CHAPITRE II
SAINTE SUZANNE
I. La persécution Dioclétienne. La famille de Suzanne. La vie patricienne à Rome, au temps de Suzanne. — IL La vie et la mort de sainte Suzanne. — III. La dévotion à sainte Suzanne dans les Gaules. — IV. Reliques de sainte Suzanne.
T. — La persécution dioclétienne. La famille de Suzanne. La vie praticienne a Rome au temps de Suzanne
Le touriste qui de nos jours parcourt les côtes de la Dalmatie, ne saurait manquer d’admirer près de Salone les ruines d’une villa gigantesque. Là s’éteignit en l’an 313 un des plus grands empereurs romains qui eut le rare bonheur de se maintenir aussi longtemps qu’il le désira sur un trône chancelant après avoir rétabli l’ordre dans ses Etats et assuré la sécurité des frontières.
Vingt ans auparavant, ce prince qui se nommait Dioclétien avait proclamé deux césars d’origine Illy rie une Galère et Constance Chlore : ce dernier après avoir répudié sa femme la vertueuse Hélène dut épouser Théodora et Galère devenu vœuf par la mort de Valérie, fille de l’empereur
reçut l’ordre d’épouser Suzanne, petite-nièce de Dioclétien.
On n’ignore pas que les proclamations anticipées de Césars n’avaient d’autre but que de protéger le maître. A une époque où les généraux ambitieux trouvaient bien des facilités pour escalader les marches du trône, la désignation prématurée des héritiers de l’empereur plaçait entre celui-ci et les ambitieux flatteurs du peuple les intérêts immédiats de deux puissantes maisons (Duruy).
Pendant nombre d’années, Dioclétien avait respecté la liberté de conscience accordée aux chrétiens par (îallien en l’an 2(30. Il ignorait peut-être que son épouse l’impératrice Sérène était chrétienne, mais il savait à coup sur que ses neveux Cabinius \ père de Suzanne, et Gains - appartenaient au nouveau culte. Par un revirement dicté par des considérations dont l’étude nous entraînerait trop loin et auquel la résistance de sa petite-nièce ne fut peut-être ])as étrangère, il ouvrit de nouveau l’ère des persécutions. Mais il eut beau ajouter ses efforts à ceux des Aéron, des Domitien, des
' Gabinius prêtre est vénéré comme saint.
- Gains, dalmate d’origine, fut souvent obligé de se cacher dans les cavernes avec son frère Gabinius. Élu pape en 283 il succédait à saint Eutichyen (275- 283).
Il a été le vingt-huitième successeur de saint Pierre et non le dixième comme cela a été écrit par erreur. Il rendit un décret aux termes duquel nul ne pouvait être promu à l’épiscopat s’il n’avait été portier, lecteur, exorciste, acolyte, sousdiacre, diacre et prêtre. 11 tint quatre fois les ordres au mois de décembre, nous dit l’abbé Uohrbacher dans son His foire universelle de l'Église catholique . 11 fut pape onze ans quatre mois et douze jours selon Damase. douze ans quatre mois et cinq jours d'après le cardinal Baronius. 11 est l'auteur d’une épître sur le mystère de l’incarnation du verbe éternel. Il fut martyrisé l'an du Seigneur 206 le 22 avril jour auquel l’Église célèbre sa fête. — Nous trouvons dans Rohrbacher la liste des successeurs de Pierre : saint Pierre (42-65), saint Lin (65-67), saint Clément P>- (68-76), saint Clet (77-83), saint Anacle (83-96), saint Evariste (96- 109), saint Alexandre P'" (109-119), saint Sixte R'' (119-127), saintTélesphore (127-139) saint Ilygen (139-142), saint Pie R>' (142-157), saint Anicet (157-168), saint Soter, (168-177), saint Eleuthère (177-193), saint Victor R'' (193-219), saint Calixte R>' (219- 223), saint Urbain (223-230), saint Pontien (230-235), saint Anthère (235-236), saint Fabien (236-250), saint Corneille (251-252), saint Lucius (252-253), saint Étienne R> (253-257), saint Sixte 11(257-258), saint Denys (259-269), saint Eutichyen (275-283), saint Gaïus (283-296). Un seul de ces papes, Victor, vil les années de Pierre.
