire religieuse :

1er siècle : Saint Georges^ Apôtre du Velay. — V« siècle : Saint Vosy bâtit r église Angélique sur le mont Anis. — 795 : C/mrlemagne visite le sanctuaire vénéré. — 1085 : Visite du pape Urbain Ih

— 1254 : Pèlerinage du roi saint Louis et de la reine Marguerite. — 1422 : Charles VII couronné roi de France à Espaly { près le Puy ) fait homr mage de sa couronne à Notre-Dame de France. — 1562 et 15G4 : Le Puy protégé par sa Patronne contre les assauts des hérétiques — 1650 : Délivrance de la peste. — 1822 : Rétablissement du siège épiscopaL — 1840 : Restauration de l'église Angélique.

— 1856 : Couronnement de la Vierge du Puy. — 1860 : IfMuguration de Notre-Dame de France.

Cependant 120,000 étrangers étaient arrivés dans

la ville de Notre-Dame transformée en un sanctuaire plein de merveilles* Parmi ces pèlerins, 2,000 Parisiens, accoutnmés anx grands spectacleSt où tout est exécuté par ordre et à grands frais, ne se lassaient pas d'admirer ce qu'avait su faire* sur un moindre théâtre, la foi unanime et généreuse. Pour abriter cette multitude, TEvêque permit de laisser la cathédrale et quelques autres églises ouvertes toute la nuit. 60 diocèses nous avaient envoyé nne dépn* tation. 23 Evèqucs avaient été invités. Si notre Ëvéque n*eût pas été retenu par une crainte trop bien justfiée par les événements, il eût invité tout l'épiscopaî français à bénir Notre-Dame de France. Il eût été beau de voir les délégués de tous nos diocèses défiler à la suite de la bannière de leur Eglise, revêtus du costume basque, breton, corse, flamand, etc. ; à leur tête, on eût figuré saint Michel, patron de la nation très-chrétienne; à leur suite, ou eût vu s'avancer près de cent Evêques suivis des éminentissimes Cardinaux. Le cortège eût été formé d'une députation du Corps législatif, du Sénat et de la maison de l'Empereur... Puisse ce grand spectacle èti e réservé au jour où Noire-Dame de France sera couronn^^ par le Pontife-Roi en personne!

En attendant ce grand jour, qui ne sera pas contrarié par les complications de la politique, voici Fexacte énumération des forces mises en ligne le 12 sepic.ubro 1860. Hoselat porte à 10,000 le nom-

Digiti/oû by Cjt.)0^lc

bre des personnes étrangères à la ville qui prirent place à la procession. Il y a compté 4,006 religieux ou religieuses, 600 dames ou sœurs de l'Instruction^20Q religieuses de Saint- Joseph, 420 Frères de VlMtruotion chrétienne, 250 Frères des Ecoles chrétiennes, [)0Û Pénitents en costume, 123 séminaristes dans un temps où le séminaire était en vacances, 800 prèlres en surplis^ 52 cbanoines, sans compter les membres de notre chapitre, dix Evèques, dont Tua représenté par un protonotaire apostoli* que et trois Archevêques, dont un Cardinal. A droite et à gauche des Evèques marchaient, avec MM. £onnassieuxetPrenat, les membres de la Commission et la délégation de la Sous-Commission de Paris. A la * tète du cortège prenaient rang toutes les autorités civiles, judiciaires, militaires, en grand costume, avec les nombrenx représentants de tous les tribunaux et de toutes les administrations. Les compagnies de pompiers et de la ligne, la gendarmerie à pied et à cheval formaient la haie et contenaient la foule. Parmi les principaux personnages accourus à la fête, on nommait trois sénateurs : le Cardinal de Bordeaux, M. Amèdée Thaycr, trésorier de la Commission de Paris, et M. le marquis de la Rocbelambert; un ancien pair de France, M. le marquis de Béthisy; les deux députés de la Haute-Loire, MM de la Tour-Maabourg et de Romeuf; un ancien Préfét du département, le baron Sérurier; le supérieur général de Saint-Sulpice, M. Garjrièi'e; MM. de Poli-

^nac, de Barante, baron du Hivelt, grand*croix des

ordres de Pie IX, etc.» etc.

