‹ Histoire de NotreDame de BoulogneChapitre 8 sur 45 · CHAPITRE VIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIÎ

Pèlerinages du dauphin Charles et du roi Jean , <| Notre-Dame de Boulogne , en 1360; — fondation et dotation d'un autel spécial, en l honneur de là> Vierge miraculeuse. * «

Personne n'ignore les calamités qui fondiren? sur le royaume de France, après la bataille de Poitiers et durant la captivité du roi Jean,! malgré les efforts généreux du dauphin Charles son fils* Au mois d'octobre de l'an 1060, le sage, dauphin arrivait à Boulogne, pour y attendre le retour de son père et hâter la conclusion de la paix^ entre la France et l'Angleterre.

Dans les circonstances solennelles, qui décident,, en quelque sorte , de la vie des peuples, les rois* chrétiens se font un devoir de recourir à la protec^ lion du Ciel: ils savent qu'ils ne sont qu'un instru-^ ment aux mains de la Providence , et que c'est Dieu qui lient les rênes des empires. Aussi , voyonsnous les princes de la maison de France témoigner hautement leur foi et leur piété envers l'auteur de*

* (1) Précis historiq. Sun. cit., ij. 25, ,.i

Chap. Vil, — Pèlerinage du dauphin Charles, G3

toutes choses et la glorieuse Vierge, Mère de Dieu, honorée dans l'église de Boulogne Des lettres, expédiées à celte date par le dauphin , nous apprennent quelles furent ses occupations, pendant son séjour dans notre ville.

Bien que sa démarche ait été motivée principalement par la prochaine délivrance du roi son père , Charles, « duc de Normandie, dauphin de Vienne, » régent du royaume » atteste devant tous « pré- » seuls et à venir » que lo dévotion Ta conduit au sanctuaire de Boulogne 1 . Il rend ensuite h Marie ce beau témoignage que « par elle Dieu >> opère de nombreux miracles à sa louange, dans » toutes les parties du monde , mais principale- » ment dans le royaume de France, et, entre » autres lieux , à Boulogne-sur-mer , dans l'église » qui y est dédiée en son honneur, et où SC rend

» à cause de cela, en grande aflluence, le » concours incessant de tous les peuples 2 . »

Touché du désir de laisser à la divine Vierge un gage de sa piété et une preuve de sa munificence , il s'informa diligemment de tout ce qui se faisait dans l'église de Boulogne pour l'office divin à et, en particulier, pour la célébration quotidienne du Saint Sacrifice. Le rapport qui lui fut adressé h ce sujet lui signala une lacune à combler : dans l'endroit même où était érigée la statue de la glorieuse Vierge , et où se faisaient chaque jour d'innombrables miracles 3 , il n'y avait pas d'autel spécial , soit à, défaut de fondateur , soit a causo de la pauvreté du lieu. Ce prince en ressentit une

(1) Cum igitur nos ibidem devotionis causa accessimus.

(2) Ob hoc ad eam conrurstis populorutn omnium confluit îoeessanter.

(3) In eo loco, quo Imago Virginia gloriosx itabat éructa, et in quo specialilcr fituit quotidie innumerabilia miracula, ijwus Virginia precibus et intercessionc.

* 64 Hiêioirê de N.*D. de Boulogne.

f;rande joie, pensant, ajoute-t-il, que la Providence ui avait réservé l'honneur de eeile fondation , « afin qu'un lieu ou se faisaient tant et de si grands » miracles, h la louange du la glorieuse Vierge , » fut doté par la munificence d'un roi \ »

Le dauphin s'empressa de réaliser le vœu de sa piété. Il voulut assister lui-même à la consécration de cet autel , qui fut faite par Jean de Craon , archevêque de Reims» en présence des fils du roi, Louis, duc d'Anjou, Jean» duc de Berry, et Philippe, dit le Hardi, ligo des derniers ducs de Bourgogne. Il s'occupa ensuite de régler l'ordre de l'office divin , que l'on devait célébrer à perpétuité devant l'autel royal dont il dotait l'église de Notre-Dame. Nous croyons devoir citer ici les dispositions spéciales que la charte de fondation nous fait connaître. Ces détails peuvent paraître minutieux; mais , quand les rois de la terre établis* sent autour de leur trône éphémère un cérémonial respecté, comment refuserait-on un semblable honneur au Roi des rois dont la majesté est immortelle?

