‹ Histoire de Paris, composée sur un plan nouveauChapitre 6 sur 20 · II. JO · texte numérisé non relu

II. JO

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zèleatrobedece faDatismc: les flammes du bûcher brûlaient encore lorsque Raymond mourut ; un reflet du feu sacrilège vint éclairer sa face livide sur son lit de mort. Alphonse , comte de Poitou , mari de Jeanne , recueillit l'héritage du défunt.

Dans le même temps se déchaîna sur nos terres, une prétendue fille du ciel , aux allures de furie , qu'on nomme Y Inquisition. Elle fut fondée par un concile de Toulouse , qui traça les statuts de cette redoutable juridiction avec une plume sanglante. L'inquisition eut mission de fouiller dans la pensée , et de persécuter sur l'ombre d'un soupçon. Sous son influence , l'infâme métier de délateur devint un devoir pieux ; à sa voix , l'autorité sacrée du père, de la mère, durent s'évanouir, quand la foi l'ordonnait.... Les flammes homicides brillèrent dans toute la France; le roi lui-même souffla ces horribles feux .... L'hérésie tomba réduite en cendres , ou noyée dans les flots de son sang.

Cependant un foyer de rébellion , alimenté par Henri TII, roi d'Angleterre, subsista quelques an-

néesenBrctagne.Lc monarque enpersonne vint soutenir son allié, le duc Pierre; mais, renfermées dans les murs de Nantes et plongées dans les désordres de l'orgie, les troupes anglaises demeurèrent inactives pendant une campagne d'hiver , qui fut désavantageuse au duc , et se termina par une trêve.

La régente en profita pour convoquer les grands

vassaux à Compiègne; d'anciens mécontens y siégèrent : les intérêts réciproques de la couronne et du baronuage furent réglés à Tamiable. Pierre, duc de BretagrMî, cite devant cette assemblée, ne comparut point..,. Il se disposait à persister dans sa rébellion , lorsque Henri III rembarqua son armée, qui n'avait rien fait dans la guerre; mais qui, en récompense, avait bu beaucoup de vin et caressé force gentes filles des côtes de France. Le Breton , abandonné h sa faiblesse et déclaré déchu de son duché de Bretagne , parut alors au pied du trône, la corde au cou ; il reçut la loi qu'il plut à son souverain de lui accorder *. Elle était dure : «Mauvais traître, lui dit le roi, « quoique tu aies mérité une mort infâme , je te « pardonne en considération de la noblesse de ton « sang ; mais je ne laisserai la Bretagne à ton fils, « que pour la vie seulement ; et je veux qu'après a sa mort , les rois de France soient maîtres de « la terre. »

Peu de temps après le parlement de Compiègne, Louis IX, parvenu à cette majorité royale de vingtun ans , consacrée par une simple coutume, saisit les rênes de l'Etat , que Blanche deCastille ne lui abandonna pourtant pas entièrement. Alors il

* Ce prince , qui avait des prétentions à la science , se faisait appeler Pierre-le-C/trrc. Mais, connue il avait uiontrépeu d*babileté dans ses démêlés avec la couronne , ainsi que dans son alliance avec VAn«leterre , les Bretons le surnommèrent Pierre Mnnclerc (JMattvar's^C/err,)

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ëpousa Marguerite^ fille de Raymond Béranger , comte de Provence , qu'il aima avec une chaste fidélité. Saint-Foix établit ^ à l'occasion de ce mariage , un parallèle curieux. « Marguerite de Pro- « vence, qui épousa saint Louis en 1254, ^'*^~ (( il, apporta en dot vingt mille livres (240,000 fr.) ; « Hortense Mancini, nièce de Mazarin , mariée « en 1661 , eut une dot de vingt millions. » L'esprit des deux époques semble se réfléchir tout entier dans cette comparaison.

Les historiens, les chroniqueurs surtout, ont beaucoup devisé sur l'économie de plaisirs conjugaux que Blanche la Castillane imposait à son fils. Joinville, auteur d'une fidèle histoire de ce prince , sera notre guide dans la mention de cette particularité. Le jeune roi habitait, dit-il, une chambre située au-dessus de celle qu'occupait sa femme ; des .huissiers étaient placés en sentinelle à la porte de chacune, et leur consigne consistait à s'opposera ce que les époux se joignissent, mais non pas apparemment à ce qu'ils se parlassent. Car , dès que Blanche s'absentait, liOuis , franchissant sa porte , appelait Marguerite, qui sortait aussitôt de son appartement, et se rendait sur un escalier à vis , oii le couple royal pouvait se parler sans se voir. Plus tard, la séduction obtint des huissiers une latitude décisive , dans la question

dont Blanche voulait empêcher la solution : les huissiers , gagnés, laissaient le roi parvenu* auprès

de Marguerite, et désormais sentinelles des amours.

ils frappaient la porte avec leurs verges, pour prévenir les époux lorsque la reine-mère reparaissait. Louis , à ce signal , regagnait sa chambre sur la pointe du pied , et tout rentrait dans l'ordre. CettQ singulière interdiction, que les écrivains ont diversement interprétée , était porlée , selon ITiislorien du pieux monarque, jusqu'à la rudesse. Un jour Marguerite étant malade, son mari s'empressa d'aller la voir, sans attendre, cette fois, la permission de sa mère. Celle-ci reconduisit brosquement : « Vous ne faites rien ici , lui « dit-elle. — Las! s'ccria la jeune reine , vous « ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte

« ni vive *. »

Anquetil, historien consciencieux, mais qui se laisse quelquefois fasciner par le prisme dore des panégyristes, explique ainsi le soin tyrannique de Blanche :« Cette circonstance pourrait prouver, « qu'alarmée des empressemens trop vifs de son « fils , elle employa, moins par jalousie que par M prudence, les moyens que la confiance respcca tueuse du prince autorisait. » On ne peut pas imaginer une interprétation plus bienveillante; mais les écrivains du temps, moins indulgens, donnent à la conduite de Tex-régente un autre motif: elle fermait, disent-ils, au jeune roi les trésors de tendresse que lui eut prodigués Margue-

* Histoire de saint Louis y par Joinvillcy édition de 1^61 , /»agc 12.

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rite, de peur que celte princesse n'acquit plus d'influence qu'elle sur l'esprit du roi , et cette crainte appartenait bien au caractère impérieux et dominateur de la reine douairière.

Jusqu'en Tannée 124^, Louis IX partagea son temps entre les pratiques d'une dévotion minutieuse et les soins, plus dignes d'un roi , qu'il donnait h l'administration intérieure , h la législation et à la justice. Durant les vingt-deux premières années de son règne , ce monarque n'eut à soutenir qu'une guerre sérieuse : nous allons en parler, afin de n'avoir plus à nous occuper que des institutions appartenant à • cette période. La nécessité qui obligea saint Louis ii prendre les armes^ fut déterminée par la vanité d'une femme , et cette nécessité fournit au roi l'occasion de déployer une énergie guerrière, ulile peut-être au. repos de l'Etat. On se rappelle que Jeanne de Toulouse , en exécution du traité conclu avec feu son père, avait dû épouser Alphonse de France: ce mariage était conclu , et Louis se faisait im plaisir d'aller lui-même installer dans son nouvel Ëtat un frère qu'il aimait. Le voyage fut donc entrepris sous les /plus agréables auspices: partout des réjouissances, offertes avec cordialité , accueillirent un jeuue souverain digne d'amour et d'estime. Si quelques actes d\inc sévérité outrée avaient déplu dans son gouvernement , ils avaient été attribués à l'humeur ferme jusqu'il l'inflexibilité de la reine Blanche: clic demeurait comptable du mal; Louis recueil-

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lait le prix du bien. Cette répartition absolue n'était pas toujours équitable , car Blanche méritait souvent tles éloges , et Louis encourait quelquefois le blâme.

Parmi les vassaux du nouveau comte de Toulouse , se trouvait Hugues de Lusignan , comte de la Marche , dont la femme , Isaheau , fille d'un comte de Montpellier , était veuve de Jean-sans- Terrc, mère de Henri III, roi d'Angleterre, et belle-mère d'Othon , empereur d'Allemagne. L'orgueil de cette princesse , ainsi décoré de royautés diverses, ne put se plier h l'hommage qu'il allait falloir rendre au frère du monarque , qui n'était après tout qu'un simple comte. Isabeau , pltis souveraine que son mari, parvint à lui monter à tel point la tête que , pour soustraire sa vaniteuse compagne h une soumission dont elle repoussait môme la pensée , il leva l'étendard de la rébellion contre le roi , bercé de l'idée que Henri III et Olhon allaient accourir à son aide.

Louis, sans aucune défiance , et suivi seulement d'une garde d'honneur, entre dans Poitiers, ville, dépendant des fiefs de Ltisignan. Soudain lui , Alphonse , Jeanne et leur suite sont investis et faits prisonniers. Le roi de France , conduit captif devant la fière Isabeau , dut signer un traité fort désavantagetix pour sortir de ce guet-apens.... Mais il revint en toute hâte à Paris, appela sou baronnage aux armes , et se porta avec rapidité contre l'audacieuse princesse qui avait osé eflcliaî-ner les mains de son suzerain.

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Quelques historiens ont rapporté que la comtesse de Lusignan avait tenté de faire empoisonner le roi : cette assertion parait peu fondée en preuves. Mais Louis^ arrivé sur les terres du Poitou> trouva , réunis pour l'attaquer , les seigneurs de cette province, ceux de la Saintonge, et des troupes anglaises , commandées par Henri III lui-même. Les deux armées se rencontrèrent sur les bords delà Charente/j)rès du château àeTaillebourg. Les Anglais occupaient cette forteresse, ainsi qu'un pont jeté sur le fleuve, au bas des remparts. Lh se développa, pour la première fois, ce courage héroïque que saint Louis exerça tant de fois depuis avec moins d'utilité. En effet , toute la forlune de ce prince pouvait être jouée dans cette rencontre: derrière lui d'autres mécontentemens, résidus subsistans des troubles comprimés sous la régence, fermentaient secrètement,et menaçaient de se ranimer au bruit d'une défaite. Le moindre délai, une apparence de timidité ou d'hésitation pouvaient jeter sur les bras du roi une guerre de féodalité presque générale. liOuis IX le sentit.

Le château, garni de machities, lançait sur les troupes royales une grêle de pierres et de traits ; tandis que le pont, commandé par la forteresse, était confié à un corps suffisant , retranché derrière d'épaisses barricades. Louis , nonobstant ces moyens défensifs , s'élance sur le pont avec l'élite intrépide de ses chevaliers: moins le corps assaillant sera nombreux , moins il encombrera ce pas-

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sage étroit^ et la valeur suppléera au nombre... La petite troupe^ le souverain en tête, parvient aux barricades ; mais presque tous ces braves sont mis hors de combat en détruisant cet obstacle : huit chevaliers seulement environnent le roi lorsqu'il touche au débouché du pont..,. Bientôt ce prince reste seul opposé à une armée; seul il se défend contre elle; seul il attend que ses soldats, exaltés par un tel exemple, traversent la Charente, sur le pont , en bateau , à la nage. L'histoire offre un seul trait comparable à cette magnanimité: ledévoûment d'Horalius Codes... Les piques, les dards, les épées se brisent sur l'armure royale; le héros frappe, écarte, culbute.... Enfin il est dégagé.

Les ennemis, presque vaincus par un seul homme, pouvaient-ils essayer de combattre une troupe; découragés , ils défendirent mollement le cliâteau ; il fut enlevé. Une seconde victoire , remportée le lendemain , mit fin à cette guerre ; le roi vit à ses pieds Lusignan et la fière Isabeau.... Tous les bax'ons du royaume demeurèrent dans le devoir.