Ouand les Evéques ont pris place sur Testrade avec le clergé, les membres de la Commission et les autorités» alors tous les regards sont tournés vers la statue monumentale, qui apparaît couverte encore d'im grand voile semblable à un linceul. C'est ici qu'il faut le dire : pendant les dix jours qui avaient précédé, le temps avait été constamment pluvieux, le ciel couvert et sombre; d'épais brouillards, quand la pluie cessait quelques instants* annonçaient la pluie qui ne tardait pas à revenir. La veille encore, M. le Préfet disait au P. Piérart, qui travaillait à l'estrade : « Vous perdez votre temps : la cérémonie extérieure n^aura pas lieu. » C'est malgré cette contrariété persistante qu'on avait travaillé dans toute la ville, que 120,000 pèlerins s'étaient mis en route, que la procCi,aion s'était décidée à sortir. Quand les Pontifes mitrés, les pnV très et les fonctionnaires en habits galonnés furent abrités sur l'estrade, soudain le canon tonne... le voile qui couvrait la statue tombe... les paroles de la bénédiction sont prononcées par tous les Evôques à la fois, et, à la vue de 150,000 spectateurs, un magnifique rayon de soleil perce l'obscurité de la nue, vient dorer la statue de la tête aux pieds, s'étend de là sur la cathédrale, sur l'évéché, sur la ville entière, avec nne sorte de complaisance. Le cri de : Vive Notre-Dame de

France ! retentit prononcé par cent mille voix. A partir de ce moment un beau soleil illumine la fête, et la plus douce température succède aux intempéries des jours précédetits. Ët tout cela s'opère, avec la ponctualité que l'ordonnateur d*une féte met dans Texécutlon de son programme. Cependant nn chœur bien fourni entonne le Salve, Begina; et TE- Tèque du Puy s'apprête à célébrer les saints mystères. C'est dans ce moment qu'on voit arriver, et qu'on entend, avec une admiration stupéfaite, le grand chantred'Amiens, dont la voix couvre celle de riminense multitude. Après l'évangile, le Cardinal de Bordeaux prend la parole et s'applique à recommander et à justifier le titre de Notre-Dame de France irrévocablement attaché à la statue inaugtbrée. Ce sont ses propres expressions. Son discours plein d*à-propos, de grâce et de patriotisme est sou- • vent interrompu par les cris de la foule : Vive No- We-Dame de Francel II a dû trouver sa place parmi les Pièces justificatives.

Il terminait par une allusion pleine d'actualité à ce signe du ciel qui venait d'apparattre aux yeux delà multitude, t L*heure est venue. Au signal donné par l'airain sacré de nos temples, au bruit du canon des batailles , le voile qui dérobe aux regards le métal transfiguré disparaît à nos yeux et, sous un rayon de soleil inespéré, livre à notre admiration la statue de Notre-Dame de France.

* Vive Notre-Dame de France ! »

Et cent mille Toix répètent : Notre-Dame d»

France !

Kt pendant qne la grande voix de tant un peuple

se coinpliît à redire aux écho» de nos montagnes celte môme loi que prêchaient, ici môme, S. Antoine de Padoue, S. Vincent-Ferrier. S. Domipique, S. Fraiiç()is-Ré*;is, TKvôque du Puy poursuit les saints inyslèrcs au milieu des chants religieux qui alternent avec les fanfares.

Dès que ic Dieu Sauveur est descendu sur Tautel, le soleil, qui l'accompagne, épanche ses rayons d*or sur la foule agenouillée. Dès qne la messe est terniinée, l'heureux Pontife épanche son âme dans le cœur de ses diocésains et des milliers de fidèles aeconrus de tous les diocèses de France. Sa parole est ardente, émue, pleine de douces larmes. Il remercie le Cardinal qui vient de préciser avec tant d'éloquence et d aulorilé le sens de celte cérémonie. 11 remercie les Kvôques présents, les autorités, les Commissaires; il s*écrie : c Oui, j*aime à le proclamer, et les faits le proclament plus hautement que moi : cette statue n*est pas Tœuvre d'une cité ni d*un diocèse; elle est Tœuvre de la France : c*est la France qui en a payé la malière de son sang" le [)lu3 pur; c'est elle qui Ta offerte par les mains généreuses de rKinpereur; c*est elle qui, pour donner à cette matière une forme digne de sa piété, a stimulé l'émulation de ses artistes; c'est sa libéralité qui a fécondé les inspirations du génie et levé les

obstacles qui arrêtaient leur réalisation. C'est donc

par le sulirage universel de la France que Marie, Reine par le triple droit de la naissancei de la conqoète ét d'une possession séculaire, est aujourd'tiui proclamée de nouveau la Heine d'élection de ce noble empire» Ne devons-nous pas nous féliciter, nous à qui la France confie le soin d'exprimer à celte auguste Reine sa reconnaissance, son amour et son dévoueméntf

