CHAPITRE VL
Le l'église et chapelle de Notre-Dame de Boulognesur-Seine, bâtie et fondée par les Pèlerins de Notre-Dame de Boulogne-sur-mer.
» 1\Tb nous étonnons pas, dit un trop célèbre I % écrivain , si nos aïeux aimèrent tant (es «1 1 pèlerinages, s'ils attribuèrent à fa visite- des lointains sanctuaires une vertu de régénération. Qui n'aimerait a pouvoir ainsi mettre une pierre sur la route du temps , trouver un point d'arrêt dans sa vie, entre les regrets du passé et les espérances d'uu meilleur, d'uu moins regrettable avenir? N'esU
(!) Ant. Le Roy, op. cit. , p. 6&
1er à une vie nouvelle ? » Pétrarque a chanté « le vieillard, tout blancet chenu, qui se sépare des lieux où il a fourni sa carrière, et de sa famille alarmée qui
el sans haleine, il se traîne comme il peut, s'aidant de bon vouloir, tout rompu qu'il est par les ans* par la fatigue du chemin.» — « Puis il se remet en marche vers la patrie, vers le tombeau natal, mai* avec moins de regret „ et d'avance tout consolé de mourir »
La piété des habitants de Paris envers Notre- Dame de Boulogne était , au commencement du XIV e siècle, portée à un point qu'on pourrait appeler extraordinaire. « Ils avoient, dit Antoine Le ttoy, une merveilleuse dévotion à cette glorieuse Vierge, et tous les ans régulièrement ils faisoient le voyage de Boulogne , pour luy rendre leurs voeux devant sa sainte Image. Mais, venant à faire réflexion que cette pieuse couslume pourroit à la fin estre interrompue , ou par les accidens de la guerre , ou par la nécessité de leurs affaires domestiques, qui ne leur permettoient pas de réitérer si souvent un si long pèlerinage , ils s'avisèrent par une précaution également sage et religieuse, d'établir dans leur voisinage , un nouveau lieu de dévotion, pour servir d'un heureux supplément au premier.
« Ce fut en Fan i5ao 2 , que se fit cet établissement dans le village de Menus, proche de-Saint» Cloud, qui en a retenu depuis ce temps là le non* de Boulogne, ainsi que le bois qui en est tout voisin. Ce village* qui n'est distant de Paris que d'en-
(t) Michelct. Ilistl de France, T. 1IÎ, p. 55, 56, 57. (2) Le (cite de Le Roy porte 4319 y qui est vieux slyts*
rivée d'un père chéri. »
« Vieux, faible
Chap. VI.— Église de Boulogne~sur- Seine. 5&
viron deux lieues , parul à ces dévots fondateurs , un endroit fort commode et fort propre pour eslre le terme d'un pèlerinage racourcy : la situation leur en plut mesme assez, en ce que la Seine, sur le bord de laquelle il est situé , leur représentoit > comms en petit, ce bras de l'Océan qui arrose le rivage de l'ancienne Boulogne, où ils o voient esté tant de fois révérer l'Image de l'illustre Patronne de ce lieu.
» Au reste, ils ne voulurent point entreprendre celte fondation sans fa participation de Philippesle Long, roi de France et de Navarre à qui cette ferveur de ses sujets envers Nostre-Dime de Boulogne fut d'autant plus agréable , que luy mesme se soovenoit de l'avoir honorée dans son église de Boulogne , lors qu'il y vint avec le roi son père et toute la famille royale, au stijet de te fameux mariagc,dont il a été parlé dans le chapitre pricédent. II leur accorda donc très- volontiers la permission qu'ils luy demaudoient, et leur en fit expédier des. lettres fort authentiques, où il témoigne entre autres choses, qu'il est bien aise de contenter, en ce point les pieux désirs de plusieurs notables citoyens do Paris, qui a voient accoutumé d'aller tous les ans h Nostrc-Dame de Boulogne-sur-mcr*et qui en ayant goûté la dévotion, la vouloient conserver, par l'établissement d'une Confrérie, et par l'érection d'une église, à la gloire de Dieu et de la très-sainte Vierge.
» Le fond, où cette église fut hastic, relevoit do l'Abbaye do Mont-Martre, et il estoit nécessaire d'en obtenir des lettres d'amortissement , ce que l'Abbessc et les Religieuses accordèrent très-facile-
(i\ Lettres de Philii pe V, pour la fondation de N. D de Boulogne sur-Seine en 4319. 11 faut liic vieux slyfe, ou minn. 43120-, selon notre manière de compter. Los lettres de Philippe "V sont du mois de février, et l'année ne commençait <yi' à> Tàuues..» Note de l'auteur.