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Trajaii, des Hadrien, des Anlonins, des Marc-Aurèle, des Sévère, des Maxime, des Décius el des Valérien, Tàme avait vaincu la matière, et les fiers Romains, maîtres du monde, qui n’avaient jamais capitulé après une défaite, allaient bientôt faire la paix quoique honteusement battus.
Dioclétien, dégoûté du pouvoir, poursuivi par les remords, triste etmalade, se réfugia dans la somptueuse villa de Salone, désirant passer sa vieillesse loin du bruit et des affaires, tandis que Goths et Burgondes accouraient porter du côté des chrétiens avec leur âme jeune l’influence écrasante du nombre et de l’autorité. Sollicité un jour de reprendre le pouvoir il répondit â Maximin en philosophe désabusé : « Si tu pouvais voir, mon ami, les beaux légumes que je fais pousser moi-même dans mon jardin, tu ne me parlerais plus de pareilles fatigues. »
L’héroïne dont nous devons retracer la vie vivait à Rome dans cette société composée de deux éléments opposés. Nous saisirons mieux la beauté de sa vie et de sa mort si nous
Ions un coup d’œil sur ce qu’aurait put être l’existence de la petite-nièce du maître du monde si elle était restée païenne.
A cette époque, les arts favorisés par le despotisme et surtout par l’accumulation des richesses dans des mains peu nombreuses, atteignaient une perfection inouïe et la ville puisait sans cesse dans le torrent des jouissances matérielles, incapable désormais de donner une pensée à la liberté perdue sans retour.
Des portiques décorés de deux colonnes ornaient les demeures des Patriciens pavées en marl)re ou avec des dalles de bronze \ Sur les portes d’airain de ces habitations somp-
* Atria... purpureus efftiUa columnis {Slafius).
El tua centenis mcumhunl tecta columnis (Mart., lib. Y. épig. XTIl).
tueuses les coquillages incrustés brillaient à côté des pierres précieuses. Dans l’intérieur on ne \oyait que lits en argent massif, tables de citronnier soutenues par des pieds d’ivoire. Lampes, vases, coupes, candélabres, tout était en or ou en argent, tout était orné de diamants. Sous les colonnes de marbre rose prodiguées pour la seule ornementation, des piédestaux soutenaient des statues et des tableaux gardés par des chaînes. Des jets d’eau raffraîcbissaient les salles lambrissées d’ivoire. Les platanes couvraieni de leur ombre les cours intérieures b
Devant ces palais dont la bauteur avait été limitée par Auguste à soixante-dix pieds, des milliers de clients se pressaient dès le matin pour saluer le maître.
La Matrone, aussitôt son lever, voyait accourir à elle le foulon, le brodeur, l’orfèvre, le marchand de laine, le patagiaire ^ le chemisier, le fleuriste, le teinturier, le tailleur, le linger, le cordonnier, le stropbiaire ^ le rubanier, le passementier, le babutier, l’enlumineur, le safraneur, etc. Elle donnait ses ordres et tous ces fournisseurs cédaient la place aux cinéraires qui apportaient les fers de la toilette et aux ornatrices habiles à construire l’élégant édifice des cheveux à les teindre en rouge ou encore à dissimuler les tresses brunes sous la blonde chevelure enlevée à quelque esclave germaine.
Alors la patricienne revêtait YIndusïwit ,• l’esclave apportait les parures disposées avec grâce et, son choix fait, elle
^ Foribiis testudinis Indi.
Terga Sedent fulve maculas dîstincta smaragdo (Lucanus, 1. X). Quantum Statuarum quantum columnarum est nihil sustinentium sed in oniamentum positarum impensæ gratia (Seneca, epist. 86).
® Celui qui vendait le Patagium^ bande d’étoffe parsemée de feuilles de petites pièces d’or et de pourpre dont les matrones ornaient leurs vêtements. Cousue vers l’épaule elle descendait de chaque côté sur les seins.
^ Le tailleur pour collerettes.
La tunique d’intérieur.