» Oui, Messeigneurs et mes frères, nous pouvons nous le dire avec une pleine certitude, et cette certitude doit consoler tout à la fois et notre piété et notre patriotisme, c'est bien le cœur de la France qu'en ce moment nous sentons palpiter en nous» Les émotions dont nos &mes sont pénétrées, la France entière les partage; l'unanimité des hommages que Marie reçoit dans cette cité, ce grand acte de foi et d'amour, auquel s'associent les plus humbles demeures comuie les plus somptueuses habitations, n'est que l'expression abrégée de ce q^e l'on sent pour Marie au sein de tous les foyers vraiment français. Abl donnonsrle-lui avec confiance^ donnons le-lui avec fierté, donnonsle-lui ayec amour, ce litre que la France sanctionne, que toute son histoire confirme, sur lequel s'appuient, toutes ses espérances, ce titre qui calme ses craintes et qui console acs douleurs ; et, une fois encore avant

de nous séparer, disons tous ensemble : Vive Notrer DaamdeFranqe! 9:

Et l'Evèque termine par cette paraphrase sublime du Salve, Begina, qu'on ne nous pardonnerait pas de ne pas transcrire ici tout entière :

€ Salut donc, ô Reine glorieuse, Reine du ciel et de la terre, Reine de l'univers entier, mais surtout Reine de ce beau pays qui, au milieu môme de ses égarements, vous a toujours tant honorée et tant aimée ! Salve, Regina !

» Hélas 1 en bien des choses nous sommes divisés, et, au lieu de nous aider comme des frères, nous luttons les uns contre les autres comme des ennemis. Votre nom seul, 6 Marie, a la puissance de suspendre nos luttes, de nous faire oublier nos divisions, et, dès qu'il s'agit de vous décerner un triomphe, il n'y a plus, en France, qu'un cœur et qu'une voix; vous êtes donc vraiment notre Dame et notre Reine. Oh ! soyez-le toujours de plus en plus : soyez la Reine de nos intelligences, et qu'elles ne préfèrent plus désormais de trompeuses lueurs à la divine lumière que vous avez fait briller sur le monde. Soyez la Reine de nos cœurs, et qu'ils n'ambitionnent plus désormais d'autre félicité et d'autre gloire que le bonheur d'aimer Jésus et la gloire du royaume qu'il nous prépare. Soyez la Reine de nos familles, et que les pères et les enfants aillent puiser dans votre Cœur les vertus qui doivent les sanctifier et le dévouement qui doit les unir. Soyez la Reine de la nation, et que, sous vos auspices, elle soit plus que jamais ce qu'elle a été

à toutes les grandes époques de son histoire, le bras de Dieu et l'épée de l'Eglise I ! ! Salve, Begina !

» Que si» dans cet empire qui vous reconnaît si hautement pour sa Souyeraine» il est encore quelques sujets rebelles, s'il est des cœurs qui aient oublié l'amour qu'ils vous doivent et celui que vous ayez pour eux, oh l souyenez-vous que yous n'êtes pas seulement Reine, mais encore Mère, et Mère de miséricorde : Mater misericordise !