56 Histoire de N.-D. de Boulogne.
ment', désirant en cela, (ce sont leurs propres termes), favoriser les bonnes intentions et les justes requ estes de Girard de la Croix, Garde des sceaux du Cbaslelet de Paris, de Jean son frère , et de ses autres amis, tous Confrères de Noslre-Dame de Boulognc-sur-iner, et premiers fondateurs de cette église dans le village de Menus , qui en l'honneur de la sainte Vierge portera désormais le nom de Boulogne 2 . »
Une modeste chapelle en bois avait été érigée sur remplacement qu'on avait choisi » afin qu'on pût sans retard y célébrer les saints Mystères; eU aussitôt que Jeanne deRepenti, abbesse de Montmartre» eut donné l'autorisation nécessaire , la première pierre de l'édifice fut posée solennellement « par » Philippe le Long , accompagné de Philippe de » Valois, son cousin, et d un grand nombre de » seigneurs s.»
» Les trois truelles à manche d'argent et parse- » mécs de fleurs de lys, qui servirent à la cérémonie» » furent précieusement renfermées dans la tréso- » rerie de l'église ; et deux s r y trouvaient encore » le 23 août 1783, ainsi que le constate un inven- » taire de la même année. Elles ont disparu en 1793 V»
L'église de Boulogne-sur-Seine ne fut pas longtemps à bâtir. Le village de Menus , qui dépendait
{i\ Lettres d'amortissement de l'Abbesse de Montmartre, de Tan 1320, ap. Le Roy, Hist. cit., pièces justif, p. 263.
(2) Ant. Le Roy, Hist., cit., pp. 46, 47.
(3) Précis historique de la fondation de l' 'église et de l'érection de la grande confrérie de Noire-Dame de Boutonne-la- Petite , près St.-Cloud, dans le diocèse de Paris, par J. l,e Cot, curé de cette paroisse , chanoine honoraire de Blois , ancien professeur de rhétorique et sous principal du collège de Sées.— Be. in-18, mai 1855, p. 15.
(4) Ibid, note.
Chap. VI. — Pèlerinage de Bouhgne-sur-Seine. 57
de la paroisse d'Autouil , en fut séparé canoniquement le premier dimanche de juillet i3?o, et la nouvelle église fut bénite le même jour, avec le cimetière et les fonts baptismaux \
« Celte nouvelle église, dit A. Le Roy, ayant esté ainsi érigée, pour servir d'un éternel monument à noslre ancien et célèbre pèlerinage , les Papes, les rois , et une infinité d'autres personnes de marque, ont pris à tâche de la combler de grâces, de privilèges et de bienfaits.
» Les Papes luy ont dispensé à pleines mains les richesses de ce sacré trésor de l'Eglise, dont ils sont les souverains arbitres , ainsi qu'il paroist par tant de Bulles émanées île leur Siège , que les confrères conservent encore aujourd'hui avec tant do soin 2 . Une des plus anciennes est celle de Jean XXII donnée l'an i5iq, Je i3 e de son pontificat, par laquelle il permet d'ériger en Paroisse celte église dont il attribue la fondation au zèle et à la piété des bourgeois de Paris, associez à la confrérie de Nostre-Damc de Boulogne, qui outre les aumônes des fidèles, y ont aussi charitablement employé de leurs biens propres: en considération de quoy , et à. la prière et recommandation de l'illustre roi do France, Philippes de Valois, son très -cher fils en Jésus-Christ, il leur octroyé le droit do présenter h la Cure de ce lieu.
» Les rois qui ont tenu à honneur de se faire
(1) Cs. le Précis historique cité, pp. 49 22. Selon Lebeuf, Histoire du diocèse de Pans , T . III , p. 2t , la séparation canonique ne fut faite qu'en 4343.
(2) Bulles de Sixte IV, 4474 et 4481 ; de Léon X. 4520; de Juta III, 4550; de Paul V, 4012 et 4614; d'Urbain VIII, 4631. Note de Le Boy, Hist. cit., p. 47.
