‹ Histoire de Paris, composée sur un plan nouveauChapitre 7 sur 20 · II. ï · texte numérisé non relu

II. ï

aïo HISTOIRE

comme de coutume aussi^ on les apaisa avec de l'ai*' gcnt : c'était un genre de spéculation qui ne nianquait jamais d'avoir un plein succès; aussi se gardaient-ils blende le négliger. Les Blancs-Manteaux^ que Joinville appelle une manière de frères , se nommaient aussi serfs de la vierge Marie , sans doute par allusion à la couleur de leur vêtement ^ car nous ne voyons pas qu'il y ait eu en eux rien d'essentiellement virginal.Cet ordre n'eut qu'une durée éphémère : en i .'?74 , le pape Grégoire X , dans un concile réuni à Lyon , supprima ces moines mendians avec tous les autres^ excepté les carmes , les cordeliers, les jacobins et les augustins. Nous retrouverons bientôt d'autres religieux dans la maison que lesBlancs-Manteaux occupcren t h Paris, pendant une courte période de seize ans.

A peine un ordre monastique était-il éclos , sous le rt'gne du pieux Louis IX, qu'on voyait arriver en France un détachement des nouveaux adeptes. Vers l'an 1 266 , la congrégation des u^lugustins , récemment formée en Italie par le pape Alexandre IV , envoya à Paris une dcputation de ses membres pour demander asile et protection ; elle fut accueillie avec joie. « Le roi , dit Jom- « ville, pourvut les frères Augustins, et leur « acheta la grandie à un bourgeois de Paris, avec « toutes ses appartenances ; et leur fit faire un « monslier dehors la porte Montmartre *. » Quelques années plus tard , ces frères quittèrent ce

* Hhtnire tic saint Louis ^ p, i5?.. La porte Montmartre

local , et s'établirent sur la rive méridionale , dans le clos dit du Chardonnet , sur remplacement occupé depuis par le collège du cardinal L'emoine. Cet établissement ne fut encore que provisoire : en 1 295 , nous verrons les Augustins transférés an bord de la rivière , sur une parlie du territoire de Laas. Nous reparlerons plus d'nne fois de ces frères : ils ont joué , en diverses circonstances^ un rôle important dans l'Histoire de Paris.

A une petite distance de la maison qu'habitèrent primitivement les Augustins, c'est-h-dire au lieu où la rue delà Jussieinie aboutit dans la rue Montmartre , il existait, avant l'arrivée de ces moines, une chapelle appelée Sainte-Marie VEgjy tienne. Elle fut, selon toutes les probabilités, bâtie par la confrérie des Marchands drapiers , qui s'y réunissait, en certaines circonstances , pour entendre Toffice. Ce fut sans doute postérieurement au règne de saint Louis, qu'on vit dans cette église des vitraux représentant sainte Maric-l'Egyptienne , ayant sa robe relevée au-dessus du genou , et dans une attitude provocatrice d'un acte qu'on ne nomme point. Au-dessous de cette peinture , l'artiste, afin d'éclairer les intelligences paresseuses , avait écrit : comment la sainte offrit son corps au pontonnier pour son passage *. Pour ne plus revenir sur

«tait située à peu près sur remplacement , où dons la rue de ce nom , vient aboutir celle de la Jussienne.

* Jj^Historirn fie sainte Marie V Egyptienne j non moins can-

loratoire de sainte Marie TEgyplienne , nous dirons qu'il futreconslruit aninilieu du quatorzième siècle; les vitraux représentant Taction ultrapittoresque que nous venons de citer furent alors conservés; mais, en 1660 , le curé de Saint-Germain l'Auxerrois les fit enlever* La chapelle de Sainte -Marie -l'Egyptienne ne paraît pas avoir été érigée en paroisse ; on Ta démolie en 1 792.

Avant de mentionuner l'établissement rfej Chartreux h Paris , nous devons rapporter quelques particularités sur Bruno, fondateur de l'ordre. Cet homme pieux était né à Cologne ; et , si l'on doit ajouter quelque foi au récit des légendaires, im prodige dont il fut témoin dans la cathédrale de Paris , le fit vouer à la- retraite *. Quoi qu'il en

dide que le peintre des vitraux, lui fait^conter à elle-même ceUe aventure peu édifiante. (cWayanl pas de quoi payer mon « passage , dit-cUc , il me vint en l'idée d'exposer ma perce sonne à rimpui'cté de ceux qui voudraient payer pour

« moi En eflet, j'entrai dans le navire, provoquant les

« étrangers k la dissolution pai* des actions peu honnêtes, n C'est quelquefois une lecture bien indécente que celle de la Vie des Saints.