> Vous entendez aujourd'hui nos chants de joie, mais hier vous entendiez nos cris de détresse, et demain peut-être, aux transports de cette fête succéderont les amertumes dû deuil : c'est que, si le Ciel semble quelquefois s'ouvrir pour nous éclairer de quelques rayons de ses félicités, nous ne sommes pas moins dans l'exil auquel nous a condamnés une mère coupable : Ad te clammnuSf cxulcs filii Evœ! Prêtez l*oreiUe aux soupirs de l'exilé, 6 douce Reine de la Patrie; entendez les gémissements de l'Eglise; voyez les pleurs qui coulent des yeux du Vicaire de Jésus-Christ et de ses enfants ' jamais cette vallée de larmes ne fut troublée par de plus violents orages et enveloppée de nuages plus sombres : Ad te-auspiramus, gementes et fleiUes in hae lacrymarum valle. Levez -vous donc, ô puissante Avocate, et plaidez notre cause auprès de Dieu; secours des chrétiens, tournez yers yotre peuple ces yeux de miséricorde dont les regards consolent les bons et confondent les méchants ; Eia ergo, Ad-

oocal» noikUf Ulos inoa misericordêi oouhê ad not

converte, V^e Jésus que vous ten^z dans vos bras, et qui reçut de vous le sang qu'il versa pour noire salai et le Ccsiir dont la lance nous a ouvert fenr trce, ce Jésus que vous donnez à qui vous vouliez, ah I donuez-le-Qous et dooacz-nous à lui ! Faite»nons-Ie eonnoltre, faites*noas raimer pendant notre exil, atin que nous puissions le voir et partager sa gloire dans la Patrie! £l Jesum, betied^ etum fruetum ventris tut, nobis post hoc exilium ostendel »

Tels étaient les pathétiques accents qui se faisaient

entendre aux pieds de Notre-Dame de France, en présence de cent mille prêtres ou fidèles, le douzièine jour de * septembre de Tan mil huit cent soixante, jour choisi par Innocent XI pour honorer d'un cuite spécial le nom de Marie, jour choisi par la Providence pour opérer, par la main de Sobieski, la délivrance de Vienne et de la chrétienté, alors que |e peuple chrétien avait la téte courbée sous le cimeterre de Mahomet, jour choisi par Mgr de Morllion, parce qull était presque lanniversaire de la prise de Sébaslopoh dont les canons apparaissaient transformés en symboles religieux... et c'était cependant six jours avant le glorieux martyre de GastelBdardo... et ce martyre lui-même devait êlre subi à quelques pas de la sainte maison où le Sauveur des hommes s*est préparé à son saerlAce i... Quelles épreuves pour notre foi I Mais,

pour Jé^us-Ghrist et pour son Vicaire , la voie loartyre est la Toie du triomphe. La résurrectioi^ est méritée par la mort. Pour aUirer tout à lui, le

Christ doit être élevé de terre (Joan. xu, 32). Quand je suis dam l'infirmité^ dit TApôtre (II Cor. xii, 10), c*est alors que je suis puisstmt. Le Cardinal de Bordeaux s'inspirait de cette pensée, quand il s'écriait, peu auparavant : t La cause du Vicaire de Jésus-Christ remise en vos mains, 6 Marie ! ne peut pas être perdue. La cause du Pape, c'est la cause de l'Eglise, de la société, c'est la cause de Dieu. Tout cela semble en danger aujourd'hui : demain tout va renaître. La cause de l'Eglise n'est jamais moins abandonnée, pourrions-nous dire, avec notre sdinl Hilaire, que lorsqu'elle le paraît davantage : iJoc enim Ecclesiie propriurjfh est ut tune vincat cum Imditur. »

Pour que le retour de la procession pût s'effectuer sans danger, l'Evéque du Puy résolut de congédier la foule du haut de l'escalier de la Basilique, sans lui permettre d'y entrer. Dès que tous les Evôques se trouvèrent abrités sous la voûte qui porte la grande nef, ils se retournèrent vers la foule échelonnée sur les marches et sur la montée des Tables, et le Cardinal de- Bordeaux, reprenant la parole, exprima, dans les tèrmes les plus chaleureux, l'admiration que lui faisait éprouver ce spectacle, le plus beau, le plus édifiant qu'il eût vu jamais, et, de concert avec les Pontifes qui l'entouraient et

qui partageaient son émotion, il congédia cette Immense maltitude en la bénissant.

La soirée de cette fôte fut plus splendide, plus édifiante encore que la matinée n'avait pu l'être.