Lorsque ces évènemens se passèrent, Louis IX avait déjà donné des témoignages de sagesse et de prudence, égaux à ceux de valeur qu'il venait d'offrir à Taillebourg. Malgré l'entraînement dévot qui le dominait, il s'était efforcé d'assigner des bornes à la juridiction ecclésiastique, convaincu de la nécessité d'en réprimer les abus. C'est ainsi que Louis avait forcé souvent les évéques à lever les i|;iterdits, toujours si redoutables aux yeux des

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peuples superstitieux , et que ces prélats multipliaient^ précisément parce que la terreur qu'ils inspiraient amenait ordinairement la soumissiou que le clergé en attendait. Sous ce règne éclata celte longue ^division entre le sacerdoce et l'empire , qu'on a nommé guerre des Guelphes et des Gibelins *• Grégoire IX, moins puissant sur le champ de bataille qpe son ennemi, Frédéric II, opposait une réserve d'excommunications et d'interdits à des manœuvres militaires , quand ses partisans avaient été vaincus. La ligue dite de Lombardie, qui tenait pour le saint siège, ayant été défaite en i sSg , Grégoire prêcha une croisade contre Frédéric : tout ce qui refusait d'obéir dans ce temps à la puissance sacerdotale était considéré par elle comme mécréant. Mais les rois et les barons ne sanctionnaient pas toujours cet élan extrapieux; la croisade dont il s'agit ne réussit poii^t. Alors le saint père trouva tout simple de déposer son ennemi , et de donner l'empire à Robert, frère du roi de France. Cet acte était plus hardi qu'insensé : le pape , qui connaissait la profonde piété de Louis ' IX , espérait attirer ce prince dans sa cause. Mais il n'en fut point ainsi : le monarque français , conseille par une solide sagesse , repoussa la couronne impériale du front de son frère, et

* Les Guelphes ronnaient le parti dos papes j les Cibelfns , celui des eiiipcîretus. Au inonieiit où commencèrent les hostilités sérieuses, le souverain pontife était Grégoire IX 5 Tempcreiu* Frédénc II.

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répondft à Grégoire qu'il suffisaif à Robert d'être frère d'un roi. trompé dans ses projets de vengeance , le pontife mourut bientôt de chagrin et de rage : étrange fin pour le vicaire du Christ rédempteur. L'irascible Grégoire IX * fut remplacé par le cardinal Fiesque , sacré sous le nom d'Innocent rV, Les courtisans de Frédéric II félicitaient ce prince d'un tel choix , qifi plaçait son ami sur le saint siège, et terminait ainsi les divisions entre Rome et l'empire. « Vous connaissez bien mal le « cœur de l'homme et le système de la cour ro- « maine^ répondit l'empereur: Fiesque était mon « ami; Innocent IV sera mon pkis dangereux en- « nemi. » Il ne se trompait pas.

Si Louis IX défendit quelquefois les grands intérêts âe la monarchie contre les empiètemens du clergé, jamais il ne sut se garantir lui-même des

* L*histoire a recueilli un trait qui prouve que le sacerdoce sait être , au besoin , aussi souple , qu'il se montre audacieux en d'autres occasions. Lorsque Frédéric II fut excommunié par son adversaire , tout le clergé catholique eut ordre de publier Tanathèrae dans la chaire évangélique. Voici la formule de prédication qu'employa dans cette circonstance le curé de - Saînt-Gcrmain-FAuxerrois. « Vous savez , mes frères , que j'ai « ordre de publier une excommunication du pape contre it Frédéric , empereur. Il y a entre eux de grands différens et « une haine ÛTéconciliable. J'ignore qui des deux à tort , <( c'est pourquoi , de toute ma puissance , j'excommunie celui K qui fait injure à l'autre , et j'absous celui qui souffre l'injus- « tice. )) C'est, en langage vulgaire, ce qui îf appelle ménager la chèvre et le chou.

influences de ce corps , non plus qu'éloigner de soa esprit les faiblesses superstitieuses qui déparèrent ce beau caractère , et le portèrent , dans certaines occasions ^ à se démentir jusqu'à la cruauté. Quelques détails sur la vie de ce prince le peindront mieux que des réflexions. Par malheur , ses uniques instituteurs y ses uniques conseillers furent des moines : de l'aveugle confiance qu'il leur accorda naquirent toutes les fautes qu'il fit. On lit, avec un sentiment de pitié, ce que les historiens de saint Louis rapportent, nous ne dirons pas de son humilité pieuse , mais de l'abaissement honteux qu'il fit subir à sa grandeur , à laquelle il ne manqua peut-être que de se respecter. Quelle admiration pourrait s'attacher à un souverain qu'on voit, nu delà lôtc à la ceinture , se faire fouetter, au moins une fois chaque semaine, par son confesseur, et lui crier de fustiger sans ménagement ses épaules royales '*^, A quel genre de gloire pré-

* Louis IX portait toujours , dans son auinôniére , une discipline , année de cinq chaînons de fer, et dont il se servait apparemment lui-même , à défaut d'un correcteur. On a conservé long-temps ceUe discipline dans l'abbaye du Lis. Quelquefois saint Louis se faisait fustiger dans l'église , et devant une nombreuse assistance. Cet usage était alors fort répandu j les confesseurs fustigeaient leius pénitens en public, et les l)lanclies épaules des pénitentes, sillonnées de stigmates, n'étaient point exemptes de celte exhibition. {Annales de saint Louis , par Guillaume de Nantis ; Histoire de saint Louis , y>r7^'r\v?.3r), v3(m), 44^ y Glossaire de DucangCj aux mots Pœni-^ tentiœ etjlaf^rllatio.)

tend le maître dune grande nation qui se croit obligé de jeûner , de se macérer , de prier la nuit , comme le font, ou plutôt comme s'abstiennent de le faire, les moines»?

La dévotion exaltée de saint Louis devait fonder une foule de monastères, bâtir une multitude d'églises; il en fut ainsi. Nous allons mentionner les fondations religieuses faites h Paris seulement pendant les vingt-deux années de ce règne qui précédèrent la cinquième croisade; nous signalerons plus tard les institutions accomplies après le retour du roi pèlerin. Nous devons d'abord parler de Vînccnnes, résidence que ce prince a pour ainsi dire créée , qu il affectionnait , et où il médita presque tous les actes qui émanèrent de lui.

On n'a que des notions fort obscures sur les constructions que Philippe-Auguste fit exécuter k Vincennes * , après l'élévation du mur d'enceinte

* Les avis soQt très partagés sur Forigine du nom de Fincennts : quelques e'tvmologistcs le font venir de Vicena ou Vicenœ ^ et de Vitd Sand, l\ cause du bon air qu'on y respire. D'autres pensent que le parc de Vincennes ayant contenu primitivement environ deux mille arpens , ou vingt fois cent arpens , ce même parc avait été nommé Vingt- Cents y puis, par corruption, Vincennes. Mais, dans un temps reculé, on écrivait }l.lcena , mot qui ne paraît pas latin , et qui vient sans doute de quelque expression franque , comme wils , cheval médiocre^ d*où l'on pourrait induire que sur remplacement de Vincennes était établi jadis im haras , dont le boi» aurait ^eçu son nom. Dans cette hypothèse , Vicena viendi*ait de Vilcenaj par le retranchement de l ^ plus tard, cette lettre

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bâti en ii85. Il y a beaucoup d'apparence qu'en même temps, ou du moins peu d'années après, ce prince eut dans celte enceinte une maison de plaisance; car plusieurs historiens rapportent que ce fut à Vincennes qu'au moment de se croiser, il signa sa grande ordonnance réglementaire en forme de testament *. On doit présumer que l'édifice se bornait alors à la grande tour appelée aujourd'hui le donjon; c'était là sans doute que ^ Philippe conférait avec le frère Bernard , surnommé l'IIermite du bois de Vincennes. Mais tout cela nous a paru trop incertain pour le mentionner sous le règne de ce monarque; un acte de l'an 1270, qui désigne positivement la maison royale de Vincennes sous le nom de regale Maneriwn **, nous autorise à constater ici son existence. A quelque époque qu'appartienne ce monument , il est .certain que saint Louis l'habitait souvient. « Mainte « fois, dit Joinville, ai vu le bon saint après qu'il <( avait oui messe en été , il se allait esbaiire au « bois de Vincennes , et se seoit au pied d'un (( cliesne , et nous faisait asseoir tous auprès de

aurait été rempjacëc par un k ; et , do corruption en corruption , serait venu le mot tel qu'il existe encore. {Pierre €lc Fenin , Mémoire sur Charles J'I y p, 4'^9J Duhreuil ^ p. 101 5; Lebœufy Histoire du Diocèse de Paris , tnmc V ^ seconde par^ tie.p, 74.)

* Voyez page 62 de ce volume.

** Manerium , manoir, niaison de campagne , de wnncvc , demeurer, Ducange, voce manerium.

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« lui , et tous ceux qui avaient affaire h lui vd- « uaient h lui parler sans ce qu'aucun huissier ni « autre leur donnast empêchement *. » Celait un beau spectacle que celui de ce prince, vêtu d'une cotte de camelot ^ d'un surcot de tirtaine , d'un manteau de sandal , siéger sur un tapis de verdure avec ses conseillers , et terminer les différends survenus entre ses sujets. Mais le bon roi que ces habitudes patriarcales font admirer , perd quelque chose de la haute ojiinion qu'on a conçue de sa sagesse, lorsque, en 1359, on le voit cheminant pieds-nus de Vincennes à Notre-Dame , pour trans-

* Histoire de saint Louis, p. 12. 11 y a loiii dos coutumes du chêne de Vincennes aux allures gouvernementales du dixneuvième siècle : alors le souverain était accessible a tous ses sujets. Aujourd'hui nos ministres mêmes sont invisibles pour leurs administrés^ c*est à peine si le public peut pénétrer auprès de leiu^ commis. L'histoire constatera , comme un fait digne de remarque , que Tun de ces dignitaires, M. le maréchal Soult , ministre de la guerre , a fait interdire absolmnent l'entrée de ses bureaux , sous prétexte que les solliciteurs nuisaient aux travaux intérieurs de son administration. Mais apparemment les obsessions des généraux , des intendans militaires et des gens épaulés par les députés dociles , ont l'heureux privilège de ne pas troubler ceux qui- U'availlent 5 car tous ces personnages marquans ou protégés obtiennent à souhait des laissez-passer. La forteresse Saint-Dominique n'est close que pour les vieux serviteurs qui viennent demander du pain , ou revendiquer la justice qu'on a refusée à lem'S talens ou à leurs services , afin de placer des créatures favorisées. Noas traiterons ce sujet avec une étendue convenable dans notre quatrième volume.

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porter dans celte i^'glise la couronne d'épines du Sauveur , qui déjà se trouvait h l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés et.à celle de Saint-Denis.

Saint - Louis élabora , dans le château de Vin- Cennes^ cette partie de législation ^ connue sous le nom diètahlissement du roi ; code rempli de bonnes vues y dont nous reparlerons bientôt. L'édifice était situé sur l'emplacement où l'on a construit plus tard le cloître des chanoines ; l'une des tours du château contenait l'horloge du chapitre. Les évènemens historiques nous ramèneront à Vincennes avant la fin de ce règne; mais il est temps de signaler les fondations religieuses ou de bienfaisance dues a saint Louis : nous les .présenterons dans l'ordre chronologique. La première institution de ce genre , faite à Paris par Louis IX, paraît être la maison de Sainte-Catherine-du-f^al des Ecoliers ; elle était située rue Saint- Antoine , sur l'emplacement où l'on a bâti récemment le marché du môme nom. Deux causes ont concouru à cette fondation; on lisait sur l'ancien portail : « A « la prière dcssergensd'arnies,monsieursaintLovs « fonda celte église , et y mist la première pierre. « Ce fui pour la joie de la vittoirequi fust au pont « de Bovines , l'an 1 2 1 4. Les sergens d'armes, pour « le temps , gardaient ledit pont , et vouèrent que, « si Dieu leur donnait vittoire , ils fonderaient « une église en l'honneur de madame sainte Ka- « thcrine : ainsi fut-il. » Outre cette inscription , on voyait , représenté en bas-relief sur ce portail ,

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Louis IX entre deux sergcns d'armes , et près de lui un prêtre entre deux hommes armés de toutes pièces. Déjà, lors(juele roi songeait à bâtir Sainte- Catherine , les chanoines du Val-des-Écoliers , près dcLangres, avaient transporté à Paris l'institution où ils élevaient de jeunes clercs destinés à leur ordre. Ces ecclésiastiques s'étalent établis sur un terrain qui leur avait été cédé par un bourgeois ; terrain assez vaste pour qu'on pût y construire une église. Les sergens d'armes , ayant jeté les yeux sur cet emplacement , s'entendirent avec les chanoines pour que l'édifice projeté fût commun au chapitre enseignant et à ces officiers, qui devaient faire les frais de la construction* Elle fut commencée en 122g. Le roi dota richement Sainte-Catherine-du- Val-des-Ecoliers; mais les élèves-çlercs , afin de se conformer h l'usage alors général parmi les jeunes étudians , n'en mendièrent pas moins dans les rues de Paris. L'établissement était dirigé par un prieur ; la jeunesse qu'où y élevait, se destinait exclusivement à la profession de chanoine régulier.