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se couvrait de la Stola de pourpre dont les plis majestueux tombaient jusqu’au talon, puis, jetant par-dessus le Pallium broché d’or, elle entrait dans sa litière. Là, à demi couchée sur un pulvinar de soie embaumé de roses et portée par six esclaves de Germanie, elle allait se délasser dans les thermes : ensuite le corps inondé de parfums, le front ceint d’une couronne de lavande fleurie entremêlée de roses, elle entrait dans le Tridlniiim . La table couverte d’étoffes en lin de Cabors recevait les mets les plus recherchés et les glaces des Alpes venaient rafraîchir les vins généreux de l’Hispanie, de l’Italie et de la Gaule. Bientôt les flûtes murmuraient leur molle et langoureuse mélodie et les danseuses de Cadix venaient exécuter devant les convives leurs saltations obscènes (Mary. L.). Borne s’endormait. Elle n’entendait pas le gémissement des pauvres mourant de faim dans les forêts. Bientôt un grand bruit de chevaux battant le sol se fît entendre dans le lointain, des cris confus mêlés au cliquetis des armes se rapprochaient peu à peu et, à la lueur des torches étincelantes, les riches patriciens purent voir tout à coup les Barbares du Nord s’avancer et les chrétiens leur tendre la main !
Ne semble-t-il pas que l’on entend la grande voix du prophète Isaïe : « J’ai dit au Septentrion qu’il les amène et au Midi de les laisser venir !
IL — L\ VIE ET LA MORT DE SAINTE SüZAANE
La naissance de Suzanne la destinait à ce monde brillant ; deux saints lui en inspirèrent l’horreur; son père, homme docte et probe, et son oncle le pontife Caïus. Elle pouvait égaler et dépasser par son luxe le luxe effréné des
plus riches. Elle préféra le martyre à la couronne impériale
‘ Pierre d’Aquilée dans son catalogue des saints, 1534, a retracé les principaux traits de la vie de Suzanne. Son récit semble avoir inspiré les diverses notices que nous possédons sur cette admirable Sainte et dont un bon nombre ont été publiées par des chapelains de Notre-Dame du Désert ou des curés de Saint- Christophe des Baux. Ces diverses relations sont loin d’ètre concordantes sur tous les détails de la vie et de la mort de la sainte. Dans notre courte notice nous n’avons reproduit que tes faits relatés dans toutes les vies antérieures. Nous croyons devoir reproduire ici les notes biographiques prises dans les grandes sources (Boll).
De sancta Suzanna, Virgine DECOLLATA DIE UNDECIMA AUGUSTI, ANNO SALUTIS 295 DiOCL. REGNANTE
Sainte Suzanne était une patricienne : elle était née deux fois illustre, selon la grâce et selon la chair : hile de saint Gabinius. nièce de saint Caïus ((ni fut pape, elle était de sang impérial; son père s’était fait prêtre, c’est dire dans quels sentiments il éleva sa hile. Elle était entourée de pieux exemples et fortitiée dans la foi par la vue fréquente des martyrs que les persécutions menaient aux derniers supplices. Son âme fut comme tremiiée dans le sang des témoins (lu Christ. Aussi, devenue jeune fille, Suzanne résolut de rester vierge et de n’avoir d’autre époux que Jésus dont elle avait compris les charmes divins. Hélas ! il devait lui arriver ce c{ui advient fréquemment aux jeunes hiles de famille princière. Valérie, hile de l'empereur Dioclétien mourut, elle était femme de Maximien Galère. L’empereur voulut donner au prince une autre épouse de sa parenté : il jeta les yeux sur Suzanne. La jeune tille de Gabinius avait tout ce ([u’il faut pour séduire, son esprit cultivé, sa douceur et sa beauté. Elle était même, disent les contemporains de son martyre, extraordinairement belle. Son oncle occupait le trône de Pierre et, si hostile que fut Dioclétien â la religion nouvelle, il préférait encore â ce moment l’établissement de sa maison à la ruine du Christianisme. Ces sentiments devaient changer plus tard, on le verra dans la suite de ce récit. 11 ht donc demander la main de Suzanne à Gabinius etâ Caïus. Le saint prêtre qu’était Gabinius ne refusa pas tout d’abord les avances du Seigneur romain Claude qui était venu transmettre les désirs flatteurs de Dioclétien. Il voulut seulement en conférer avec son frère le pape. Tous deux se demandèrent si ce mariage n’entrait pas dans les vues de la providence. Peutêtre que les fureurs des ennemis de l'Église encore si faible s'apaiseraient en voyant sur le trône une impératrice chrétienne et tous deux consentirent â l’union désirée par Dioclétien. Suzanne avait décidé autrement, elle refusa catégoriquement, il était impossible, disait-elle, de l’unir â un homme souillé par les abominations de l'idolâtrie et par le massacre de nombreux chrétiens comme était Maximien qui avait souvent pris part â la persécution que Dioclétien leur avait déjà faite ; d’ailleurs elle s’était consacrée au roi des rois et les suppliait de rompre tous les pourparlers relatifs à ce mariage.