* On allait enterrer un clianoinc de jNotre-Damej saint Bruno assistait à l'ofRce qui devait précéder l'inhumation de cet ecclésiastique , dont la piété avait long- temps embaumé la Cité. Mais que de vanités dans les réputations ! Tout à coup au moment où le clergé psalmodie : Rrspondc mihi^ f/uan^ tas hahcs iniquitntts ^ le mort soulève son suaire, et répond : Justo Dci ^ judiiio accusatus sum, (Par le juste jugement de Dieu, je suis accusé.) A ces mots, clergé et fidèles, prennent la fuite. Le lendemain pourtant on ix^ntre dans l'église pour

DE PARIS. :2i3

soit, saini Bruno se retira, en loSG, au loud d'une solitude du Dauphiné , appelée depuis Chartreuse. Plusieurs de ses compagnons d'étude le suivirent , et vécurent avec lui dans la plus grande austérité. Ces anachorètes portaient des cilices sur la peau , ne s'exprimaient que par signes f vivaient de pain, buvaient de Feau le mercredi et le vendredi ; ne prenaient que des alimeus maigres les cinq autres jours; se faisaient saigner cinq fois par an , et n'étaient rasés que six fois dans l'année. Toute l'Europe admira la ferveur des Chartreux.

Louis IX,' doué d'un zèle infatigable pour la propagation des espèces monacales , fut si édifié du récit qu'on lui fit do la vie des Chartreux, établis depuis la fin du onzième siècle en Dauphiné, qu'il se hâta d'écrire au général Bernard de la Tour , pour le prier d'en envoyer quelques - uns à Paris. Tout aussitôt ce supérieur expédia vers la capitale Jean de Jusscran , avec quatre reli-

continucr la cércmoiiic. On reprend le verset interrogatif ; et, cette fois, le défunt, remontrant sa tête au-dessas du cercueil, répond : Jtisto Deiy judicio judicntus sum. (Par le juste jugement de Dieu, je suis juge'.) INouvelle fugue; général(î. Le second jour, nouveau retour a jVotre-Danie , et ite'rativc interrogation, à laquelle le chanoine répond : JusloDeiy justivio ^/ûm/2flf//.v.vM//i. (Par le juste jugement de Dieu, je suis damné.) Ainsi le mort avait ressuscité d'abord pour annoncer qu'il était acciu^é, ensuite pour dire quil était jugé, cnfm pour proclamer sa condamnation devant la justice divine. Saint Bruno , frappé de cette scène terrible , renon<;a au luondc , et se fit anachorète. {Mélanges Historiques , t, II j p. 186.)

2i4 HISTOIRE

gieux ; ces cinq moines furent établis à Gentilly , dans une maison achetée k Pierre-les-Queux ; mais les bons pères , ne se trouvant pas commodément dans ce village, ne cessaient de solliciter un couvent à Paris , afin , disaient - ils , de pouvoir profiter des lumières de l'université. Ils avaient désigné, comme parfaitement convenable à l'austérité de leur institution, l'ancien château de Vauvert * , bâti par le roi Robert , et abandonné presque aussitôt , à cause d'une fréquentation habituelle des esprits infernaux* Comme nioyen déterminant, les Chartreux firent revenir les diables dans ce manoir , qu'ils avaient quitté depuis longtemps. Parla réussite de cette ruse ou par tout autre motif, saint Louis déféra à la demande des disciples de saint Bruno : une charte de fondation , signée et scellée à Melun en l'année 1 269 , leur céda la possession de l'hôtel Vauvert , où ils bâtirent , h la hâte , sept à huit cellules, de peur que le bon roi ne changeât d'avis. Dans le premier temps, les Chartreux n'eurent pour église que l'ancienne chapelle du palais , qui depuis fui changée en réfectoire; mais sans doute les offices qu'on y célébra suffirent pour chasser les hôtes de l'enfer; ils s'enfuirent prompiement , et ne reparurent jamais en ce lieu.