La paroisse de Saint-Leu , qui existe encore aujourd'hui dans la rue Saint-Denis , fut bAtie en 1235; mais en i520 seulement elle acquit la dignité de paroisse. Elle fut construite , avec la permission des religieux de Saint - Magloire , par le curé et les fidèles de Saint-Barthélemi , paroisse située en la Cité. Cette fondation , comme tant d'autres , avait certainement un motif financier : lî. l'ï

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trouyait mal à l'aise dans leur enceinte étroite; en conséquence il l'agrandit ; en y joignant un hôpital voisin et d'autres bâtimens contigus. De plus ce prince , qui venait de faire pendre Enguerrand de Coucy , coupable de meurtre sur trois étudians , surpris chassant dans ses domaines , employa l'amende prélevée sur les biens de ce seigneur à faire bâtir des écoles et un dortoir pour les jacobins; le même argent servit à pourvoir aux frais de construction du couvent des cordeliers.

L'église de Saint -^Nicolas-du-Chardonnet est entièrement originaire du règne de saint Louis : en i23o , elle fut bâtie ^ sous le titre de chapelle, dans le clos dont elle porte le nom , au coin de la rue Saint- Victor; en 1245, on Térigea en paroisse. Cet édifice aura ses fastes ; nous en reparlerons.

Parmi les fondations religieuses appartenant à la période que nous parcourons , celle de la Sainte - Chapelle doit être incontestablement classée au premier rang : c'est un de ces monumens qui ajoutent à la splendeur des villes , et qui caractérisent une époque. Nous avons vu que , dans l'enceinte du palais de la Cité y bâti sous les Romains, puis restauré ou agrandi à diverses époques, enfin , à peu près reconstruit entièrement par le roi Robert , il existait trois églises : Saint-Barthélemi, Saint-Nicolas et Saint-Michel. Malgré cette surabondance, Louis XI, vers l'année 1242 , fit jeter les fondemens d'une quatrième église sur

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cei emplacement ; ou plutôt il se servit des fondations de Saint-Nicolas pour asseoir ce nouvel édifice , qu'on appela la Sainte - Chapelle. Voici à quelle occasion elle fut bâtie. Nous avons mentionné plus haut le pèleriuage que saint Louis fit, pieds-nus, de Vincennes à Notre-Dame, pour y déposer la couronne d'épines du Christ, vendue au roi par Baudouin , empereur de Constantinople; nous avons fait entrevoir que le bon prince, qui n'avait pas payé moins de cent mille francs ce trésor, s'était laissé duper, vu l'existence de deux ou trois couronnes semblables. En remontant à l'arrivée de la précieuse relique, nous voyons quelle est d'abord déposée à Villeneuve - l'Archevêque , contenue dans trois cassettes : la première , de bois de cèdre , la seconde d'argent , la troisième d'or. Huit jours après , le diadème d'épines est apporté, comme nous l'avons dit, à Paris. A la porte Saint- Antoine, le cortège s'arrête, l'objet vénéré est montré au peuple , et toutes les reliques des abbayes voisines , dont leurs possesseurs ont eu l'ordre de se munir, saluent leur suzeraine de l'orient.

Les relations du temps ne disent pas si les moines de Saint-Denis et ceux de Saint-Germain-des- Près apportèrent à cet te- solennité les deux vraies couronnes qu'ils possédaient; ce qui , dans le cas affirmatif, dut produire un singulier conflit d'authenticité. Mais les chanoines de Sainte-Geneviève M'avaient point avec eux la châsse de leurra-

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trône; prétendant qu'elle ne quittait jamab leur église^ h moins que Saint-Marcel^ dont les reliques étaient à Notre-Dame y ne vint inviter la sainte à sortir ( nisi eam B. Marceïlus requirent ). Saint Louis ne s'informa pas pourquoi l'ancien évêque de Paris avait négligé cette politesse t il prit pour bonne l'excuse des chanoines.

La procession continua ensuite sa route vei's Notare-Dame; puis, après une nouvelle station, elle se rendit à l'église de Saint- Nicolas j dans Fenceinte du palais , où la couronne de Notre-Seigneur fut déposée. Elle y était depuis environ deux aba f lorsque Baudouin , encouragé par le premier succès de sa spéculation', fit ofiBrir à saint Louis d'autres trésors , non moins précieux que celui qu'il lui avait précédemment vendu. Cette collection contenait un grand morceau de la croix de lésus-Christ ; le fer d'une lance ayant servi à percer le côté du Seigneur ; une partie de Féponge avec laquelle on lui donna du vinaigre ; le roseau dont on lui fit un sceptre dérisoire; un fragment de son manteau de pourpre ; un morceau de linge qui servait à Jésus pour essuyer les pieds des apôtres; une portion de la pierre du saint sépulcre; une croix appelée la croix de triomphe y parce que ceux qui la portaient demeuraient toujours vainqueurs dans les combats * ; du sang de

*M. Dulaure observe judicieusement que Baudouin croyait peu «sans doute , à la vertu merveilleuse de cette croix , puisqa'iPia vendait dans une circonstance où il aurait eu grand

Notre Seigneur; les langes de Tenfant Jésus; une chaîne qui servit à lier le Christ; du lait de la Vierge; une partie du suaire dont le Sauveur fut enseveli ; enfin les chefs de saint Biaise^ saint Clément^ saint Simon.

Saint Louis ne laissa point échapper cette seconde occasion d'ajouter à ses trésors sacrés : Tempereur ohtint l'argent qu'il demandait , et tQ|is les objets acquis furent déposés , en grande pompe ^ à Saint -Nicolas. Mais cette église , d'une construction fort simple , ne parut pas au roi digne de renfermer tant de richesses. £n 1 343 y il demanda à l'architecte Pierre Montreuil le plan d'un tiouvel édifice plus convenable à cette noble destination : l'artiste répondit si bien à l'attente du monarque^ que la Sainte-Chapelle , dont la construction dura environ deux ans , fut regardée comme un chef-d'œuvre précieux d'architectjire sarrasine. Ce vaisseau présente deux chapelles «up-^ perposées : l'enceinte inférieure était destinée aux habitans de la cour du Palais; celle d'en haut était réservée au roi et aux seigneurs composant sa maison. Il est digne de remarque que la longueur du monument est de 36 mètres (110 pieds ) , et la hauteur de ses deux étages aussi de 56 mètres : ce qui donne à cet édifice une élévation d'un ef&t imposant.

Le trésor de la Sainte-Chapelle contenait , ren-

besoiu de sa vertu. (Histoire de Paris , par Dulaure , tome II y p. Soi.)

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fermés dans des châsses ornées d'argent^ d'or et de pierreries, les reliques venues de rOrient. Dans une partie distincte de ce local , saint Louis fit construire une bibliothèque^ où fut réuni tout ce qu'il avait fait copier de livr<^s pieux. Le clergé de la Sainte-Chapelle se composa de cinq chapelains et deux marguilliers, diacres ou sous-diacres. Le r«i leur assigna des revenus copsidérables, qu'il augmenta plusieurs fois. Le prenier ecclésiastique de cette église fut d'abord appelé maître chape-lain y puis maître gouverneur , puis trésorier , ensuite archichapelain ; enfin, sous François I«^, nous verrons ce dignitaire prendre le titre orgueilleux de pape de la Sainte-Chapelle.

JJHôtel-Dieu de Paris paraît être cet hôpital des matriculaires , dont nous avons parlé dai>s notre première époque , et qui existait , dès la période romaine , dans Yatrium de Saint-Etienne. On a dit que saint Landry était le fondateur de ce vaste établissement; mais aucun témoignage n'appuie cette assertion répétée successivement par les auteurs, qui l'avaient lue dans les écrits de leurs devanciers. Il est attesté par des monumens historiques, que ce vertueux prélat, pendant une grande disette qui affligea la Gaule en 65i , distribua d'abondans secours aux pauvres de son diocèse ; peut-être , en cette occasion et en d'autres , ajouta-t-il ses bienfaits à ceux que l'église cathédrale offrait aux matriculaires : voilà ce qui aura donné lieu à l'erreur d'origine mentionnée cidessus.

Jusqu'en Tan 11689 riiôpital dont il s'agit fut peu considérable 9 non que la pauvreté et la maladie aient jamais manqué , mais parce que le nombre des lits était insuffisant. En cette même année '^ le chapitre de Notre-Dame fit un règlement^ d'après lequel chaque chanoine mourant on quittant sa prébende métropolitaine , était tenu d'abandonner son lit à l'hôpital voisin. Cet établissement reçut , vers la fin du douzième siècle , d'un nommé Adam ^ clerc du roi , le legs de deux maisons sises h Paris^ et dont le revenu ajouta à celui^ bien faible encore, des pauvres légataires. Le testateur mit une singulière condition à cette donation : il était> expressément stipulé qu'au jour, de son anniversaire , on fournirait aux pauvres malades tous les mets qu'ils pourraient désirer. Il est probable que le clerc Adam avait été gourmand : la bienfaisance elle-même a des reflets d'égoïsme.

Nous avons vu que Philippe- Auguste, moins généreux que ce donateur gastronome , se contenta de donner, en iao8, aux pauvres de la Maison- Dieu, la paille foulée aux pieds par lui et ses^courtisans. Ce titre de Maison-Dieu apparaît pour la première fois, à cette occasion , dans un titre authentique. Saint Louis protégea, plus fructueusement que son aïeul , Thôpital de la Cité : en 1 048, il lui rétrocéda un droit que la couronne s'était attribu^rbitrairement, ainsi qu'elle fit souvent de tant d'autres, et qui consistait à prendre les denrées dans

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les marchés au prix qu'il plaisait au preneur de fixer. Ainsi le monarque pieux commettait d'une main des exactions^ pour distribuer de l'autre des bienfaits. La munificence des grands s'exerce souvent ainsi. Le même prince releya l^ôtel-Dieu de toutes contributions, droits d'entrée et tous autres péages pour transport par terre ou par eau. De plus , il ajouta plusieurs maisons aux bâtimens dont cet hôpital jouissait; ses dépendances devinrent riveraines du bras méridional de la Seine , et s ^tendirent jusqu'au Petit-Pont. Enfin saint Louis assigna diverses rentes à cet établissement , qui ^ sous ce règne , était appelé HâpitaUNotre-Dame , Hôtel-Dieu^ Maison-Dieu; mais. non plus Sainte- Christophe y nom qu'il avait pris autrefois d'une chapelle attenant à l'édifice hospitalier.

