IV. — Le chapelain Louvet de la Rivière
Le 17 août 1780, de Narbonne, évêque d’Évreux, résidant à Versailles, adressa à l’abbé Louvet la lettre suivante :
« Monsieur,
« Pouvant faire desservir la place que vous occupez dans mon petit séminaire par des diacres indigents qui ne peuvent, vu la médiocrité de leur fortune, faire face à leur pension, je vous destine la chapelle de Sainte-Suzanne vacante; elle nest point à titre, mais je crois que votre position vous (deux mots illisibles) et vous serez tranquille : mais je vous observerai que dans cette chapelle vous ne faites ni eau bénite, ni pain bénit, ni ne chanterez la grande messe; vous ne direz point la vôtre pendant l’office paroissial et ne ferez faire les Pâques à aucun paroissien. Je vous ferai cependant délivrer des pouvoirs de consensu superiorum locorum.
« Versailles, 17 août 1780.
Signé : « F. Evêque d’EvreuxL »
Il est à remarquer que l’étendue des pouvoirs du chape-
' Papiers de la famille Paul Le Vacher d’ürclé.
lain avait été réglée antérieurement par M. de Maupas ainsi que l’établit la lettre ci-dessous.
(( Henri de Maupas de Tours, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique salut et bénédiction.
« Après avoir lu les chartes de la fondation de l’église du prieuré de Notre-Dame du Désert actuellement appelée Sainte-Suzanne par les comtes de Leycester, seigneurs de Breteuil en 1125, contenant les droits d’immunité et d’exemption accordés par lesdits comtes aux prieurs et la conflrmation de ces droits d’immunité donnés ensuite
parle roi d’Angleterre en l’an 1130 dont s’ensuivent les termes
Vu que le territoire du prieuré et la chapelle de Saint-Nicolas du Bois dépendant d’ycelui a été exempt de toute espèce de dixmes.
« Nous :
« Pour empêcher les procès qui pourraient un jour naître entre les prieurs dudit lieu et les curez sur la paroisse desquels sont situés le prieuré et la chapelle sur le sujet des dixmes domestiques que pourraient demander lesdits curez pour l’administration de la communion paschale, des derniers sacrements et de la sépulture... avons réglé et ordonné que, autant de temps que ledit prieuré de Sainte-Suzanne et la chapelle de Saint-Nicolas du Bois dépendante d’ycelui demeureront en la possession des prêtres de notre séminaire épiscopal, les prêtres ou autres ecclésiastiques demeurant actuellement dans lesdits prieurés et chapelles, pareillement leurs serviteurs domestiques et les fermiers mêmes qui demeureront en effet dans ledit lieu et feront valoir les fermes d’iceulx, pourront recevoir le sacrement de pénitence et la communion paschale comme aussi les derniers sacrements du saint viatique et l’extrême onction sans qu’ils soient obligés d’en donner aucun avis auxdits curez, ni de leur payer aucuns droits et salaires, et pour la sépulture en cas de mort accordons pareillement qu’ils pourront être enterrés dans ladite chapelle ou lieu adjacent, pourvu qu’il soit béni par nous authorisé. Même pour les fermiers ou serviteurs, s’ils viennent à se marier ou avoir des enfants pendant le temps qu’ils demeureront dans lesdites fermes, nous entendons qu’ils iront à leur église paroissiale et qu’ils recevront les sacrements de baptême, de mariage et autres choses résultant desdits sacrements de la main de leurs curés ou de quelque autre prêtre avec leur consentement, n’accordant que la réception desdits sacrements de confession, d’Eucharistie, viatique, extrême-onction et sépulture pouvoir être faite dans ce prieuré pour ceux qui y seraient résidans et desservants. Et en cas qu’il y mourût quelque passant pèlerin ou
PENDANT LA TOURMENTE
étranger, il pourrait recevoir les derniers sacrements des prêtres habitant ledit prieuré, mais leurs corps seront remis entre les mains du curé du lieu ou du moins on lui payera le droit de la sépulture tel qu’on aura eu coutume de le payer pour quelqu’un de ses paroissiens )).
« 14 avril 1672.
Signé : « Henri, évêque d’Evreux. »
et plus bas, « par le commandement de monseigneur.
Signé : « Simon )), avec parafe.
La municipalité des Baux, et il s'agit de la municipalité de 1791^ aurait vivement désiré que le chapelain de Sainte- Suzanne possédât le pouvoir d’administrer le baptême, aussi adressa-t-elle au directoire du district la lettre suivante que M. Veuclin de Mesnil-sur-l’Estrée, correspondant du comité des Beaux-Arts au ministère de l’Instruction publique nous a communiquée.