Les âmes pieuses ne tardèrent point à répandre leurs libéralités sur la chartreuse de Paris: Mar-

* Le château de Vauvert lirait son nom des prairies (jv/idcs vallcs) donl il elait environne.

DE PARIS. ai 5

guérite d'Issoudun ^ comtesse d'Eu, lui légua par testament, en 12G0 , quinze livres de rente pour l'entretien d'un religieux; Thibaut , gendre de saint Louis, pendant la même année, pourvut à l'entretien d un autre moine : alors le nombre des Chartreux fut porté à dix. Plus tard , Jeanne de Châtillon , femme de Pierre de France , comte d'Alençon , troisième fils de saint Louis , fonda quatorze cellules à la Chartreuse; ce qui assura le logement de trente frères, que le monarque dévot réunît presque aussitôt à Vauvçrt. Cette princesse légua , pour l'entretien de ces quatorze cellules , une somme de deux cent vingt livres tournois de rente.

L'église des Chartreux fut commencée , avant la seconde croisade de saint Louis , par Eudes de Mon treuil ; durant cette désastreuse expédition , les travaux furent interrompus : non -seulement les fonds manquaient; mais les ouvriers étaient rares , h cause de la multiplicité d'édifices religieux que l'on construisait en même temps h Paris. Cette bâtisse ne fut continuée que sous le règne suivant.

Il ne faut pas omettre de dire que , selon l'usage, le clergé parisien réclama contre l'établissement des Chartreux : celte fois, ce fut le curé de Saint-Severin qui allégua les droits et les pripilèges de son église; en 1361, on lui ferma la bouche par une proie de dix sous parisis de rente que les nouveaux religieux lui jej^èrenl, Nou^jj

»i6 HISTOIRE

reparlerons de la Chartreuse^ où se pressent une foule de tombes historiques.

On aime à trouver y parmi les fondations de saint Louis ^ des ëiablissemens tels que celui des Quinze- J^ingt : en de pareilles actions se révèle la vraie religion, celle qui se montre secourable à l^umanité. Cette maison , destinée à recevoir trois cents aveugles pauvres , fut d'abord établie sur l'emplacement de la rue Saint-Honoré , au lieu où commençait la rue Saint-Nicaise, célèbre dans les ' iannales du dix-neuvième siècle. La chapelle de cet hospice était dédiée à saint Rémi; et souvent le roi venait y entendre l'offioe, aux fêtes solennelles, parmi les pensionnaires privés de la vue que sa charité entretenait. Malgré la munificence royale, les aveugles logés aux Quinze- Vingt mendiaient a grands cris dans les rues de Paris. Rutebeuf se déchaîne peu charitablement contre cette contiiuie: il montre ces infortunés ne cessant de hraÎFvsuT la voie publique, et se heurtant les uns contre les autres , faute de guides pour les conduire. Le pape Clément IV , plus humain , recommande les Quinze-Vingt aux évcquesde France, dans une bulle de l'année i2(\^; charité par écrit que les souverains pontifes ont toujours exercée très libéralement.

Le goût prononce de saint Louis potir les ordres monastiques excita l'émulation d'une foule de fainéans , ennemis du travail , amis de l'oisiveté : c'est par cette double influence cpi'on vit naître

DE PARIS. a 17

sous ce règne les frères Sachets t>ii frères aii Sac y ainsi nommes parce qu'ils portaient un sac pour tout vêtement. Le roi accueillit ces mendians, comme il avait accueilli tous ceux dont l'institution était antérieure h la leur. Il acheta pour eux, de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés et du curé de Saint-André-des-Arts , un terrain situé dans le clos de Laas , sur le bord de la Seine; ils y bâtirent , avec l'aide de ce prince, un petit couvent , qu'au moment de leur suppression , c'est-Jr dire en I2g4, ils cédèrent aux Augustins, ainsi que nous Tavons dit plus haut.

Les frères Sachets , qu'on appelait encore frères de la pénitence de Jésus-Christ, étaient peu vénérés des écrivains du temps : Rutebeuf les représente comme des hommes sans courage, maladroits, grossiers, ayant quitté leur charrue ou.les vaches qu'ils gardaient, pour gueuserau soleil. Il y eut h la même époque des sœurs Sachef/es, doi^ le couvent, sans doute fondé aussi par la bienfaisance du roi, était situé rue Saint-André-des- Arts. Ces religieuses, liabillccs d'un sac, comme l'espèce maculine , mendiaient dans les rues , par groupes de quatre ou cinq , au grand danger d'une pudeur jusqu'alors sans tache', ou que ces pénitentes cherchaient h restaurer par une vie humble et pieuse *.