Nous décrirons ailleurs les distributions intérieures de l'Hôtel-Dieu, et l'administration qui le régit. Nous devons nous borner maintenant à le montrer tel qu'il était au temps de saint Louis. Primitivement, la direction de cet hôpital appartenait au chapitre de Notre-Dame , qui la conserva longtemps. Deux chanoines avaient le titre de proi>iseurs de la maison; des frères à leur nomination la desservaient. Un règlement de l'année 121 7 changea cet ordre de choses : à partir de cette époque, il y eut à la maison-Dieu, toujours sous la direction du chapitre , trente frères laïques , quatre clercs et vingt-cinq sœurs. Il paraît que, dan^. ce personnel , on choisissait un maître et une mai'-

tresse , ayant rautorité sur les autres jusqu'au point de leur donner chaque semaine la discipline. En cas de vol , reconnu au moment de la mort d'un frère ou d'une fteur, il n'était point fait de service pour le^ repos de son ame^ et le corps était enterré comme celui d'un excommunié. Malgré la discipline hebdomadaire ^ on lit dans quel* ques.écrits contemporains que les hospitaliers et hospitalières de la maison-Dieu se livraient à de grands excès ^ résultant^ presque invinciblement, d'une communication perpétuelle entre les ser- ▼ans des deux sexes. Cet abus avait lieu partout où cette fusion imprudente existait : notre humaine nature , toujours faillible quand l'occasion la séduit , doit être maintenue par la sagesse des institutions.

On voit , par le règlement de 1217, que l'édifice principal ne pouvant contenir tous les malades , il y en avait dans plusiem*s granges dépendant de l'hôpital : « Ce règlement porte que les frères et sœurs serviront tant à la maison-Dieu que dans les granges. » Sans doute c'était sur le sol de ces derniers locaux qu'était étendue la paille ^ presque réduite à l'état de fumier, tirée du palais de Philippe-Auguste.

Ici se termine la nomenclature des fondations que Louis IX fit avant sa première croisade; nous mentionnerons bientôt celles qui la suivirent; maûf un autre soin nous est maintenant imposé.

Ce que nous avons cité des habitudes de saint

Louis ^ et les nombreuses instituiions monacales qu'il fonda ou protégea ^ prouvent suffisamment que la dévotion dominait toutes ses autres inspirations. Cependant son éqdité, l'amour de ses peuples^ la conscience profonde (Je ses obligations comme souverain, éloignèrent, jusque vers l'année 1246, tout projet de croisade de la pensée du roi. Mais à cette époque , plusieurs circonstances se réunirent pour lui en donner l'idée ; et dès qu'elle se fut emparée de son esprit, elle y effaça par son acre persistance , les vues généreuses et populaires qu'un noble sentiment du devoir y avait fait naître.

Thibaut V, comte de Champagne, devenu par héritage roi de Navarre, saisi d'un transport ascétique, s'était élancé en Orient à la tête d'une troupe fanatisée , qui , après avoir souffert toutes les privations et les rigueurs d'une longue marche à pied , à travers des pays inhospitaliers , était arrivée faible, languissante, découragée, devant Jaffa, qui fut la seule conquête de cette déplorable campagne. Encore Thibaut , abandonné à lui-même à la suite de cet inutile exploit , fut-il chassé promptement de la Syrie; laissant sur une terre déjà tant de fois arrosée du sang des croisés , presque tous les compagnons de sa vaine croisade. Le roi de Navarre rejoignit ses Etats avec quelques chevaliers seulement.

Saint Louis ne laissa remarquer en lui , dans cette conjoncture, qu'une vive compassion pour

les maux que Thibaut et ses seigneurs a raient soufferts ; mais la colère grondait au fond de son coeur: il médita dès^lors de venger la défaite qu'il déplorait. Ce projet *n*était pourtant qu'ébauché dans sa pensée^ lorsqu'il fut atteint d'une maladie qui le mit aux portes du tombeau. L'esprit , dans un corps qui touche à sa dissolution^ se laisse entraîner aux terreurs ^ et Tame se reporte tout entière vers le dispensateur des destinées pour lui demander des jours. Louis IX ^ au moment oùses^ courtisans entouraient son lit et croyaient assister au commencement de son agonie , recouvra soudain toute la plénitude de son organe^ et jBt vœu solonnellement de se croiser , si Dieu lui conservait la vie.

Lorsque le roi eut recouvré la santé , convaincu que son rétablissement était la conséquence de la promesse qu'il avait faite au ciel /il s'occupa sans relâche des moyens de l'accomplir. Sa mère qui , dans cette circonstance , comprenait mieux que lui les véritables intérêts du royaume et de sa propre gloire , s'efforça de l'éloigner d'un genre d'entreprise jusqu'alors marqué par des désastres. La plupart des seigneurS , plusieurs prélats , l'évéque de Paris surtout, se joignirent à la reine mère pour changer les résolutions du monarque dévot : eefiit en vain. D'autres ecclésiastiques, que Blanche avait gagnés par des présens , argumentant au gré de cette princesse , essayèrent d'insinuer h Louis qu'un vœii fait sans réflexion , et presque

dans le délire y ne pouvait engager 9a conscience après le retour de ses' facultés ; qu'eut tout cas il serait facile d'obtenir une dispense du saint siège ; et que le premier soin dont le seigneur tint compte aux rois y était celui qui tendait au bien de leurs peuples. Ces exhortations , quoique soutenues par une habile dialectique ^ échouèrent auprès du roi pèlerin , comme toutes celles qui les avaient précédées. « Vous m'assurez que mon vœu est nul , ré- <c pondit ce prince; eh bien! je quitte la croix que « j'ai prise ^ mais pour la recevoir de votre maiiL.. « Je fais vœu maintenant d'aller combattre les « infidèles; et je vous déclare que je ne boirai ni « ne mangerai , jusqu'à ce que vous m'ayez rendu « ma croix. » Il fallut céder.

Mais les grands se montraient fort tildes pour une expédition semblable à celles où la guerre avait; déjà quatre fois^ moissonné à pleines mains les têtes illustres de l'Occident. Vainement Louis IX , dans une brillante cour plénière , prodigua-t-il à sa noblesse ces casaques uniformes , qu'on appelait Iwrées , et qui , reçues des mains du souverain, semblaient devoir lier nécessairement à sa cause ceux qui les Vevétaient.... Une indécision froide et raisonneuse se perpétuait, même parmi les courtisans. Ne pouvant conquérir ouvertement les volontés , le roi eut recours à la

ruse On était parvenu à la veille de Noël: la

messe de minuit devait être célébrée, avec une pompe inaccoutumée, à la Sainte-Chapelle : toutes

les reliques que cet édifice renfermait^ allaient être exposées sous leur étincelante enveloppe d'argent et d*or; avec les ruisseaux de pierreries qui semblaient courir à la surface de leurs châsses. Ces 'richesses inestimables^ recouvrant les vénérables

€;tiges de la passion du Sauveur y étaient dispos sous des lumières qui n'éclairaient quelles; du reste on voyait s'étendre dans le chœur de grandes ombres, dont Louis profita pour mettre à exécution le projet qu'il avait conçu. Au moment où l'office' commençait, ce prince fit approcher tous les seigneurs du dais sous lequel il se tenait, et leur distribua de nouvelles livrées, appropriées, leur dit-il, à l'auguste cérémonie qu'on célébrait; tous endossèrent à l'instant ces casaques, pardessus leurs habits , sans avoir aucun soupçon de la ruse attachée à ce nouveau don de la munificence royale. Tout à coup l'église se trouve brillamment illuminée , h l'élév&tion , et chacun des barons aperçoit la croix sur l'épaule de son voisin... Alors ils se résifmèrent Ji la croisade , et faisant allusion au charlatanisme pieux de saint Louis, ils lui donnèrent le nom de Pécheur d'hommes. Le roi était à cette époque incapable de se livrer k aucune inspiration politique: la cause sainte remplissait uniquement sa pensée. Mais Blanche, dont l'esprit était libre , saisit avec adresse l'occasion qui lui fut offerte de faire tourner , autant qu'elle le pourrait , au profit de la monarcliie une croisade qu'elle n'avait pu empêcher. Beaucoup de seigneurs

avaient représenté quils manquaient d'argent pour faire leurs équipages ; Louis leur en donna un peu^ leur en prêta davantage ; mais la reine mère leur procura d'autres secours, en achetant leurs possessions , et Ton put remarquer qu'elle accorda la préférence à celles des barons les plus disposé^ à s'agiter sous le joug suzerain. Pour aider à cett^ dépossession féodale , si favorable au maintien de la paix intérieure , Blanche encouragea , disent quelques historiens , la bourgeoisie des villes , enrichie par le commerce, à acheter des terres inféodées, qui par le fait de cette acquisition perdaient cette qualité redoutable.... La princesse castillane était inspirée en ce moment par une politique digne de Louis XI. Quant au clergé et aux moines , on n'eut pas besoin de les exciter à s'accommoder des châteaux et des domaines; les chroniques nous apprennent qu'ils s'accommodèrent aussi, moins ostensiblement , d'un bon nombre de châtelaines , que le chaste pêcheur dliommes ne voulait pas admettre dans les bagages de l'armée expéditionnaire.

Cependant la reine Marguerite, peu jalouse sans doute de rester en France sous la tutelle de l'impérieuse Blanche, qui reprenait la régence,. Marguerite déclara qu'elle allait suivre ^ow sei^ gneur en Terre-Sainte; Jeanne voulut aussi s'attacher aux destinées aventureuses do son époux. Louis IX se mit donc en route, au printemps de l'année i '^/^g , accompagné de ses trois frères Al-

phonse de Toulouse , de Robert d'Artois , de Charles d*Anjou, de la reine sa femme, et de la comtesse de Toulouse , sa belle-sœur. L'armée était rendue à Aiguemortes au mois de juin; elle s'embarqua immédiatement. Lejs historiens font monter à cent vingt gros bâlimens et àquinze cents petits , les vaisseaux qui portaient les croisés. Us disparurent bientôt sur celte mer , moins mobile , moins orageuse que les destinées auxquelles ils s'abandonnaient.

Après le départ du roi, la physionomie de Paris changea ; pour faire apprécier ce changement , nous devons reporter plus loin notre examen. L'austérité de ce prince, ses confessions réitérées , le régime disciplinaire auquel il se soumettait , mais surtout la protection qu'il accordait à ceux qui se piquaient d'une émulation dévote , tout contribuait à entacher les mœurs d'une hypocrisie spéculative. Ce vice, aussi vieux que l'intérêt qui en est le moteur, fit de funestes progrès sous ce règne; on doit même penser qu'il froissa la société , car les prosateurs et les poètes contemporains s'attachèrent à le flétrir de leurs censures , de leurs sarcasmes et particulièrement de ces stigmates de sobriquets qui constituaient la critique du moyen âge Lt^i bible de Gufot de Proi^ins , celle du seigneur de Berzé , le roman de la Rose et divers fabliaux sont remplis de déclamations contre les hypocrites et de surnoms donnes à ces tartufes du Ircizièmo siècle. Ge sont dos Papelards , des Béguins ; leur II. y?.

fausseté prend , sous la plume vengeresse , les noms Ae faux- semblant , de papelardie , de béguinage. D'autres écrivains peignent poétiquement l'hypocrisie du temps : c'est y dans leur allégorie ^ une femme au visage pâle , décharné , couverte du cilice , tenant le psautier : sa bouche sourit avec douceur; mais son cœur est le foyer de tous les crimes. Gautier de Coincy , dans son poème de sainte Léocade y attaque violemment les ecclésiastiques de Paris : moines^ religieuses et prêtres, dont il décrit avec la verve de l'indignation^ le faux zèle , couvrant tous les désordres d'une dépravation effrénée. Thibaut , comte de Champagne^ ce poète guerrier de qui la muse était née d'un regard de Blanche , se déchaîne aussi contre l'hypocrisie : il qualifie les papelards d'hommes « ort, puant et mauvais*; d'oiseaux punais, « qui tuent Dieu et ses petits cnfans. » ( Tuer l'éternel: la figure est forte.) « Gardez-vous, s'écrie- « t-il , de ces béguins , vrais fléaux du siècle : j e « vous le dis , par saint Piéride , il ne fait pas bon

«• les avoir pour adversaires Ils ont banni du

ce monde le bonheur et la paix ; mais les feux « d'enfer les attendent. »

Après le départ de saint Louis pour la Terre- Sainte , les hypocrites déposèrent leur masque. Blanche de Castille était pieuse , mais non pas dévote; souvent elle s'était prononcée contre une dévotion outrée, dont elle suspecuiit lessentimens. La noblesse restée à sa cour et surtout le clergé.

pensèrent qu'ils pouvaient s'épargner une laborieuse dissimulation. Les débordemens des prâlros furent portés à une extremitë dont on peut à peine se faire Tidée. Habillés avec immodestie , ils fréquentaient les cabarets ^ joutaient dans les tournois , et se montraient aux promenades, bras dessus, bras dessous avec leurs concubines. Les curés portaient Vépée , juraient comme des ribauds , et membres des justices séculiers , n'en prêtaient pas moins h usure. Plusieurs d'entre eux s'étaient constitué un revenu clandestin que nous devons citer: ils accordaient licence de fornication , moyennant une taxe annuelle qui devait leur être payée h perpétuité, soit en argent, soit en vin, blé ou autres denrées. Une fois inscrit sur le registre de CCS dispensateurs du. vice par privilège, il fallait rester assujéti toute sa vie à la redevance, quoiqu'on n'eût plus ni la volonté , ni le pouvoir de pécher.