(3) Ant. Le Roy nous n conservé celle de Clément VI, citée plus loin , (pièces justif., p. 265;. Les Archives de la confrérie ont été entièrement détruites par la révolution française.— Note de Tau leur.
cnrotler dans cette sainte confrérie , comme nous dirons cy-après , se sont aussi estimez glorieux , quand ils ont pu luy faire ressentir quelques effets de leur libéralité. Charles - le -Bel, par ses lettres
{ntentes du mois de May i326, luy relâche là inance , et les droits seigneuriaux qui pouvoient luy appartenir pour les acquisitions de quelques fonds et rentes, Philip pes de Valois accorde ses lettres d'amortissement au mois de décembre i53fc, pour la dotation d'une chapelle ou autel en la mesme église > que les confrères y vouloieut fonder de nouveau. Charles VI par sa déclaration du i5 Février i4o3 , ordonne qu'il soit délivré deux setiers de sel sans gabelle » aux Mais très et Gouverneurs des confrères et pèlerins de Nostre-Dame de Boulogne-sur-mer', pour la dépense do l'assemblée et Chapitre de la confrérie, qui se tenoit tous les ans, le Dimanche dans l'octave de l'Assomption de la Vierge , à Saint- Jacques do l'Hospital, lieu ordinaire pour les assemblées et chapitres des confréries et pèlerinages célèbres.
» Les Cardinaux , Légats , Arche^esques et autres Prélats , ont aussi témoigné, en plusieurs rencontres , l'estime qu'ils avoient pour cette confrérie, l'ayant enrichie de plusieurs Indulgences et de plusieurs Pardons très-amples, qu'il scroit trop long do rapporter icy 2 . Hymbert, abbé de Citeaux, Chef de tout l'Ordre, donna des marques de cette mesme estime, lors qu'estant à la teste de Son Chapitre général, assemblé en l'an 1469» il accorda
(1) C'est le titre que porte constamment la confrérie de Boulogne ; Confrairie aux pèlerins et pèlerines de Nostre-Dame de Boulongne sur la mer. • Du Breul , Théâtre des Antiquités de Paris , edit. 4612, p. 4265.— hôte de l'auteur.
(2) Bulles de Charles d*Estoutcvilte, Cardinal Légat en France, 4452 ; de Jean Cardinal tfAtby, 4474 ; de dix Cardinaux % 4474; aje Jean Rolin et Charles de Bourbon, aussi Cardinaux Lè^ais % 1482 \ K. de Le Roy.
Vltap. V], — Pèlerinage de Boulogne-sur- Seine. 50
des Lettres de filiation en faveur des confrères , pèlerins, et bienfaiteurs de l'Eglise de Boulogne-la- Petite, cVsi ainsi qu'il l'appelle pour la distinguer de celle de Boulogne-sur-Mer , dont elle n'esloit qu'un ruisseau dérivé. Par ces lettres, il les rend participai»* de toutes les messes, prières, mortifications , et autres bonnes œuvres , qui se font, et qui se feront jamais dans tout ce grand Ordre , et il témoigne, au mesme endroit, qu'il est porté à cela, par la part qu'il se sent obligé de prendre aux services que l'on rend en ce lieu à la très-sainte Mère de Dieu où abordent tous les jours une infinité de personnes de l'un et de l'autre sexe, attirées, ditil , par les grâces singulières qu'on y reçoit.
» En effet , nous lisons qu'il s'est fait dans celle église, un heureux reflux de ces grâces et de ces faveurs , que le Ciel versoit autrefois si abondamment dans l'ancienne chapelle de Nostre-Dame de Boulogne. Un peu après qu'elle fut construite , les miracles commencèrent a y être fort fréquens, ainsi que nous le recueillons d'une lettre de Foulques, évesque de Paris , écrite au mois de mars do l'an 1 535 et reprise dans une Bulle de Clément VI 2 , où il assure, que l'on y voyoit éclater de jour en jour plusieurs miracles, et le peuple y venir en foule: ce qui contribuait beaucoup h la splendeur du culte divin, et augmentoit notablement les revenus et facultez de la paroisse. Ces miracles y ont toujours continué , au grand bien des particuliers et à la plus grande gloire de Dieu et de sa très • sainte IVJèrc. Et d'autant que celte église, placée
(4) Propter singularem quatndam ipsiusloci grati r,m, innunicrus ûdelium ulriusque sexus confluit populus. — N. de Le Roy.
(2) Bulle de Clément du dO May, l'an 44 de son Ponli/icat ' Ubi per ipsam Dei Génitrice™, nuilta de die in diem panduntur* miracula , et in ipsam ccclesiani l)co dévolus affluit populus etc* — Note de Le Roy.