(( Le 4 novembre 1791, la municipalité des Baux de Breteuil expose que la commune se compose de 18 villages fort écartés de l’église formant 1 600 âmes dont 400 au village de Sainte-Suzanne connu sous le nom de Notre-Dame du Désert. Ce prieuré ou chapelle est desservi de tout temps par un prêtre qui y dit la messe tous les jours et y confesse, mais ne peut administrer le sacrement de baptême parce qu’il n’y a point de fonts baptismaux. La municipalité demande donc que cette chapelle soit érigée en église succursale, munie de fonts baptismaux et d’un cimetière. »
Le directoire du district donna un avis favorable L
Le cbapelain Louvet continua à remplir ses fonctions qu’il devait conserver pendant trente-cinq ans, célébrant sans aucune interruption, tous les jours de l’année, le saint sacrifice de la messe. Il est à noter qu’il n’avait pas prêté le serment â la constitution civile du clergé et même qu’il n’avait pas été mis en demeure de le prêter ou de le refuser.
1 Arch. départemenlcdes de l'Eure. Registre du directoire de Verueiiil.
11 semble qu’un tel homme, son caractère eût-il laissé quelque chose à désirer comme l’ont prétendu certains curés des Baux de Breteuil, eût dû être à l’abri des vertes réprimandes de ses supérieurs; il n’en fut rien \ A son époque, avant lui, après lui, dans tous les pays chrétiens, dans tous les pèlerinages, quand dix mille personnes et davantage se réunissent sur le meme point, qu’il soit en Normandie ou en Bretagne, qu’il se nomme le Désert, les Tourailles ou Sainte-Anne d’Auray, on n’empêchera jamais les marchands forains de se trouver eux aussi au rendezvous en compagnie des chevaux de bois, des débitants, des marchands de comestibles, des bouchers, des charcutiers, des limonadiers, des directeurs de cirques assez primitifs. On pourra même rencontrer non loin un hercule marseillais et quelque femme géante. En vérité, je vous le demande, qui cela peut-il gêner? On parle de débauche, le mot est peut-être un peu gros, car s’il est un fait incontestable c’est que les pèlerins vont à Sainte-Suzanne en famille. Enfin si tous les prêtres de la contrée tenaient à honneur de conduire eux-mêmes leurs paroissiens processionnellement, s’ils se montraient davantage une fois l’office terminé, ce serait peut-être le meilleur moyen pour augmenter dans ces grandes assemblées populaires la part qui revient à Dieu et pour réduire à rien la part du diable. Nous reproduisons ici la lettre épiscopale adressée à l’abbé Louvet \
« Evreux, le U thermidor an II.
(( Monsieur l’Évêque, Monsieur, me charge de vous faire connaître ses intentions relativement au desservice de la chapelle de Sainte- Suzanne qui vous est confiée depuis un bien long temps. Instruit des abus qui se multiplient à l’occasion de ce pèlerinage qui ne devait
' Papiers de la famille de M. Paul Le Vacher d’Urclé.
- Si parva licet componere magnis. Saint Paul n’hésita pas à vivre à Antioche
La lete foraine de Sainte-Suzanne.
PENDANT LA TOURMENTE
être qu’un objet de piété et de dévotion et n’en est pas moins devenu un de débauche et de divertissement.
« Sa volonté, pour y remédier autant qu’il est en lui, est que les dimanches et festes vous n’y disiez la messe que dès le matin; c’està-dire qu’il n’en soit pas commencé aucune après 7 heures et demie. Il vous charge aussi de veiller avec la plus grande exactitude à ce qu’il ne se passe rien d’indécent autour de cette chapelle, vous prévenant que, au cas où les mêmes abus continueraient, il l’interdirait aussitôt qu’il aurait connaissance et pour toujours.
(( Le zèle que vous devez avoir pour la religion est bien suffisant sans doute pour vous engager à ne rien négliger de ce qui est en vous pour répondre aux visées de notre premier supérieur. Mais vous sentirez en outre combien votre intérêt personnel serait compromis si, par une indifférence bien coupable, vous vous exposiez à des reproches qu'on pourrait peut-être déjà vous faire avec fondement.