Jacques de Vitry, cardinal légat, qui écrivait au milieu du treizième siècle, peint la ville de Paris et ses environs comme un cloaque de souillures, et dit positivement que la corruption des ecclésiastiques surpassait celle du peuple. Il ajoute que ces hommes sacrés, par des exemples pernicieux^ corrompaient, et les habitans de la capitale, et les étrangers qui affluaient dans ses murs. Le même écrivain nous montre les fdles folles de leur corps, connaisseuses habiles en l'art de la débauche , s'attachant de préférence aux prêtres

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deyant leurs maisons^ dans les rues^ sur les places publiques. Mais ce n'est pas encore là l'aspect le plus hideux de son tableau : le délégué du saint siège s*élève surtout contre le crime de sodomie qui , de son temps y se commettait à Paris presque ouvertement. Les ecclésiastiques , propagateurs universels du désordre , étaient accusés particulièrement d'être enclins h ce monstrueux reniement des lois de la nature *. Jacques de Vitry conclut en disant que la simple fornication est à peine qualifiée de faute , et qu'un galant qui se borne à entretenir plusieurs concubines , même publiquement, est regardé comme un homme de mœurs exemplaires.

Louis y avant son départ pour la Palestine ^ avait rendu contre les filles publiques des ordonnances d*une extrême rigueur; plusieurs fois les agens du prévôt, ayant saisi ces créatures partout où elles

* Le poctc Gautier de Coinsy, dcja cité plus haut , dit que les moines sodoniitcs foui'millent dans les cloîtres : son poc^ine de saènte Lcocade peint d*une manière originale ce vice hideux. Voici le passage :

La grammaire Htc à hic accouplo; Mais nature maldit le couple; f^ mort pepetaelle engendre Cil qai aime mascalin genre , Plus qne le féminin ne face ; Et Dieu de son livre refface.

Nature rit , si com moi semble , Quand uic et dkc joignent eiiisemblc; Mais Hir et hi<: , chose est perdue Nature en est lost e^perdue.

s'ctaient trouvées en flagrant délit , c'est-à-dire provoquant les clercs ou les ecclésiastiques sur la voie publique , les avaient fouettées , atix rires grossiers de la multitude , qui naguère partageait leurs débordemens. Aussi souvent qu'on parvenait à découvrir leur domicile^ elles en étaient chassées, et le propriétaire qui leur louait une partie de sa maison devait payer au prévôt une amende , égale au montant du loyer qu'il recevait. Expulsées de Paris , ces femmes formaient autour de cette ville un cercle de prostitution , qui chaque jour attirait les Parisiens hors de leurs murailles : là le vice , moins gêné, devint plus audacieux , plus communicatif; les paysannes, perdues par les mauvais exemples dont elles étaient environnées , se prqsti^ tuèrent à leur tour.

Le quartier de l'université , nonobstant la chasse faite aux filles abusant de leur corps, n'offrait peut-être pas une seule maison où la prostitution ne se fût pas établie ; et comme dans chacune il se trouvait ou des professeurs enseignant, ou des élèves étudiant, ou des disputeurs érudits ergotant, toutes ces noires habitations présentaient la plus étrange confusion. En haut le maître enseigne, argumente; en bas les filles publiques s'ébattent : ici s'agitent , dans une chaleureuse controverse, des clercs, panégyristes ou antagonistes d'Arislote, dont le livre, déclaré hérétique, a été déjà brûlé; là des courtisanes se disputent , se battent entre elles , ou querellent leur pourvoyeuse, infidèle dépositaire d'un lucre infâme.

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Jacquesde Vitry , qui noussert toujours deguide, parle ailleurs des passions diverses auxcpielles se livrent les écoliers, selon les vices propres à leurs nations respectives. Les Anglais, dit-il, sont ivrognes, gourmands et poltrons"^; les Français , hautains , mous , efféminés ; les Allemands , irascibles et orduriers en propos ; les Normands , fiers , avantageux, prompts à se vanter ; les Poitevins, cupides, subtils , félons ; les Bourguignons , grossiers , dépourvus d'aptitude et de jugement; les Bretons, légers, mobiles, inconstans; les Lombards, avares, sans courage , méchans ; les Romains , emportés , colères , portés à la sédition; les Brabançons, sanguinaires , pillards , enclins au brigandage ; les Flamands, adonnés au luxe, dissipateurs, amis de la bonne chère , des voluptés , et peu soucieux de la mauvaise renommée que ces travers leur atlireni **.

Or, tant de passions malfaisantes, loin d'être refrénées par les ecclésiaiiques qui, seuls, dirigeaient l'université , recevaient bien plutôt d'eux un funeste encouragement , par les mauvais exemples que ces maîtres offraient chaque jour. Nous avons

* Nos voisin» pouvaient réclamer contre le renom d'une lâcheté, qui „ certes, ne fut jamais le caractère de Icm* nation. 11 est probable que Jacques de Vitry avait à se plaindi'e d'eux , et qu'il prenait l'impression de son ressentiment pom* la vérité'.

"** Histariœ OccidrnUilLsf chap. y II y di> statu Parisien si.'; nvifatis.

DE PARIS. i83

parlé de la luxure des prêtres; voici maintenant des tëm^gnages de leur cupidité rapace.

Peu de temps avant son départ pour l'Orient , saint Louis , passant à Vilieneuve-Saint-Georges, village relevant des moines de Saint-Germain-des- Prés , s'arrêta pour y dîner avec l'archevêque de Sens , qui l'accompagnait. Ou allait se mettre à table lorsque le prévôt de cette bourgade, essoufflé, la tête fumante, accourut auprès du monarque, etlft supplia de ne pas permettre au prélat de se restaurer aux dépens des seigneurs de Saint-Germain, attendu que ce serait toucher à leurs droits.L'archevêque, qui avait faim, représenta avec chaleur qu'il était loin de sa pensée d'attenter aux privilèges de l'illustre abbaye , et qu'en effet il ne le faisait point en dînant à une table servie pour le roi. Louis IX appuya, autant qu'il le put , l'appétit réclama teur de son compagnon ; mais le prévôt ne permit à ce dernier de manger et boire qu'après l'expédition d'une charte en bonne forme , attestant que le métropolitain de Sens n'avait point prétendu sefaire un litre de son dîner *. ,

Cette anecdote n'est empreinte que d'un ridicule plaisant; en voici une qui présente l'a v^aricc du clergé sous un aspect atroce. Durant la cinquième croisade d'Orient, c'est-à-dirx; pendant la régence de Blanche, il plut nu chapitre dcNolrc-Dame de frapper un n ouvel impôt sur plusieurs villages 1 ui âppartenant Les habitans de Chatenai , accablés déjà par

* Histoire de Pans , par Felibicn , i* I , /'. 189.

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les exigences de leurs avides seigneurs^ ne purent acquitter ce surcroît de taxes. Furieux y les cl||noinés font saisir tous les hommes du village , et les plongent dans un cachot obscur , où bientôt l'air manqua à leur respiration. La reine ^ instruite du traitement rigoureux qu'on faisait subir à ces infortunés , envoya l'un de ses courtisans auprès du chapitre , pour le prier de mettre en liberté les pauvres paysans ; l'envoyé ajouta que la régente offrait de les cautionner. Les chanoines répondirent avec hauteur qu'ils ne reconnaissaient à personne k droit d'intervenir dans cette affaire; que les prisonniers étaient leurs sujets ; que laliberté , même la vie de ces serfs appartenaient au chapitre métropolitain^ et qu'il pouvait faire mourir &qs vassaux , si bon lui semblait. Puis^ afin de mieux braver la princesse , qui s'était donné le tort d'intercéder au lieu de commander, ils ordonnèrent à l'instant qu'on jetAt les femmes et les enfans des captifs dans la prison infecte où ces derniers languissaient. On se fait aisément le tableau déchirant qu'offraient ces victimes de l'avarice et de l'orgueil froissé; leur situation , après vingt-quatre heures , fut un affreux martyre : la chaleur extrême , la privation d'air vital , la soif, la faim, la mort même de plusieurs d'entre eux , entassés parmi les vivans ; telles étaient les conséquences de la tyrannie inhumaine de leurs maîtres. Blanche , naturellement violente , s'élance bientôt hors de son palais, suivie de cinquante hommes d'armes, et

DE PARIS. i85

courant a pied an cachot où meurent , à chaque instant , les sujets des humbles ministres de Dieu^ elle ordonne que la porte soit enfoncée,.,, mais les droits de l'église , les prwildges que le sacerdoce à lui-même déclarés irufiolahles , para- . lyscnt les serviteurs de la reine ; ils tardent à lui obéir. Cependant , exaltée par des cris, des soupirs, des gémissemens qui partent du dedans, Blanche frappe violemment de sa canne la porte que respecte une terreur superstitieuse. Soudain le prestige est détruit. La hache brise cette porte ; et des hommes, des femmes , des enfans , ou plutôt des ombres pâles, défigurées, chancelant sur leurs jambes sans force, se laissent tomber aux pieds de la souveraine..,. Elle les rassure , leur promet sa protection , et la leur accorde en effet... * C'eût été alors une disposition également libératrice que de faire pendre les chanoines de Notre-Dame , violateurs homicides, non -seidcment des droits de l'humanité , mais encore de cette religion dont ils se disaient les organes , et qui ordonne , avant tout, de protéger son prochain. Cet acte d'utile sévérité eût peut-être libéré dôs-lors le royaume du joug d'une puissance usurpée; de grands malheurs pouvaient être prévenus... mais la raison n'était pas ^ssez mûre encore pour tenter une telle révolution.

A côté de ces crimes ecclésiasliqiies, on est h(»u-

' Histoire du Diocèse de Paris , par Vabbê Irhœuf^ tome IX , /;. 36o-3()7.

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reux d'avoir à citer quelques actions louables , au moins dans leurs effets , émanant du clergé. A peu près dans le temps où les chanoines de Notre- Dame faisaient mourix leurs serfs dans un cachot , pour les punir d'avoir refusé le tribut de la pau-^ vretc au fleuve de leurs richesses , les chanoines de Saint-Marcel affranchissaient^ par un seul acte , cent cinquante de leurs vassaux , leurs femmes ^ leurs eofans et leur postérité ; c< les quittant^ ab- « solvant et émancipant pour toujours du joug « de la servitude ; ne prétendant exiger d'eux au- « cune espèce de vasselage, fors néanmoins , disent « les libérateurs, nos censives , nos dîmes et autres « rentes *. »

En 1260, l'abbaye deSaint-Germain-des-Prés, reconnaissante de certains services que lui ont rendus les habitans du bourg Saint- Germain, leur accorde également une charte d'affranchissement ; mais avec la différence , singulièrement diminutive du mérite de cette bonne action , que l'abbé Thomas, nonobstant les obligations que son monastère reconnaît avoir aux serfs dont il s'agit , met un prix à la liberté qui leur est rendue. Il faut remarquer aussi que les seigneurs de Saint- Germain font, dans cette occasion, d'innombrables réserves , et que , par conséquent , ils ne rendent guère qu'un vain titre d'hommes libres à

* JltAtuirc Hc Paris , par, Ftlibicn , tome I , des Preuves ,

des subordonnés qu'ils garrottent encore en cent façons *.