« Premièrement donc, religieuses personnes » l'Abbé et le couvent de ladite église, 'et leurs » successeurs-, chaque jour de samedi., à l'heure » où l'on sonnera l'office de prime , toute la com- » munauté étant assemblée dans ladite église , sui- » vant l'usage accoutumé dans les fêles annuelles , » célébreront humblement et dévotement audit » autel une messe à note de la bienheureuse et » glorieuse Vierge Marie, h laquelle assisteront , » en ornements convenables et décents, un diacre» » un sous-diacre , un préchantre et un sous- » chantre. La sonnerie de prime durera, saut

(4) Ut locus in qiio totettanta mîracula fiebant, &1 lauilem Virginis gloriot», regali munificentia dotaretur.

Chap. VII.— Fondation royale (1360). 65

% discontinuer, jusqu'à la fin de ladite messe. Les » autres jours, et en chacun d'iceux, ladite messe » à note sera célébrée audit autel, à l'aurore, avant & qu'aucune autre messe ne soit célébrée dans

> ladite église , excepté cependant îe jour de y> Noël et les trois jours qui précëdeut la résurrec- « lion du Seigneur, comme il est accoutumé.

» Celte messe toutefois no sera pas conventuelle » et l'on ne sera pas tenu d'y employer fes perh sonnes désignées ci dessus, mais seulement

> quatre clercs en surplis, et en habit décent,

> chantant avec les autres.

» Dans chacune de ces messes , on dira et ré- » citera , avec la collecte principale delà messe, » sous un seul per omnia , fa collecte qui coni- » mence par ces mots: quœsumus, omnipotent » Dew* pour notre seigneur [le roi Jehan notre » père] , pour Nous r nos successeurs et tous les » Enfants de France, Et il y aura deux formes , * ou bancs, pour s'asseoir 1 , aux deux côtés du » susdit autel. De plus, chaque jour, quand les- » dits religieux auront chanté les vêpres, corn ma » ils ont coutume de le faire , ils seront tenus, » avant de passer à d'autres actions, do chanter » devant ledit autel, une antienne de la hienheu- » reuse Vierge, suivant le temps, en y ajoutant, » sous un seul per omnia , la collecte ci-dessus » désignée. Dans les cinq fêtes 2 de la glorieuse » Vierge, outre la messe ordonnée ci-dessus, les » susdits religieux célébreront pepétuellement la

(1) Jusqu'à la Révolution française, la- chapelle de Notre* Dame de Boulogne, en exécution de celte clause, eut une stalle particulière, connue sous le nom de Stalle du roi. Celait là que les rois de France entérinaient la mcs.'-e, quand leur dévotion les amenait dans le sanctuaire où reposait l'Image miraculeuse.

(2) La Conception, la Purification, l'Annonciation, r Assomption et La Nulivité de Notre Djmc.

66 Histoire de A\-Z). de Boulogne.

» grand'messe de ladite église devant ledil autel,

» en répétant ladite collecte sous un seul per

» omnia a?ec la collecte principale de ladite

» messe.

« El lorsque notre seigneur, [le roi, notre père] ,

2i sera entré dans la voie de toute chair, (que ce-

> pendant le Dieu Très-Haut veuille garder sa vie

» dans une longue prospérité de jours heureux),

» dans les huit jours après que son décès sera

» parvenu à leur connaissance, lesdits religieux

» seront tenus de célébrer, a leurs frais et dépens,

» un service solennel et une messe pro dcfunctis ,

» avec une représentation funéraire convenable et

» honnête, et ainsi chaque année, au jour de son

» décès. Et quand Nous-mêmc, par la volonté

« divine, nous sortirons de celle vie, ils seront

» tenus de célébrer un service pour Nous, ainsi

» que cela vient d'être réglé pour notre père. »

Afin d'assurer l'exécution des charges que nous Tenons de rappeler, le religieux dauphin, après avoir obtenu le consentement du roi, dola l'autel de Notre-Dame d'un revenu évalue h cent livres porisis et reposant sur 123 journaux et demi do terres arables, avec toutes les redevances dont ces terres étaient grevées. Il abandonna, pour le même objet, en faveur de l'Abbaye, tous les droits royaux sur le péage d'Élaplcs, sur la pêche cl la navigation, et lout ce que nous appellerions maintenant les droits de douane, dans le port d'Élaplcs.