* M, YictorHugo ,(l'insson clincelantc composition dciVof/r- Damc dcPa ri.v,iuct ci \ se èiK? ,a u sci zi c inc siècle ^wncsœur Sache ttCj par un anachronisme, d*aillciu's fort excusable, dans les ouvrages

ai8 HISTOIRE

En l'annëe*! 26/1, saint Louis , ayant acheté d'Etienne, abbé (le Tiron , un terrain situé sur la rive occidentale, non loin du port de saint Paul, y fit bâtir une maison qu il donna à des nonnes appelées béguines , ordre placé pour ainsi dire entre le monde et la retraite. Ces sœurs n'étaient point cloîtrées; elles vivaient dévotement et en communauté, mais sans prononcer de vœux. De sorte que silepoùt du mariage leur venait, elles pouvaient quitter leur maison et rentrer dans la société. Si l'on doit s'en rapporter à Thomas de Chantpré , les béguines faisaient admirer leur piété; Rutbeuf ne partage point cette opinion: suivant lui ces femmes avaient, au contraire, des mœurs peu exemplaires, et quelquefois sans recourir au mariage elles s^en procuraient , dit-il , les douces préroijativcs *.

Nous trouvons encore, sous le règne de saint Louis, quelques fondations destinées i\ propager l'enseignement: tel est le collège des Prénioiitrés, établi rue Haute-Feuille, en i .'î52, par Jean, abbé

crimagiiialioîi j les SuchcUcs furent siipprimcos vu 1294, en même temps que l(?s moines du même nom.

* Il est, par maUieur, probable i\\x*i Uulbeul' avait raison. NoiLS avons vu que le mot hcguin ou Iwf^ulnc ^ était Je synonyme crJivpocrite , et tout porte à croire que Jes halntudes des sœm*s dont il s*agit étaient \v. type imite' par les Tartufes des deux sexes. «Il suiUt , dit encore le poète, d avoir le <( visage baissé et de porter de très larges robes pour être n béguine. >»

des prémontrés de Coucy. Ce collège était consacré u rinsiruction des jeunes religieux de cet ordre. Il en fut de même du collège de Cliigny ^ htiû en 1 269 sur la place de la Sorbonne , par l'abbé Yves de Vergy : cette institution renfermait des classes de philosophie et de théologie , exclusivement réservées à l'ordre superbe de Clugny. Il avait été fondé , sous le règne de Philippe-Auguste , un collège appelé des Dix-Huit , daiis le parvis Notre-Dame. Là dix-huit pauvres écoliers étaient instruits par charité; pour ajouter aux moyens de subsistance exigus qu'on leur donnait^ ils passaient une partie du jour à jeter do l'eau bénite sur le corps des malades morts à rHôtcl-Dieu , et recevaient quelque menue monnaie des passans. Après la fondation faite par Robert Sorbon , le collège des DiX'Jïuit fut réuni à celui de Caliù , surnommé la petite Sorbonne, et que le chapelain de saint Louis institua h ses frais. Il ne nous reste plus à signaler que l'institution appel ée le collège (les Trésoriers , situé encore près de la Sorbonne, et fondé en l'année 1268 par Guillaume de Saonc. Indépendamment de cent vingt livres dix-sept sous pour la nourriture annuelle de vingt-quatre écoliers , le fondateur assura h chacun d'eux trois sous par semaine.

Dominé , comme nous l'avons déjà dit, par son zèle dévot , sans cesse occupé des institutions monastiques que nous avons signalées, il était difficile que saint Louis conservât cette sagesse qu'il

avait montrée dans les premières années de son règne : aussi la raison d'Ëtat expira-t-elle dans sa pensée long-lemps avant la fin de ce règne, dégénéré en véritable monomauie ascétique. A son retour de sa première croisade , ce prince retiré pendant trois ans environ dans le sombre manoir de Vincennes , prépara diverses lois sages et fortes ; plusieurs furent même promulguées ; mais ces nobles inspirations , émanant d'une ame encore puîssam-« ment excitée par les hostilités de l'Orient, s'évanouirent bientôt, et les améliorations législatives que Louis IX avait conçucis ne furent point exécutées.