La grande place du Breuil était couverte des apprêts d'un feu d'arlifico, qui devait être tiré par Ruggieri, artiticier de l'Empereur. Dès que la lin de ce beau jour approcha, tons les habitants, sans exception, déclarèi ent, par une illumination vraiment féerique, que ce jour ne devait pas finir de si t6t. D*immenses flammes de diverses couleurs transformèrent en luminaires puissants les rochers de Corneille, d'Aiguilhe, d'Ëspaly, de la Roche-Arnaud, de Polîgnac. Corneille surtout était un brasier ardent et multicolore, dont la grande Madone réfléchissait les feux et les couleurs. Tous les anciens volcans de la contrée semblaient s*ètre rallumés, mais dans un but paciiique et pour remplacer les splendeurs du jour.

Pendant que la flamme trace des lignes de feu au front de toutes les maisons , môme dans les quartiers les plus pauvres et les plus déserts, elle dessine ailleurs le nom de Marie, ou bien elle couronne d'étoiles son image; mais sur la grande place elle fait apparaître, au signal donné, de merveilleuses constellations C'est la femme décrite par saint Jean, revêtue du soleil, fonlant du pied la lune, ayant la tête couronnée d'étoiles, ou plutôt, c'est Notre-Dame de France, de son pied écrasant

le serpent et présentant son Fils à nos adorations, qui apparaît tout-À-coup dessinée en lignes de feu, dans ses dimensions colossales, et, à ses pieds, les vœux des mortels sont figurés par ces jets de flammes, par ces étoiles aux couleurs variées qui s'élancent vers elle, par cet incendie d'où ruisselle une lave ardente, mais îinoffensive. Si l'on pouvait comparer aux œuvres de Dieu les efforts tentés par les hommes pour les imiter, on dirait qu'ainsi, sur le mont Horeb, au sein d'un buisson embrasé, mais incombustible, le Seigneur apparut à Moïse.

Quand ces jeux commencèrent, NN. SS. les Evèques avec leur corlége, avec la plupart des prêtres accourus à la cérémonie, étaient assis sur l'estrade. Sitôt que Timage de Marie apparut, elle fut saluée par ces cris prolongés, répétés par cent mille voix ; Vive Notre-Dame de Fraœe! Vive Pie IX! Ët bientôt après, la grande voix du chantre d'Amiens entonnait le Magnificat, qui fut cbanté tout entier par un chœur immense. L'émotion produite par ce chant religieux fut telle, que de toutes parts on demanda qu'il lût continué. Des cantiques populaires succédèrent au Magnificat. Des chœurs, improvisés sur le rocher et accompagnés par la musique militaire, répondaient au chœur du Breuil dirigé par M. Le Boulenger. La température était • devenue douce, le ciel était sans nuages; l'illumination, qui avait précédé le feu d'artifice, lui survivait et reprenait son ardeur quelque temps éclip-

— Irisée par ks soleils de Ruggieri. Ouând les Evêques

quittèrent Teslrade pour remonter au séminaire eu à révèché, ils eurent beau faire de longs détours» se perdre à dessein dans les quartiers les plus iiumbles, partout ils rencoulrèrent une foule compacte, mais calme, heureuse, émerveillée; partout la parure riche et variée du matin, complétée par les émeraudes et les rubis de riliumioation du soir.

Ainsi finit cette mémorable journée. Elle devait avoir un beau lendemain. Une messe en musique, composée pour la circonstance par l'organiste de la cathédrale, fut chantée par ÏOrphéon du Velay; et, après l'évangile, furent lues et promulguées les • lettres pontilicales qui, à dater de l'érection de la statue, élèvent notre cathédrale au rang des Aon- /tçwe6' mi/iet^m (l) et lui confèrent tous les droits et privilèges dont jouissent les Basiliques romaines du second rang.

Le 15 septembre, Monseigneur exhala les sentiments qui délK>rdaient de son &me, dans une circnlaire qui se terminait ainsi : « Et maintenant, que nous rcste-t-il à faire, sinon de nous montrer

(1) Ce titre est donné par les Souverains Poiilifes aux ê^'lises où ils ont accomp i les fonctioiLs pajuiU^s. En Fianic, les cailiédraic-s d'Avignon et de Valence en sont hoi.uiées. Pie IX l'a a ccordé aux cathédrales d'Orléans, «rAïuiens et d'Alby. MaiDteiiant q e Notre-Dame de Paris est coo>acrée, elle pourrait rappeler le souvenir do »acre de Napoléon I*!" pour obtenir eet > honneur. !. 'insigne de \â Ba.si/iqnf e>l un pavillon qu'on poile aux i rocessions, en lète du clergé. Les Jlasil (iiies wajt ures ont pour insignes deux pavillons. Les quatre Basiliques lu .jtures sont : Saint-Jean-de-Lalran , Saiut-Pierre, Saiute-Harle-Miileare et Saint-Paul.