L'acte qui constate l'érection de l'autel et les donations faites pour l'enrichir , est un des plus beaux monuments de la dévotion des rois do France envers la Reine des cieux. « L'on y remarque partout, dit l'historien Le Roy, une espèce de conflit agréable de la piété chrétienne avec la ïuaguilkciiie royale, cl ces deux vertus semblent

diepufèr enlr'clles qui aura l'avantage dans uûe action si belle et si sainte f . »

« Bien-tost après, le Ciel se rendit propice à des voeux si justes et si fervents. Dieu, qui lient les coeurs des rois entre ses maîris pour tes tourner et les fléchir comme il veut, rendit ecluy du roy d'Angleterre plus trailable en faveur de son prisonnier, et l'obligea h se relâcher sur beaucoup de conditions iniques, que la France n'estoit pas du tout en pouvoir d'accepter. De sorte que tous les obstacles, qui s'opposoient au retour du roy estant levez et toutes les difficulté* estant aplanies, cet illustre captif fut remis en liberté. Il partit de Calais, qui esloit alors sous la domination Ançloise* le s5 Octobre i3Go, et s'en vint h Boulogne.

Froissart 2 rapporte qu'il fit ce voyage à pied par dévotion , et qu'il arriva dans cet humble équipage, h la façon d'un Pèlerin, dans Péglisc de Nostre- Damc de Boulogne, où il s'acquitta de son vœu avec beaucoup de respect. Le Prince de* Galles , fils aîné du roy d'Angleterre, ajoute le mesme auteur, et les deux Princes ses frères luy tinrent compagnie eu ce voyage, cl le firent à pied comme

(i) Ant. Le Koy, Uitt. cit. , p. 57, pièces juslif. , p. 207-272.

(2) Voici le texte de Froi&sart, tel que nous le trouvons dans l'édition de M. Buchon, (Panthéon littéraire), t. I, p. 451.

« A lendemain, qui fut la vrille de S. Simon et S. Jude *, se partit le roi de France de Calais, et tous ceux de son côté qui partir se dévoient; et se mit le eoi tout a pied, en INTEN- TION DE VKMR EN PELERINAGE A KOTBE-DAliE 1B BOULOGNE, Ct

Je prince, de Galles et ses deux frèt es en sa compagnie, monseigneur Léoi nel ct monseigneur Ai mon, et ainsi vinrent-ils tout de pied, et jusques à Boulogne devant dincr, où ils lurent reçus à moult grand" joie ; et là éloit le duc de Normandie, rie dauphin) qui les attendoit. Si vinrent les dessus dits seigneurs tous à pied en l'église Kotre-Dame de Boulogne, ct firent leurt offrandes moult dévotement, et puis retournèrent en l'abbaye de laiens,

3ui éloit appareillée pour le roi recevoir ct les eufans du roi 'Angleterre. • Liv. I, part. 11! ch. 431).

* La date e»t ioeuetc j il faut lire 2 3 octobre*

68 Histoire de N.-D. de Boulogne»

luy. Après quoy le lendemain ils prirent congé de luy, et s'en retournèrent à Calais. Quant au roy, il resta à Boulogne jusqu'au 29, logé dans un appartement de l'abbaye , qu'on luy avoit superbement préparé. Il ne prolongea ainsi son séjour en cette ville, que pour s'acquitter à loisir des voeux qu'il avoit faits à Nostre-Dame de Boulogne, à qui il se se n toit obligé du recouvrement de sa liberté. Il ratifia agréablemeut tout ce que Charles son (Ils avoit lait en son nom. 11 y ajouta encore, de son propre mouvement, soixante livres parisis, à prendre par chacun an sur le péage 1 ou travers de Nempont, entre Montreuil et Àbbcville, pour l'entretènement d'un cierge ardent devant la sainte Image, pendant le sacrifice. Depuis ce temps jusqu'à la fin de ses jours , il conserva une affection singulière envers Nostre-Dame de Boulogne. Il en donna des marques un peu après qu'il fut retourné en sa cour, se faisant admettre avec Charles son fils en la confrérie de Noslre Dame do Boulogne-sur-Seine; et celle mesme affection parut encore dans le damier voyage qu'il fil à Boulogne sur mer en i3G3, pour de là passer en Angleterre, et visiler les ostages qu'il y avoit laissez. Il arriva en celle ville le 28 décembre, accompagné du comte d'Eu, du comte de Dammarlin, du Grand Prieur de France, et de plusieurs autres seigneurs de sa cour, et il y resta jusqu'au 4 Janvier 2 . L'Abbaye de Nostre-Dame eut encore

(1) Ce Péage a este depuis cédé en propriété à l'église de Boulogne par Lettres du ftoy Charles V données en Décembre 1364 — Note de Le Roy, V. AuU Le IXoyJLst. cit., piccesjfutif, y p. 272-274.