Son père et son oncle, émus d’une telle décision et hers de son courage, louèrent sa détermination et l’engagèrent à y persévérer. Quekpies jours après l'envoyé impérial vint savoir quel accueil avait été fait aux recherches impériales par les parents et par la jeune Suzanne. Caïus fit prévenir la jeune hile et la présentaâ Claude qui, suivant la coutume, la voulut embrasser comme sa parente, car en effet il se trouvait être cousin de la jeune hile. Elle le repoussa disant que jamais baiser d’homme n’avait souillé sa bouche et qu’elle ne pouvait en recevoir un de la part d’une personne que le culte des faux dieux rendait abominable à Dieu. Claude fut surpris d'une apostrophe aussi hère et touché subitement par la grâce il demanda à sa cousine comment il pourrait se puriher et devenir agréable à son Dieu. La jeune hile répondit qu’il fallait faire péni-
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Préservée contre Pair empesté d’un monde corrompu, elle conserva sa candide innocence de jeune
tence et recevoir le baptême. Caïus et Gabinius s’unirent à Suzanne pour engager leur parent à se convertir au Christianisme. Dans une ardente improvisation ils lui démontrèrent la fausseté et la bassesse du culte païen, la grandeur et les beautés de la loi chrétienne. Claude se fit baptiser avec sa femme Prépédigne et ses deux fils Alexandre et Cathias. Cependant l’empereur s’impatientait ; que devenait Claude ? Qu’avait répondu la famille de Suzanne à ses flatteuses propositions? Il envoya prendre des nouvelles au domicile de Claude par Maxime, comte des affaires domestiques du palais.
Celui-ci fut fort étonné de voir Claude dans l’état d’un pénitent, les larmes dans les yeux et le dur silice sur les reins : il lui demanda d’où venait ce changement. Claude avoua franchement sa récente conversion à la religion persécutée, confessa combien il avait été coupable d’adorer les idoles et versé le sang de ceux qui étaient à présent ses frères en Jésus-Chrit. Maxime, ébranlé à son tour par ces paroles, demanda à s’instruire des mystères du Christianisme. Claude le mena au pape Caïus qui le baptisa, le confirma et lui donna l’Eucharistie. Ainsi Suzanne convertissait sans prêcher autrement que par son exemple. Après le baptême de Maxime, Claude et lui vendirent tous leurs biens pour secourir les pauvres fidèles que la persécution avait réduits au dernier dénuement.
L’empereur fut averti qu'au lieu de décider Gabinius à donner sa fille à Maximien, Claude et Maxime ayant embrassé la religion du Christ, étaient les premiers à conseiller à Suzanne d’être fidèle à son vœu de virginité. Ces nouvelles l’irritèrent et il fit arrêter Claude, Maxime, Prépédigne, Alexandre et Cathias et les fit mettre à mort à Ostie. Sa colère satisfaite il s’agissait de faire céder Suzanne. 11 fit jeter en prison la jeune fille et son père et, après cinquante-cinq jours de détention il leur envoya sa femme l’impératrice Serène à laquelle il ordonna de décider Suzanne. Mais Serène était chrétienne fervente elle-même et elle ne fit que fortifier la jeune fille dans sa résolution d’ailleurs inébranlable. L’empereur entra dans une extrême colère. Comment dompter cette pieuse résistance. 11 fit remettre Suzanne en liberté et permit à Maximien d’aller en sa demeure et d’user de violence à l’égard de la jeune fille chrétienne : mais Dieu veillait sur ce corps virginal et un éclatant miracle préserva la chaste enfant.