La première, la plus utile des lois que saint Louis lendit dans l'espèce de réforme sociale qu'il s'était proposée, fut celle publiée en 1267 pour arrêter les guerres privées et perpétuelles des seigneurs entre eux : elle portait des peines graves contre les ravages dont ces hostilllés sont d'ordinaire accompagnées. Vint ensuite , vers l'année i '2G0 , une autre loi qui prohibait les duels judiciaires, et leur substituait la preuve par témoins. Si le roi eut soutenu ces deux grands actes d'autorité souveraine , il eut été, sans aucun doute, le bienfaiteur, le libérateur de son peuple. Mais il n'en fut point ainsi : son bras n'était pas assez fort pour imposer cet utile frein aux passions sauvages de sa noblesse et à la cupidité des prêtres: l'intention généreuse qui avait présidé à cette partie de législation , se brisa contre un roc d'habitudes et d'intérêts, rebèle à toute

innovation. Barons et sacerdoce injurièrent le sourain: ce fut un imbdcile , un bigot , un papelard, un hcgiiin , un parjure * : on conçoit cette grande colère; le roi privait, d'une part, les châtelains des vols qu'ils faisaient à main armée; d'autre part , il enlevait aux ecclésiastiques le lucre infâme qu'ils se procuraient, en faisant fa^^^ les plaideurs dans le champ clos de leurs ég^^^

Nous l'avons dit , ces deux ordonnances fondamentales du repos puhlic demeurèrent sans exécution. Quant aux guerres entre seigneurs, Louis dut se borner à donner plus de force et d'authenticité aux lois anciennes qui suspendaient les combats pendant certains jours; ce fut même pour lui un succès inespéré que d'obtenir des trêves devant durer des semaines entières , et qu'on appelait les semaines dit roi . Pour les duels judiciaires, Louis se restreignit à faire revivre avec rigueur les peines imposées aux vaincus , afin d'exciter en eux une terreur qui put , tAt ou lard , mettre fin à cet usage sanguinaire. Après avoir imposé aux champions un serment redoutable, on les couchait dans une bière, et Ton récitait sur eux les offices des morts. Dans cette situation, on leur relisait les ordonnances réglementaires ; ils entendaient la terrible menace dctre traînes par les pieds hors de la lice, puis attaches dli gibet, si Dieu refusait la victoire à leur épée ou à leur bâton. Pendant ces lugubres dispositions, il pouvait arriver que l'elTroi amenât

* Traîtres rie Duels . par Jean Sftvaron ^ />. i4j i5 cf suiv.

%ni HISTOIRE

ou le repentir du coupable^ ou le désistement du plaideur, ou quelque relâchement k la cupidité du champion qui s'était simplemeut loué , à prix d'or , pour soutenir une cause étrangère. Mais si Ton parvint alors , à éloigner quelques combattans du champ clos judiciaire , le clergé se tint inflexiblemeiyM||Mt)ponné à cette coutume barbare , Tune dJ^^Hcipales sources de son opulence. L*évêqiie de Paris, les abbés de Saint-Denis, de Sainte-Geneviève , de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Marlin-des-Champs , résistèrent à toutes les exhortations du souverain : on continua de s'égorger dans les enceintes sacrées , afin de ne point attenter aux droits , aux priifilèges et surtout aux revenus des humbles serviteurs du seigneur.

Les établissemens du 7*oiy monument imparfait, mais dcja précieux, d'un zèle bienveillant, n'étaient pas l'ouvrage de saint Louis seul: ils avaient eu pour base le travail de quelques personnes habiles et probes, chargées de surveiller la conduite des juges, l'exercice de la police et en général l'action du gouvernement sous la main des divers fonctionnaires. D'autres hommes instruits avaient concouru h la formation de ce code , en débrouillant le chaos des coutumes féodales , en fixant le ressort des juridictions , en établissant avec clarté le droit d'appel depuis le baron jrfsqu'au souverain. Cette investigation permit d'asseoir enfin quelques règles fixes pour les procédures juridiques; on put environner de certaines formes le-

gales les transactions particulières ; l'état des personnes , c'est - à - (lire les privilèges des unes et la servitude des autres , furent au moins déiinis.