Nous avons cherché quelque bien accompli par les classes sacerdotales du treizième siècle, afin de Topposer au mal qui surabonde dans leurs mœurs et leurs actions : notre investigation n'a pu le rencontrer pur.... Ce n'est pas assurément faute d'impartiliaté; il est si déplorable d'avoir toujours à montrer le vice ou le crime, là où l'on devrait trouver perpétuellement l'exemple de la piété, de labonne foi, du désintéressement et de l'amour des hommes !

Par malheur , les exactions révoltantes et souvent sanguinaires du clergé , n'étaient pas les seules qui se commissent en France ; les gens du roi , c'est-h-dire les officiers civils , militaires ou de judicature, se livraient, chacun dans sa sphère, aux abus les plus révollans, et particulièrement à

* L*abbayc se reservait le droit de seigneurie et de justice; le droit perçu au four bannal , qui a donné son nom à la rue du Four Saint-Germain^ ses rentes, ses usages, ses coutumes; la redevance due par les propriétaires des jmnens et des vadies qui paissaient dans une île de la Seine; la taxe perçue aux vendanges , aux caves , au pressoir , droit équivalent au quart du prix de la récolte; le cens sur les héritages; le droit dû à l'église lors des mariages ; celui des femmes accour cliées, reçu aux relcvailles, etc., etc. En sorte, qu'à tout prendre , Tabbaye de Saint-Germain avait vendu à ses vas- ^Mux du bourg Saint-Germain la licence de respirer et de se mouvoir à leur gré, pour gagner le montant des impôts dont îb restaient accablés.

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cette simonie , qui, comme une lèpre déy oratrice , s attâcliait h toutes les parties du corps social. Les prévôts vendaient l'inertie de leur police ; les officiers de justice vendaient Tiniquitë aux plaideurs; les baillis oubliaient tous les règlemens d'ordre public et de répression administrative , au prix d'une secrète allocation qui payait Timpunité de l'usure , des filouteries et même du vol à main armée : les malfaiteurs faisaient assurer l'exercice du crime. Plus tard, saint Louis fit des lois pour arrêter tant de désordres; nous verrons s'il put réussir dans sa tâche vertueuse.

A Paris , où beaucoup d'habitans , conséquemment beaucoup d'intérêts, d'intrigues , d'ambilions et de vices divers, se concentraient, l'oubli de la justice était porté plus loin qu'ailleurs, et n'était pas mieux réprimé. La prévôté de cette capitale, charge vénale, ordinairement acquise par un riche bourgeois , donnait à l'acquéreur divers privilèges , qui tous dégénéraient en abus ou en exactions. Le titulaire de cette place y voyait une exploitation qu'il cherchait à rendre fructueuse , plutôt qu'une magistrature lui imposant des devoirs. Les fils du prévôt comptaient ordinairement parmi les j?iaui>ais garçons du pavé de Paris : il devait en être ainsi ; le titre de leur père leur acquérait l'impunité pour tous les délits qu'il leur plaisait de commettre. Selon Joinville,le pauvre ne pouvait avoir justice du prévôt de cette ville , dans ses difîérens avec le riche , parce

que ce dernier lui faisait toujours des présens', qui semblaient h cet officier cupide des raisons puissantes. Du reste , poursuit le bon sénéchal historien y le menu peuple, ruiné par les rapines journalières de la prévôté , après lui avoir disputé autant qu'il avait pu sa substance , finissait par abandonner Paris et ses environs. Par suite de cette désertion , la terre du roi devint si déserte, que, lorsqu'il tenait ses plaids, à peine s'y trouvait-il dix à douze personnes.

Tel était Tétat de choses avec lequel Blanche de Castille eut à gouverner pendant l'absence du roi, son fils ; et cependant elle gouverna avec assez de prudence, de sagesse et de talent pour éviter, durant cette période d'environ cinq années , toute commotion politique, qui eut pu compromettre sérieusement la sûreté de l'Etat. La France fut seulement agitée par ces pastoureaux qu'on avait déjà vus, sous Philippe -Auguste, se réunir sur divers points; mais , cette fois , leur association offrait un aspect entièrement religieux , et, comme dans toutes les sectes, leur zèle était de Tenthousiasme, leur foi du délire. A la tète de ces nouveaux sectaires était un Hongrois, nommé «/aco&, sorti du monastère de Giteaux. Le motif de ses prédications paraissait être une sixième croisade, mais non pas composée de ces noblec , dont l'orgueil était , disait-il, déplaisant à Dieu ; mais de pauvres , d'hommes humbles, offrant au Seigneur le tribut d'une vie laborieuse et pure. Ce moine , qu'on appe-

lait le Mattre de Hongrie ^ parodiait Pierre THermite et Foulques de Neuilly : il portait une longue barbe, une chevelure hérissée; son visage était décharné y sa voix forte et retentissante , son regard enflammé et pénétrant. Ses habits , sales, déchiréa, traînant en lambeaux, annonçaient un désordre plutôt étudié que résultant d'une préoccupation pieuse. Cependant il se disait sans cesse en communication avec la vierge Marie , les anges , les apôtres : il leur parlait en présence de ses innombrables disciples; et ceux-ci, fanatisés jusqu'à la folie , croyaient entendre ces divins personnages répondre au maître de Hongrie.

Dans l'espace qui sépare Amiens de Paris , le nouveau prédicant avait réuni cent mille hommes armés ; il eût pu enlever la capitale d'assaut , si on lui en eût fermé les portes; mais Blanche de Gaslille , se sentant incapable d'arrêter cette invasion, ordonna que Jacob et sa suite eussent un libre accès partout.

Cet illuminé établit le centre de ces prédications dans l'église de Saint-Eustaclie , dont il faut , à cette occasion , révéler l'existence. Sur l'emplacement où s'clève cette église * fut bâti , à une époque inconnue, un oratoire qui dépendit du chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois; et, dans

* Cet emplacement paraît avoir ctc , pendant la période romaine , celui d'un temple ou d'un autel consacre' à Cybèle. C'cst-là du moins que Ton a découvert une tête colossale de cette déesse. [Voyez tome I de cette histoire , p, 38.)

DE PARIS. igi

rannéc laaS seulemeiu , ce pciii édifice reçut la consécration historique , sous le nom de SainÉe- Agnès. La cause qui enleva cette chapelle à sa première patrone^pour en faire hommage à i^am/- Eustache *, est aussi obscure que son origine; bornons- nous donc à dire ici que le titre de paroisse fut long-temps disputé à Féglise de Saint- Eustache par le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois , et qu'elle n'en jouissait pas encore en i aSo, époque £i laquelle s'y établit le inailre Pierre de Hongrie, On croit qu'environ quatre ans plus tard se termina le différend entre le curé de Saint-Eustache et les chanoines , ses suzerains, et qu'alors il obtint légalement l'investiture paroissiale, en partageant avec eux les produits de son église. Revenons au moine Jacob.

Il chassa les prêtres de wSaint-Eustache } Mézeray assure même qu'il en fit massacrer plusieurs. Après s'être installé dans cette église, où il officiait à la manière des évoques, et revêtu de leurs habits , ce furibond tonna , avec une verve d'inspiré , contre le clergé ordinaire , dont il énumérait hautement

* H paraît que les droits de ce saint n'étaient pas solidement constates : a une certaine époque , le cui'é de Snint-Eustache avait quelques raisons de craindi^e finvestigation d'un docteur Delaunoy, surnommé ie JDt niche ur de Saints , parce qu'il avait démontré la fausseté de plusieurs légendes. « Lorsque u j*aperçois M. Delaunoy, disait cet ecclésiastique, je lui ôtc <( mon chapeau bien bas , et lui tire de grandes révérences ,

(( afin qu'il laisse tranquille le saint de ma paroisse. » Histoire fie Paris j par Dnlaurr^ t. II , p» Go6, note,)

les turpitudes. Toujours environné de satellites armes , il imposait ses opinions à ceux qui ne les adoptaient pas volontiers; si quelque controversiste audacieux essayait de le contredire, il lui faisait briser le crâne à coups de hache , afin de démontrer l'infaillibilité de sa doctrine. Souvent Jacob parcourait la ville , entouré des innombrables disciples quis'étaientjoinlsàlui. Les ecclésiastiques fuyaient devant ces fougueuses légions, annoncées par des bannières chargées de la peinture des visions que le maître avait eues, disait-il , pendant ses extases. Les professeurs de l'université , qui n'admettaient pas les coups dehacheau nombredes (a'gumens théologiques, se barricadaient dans leurs collèges ; les moines tenaient rigoureusement close l'entrée de leurs monastères. Les pastoureaux qui, pour la plupart, se croyaient revêtus des ordres, parce que Jacob les leur avait conférés , rebaptisaient les enfans , refaisaient les mariages et confessaient les prosélytes voués aux folies nouvelles qu'ils proclamaient. Ce torrent n'avait pas seulement envahi la capitale : plusieurs villes de France en étaient inondées , et beaucoup d'habitans du midi avaient arboré , avec enthousiasme , une hérésie qui plaisait à leur humeur effervescente et mobile.

La régente sentit, trop tard, qu'elle avait eu tort de tolérer Jacob et ses croises; elle s'était flattée d'abord que ces bandes tumultueuses ne feraient que traverser la France, pour s'acheminer vers

rOrient, et qu'elles iraient promptemeiit secourir son fils, dont la situation perplexe causait alors tant d'inquiéludes. Mais Blanche fut bientôt désapointée : les Pastoureaux, qui ne paraissaientnullement pressés de ([uitter le royaume, ne se bornaient point à prôclier , à confesser, à rebaptiser et à reuiarier; ils conmietlaient partout les phjs violentes exactions. Comme ils renversaient, au «rré de leur rêverie , tous les principes de la morale, aucune bienséance ne les retenait : l'or, le bien, les femmes d'aulrui devenaient les leur, sans qu'ils apportassent le moindre scrupule l\ s'en emparer. La reine songea enlîn h réprimer ces désordres. Une ordonnance prescrivit d'abord aux prétendus pèlerins de poursuivre leur route; le même acte enjoignît aux baillis^ aux prçvôts de favoriser partout leur marche vers les ports où ils devaient s'embar([uer. liCs bandes de Jacob n'ayant lenu aucun compic de cet ordre, des troupes marchèrent contre eux : on s'empara des principaux chefs ; . quelques-uns même furent pendus. Ces exécutions ralentirent un peu le zcle des ii;uerriers- pasteurs... Tabsence de direcliou , le défaut de vivres , l'ennui et le découraiçcment attachés à une vie errante, sans cesse tourmentée par l'autorité, tout détermina enfin le phis i^rand nombre à retourner sous le chaume , qu ili>rei;rettaient d'avoir quitté. L'éirange sacerdoce ne des prédications du fanatique- Jacob , déposa Vélole , et reprit le soc de la charrue , la hache du bûcheron , la houlette des II. ij

bergers. Leur chef parvint-il en Palestine avec un petit nombre de ses prosélytes , disparut-il pendant la guerre qu'on fit à ces hordes, ou se fit -il tuer au milieu d'elles? C'est ce qu'on n'a point ëclairci : l'histoire perdit la trace de ce forcené.

Quelle qu'ait été sa destinée , saint Louis , prisonnier du Soudan d'Egypte , saint-Louis^ réduit à la plus triste extrémité , ne fut point secouru par cette croisade , si tumultueusement proclamée. Robert, frère du roi , avait été tué, dès le début de l'expédition, au combat de Meissaour, où la victoire n'était restée à l'armée française qu'au prix de la moitié de ses braves. Ce désastreux triomphe fut le seul exploit de la campagne : peu de temps après, Louis tomba aux mains des Sarrasins.Sa conduite noble çt ferme pendant cette captivité fit dire aux infidèles : C'est le plus Jler chrétien que nous ayons vu. Toutefois ce fier chrétien , pour recouvrer sa liberté , dut s'engager à payer environ cent millemarcs d'argent, et à rendre la ville de Daniicite , qu'il avait prise. On conclut avec les infidèles une trêve de dix ans. L'énorme rançon fut acquittée difficilement : l'or contenu dans le trésor royal n'en put former que la nioilié ; il fallut , pour se procurer le surplus , dépouiller la reine Marguerite, la comtesse Jeanne de Toulouse, el toules les dames de leurs cours des bijoux qu'elles possédaient, et qui furent vendus à des Juifs.