tmijoars dignes des éloges et des fCUcltattoiu qni

nous ont été prodigués dans cetie circonstance, et de ne pas démentir par notre conduite les sentiments que nous avons si lututement manifestés dans cette mémorable journée ? Un nouveau fleuron vient d*étre ajouté à notre couronne ; notre noblesse vient de s'enrichir d'un nooveMi titre dont notre histoire présentait sans doute quelques vestiges, mais qui désormais a acquis une authentieité incontestable. Ce nom glorieux de No^e^ Dame de France, donné à la statue qui couronne notre cité» reflète sur ccile-^^iun éclat qui l'honore, mais qui lui impose de grands devoirs. CSette gloire, nous le reconnaissons sans peine, elle n'était pas due à l'importance de la cité. Bien d'autres

villes l'emportent sur elle en grandeur, en richesse, en magnificence ; beaucoup ne lui cèdent nullement en piété. Pourquoi donc la Providence a-t-elle voulu que l'idée d'ériger un monument vraiment national à Marie immaculée, sous le titre de Notre-Dame de France, prît naissance parmi nous? Pourquoi la France a-t-elle accueilli cette idée avec enthous asuie? Une seule chose a pu nous valoir cette gloire, indépendamment des ronvelumccs admirables du site, c*tst que la ville du Puy, si bien nommée jadis le Puy Notre-Dame, n'existe que par Marie. Marte setîle l'a créée; Marie l'a bàlie, pour ainsi dire, de ses propres mains; Marie l'a fait croître en même temps qu'elle

agrandissait son propre sanctuaire; Marie Ta enrichie des offrandes de ses pèlerins; Marte l*a instruite des enseignements de son université; Marie, en un mot, a été tout pour elle dans le passé! Oh!

puisse-t-elle être également tout pour elle dans Tavenir! Qu'elle demeure toujours fidèle à Marie, et elle sera tout à la fois grande, riche, savante et

heureuse !

» Conservez, chère cité d'Anis, conservez pieusement vos nobles traditions/ Vous êtes inférieure en bien des choses à d'autres cités de la France. Vous n'avez au-dessus d'elles qu'une gloire, mais cette gloire, nul ne saurait vous la contester, c'est que vous ne vivez que par Marie. Faites bonne garde autour du trône de cette glorieuse Ueine... que votre noblesse, votre bourgeoisie et votre peuple, que les bons cultivateurs des campagnes qui vous entourent; que vos pieuses associations, vos religieux, vos prêtres et vos lévites rivalisent de zèle et d'ardeur pour honorei" Marie. Après lui avoir érigé sur le rocher qui vous domine un monument magnifique, que chacun de vos enfants lui érige dans son cœur un monument plus magniQque encore et qu'ils deviennent tous ses vivantes images. Qu'on les voie fouler souvent ce chnmin si cher à leurs pères, montrer aux génératious nouvelles la voie de cette sainte montagne sur les flancs de laquelle se pressaient les générations antiques; que leur empressement fasse re-

fleurir ce pèlerinage si fécond* jadis en fruits de salut; qu'on les voie assidus autour de rimage de Marie, priant pour la France et pour FEglise entière, aûn que de ce sommet béni descendent constamment sur TEglise et sur la France lés bénédictions dont le Cœur de Marie est plein et que ses mains sont si beureuses de répandre. »

Ajoutons, en terminant, que nul désordre, nul accident n*est venu ternir l'éclat de nos fêtes. Roselat observe que, durant ces beaux . jours, les moindres gîtes étaient encombrés tous , excepté celui de la prison municipale constamment vide. Pour prévenir tout accident, Monseigneur ne voulut pas permettre qu'on montât an rocher le'î2; mais dès le 13, la défense fut levée et depuis lors, incessamment, la statue est visitée par de nombreux pèlerins.

Page 1