A peine Maximien eut-il franchi le seuil du domicile de Suzanne, il aperçut la vierge chrétienne se livrant aux occupations modestes de son ménage et aussi un ange éblouissant d’éclat qui se tenait comme un garde fidèle et invincible auprès de l’enfant, se disposant à la défendre victorieusement contre toute agression. Saisi de frayeur, il se retira confondu.
L’Empereur ne se rendit pas encore à cet évident prodige, loin de l’attribuer à l’intervention du vrai Dieu, il prétendit que c’était de la magie. 11 ordonna à fun des officiers de sa maison, Macédonius, d’obliger la sainte à adorer les idoles. Cet officier se rendit chez Gabinius, présenta à la vierge une statue de Jupiter et lui ordonna au nom de l'Empereur de lui offrir l’encens.
Suzanne se jeta à genoux et pria le Dieu des chrétiens avec une ferveur si vive qu’un nouveau miracle se produisit soudainement. La statue de Jupiter disparut et elle fut retrouvée brisée dans la rue. Macédonius, ne pouvant rien gagner par la douceur, recourut aux menaces et aux supplices, il maltraita la sainte dans sa propre maison en lui déchirant le corps à coups de fouets.
Enfin l'Empereur en présence d’une telle inflexibilité ordonna que Suzanne fut décapitée.
Le martyre de cette vierge romaine eut lieu le 11 août 29.^. Elle fut exécutée secrètement chez elle.
On représente Suzanne avec une couronne à ses pieds, allusion au refus qu’elle opposa aux désirs de Dioclétien.
vierge, tandis que sa beauté émerveillait la ville entière.
Devenue grande, sans en rien dire à ses directeurs, Suzanne fit vœu de ne point se marier et d’adopter pour famille les pauvres et les orphelins.
Cependant Dioclétien, frappé de la vertu, de rintelligence et de la beauté de sa parente, résolut de la donner pour épouse à son gendre Galère et il chargea un officier du palais nommé Claudins de porter à Gabin les propositions impériales. Suzanne ne fut nullement éblouie par la pensée de cette alliance, elle savait trop bien de quelles trames honteuses sont faites le plus souvent les grandeurs humaines et elle répondit à son père qui venait avant toute chose s’assurer de son consentement. « L’honneur que l’on me fait est grand selon le monde, mais je refuse absolument de me marier. Une chrétienne ne saurait contracter des liens aussi étroits avec un adorateur des faux dieux. » Un frisson d’orgueil s’empara du prêtre Gabinius, son père, qui trouvait dans cette fière réponse de son enfant la récompense de tous les eiïorts qu’il avait faits pour lui donner les principes austères du Christianisme. Il approuva sa fille avec d’autant plus de joie qu’il avait soigneusement évité de l’influencer en aucune façon.
Trois jours après, Claudius revint pour entendre la décision de Suzanne et il fut frappé d’admiration pour une religion capable d’inspirer un semblable sacrifice. Quelque temps après le pape Caïus baptisait lui-même Claudius, sa femme Propédigne, sa fille Cutia et son fils Alexandre. Cette famille vendit ses biens et se mit au service des pauvres.
Cependant l’empereur envoya Maxime à la recherche de son messager et, à sa grande stupéfaction, celui-ci l’aperçut priant et pleurant devant une image du Christ. Une longue conversation entre Maxime et Claudius eut un excellent résultat, sinon pour l’empereur du moins pour les pauvres
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de Rome, car le second envoyé, suivant en tout point Texemple du premier, se laissa aller à la mystérieuse contagion du bien et reçut le baptême.
Dès lors la cour impériale s’babitua de nouveau à la pensée d’employer la force. Cependant l’Empereur désira recourir à une suprême tentative ; il confia à l’Impératrice le soin de venir à bout de l’entêtement de la jeune patricienne. Les deux femmes prièrent et pleurèrent ensemble. Serène ne pouvant guère ne pas admirer la plus haute perfection de sa petite-nièce dont la décision resta irrévocable.