Marguerite . durant les malheurs de saint Lo

était enfermée à Saini-Jcaa-tVAcre ; un vieux chevalier commanJail la garde de cette princesse, et veillait à sa sûreté. Lorsqu'elle fut informée de la captivité du roi, elle se jeta, tout en larmes, aux genoux de ce paladin : « Jurez-moi , lui dit- « elle, que vous m'accorderez la demande que « je vais vous faire. » Le fidèle serviteur fit le serment qu'exigeait sa souveraine. « Eh bien î ce reprit-elle , si les Sarrasins s'emparent de celte « ville , vous me couperez donc la tôte ? — J'a- « vais déjà eu pensée d'ainsi faire , répliqua le « chevalier. »

Louis IX, après le traité mentionne ci-dessus, rejoignit la reine, tandis que la plupart des seigneurs et leur suite s'éloignèrent d'une plage funeste, où la valeur des croisés n'avait jamais produit pour eux que des calamités. Mais le roi déclara qu'il ne quitterait pas l'Orient , sans avoir secouru les chrétiens de Jérusalem ; sans s'être fait l'arbitre des différens qui s'étaient élevés entre eux , et qui divisaientpariiculicrement les chevaliers du Temple et les Hospitaliers. Vainement la régente faisait-elle parvenir à son fds dépêche sur dépêche afin^ le rappeler en France, où sa présence devenait iiidispensahle pour coJijurer mie guerre imminente. <.\^ttc princesse, malgré sa prudence, n'avait pu se maintenir en paix avec le pape Innocent IV, qui , suivant les Iraces de son irascihle prédécesseur , venait de puhlier une croisade contre l'empereur Conrad IV. Le sou-

i9i) HISTOIRE

verain poiuife faisait prêcher eu France même, par les dominicains et les cordeliers , celte expédition qu'il appelait sacrée , parce qu'elle devait s'appliquer à ses intérêts. L'Angleterre, toujours prête à profiter de nos embarras, semblait attendre, en ce moment, qu'ils s'accrussent pour en susciter de nouveaux à l'inquiète régente.

Nonobstant cette situation dangereuse, Louis, obstinément résolu à délivrer Jérusalem, demeurait froid aux perplexités de ses propres Etats. « Si je pars, disait- il, le royaume de Jérusalem « est perdu. — Si vous restez*, eût pu lui ré- « pondre un conseiller courageux . le royaume; *< de France peut être compromis...» Maïs bienlot le décès de Blanche de Castille , contraignant la volonté de son fils , l'obligea h repasser les mers , avant d'avoir pu se prosterner sur le saint sépulcre , objet de sa dévote convoitise. Il quitta , non sans espoir de retour , cette Terre-Sainte , à laquelle il venait de payer un nouveau tribut de sang.... li'unique résultat de cette cinquième croisade fut un prince royal, dont la reine était accouchée à Sain- Jean -d'Acre , et qu'on nomma Tristan, parce ([u'il était né pendant les tristes destinées (le son père.

En trav(»rsani la France, le roi reçut partout des témoignages de la vive allégresse que son retour inspirait; mais partout aussi ces transports étaient tempérés par la vue de la croix encore; attachée ù l'habit du monarque, et qiu* prouvait

DE PAUIS. 197

trop éloquemincnt qu'il n'avait point renoncé aux sanglantes entreprises de TOrient.

Aussitôt que saint Louis fut rentré dans sa capitale, il dut s'efforcer de rétablir la paix eiUre l'université et les mendians, Jacobins et Gordcliers, qu'il avait favorisés, (^es religieux avaient obtenu des grades dans l'université , à condition qu'ils n'ouvriraient point d'écoles particulières; mais à peine eurent-ils des établisscniens siables qu'ils oublièrent leurs promesses , et empiétèrent ouvertement sur les droits de l'institution enseignante. Une longue gnerie éclata , du haut des chaires respectives, entre les docteurs et les moines; des querelles violentes s'ensuivirent; et comme les écoliers et les mineurs gueusaient ensemble dans les rues, chaque jour les rixes que leur rencontre occasionait ensanglantaient le])avédeParis. La question débattue par ces fougueux dissidens paraissait fort délicate au dévotieux monarque : l'esprit de justice qui le distinguait l'eut porté à donner raison aux universitaires , qui revendiquaient les droits d'un corps honorable, par les soins duquel la jeunesse française recevait une éducation nationale; tandis que les Jacobins et les Cordeliers n'inculquaient h leurs élèves que des doctrines ultramcmtaines , tendant à perpétuer les envahissemens de l'autorité papale. Le roi sentait tout cela; mais outre sa tendresse pour les religieux mendians, il craignait de mécontenter le souverain pontife. Ce prince intervint donc

lifi HISTOIRE

mollement dans les différens que nous signalons ; mais , ainsi qu il arrive presque toujours, après s être envoyé réciproquement à la tête une énorme profusion de satires, de diatribes, de personnalités offensantes; après force coups de poing ou de bâton , distribués aux rires d'une foule curieuse , les adversaires s'apaisèrent; et le statu quo, qui vient souvent démontrer l'inutilité d'autres guerres, beaucoup plus sérieuses, fut la suite de ces hostilités ecclésiastiques , durant lesquelles h<mreuscment il avait été répandu plus d'encre que de

sang.

Qepuis son retour de l'Orient , saint Louis passait une partie de l'année à Vincennes, occupé d'améliorer , autant que ses préjugés le lui permettaient, la législation, la justice et l'administration du royaume. Il aimait aussi à concilier les barons, ses grands vassaux : il rétablit la bonne intelligence entre la comtesse de Flandres, veuve de Fernand- VEnferre* y et l'un de ses fils. Ce jeune seigneur, qui se voyait lésé dans le partage des biens de soji père , s'clait échappé contre sa mère en propos insultans. Celte princesse lit retentir ses plaintes au pied du trône; Louis appela devant lui les parties dissidentes. Le baron plaignant avait raison eu principe; mais la forme de sa réclamation le ren-

* S ni nom que l'on avait donné au comlo Fcrdinami , par allusion aux chaînes dont il était chargé, lorsqu'aprcs la lialaillc do Houvines, il ornait le triomphe de Philippe -

Aiii'ustf',

dait condaatnable. Le roi fit une répartition plus équitable des terres de Flandres; mais^ voulant que le fils violateur des droits sacrés d une mère lut, aux yeux de tous, puni d'une faute si grave, il ordonna que le griffon représenté dans les armoiries de ce gentilhomme serait peint désormais sans langue et sans griffes. Une vieille comtesse, qui, peu de jours après cet ingénieux arbitrage, eut recours h la justice royale, vint trouver Louis à Vincennes, parée avec une recherche que son âge rendait aussi ridicule qu^elle élait prétentieuse. Le roi l'écouta longuement. « Madame , lui dit- il « quand elle eut cessé de parler, j'aurai soin de « vos intérêts , si de votre côté , vous voulez avoir « soin de votre salut. On dit que vous avez clé « belle ; ce temps n'est plus , vous le savez : les ce beautés du corps passent comme l'éclat des fleurs; « on a beau faire , on ne les rappelle pas. Il faut « songer à la beauté dg Tamc, qui ne se fane ja- « mais. Ayez soin de votre ame , madame , et « j'aurai soin de votre affaire. » Malgré la protection promise à l'illustre coquette, il est présuinable qu'elle sortit peu satisfaite de cette audience; mais on voit que le pieux monarque ne prenait pas moins d'intérêt h la félicité éternelle de ses sujets , qu'à leur prospérité dans ce monde : c'était porter loin la sollicitude souveraine.

Voici un jugement empreint d'aulniit de véritable grandeur qu'il y avait de simplicité, disons plu», de niaiserie dans le sermon qui précède, ho.

comte d'Anjou , frère de saint Louis , plaidait avec un gentilhomme, son vassal; celui-ci fut, comme on le pense bien, condamné par la justice seigneuriale ; mais il en appela à celle du suzerain. Furieux d'une telle audacç, le prince fait jeter l'obstiné plaideur en prison. Le comte d'Anjou est mandé sous l'arbre de Vincennes: « Croyezce vous , lui dit saint Louis , qu'il doive y avoir plus « d'un souverain en France, et que vous soyez « au-dessus des lois , parce que vous êtes mon « frère? » Après cette brève réprimande , Louis fait mettre le prisonnier en liberté; confie sa défense , dont personne n'avait osé se char-ger , à des avocats nommés d'office; on plaide l'affaire, e\}e frère du roi est condamné. *■

Ce jugement émanait d'une noble équité à laquelle saint Louis dérogea, plus d'une fois, par des actes d'une extrême rigueur, pour des délits sans aucune proportion avec cgtte pénalité rigoureuse. Par exemple quel tort notable \csjureurs et hîasphêinateurs faisaient-ils à la société? Qu'importait h Dieu lui-même qu'on le prit à témoin d'un fait, afin d'en affirmer l'authenticité: cet usage, grossier peut-être dans ses expressions , mais certainement pieux par l'intention , ne pouvait, qu'au jugement d'une loi^ique étroite et fanatique , constituer un crime. Cependant nous voyons le monarque dévot punir avec cruauté les jureurs et blasphémateurs: tantôt il les condamne à la prison au pain et à l'eau ; tantôt il les fait fouetter jusqu'à effusion de

sang; d'autres ont, par son ordre, les lèvres et la- (langue percées d'un fer brûlant; enfin quelques-uns perdent un membre par la main du bourreau*. Les blasphèmes que l'on punissait ainsi ne constituaient pas , le plus souvent , le moindre sacrilège : un juron tel que sang-Dieu suffisait pour encourir la mutilation. Saint Louis fit plus, il condamna h de fortes amendes ceux qui , ayant entendu jurer, ne dénonçaient pas le coupable, et récompensa les hommes assez vils pour signaler une faute si légère à un juge si sévère. Ce prince encourageait donc l'espionnage cl la délation, actions cent Tois plus repréhensiblcs que les juremens dénoncés.

' Mais , nonobstant l'amour cyie saint liOuis avait inspiré à son peuple, par des actions aussi bienveillantes que celle-là était cruelle, un jour qu'il présidait à une exécution de ce genre, des murmures orageux s'élevèrent dans la foule; il s'entendit distinctement maudire. Dès-lors , ce monarque adoucit prudcuunent sa barbare pénalité contre les jureurs , et la réduisit aux condamnations pécuniaires.

Les juifs furent aussi traités rigoureusement par

* Ordonnances du Louvre , tome 1 , p. 99 vt suie. On innigeait aussi aux jureurs la peint» de réciielle. Li» patient était altacbé à peu près nu à une échelle , et ïoii attacliaît autoui* de son cou les boyaux et la fressure d'un porc. Cette lionteuse punition, dit Joinville , fut infligée h un orfèvre de Paris, qui avait jure devant le roi.

2oa HISTOUIE

saint Louis. Philippe-Auguste les avait chassés pour s'emparer de leurs richesses , et laissé rentrer ensuite dans le royaume, moyennant des redevances exorbitantes '.leur expulsion et leur retour avaient été une double opération financière. Le pelit-fils de ce roi chevalier persécuta les Israélites par cet esprit d'intolérance qui tacha sa vie. Dès l'année 1 254 , Louis IX libère arbitrairement les débiteurs des juifs d'un tiers de leurs créances; il ôte par la même ordoiyiance aux sectateurs de Moïse le droit d'emprisonner ceux qui leur doivent, et leur défend de faire vendre leurs biens: ainsi les juifs, tout en supportant plus de charges que les sujets chrétiens, sont dépouillés de la protection que les lois doivent égalgment à tous les citoyens *.