« Veuillez bien croire aux sentiments avec lesquels je suis bien véritablement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
(( Delangle de Dardez, vicaire général. »
Au dos est écrit « A M. Louvet de la Rivière, chapelain de Sainte- Suzanne près Rugles, à Sainte-Suzanne. )>
Les relations de l’abbé Louvet avec le nouveau propriétaire du prieuré furent excellentes et, le calme reparu, il put encore, pendant bien des années, entourer de ses soins pieux la chère chapelle qui lui avait été confiée ; puis le poids des ans devint plus lourd et, le 3 février 1815, M. de Valmont, maire des Baux de Breteuil, informa M. d’Urclé que l’abbé Louvet était malade. Le digne chapelain mourut deux mois après, !28 avril 1815. Nous reproduisons son acte de décès.
(( L’an I(S15, le 29 avril à 8 heures du matin, par-devant nous Henri Frédéric de Valmont maire, officier de l’état civil de la commune des Baux de Breteuil (Eure), sont comparus les sieurs J. -B. Bonneval et Charles Ghéron, propriétaires, demeurant en cette commune, ayant l’âge requis par la loi, lesquels nous ont déclaré que le sieur Jacques-Pierre Louvet, desservant à Sainte-Suzanne, âgé de soixantecinq ans, né à Ghambray, est décédé d’hier 6 heures du soir dans
son domicile situé en cette commune audit lieu de Sainte-Suzanne, pourquoi d’après cette déclaration nous avons rédigé acte que les déclarants ont signé avec nous.
« De Valmont, Chéron, Bonneval. »
Aussitôt M. Le Vacher d’Urclé songea à donner un successeur au chapelain Louvet et il écrivit à AL' l’évêque de nombreuses lettres à cet effet. Nous en reproduisons les passages les plus importants.
« Monseigneur,
(( Je me suis trouvé depuis environ vingt ans propriétaire d’une chapelle et de ses dépendances située sur la paroisse des Baux de Breteuil.
« Il y avait un ancien prieur, M. Louvet, que j’ai laissé jouir de cette chapelle et de ses dépendances comme il en avait joui avant la révolution. Ce prieur vient de décéder et M. le curé de Breteuil m’ayant demandé que M. son frère succédât à M. le prieur, je n’ai pas cru devoir changer mes dispositions relativement à cette chapelle et je la lui ai promise dans le cas cependant où vous consentiriez que la messe y fût dite ainsi que les évangiles comme par le passé et qu’elle restât journellement ouverte à la dévotion des pèlerins...
(( J’ai l’honneur d’être avec un profond respect,
(( Monseigneur,
(( Votre très humble et obéissant serviteur.
(c Le Vacher d’Urclé. »
« Breteuil 11 mai 1815. »
(( Monseigneur,
(( J’ai acquis cette chapelle pendant la révolution parce que je savais qu’une autre personne se proposait de la soumettre et de la détruire. J’ai laissé jouir de cette chapelle jusquùà son décès, c’està-dire jusqu’en 1815, le même ecclésiastique qui la desservait bien avant la Révolution et qui était alors connu sous le nom de prieur de Sainte-Suzanne. Cet ecclésiastique a toujours célébré la messe dans
PENDANT LA TOURMENTE
cette chapelle sans aucun trouble pendant même les instants les plus sinistres de la révolution et cette chapelle est peut-être la seule du département et même de la France oit le service divin n'ait iamais été interrompu...
« 29 octobre 1822. »
« Le Vacher d’Urclé. »
]\P d’Évreux, vu la rareté des vocations ecclésiastiques et des prêtres, ne put à son très grand regret donner satisfaction aux désirs de M. Le Vacher d’Urclé, ni lui faire une promesse pour un temps plus éloigné. MM. les curés des Baux remplacèrent les chapelains de Notre-Dame du Désert L
1 Nous aurions désiré reproduire ici la liste complète des curés de Saint- Christophe des Baux depuis la fondation de cette paroisse. Nous ne pouvons à notre regret que citer les noms suivants :
Martin, 1253.
J. Rebours, 1495.
Jean le Maignar, docteur en théologie, 1501.
Guillaume Adoubard.
Gilles Tabarge, 1532.
Iverneau.
Adrien de L’Estandart.
Jean Duval, 1577.
Pierre Johenneau, 1519.
Marin Olivier.
Guignefort Duval.
Nicolas Vereuil.
Christophe Dupuis, 1614.
Louis Damouville.
Henri Leblanc, 1668.
Jean Morieult.
Gabriel Lepage, 1681.
Esnault, 1809-1829.
Marnière, 1829-1832.
Oury, 1832-1875.
Binage par l’abbé Letellier, 1875-1876.
Patin, 1876 1887.
Moulin llippolyte-Eugène, 30 octobre 1887. Mainteneur des Jeux Üoraux.