Dès lors le signal de la douzième persécution fut donné. Gabinius, Claudius, Alexandre, Prépédigne, Cutia et Maxime furent conduits à Ostie et jetés à la mer, puis on commença à exercer contre Suzanne désormais sans appui toutes les manœuvres que l’enfer peut conseiller pour la séduction d’une jeune fille. Les attaques, les pièges se succédèrent sans interruption. Un Romain reçut même l’ordre défaire insulte à la vierge, mais un ange envoyé par Dieu la garantit contre tous les périls.
Il fut dès lors décidé de contraindre la jeune vierge à offrir de l’encens à une statue de Jupiter. « Je ne connais qu’un seul Dieu, s’écria Suzanne, créateur du ciel et de la terre, je serai heureuse de mourir pour ma foi et jamais je n’adorerai vos idoles, grossier travail de la main des hommes. » La statue de Jupiter qu’elle repoussa avec violence en prononçant ces paroles alla se briser sur le sol.
Ce fut là le signal de son supplice. Un certain Mardonius la fit mettre à nu et déchira son corps à coups de fouet, puis comme son courage grandissait avec les tortures, un coup de hache lui ouvrit les portes du Ciel.
Dans la nuit qui suivit ce drame horrible, Serène fit enlever le corps de la sainte dans la grotte des martyrs et
recueillit son sang dans un voile qu’elle conserva comme une relique précieuse. Le pape Gains changea en église la maison de Suzanne où elle avait été décapitée. Il alla quelquefois lui-même y célébrer le saint sacrifice en l’honneur de sa nièce devenue une grande sainte. Cette église rebâtie subsiste encore à Rome où elle sert de chapelle aux religieuses Bernardines.
L’Eglise a placé au rang des saintes huit autres femmes du même nom toutes martyrisées pour leur foi ; ce sont : sainte Suzanne de Salem e (8 janvier) ; sainte Suzanne de Babylone (15 janvier) ; sainte Suzanne d’Italie (1^2 février) ; sainte Suzanne, humble épouse d’un soldat romain (2imai) ; sainte Suzanne de Nicopolis, bile d’un prêtre païen (16 juillet) ; sainte Suzanne de la Perse (20 septembre) ; sainte Suzanne d’Eleutbéropolis (20 novembre) et une dernière dont la fête a lieu le 15 décembre.
Quelque temps après la mort de Suzanne la persécution dioclétienne prit tin à la grande joie du jeune Constantin, tlls de Constance Chlore, qui s’était toujours fait remarquer par sa douceur envers les malheureux chrétiens. Ce prince monta sur le trône et à la tête de son armée il marcha contre Maxence son rival. Une croix lumineuse lui apparût dans le ciel en lui annonçant la victoire, In hoc sïgno vîmes l II se convertit et rendit en faveur de ses frères le fameux édit de 312.
Un an après, le vieil empereur Dioclétien mourait dans sa villa de Salone.
Alors, spectacle étrange, les idoles renversées furent portées hors du palais de l’Empereur où les disciples du Christ entraient avec leurs épiscopes. Les chefs des légions qui portaient depuis longtemps en secret une image du Christ sur leur cœur exaltèrent d’une sainte joie. Les païens instruits et vertueux qui depuis longtemps peu-
Les ex-Yoto de la chapelle du Désert
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chaient vers ie monothéisme furent remplis d’allégresse cependant que les fidèles de l’ancien culte frémissaient de colère en préparant leur revanche.
Constantin ne faiblit pas. 11 refusa de célébrer les jeux auxquels le paganisme attachait la conservation de l’Empire. L’image de la victoire disparut des monnaies; un Christ tissé en fil d’or sur le Labarum était porté à la tête des légions romaines. Harcelé dans sa capitale par les vociférations des païens, Constantin décida d’emporler en Orient toute l’activité de l’Empire; il partit, abandonnant Rome et tout l’Occident aux incursions des Barbares après avoir déployé dans cette colossale révolution la rectitude implacable et la hauteur froide du romain.