Ces persécutions royales ne s'arrêtèrent pas là : étant parvenu, à force de menaces et de présens, a faire convertir quelques-uns de ces religionn aires, Louis s'autorisa de leur conversion pour imposer plusieurs interdictions aux juifs restés fidèles h leur loi. Il leur défendit d'écrire en caractères arabes , qu'il appelait magiques; d'autres usages , qu'il qualifiait de sortilèges , demeurèrent également interdits; les livres judaïques, et particulièrement le Talmiuî^^y furent livrés aux flammes avec toutes les formules propres aux exorcismcs. Les rocalcilrans subirent des condamnations rigoureuses.

* Onln/tnn/iccs du Louvre^ tnnic 7, /->. 54- ** Livre cjui couticut la loi oialc, la doctrine, la morale cl les trailitions dos Juifs.

DE PARIS. ao3

Après rétablissement d'un régime si sévère, nonseulement le roi dévoi acheva de séparer les Israélitesdu corps social^mais il lesoITriiàranimadversion publique ; signales par des marques distinclives. Ils étaient forcés d'avoir sur leurs habits deux roues de drap rouge , l'une sur le dos , l'autre sur la poitrine. Enfin ; en l'année laSy, saint Louis, cessant de pouvoir dominer son intolérance , baimit les juifs du royaume : ce qui c'iait un acte injusie et impolitique, nuisant au commerce; et leurs biens furent vendus au profit de l'Etat : ce qui constituait une spoliation '^.

Une réforme aussi utile que ces persécutions étaient iniques , fut accomplie dans le même temps. Des plaintes sans nombre étaient parvenues au roi sur les exactions du prévôt de Paris , <juc nous avons signalées précédemment. Jusqu'alors cette charge, adjugée aux enchères comme une marchandise, avait été achetée par un bourgeois, quelquefois par deux, unissant leurs facultés pécuniaires pour en acquitter le prix. Dans ce dernier cas les abus étaient doublés : il y avait deux cupidités à pourvoir; deux familles privilégiées pesant sur la capitale par des exigences, souvent par des méfaits. Saint Louis mit fin h ce mode défectueux d'élection : il nomma le prévôt et (ixa SCS appointemens , qui durent être acquittés sur le Ircsor de la ville. liC premier titulaire invesli d'à-

• Oidonntinvcs du L^mrc. t:}inc /. /•. 83 c( ^y'J.

:3to4 HISTOIRE

pi-ùs ce nouveau luodc , fut Etienne-Boyleau , dout l'histoire a mentionné le nom avec quelque cloge. En effet , ce magistrat forma des corporations de marchands, appelées alors confréries, et les assujétità des rcglcmens de police, soit communs, soit propres a chacune. On attribue aussi a Boyleau la formation d'une garde de commerçans ou de bourgeois, appelée guet des mestiersy établie vers 1254. Il existait déjà à Paris soixante sergens à pied et h cheval , chargés de veiller à la sûreté de cette ville; mais ces sergens, soit par relâchement de leur devoir, soit par connivence avec les malfaiteurs , exerçaieAt une police tellement insuffisante que les Parisiens étaient chaque nuit troubles dans leur sommeil. Tantôt ils entendaient le terrible ap))el de la voix ou du beffroi contre l'incendie; tantôt les cris d'une femme qu'on violait parvenaient jusqu'à eux ; plus souvent on criait au voleur ou à l'assassin; et rarement les soldais conmiis à la conservation de l'ordre nocturne, arrivaient à temps pour prévenir le délit ou le crime. Ces malheurs devinrent moins fréquens après rétablissement du guet des incstlers. Parmi les réglemens de police" qu'on attribue à saint Louis, et dont il faudrait peut-être faire les honneurs l\ Etienne-Boyleau , on doit citer ceux relatifs à la vente du poisson de mer et d'eau douce. Le droit de vendre ce genre de denrée émanait de la couronne; des prud'hommes jurés étaient chargés de veiller à ce que ce débit se fît lé-

DK l'ARIS. 2o:>

gaiement, et ces mêmes surveillaiis percevaient (les amendes sur les délinquans. Au cuisinier du roi appartenait la nomination des prud'hommes poissonniers: il leur faisait jurer sur les saints de bien choisir le poisson destiné à la famille royaI<#, et d'en fixer le prix consciencieusement. ^

Louis IX abolit quelques-uns des drolls qui surchargeaient alors le commerce parisien: entre autres celui de cha^estroge , qu'on percevait sur les bateaux amenés à Paris par des mariniers étranj^ers, et attachés au rivai^c par la chci^cs/re* ou corde. Mais beaucoup de redevances continuèrent d'être payées dans les halles: les principales étaient le lonlieu , ou droit royal auquel toutes les marchandises exposées au marché étaient assujélies;le droit de vendre, le droit de confié, elle droit de halage pour les objets apportés par eau. Nous avons signalé, dans le courant de ce chapitre , les vexations que les officiers du roi faisaient éprouver au peuple , comme a l'envi des officiers de l'évêque et des seigneurs ecclésiastiques : sur les routes, aux portes de Paris, dans les marchés, et jusque soms le porche des églises , on percevait des droits arbitraires et sans fixation assise: il y avait peu d'actions de la vie humaine dont on ne dut pas acheter l'exercice. Si Louis IX ne diminua

* De ce mot de cluvrstrc vient celui iïcnc/tcvcfn'r, qui , daiis le sens positif, ne s'entendait (Vabord qiu' de l'action ou de Vétat d'un honiuie qui attachait ou se Uouvail attaché ave<; une corde.

loG HISTOIRE

pas les charges publiques^ il eu fil du moins une répartition plus équitable et moins flottante. Le mal prenait sa source dans les privilèges de la féodalité; il ne pouvait finir qu'avec elle. Saint Louis jivait peut-ôtre le bras assez fort pour terrasser cette lurdre à mille têtes; mais il n'était doué ni d'une puissance de volonté , ni d'une portée de vues capables d'accomplir ce grand acte d'affranchissement. Nous continuerons plus tard d'énumérerles institutions législatives dues h ce prince, en examinant le code qu'il promulgua sous le nom d'^/ablisseniens du roi; nous devons maintenant reprendre la désignation des établissemens religieux *

et autres faits à Paris depuis l'année 1 3/|8.

Dans une partie de l'enceinte septentrionale , et

vers le milieu de remplacement où fut bâtie depuis la rue Saint-Denis, s'élevait une petite église appelée d'abord Chapelle de la Tour y parce qu'en effet elle était coniigue h une tour. En l'année i -îf) \ , cette église fut érigée en paroisse, après une longue opposition de la part du chapitre de Saint - Germain l'Auxorrois : celle difficulté se termina en lucnie temps que celle faite par ce clergé fAcheux nu curé do Saini-Eustaclie, et moyennant le partap:c du produit des offices et secours spirituels.

En T:).r)j parut sur la scène lil.siori([uc, cette fameuse Sorbonne , dont rorguoilleuse juridiction devait régenter un jour les peuples , le sacerdoce, les rois, et prononcer d(»spoiiquemenl sur toutes les œuvres de la pensée. L'humble ori-

giiic de celle insliiuiion consirasle cirangeiiient avec ce qu'on sailde ses hauies préieniions, qu'elle ne cessa d'émeilre que Torsquune subversion socialereûl anéantie. Robert Sorhon était chapelain de Saint -Louis; il jouissait de la confiance de ce

monarque,etla méritait parunepiétc bien vcillanlc. Frappé de la difficulté que les clercs sans fortune éprouvaient pour parvenir au doctorat , cet ecclésiastique obtint du roi la permission de fonder une maison où des ecclésiastiques séculiers , pourvus du nécessaire et vivant sous une règle commune, s'occuperaient exclusivement d'études et d'enseignement. Saint Louis , jaloux de participer il cette utile fondation , acheta , en 1 256 et 1 358, trois maisons près du palais des Thermes , pour y placer l'association formée par son chapelain , et qui prit, avec son nom, celui plus que modeste de Paiwres Ecoliers ou Pam>res Clercs. Le collège lui-même s'appelait Paiwre Maison ; il n'y avait pas jusqu'aux professeurs qui affectaient de 'se qualifier de Pampres Maîtres. On ne pouvait guère s'attendre que , de toutes ces pauvretés, jaillirait un jour l'orgueil le plus impérieux peut-être qui jamais se soit logé dans des cerveaux humains.... Au surplus , il est digne de remarque que toute prétention religieuse commença ainsi^ depuis saint Pierre jusqu'au temps où parut le Tartufe de Molière , portrait au bas duquel tant de noms contemporains pouvaient cire écrits. Le pape est le setvileur des serviteurs de Dieu , les

ifM HiSTOlRL

prélats se ([uali liaient, dans leurs lettres pasiovhIqs y iï indignes ci^cqiies) les moines veulent mendier par liuniililé; les proft^gés du chapelain Sorbon ne se prévalent que de leur pauvreté; et lotit cela, dans sa sphère respective, voudra bientôt donner desh:)is à toutes les puissances de la terre. Nous reparlerons souvent de la Sorbonne.

Voici encore un orgueil encapucl^nné qui ne le cède point aux autres. Quelques ermites habitaient le mont Carmel; Albert, patriarche de Jérusalem , les réunit vers Tannée 1 1 1 ?, , et en forma \ovi\rii des Cormes y qu'llonorîus III institua définitivement cinquante-neuf ans plus lard. Maïs l'historien de cet ordre ne s'est pas contenté d'une si vulgaire origine. liC prophète Elie fut, dit-il, le premier supérieur des Carmes , et leur habit est exactement semblable à celui c|ue ce patriarche jeta, duhautdcs célestes demeures, à son discipîe Elisée. Pour soutenir celKî su!}lim(» descendauce, cet écrivain y fait entrer tout ce que le monde offre d'illuslre : suivant lui. tous les prophètes étaient Charmes; Pythagore, Numa-Pompilius, Zoroastre ne jouirent d'une grande célébrité que parce qu'ils avaient été Carmes ; Jésus-Christ lui-ménic ne fut autre qu'un Carme très sage, très dévot, que Dieu adopta , parce qu'il ne pouvait rien imaginer de plus noblequ'un Carme. La raison fait aisément justice de cette prétentieuse généalogie.

A son retour de la Palestine, saint Lotiis amena avec lui six de (*es moines , (pi'il logea d'abord sur

le port Saint-Paul, puis dans une mabon qu'il leur acheta devers Charcn ton, dit Tliistorien Joinville. Leur habit, barriolé de noir et de blanc, les fit appeler les Barrés *; Rutbeuf, dans son poème des Ordres de Paris , leur donne aussi cette qualification. Suivant le même poète , ces moines, voisins d'un couvent de religieuses, commencèrent dèslors à mériter cette réputation , devenue colossale , que les Carmes ont obtenue auprès du sexe. Quoi qu'il en soit, iU restèrent hors des murs de Parisjusqu en l'année ï 5og, époque à laquelle Philippe-le-Bel leur accorda une maison dans l'enceinte de cette capitale.

L'amour fervent de saint Louis pour tout ce qui portait un froc était connu dans toute la France : les moines appelés5/ûr/ic.y-7l/i7/i/e«77a:, vivaient obscurément à Marseille; ils voulurent sentir de plus près ce soleil vivifiant des ordres monastiques, et vinrent à Paris en l'année irjDvS. Leur atlente ne fut pas trompée : saint Louis acheta pour eux un terrain dans l'enceinto occidentale , et sur l'emplacement où s'élève la rue à la([uelle on a donné le nom de ces moines. Le roi eut, comme de coutume, à vaincre l'opposition des seigneurs ecclésiastiques :

* L'habit des curiucs était d'abord ont ièrciiiont J>lanc, et vêtus de la sorte , ils ressemblaient à des cliels sarrasins. Ceux-ci qui , nonobstant la noble origine de ces moines, ne voulaient pas leur ressembler, leui' ordonnèrent de changer dliabit ; ils prirent aloi-s celid qu'ils ont toujours porté depuis.

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