(2) V. Froissart, éd. cit., p. 469, fan 4364). Avec le roi se trouvaient , outre les personnages cités par Le Roy, « Mcssire Boucicaut, maréchal de France, messire Trislan de Maiçnelicrs, mcssire Pierre de Villicrs, messire Nicolas Braque cl plusieurs autres. • —Note de l'auteur.

Chap. Vit — Bienfaits royaux. 65

Vtionncur Je le loger dans son enceinte, et l'église, dans ce second voyage, aussi bien que dans le précédent, se ressenlit de ses libéralilez ; car il luy accorda des lellrcs d'amortissement , pour un Clos d'environ dix arpens de terre proche de Mondidier, appelé le Clos de Boulogne, et luy en relâcha la finance: désirant par là (comme il le témoigne dans ces lettres) participer à jamais au service divin , qui se célébrerait dans cette église, «et espérant par cette reconnaissance envers la Mère <de Dieu, arriver plus facilement au bonheur de sa compagnie dans le Ciel. Celle dernière Patente, que nous avons encore dans nos archives 1 , fut enregistrée en la Chambre des comptes, le sa Novembre iS^iJ et expédiée sans finance, ainsi que toutes les autres données en faveur de Nostre- Dame de Boulogne.

» Charles V, surnommé le Sage , fils et successeur do Jean , l'avoit ordonné ainsi. C'estoit un Prince fort dévot à la Sainte Vierge, et ce fut sous son règne et par ses soins, selon Baronius J , que l'on commença à célébrer en France la feste do sa Présentation au Temple. Entre tous les lieux consacrez à celte Vierge , l'église de Boulogne fut une de celles qu'il honora davantage. Il ne fut pas

Ïdûlosl parvenu à la couronne, qu'il confirma toutes es donations que luy et le roy son père avoient frites en faveur de cette église , et luy rendit en tous rencontres tous les offices d'un insigne et zélé Licnfaicteur. Un auteur moderne 3 assure que Charles mit dans les Archives de S. Victor lez

(t) Le Boy ne donne pas celle pièce, qui parait avoir é(é «détruite, avec beaucoup d'autres , à Ja HeVoluîion française.— M. de Tauleur.

(2) In Not. Martyr. Rom, 21 Novemb. — Note de Le Rojr.

(3) Cl. Malingre, Antiij, de Paris, Uv. 2, p. 441.— N. À» Le i\oj. — Nous n'avons pu vérifier cette citation.

70 Histoire de JV.-JD. de Boulogne. \

Paris, une copie de la fondation qu'il ovoil faite h Boulogne, en forme de vœu, pendant la captivité du roy Jean ; et il dit que ce fut afin que l'Abbé , qui estoit chef de la congrégation des Chanoines de S, Augustin, dont l'Abbaye de Noslre-Dame de Boulogne faisoit alors un membre des plus considérables 1 , veillast comme Supérieur, à l'exécution de celte Fondation. Une précaution comme cellelà , qui ne parloit que d'un zèle enilammé pour le culte do Dieu, et de sa glorieuse Mère, ne deYoit pas estre frustrée. Aussi Dieu a permis que celte fondation se soit toujours acquittée , avec beaucoup de fidélité et de religion. Nous voyons encore aujourd'hui) les peuples assister en foule 5 celle Messe Royale, qui se dit tous les jours la première; et toutes les diverses révolutions qui sont arrivées dans l'Église de Boulogne, depuis le règne de ces deux augustes fondateurs, et qui ont effacé la mémoire de tant d'autres choses remarquables, n'ont jamais donné la moindre atleinle a ce qu'ils y ont si saintement estably 2 . »

Depuis que ces lignes ont élé écrites , (1681), une Révolution nouvelle a passé, emportant dans son impitoyable colère les trônes, les autels, los fondations royales et les mémoriaux populaires, De tant de gloire et de richesses, il ne reste qu'un souvenir.

(1) Nous ne .«aurions préciser la date à laquelle l'Abbaye de Notre-Dame se détacha de la congrégation d'Arrouaise, pour entrer dans celle de S. Victor de Paris. Le Roy dit ailleurs qli# ce fut à cause des guerres de Flandre, (p. 30;.— N. de l'auteur.

(2) Ant. Le Roy. , Wtt. cit. , pp. 57 60.

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