Ht. — La DÉVOTION A SAINTE SuZANNE DANS LES GaULES
11 nous semble très aisé d’expliquer pourquoi notre patrie renferme un si grand nombre d’églises, de chapelles et d’oratoires dédiés à sainte Suzanne. L’époque où cette illustre Romaine fut décapitée est aussi celle où les pontifes romains envoyèrent dans les Gaules un grand nombre d’évêques, personnages remarquables par leurs vertus et par l’ardeur de leur foi. Grâce à la force morale que ces envoyés du saint-père trouvaient dans l’édit de Constantin, ils avaient une autorité et une inlluence toujours croissantes et quand ils désirèrent dédier des sanctuaires à une sainte récemment martyrisée, nièce de l’Empereur et nièce du Pape, nul ne pouvait songer à s’y opposer. Plusieurs de ces pontifes romains avaient connu Suzanne à Rome, un grand nombre d’entre eux, tous peutêtre, avait célébré le saint sacrifice dans l’oratoire secrète-
ment élevé sur le lieu où reposait son corps, entourés des membres les plus éminents de l’aristocratie chrétienne, descendants des illustres familles du temps de la République.
Les églises dédiées à sainte Suzanne sont très nombreuses, et quand nous pensions en connaître le nombre nous étions toujours obligé de l’augmenter. Les communes portant le nom de la sainte sont celles qui renferment les églises le plus anciennement dédiées. Nous avons Sainte- Suzanne (Ariège) ; Sainte-Suzanne (Aube) ; Sainte-Suzanne (Doubs); Sainte-Suzanne (Manche); Sainte-Suzanne (Morbihan) ; Sainte-Suzanne (Basses-Pyrénées) ; Sainte-Suzanne (Somme); Sainte-Suzanne (Ardennes), etc.
Il y a aussi dans les Ardennes une commune désignée sous le nom de Suzanne. On peut y voir un clifiteau fort flanqué de six tours, construit au ix"" siècle. Sainte-Suzanne (Doubs) est adossé à un massif de rochers renfermant une grotte dans laquelle on voit une très jolie fontaine. Sainte- Suzanne (Manche) est près de Saint-Lô. 11 y a dans le même département une autre Sainte-Suzanne à côté de Coutances.
Mais de toutes les communes dénommées Sainte-Suzanne et possédant une église dédiée à cette sainte, celle qui présente pour notre patrie et pour nous le plus d’intérêt, celle qui d’ailleurs a donné naissance à la dévotion de la sainte dans le prieuré du Désert c’est Sainte-Suzanne (Mayenne).
Tout le monde a entendu parler de ce nid d’aigle que l’on aperçoit de fort loin et de ses murs vitrifiés. L’Erve coule aux pieds de ce massif rocailleux que surmonte encore l’antique château des vicomtes de Sainte-Suzanne. Ce que l’on sait moins, c’est que les vicomtesses de Sainte-Suzanne, devenues baronnes de Laigle en Normandie, ont été abbesses de la Chaise-Dieu entre Laigle et le prieuré du Désert précisément à l’époque où notre prieuré appartenait comme Chaise-Dieu à l’ordre de Fontevrault!
SAINTE SUZANNE
Ce vieux château du Maine a eu dans l’histoire l’insigne honneur de lutter pendant quatre ans contre celui-là même qui avait conquis l’Angleterre en un jour. Perle perdue au milieu des landes et des genêts, précieux fleuron tombé de la couronne du moyen âge, aussi remarquable que les plus beaux sites de la sainte Bretagne !
« Vue du tertre Gane l’œil embrasse la silhouette assez pauvre du château actuel, les ruines vêtues de lierre du vieux donjon, la flèche ardoisée de l’église, la poterne, les versants de la vallée tantôt hérissés de rochers, tantôt semés de bouquets et de verdure. Montez un peu davantage, Sainte-Suzanne se dessine comme un navire à l’ancre dépourvu de ses agrès sur un océan de verdure et d’azur C »
Dans les environs nous remarquons un étang dont on retira jadis un poisson pesant 44 livres^ qui fut envoyé vivant au duc de Praslin à Paris, et des villages qui se nomment Saint-Nicolas, les Loges, le Moulin de l’Etang, la Poterie, les Landes !