60 Histoire de JV.-D. de Boulogne.
dans lo cœur du royaume, et au milieu des plaisirs de nos rois, plus heureuse en ce point, que celle de Boulogne, où repose la vraye Image de Nostre- Dame> a toujours esté à couvert des plus fascheuses disgrâces de la guerre , la mémoire des miracles qui s'y sont faits, s'est facilement conservée avec
Ïilusieurs beaux et anciens titres , qu'on m'a fait 'honneur de me communiquer.
» J'y ay remarqué plusieurs faveurs' signalées , obtenues par divers particuliers, qui dans leurs besoins ont invoqué Nostre-Dame de Boulogne, représentée dans un navire , au milieu du maistre~ autel de cette église. Les uns ont esté garantis du naufrage, tant sur la mer quesur la rivière de Seine; d'autres ont évité plusieurs sortes de périls sur la terre v quantité de femmes en travail d'enfant ont esté divinement secouruos,et quelques-unes m es nie, qui avoient accouché d'enfans morts, ont eu la consolation de les voir revivre pour quelques momens, et recevoir la grâce du saint baptesme.
» Tous ces miracles ne servent pas peu à rehausser le lustre de celte ancienne confrérie, qui fait profession d'honorer Noslre - Dame de Boulogne ; confrérie que je puis appeller tout auguste el toute royale, puisque les rois et les reines ont fait gloire d'y donner leurs noms. On y voit eo effet , écrits en lettres d'or, ceux des rois Charles-le-Bel , et Philippes de Valois, de Jean et de Charles son Gis, de Charles VI et >VII* d'Elizabeth de Bavière, et de la reine Marguerite. L'inscription du catalogue, où sont couchés tous ces illustres noms, est conçue dans ces termes : Magna Confratria Dominée nostrœ Boloniensis juxta mare, constans peregrinis utriusque sexus, fundata in Ecclesia Domino Nostrœ Boloniensis Parvœprope San-
ctum Clodoaldum; « La grande Confrérie de Nos- » tre Dame de Boulogne-sur-mer, composée de pè-
Chap. VI. — Confrérie de N.-D. de Boulogne. 61
» lerins de l'un cl Fautre sera, fondée en l'église de » Nostre-Dame de BouIogne-la-Pctite proche Saint- » C1oud ; » ce qui prouve évidemment ce rapport essentiel de dépendance» qu'il y a toujours eu, de la dévolion de Boulogne-sur- Seine au fameux pèlerinage die Boulognc-sur-Mer ., dont elle liroit son origine ; et ce fut sans doute en veue et en témoignage de celte dépendance que Guillaume de la Chcsnel, Curé de l'Eglise de Nostre-Damk de Boulogne - la - Petite, c'est ainsi qu'il l'a homme luy-mesme, enlre autres legs pieux, portez par son testament du dernier avril 1576, en fait un particulier en argent à la fabrique de Nostre-Dame de Boulogne sur-mer »
La dérotion à Notre-Dame de Boulogne-sur-mer dans l'église paroissiale de ce nom près Paris , resta longtemps célèbre. Un poète tourangeau du XVI e siècle, Guillaume Michel, y avait fait, le 16 septembre i5 16, un pèlerinage qui lui donna l'occasion d'un écrit intitulé l'Alite VA)Uvelle du salut. Il y rapporte que « le monde va souvent et oilluc par dévocion » dans celle é;lise. Du Breul au XVII e siècle, et Goujel au XVIII e disent la même chose : « cestc Église, dit du Breul, a esté fort fréquentée jusques à présent par la dévotion du peuple de Paris a . »
Une inscription, qui subsiste encore dans l'église de Boulogne-sur-Scine , nous apprend que l'on y possédait un morceau de la vénérable image de Notre-Dame de Boulogne-sur-mer. Celte relique , qui a disparu dans la tourmente révolutionnaire , était « sous la protection du roi , comme celle du « trésor de la Sainte-Chapelle ; » elle ne pouvait
(1) Ant. Le Roy, Uist. pp. 47-51.
(2) Du Breul, 0 p. cit., p, 1265. Goujct, Bibliot. Fr. T. X, p. 315,
62 Itistoire de tf.-D. de Boutognë.
sortir de l'église que « par arrêt de la chambre de* » Comptes, comme appartenant originairement au » roi , qui a permis qu'on la portât une fois par ad % j> sous un dais, et pieds nus , avec flambeaux c$ » encens, à l'abbaye de l'Humilité delà Sainte^ » Vierge» bâtie par Sainte Elisabelle , et dite » Notre -Dame de Longchamps 1 .» C'était plut| d'honneurs qu'on n'en rendait à l'Image miracu-* leuse elle-même , dans son sanctuaire de Boulogne?? sur mer. <