Cette étude consciencieuse de le'tat social avait découvert de grandes iniquités ; des attentats permancns s'étaient révélés de toutes parts; saint Louis s'efforça d'y remédier par une pénalité rigoureuse, qui ne paraît pas toujours proportionnée aux délits : nous en resserrerons la mention dans une brève analyse. La peine de mort était prononcée contre l'homicide, l'incendiaire, le ravisseur, le traître, le voleur domestique. Pour le larcin, commis une première fois, sur des objets de mince valeur , comme écharpe , robe , instrumens aratoires ou pièces de petite monnaie, le larron avait l'oreille coupée; pour une première récidive, on lui coupait un pied ; pour une seconde, il perdait l'autre pied; une troisième le conduisait à la potence. Le receleur subissait les mêmes peines; mais, par une rigueur inexplicable , la complicité d'une femme à un vol la faisait condamner aux flammes. Il en était de même des hérétiques; et , si l'on songe que cette qualification était donnée à des hommes pour une légère dissidence théologique , pour une nuance légère de dissentiment religieux , on reconnaîtra sans peine l'influence fanatique qui dominait le monarque législateur ; on la reconnaîtra, plus clairement exprimée encore, dans la loi portant que les moines,

a)4 HISTOIRE

les clercs , Les croisés ^ ne pouvaient être jugés par les tribunaux laïques^ ce qui équivalait à Tiiupuiiité. Une loi plus sage envoyait à la potence quiconque forçait sa prison^ fût-il innocent du délit qu'on lui imputait : la loi est un frein respectable jusque dans la gcne qu elle in^pose : en le brisant^ on se met au-dessus d'elle.

Mais voici encore un témoignage des déférences serviles accordées par le roi aux hommes d'église. Saint.Louis n'osa pas révoquer une spoliation ré voltaate^la confiscation du bien des personnes mourant déconfésetintestaty autrement dit, sans avoir recules sacrcniens et sans laisser de testament. Souvent ces deux omissions , devenues une espèce de crime , étaient faites sciemment : on voulait ainsi sauver l'héritage de ses enfans de la rapacité des hommes d'église , lesquels n'absolvaient les mourans qu'au prix des legs qu'on leur faisait. Or , ces ministres du ciel trouvaient tout simple de faire confisquer l'avoir dont on ne leur avait pas abandonné une partie , et les seigneurs , moyennant partage , secondaient ce genre d'escroquerie. Cet abus inique fut mollement réprimé par les lois de saint Louis; le clergé se trouvait en cause: les affections de ce prince l'emportèrent sur sa justice.

L'auieur des ctahlissenicns fit des ordonnances sévères contre les fainéans, les vagabonds, les gens de mauvaise vie , qui fréquentaient les tavernes , ou erraient nuitamment dans les villes : ils étaient

arrêtés , interrogés et bannis des villos, riiAme sans avoir commis aucun délit: cette utile sévérité pouvait contenir de mciuvaises intentions , redresser les mœurs , rendre des bras au travail : il y avait progrès.

Saint Louis se fit l'appréciateur éclairé des droits de l'humanité dans une loi portant que, si la procédure criminelle offrait des preuves a décharge égales à celles qui cliargeaient l'accusé , le juge devait prononcer eu faveur de ce dernier, le droit étant toujours plus près d'abso^ulre que de condamner.

Ces dispositions judiciaires , tout imparfaites qu'elles étaient, pouvaient diminuer la somme des maux publics, si elles eussent été observées avec fidélité; malheureusement il n'en fut point ainsi. Citons maintenant quelques mesures d'une poli- * tique adroite , consacrées par les établisse nieiis , et dont l'exécution souffrit moins de difficultés. En première ligne, se présente l'appel aux justices royales, des jugemens rendus par les juridictions seigneuriales ; appel que saint Louis sut assurer par une clause subtile. Ecoutons l'abbé Mably sur cette matière importante, u Le roi, dit cet écriai vain, condamna à une amende envers le pre- « relier juge, les parties qui seraient déboulées de c< leur appel : l'appAt était adroit , et la plupart ce des seigneurs, trompés par l'espérance d'avoir « des amendes , furent les dupes de leur avarice. « Si quelques-uns , plus clairvoyans ou moins do- II. ' i5

iiG HISTOIRE

« ciles c[ue lés autres, voulurent conserver la sou- <c veràineté de leurs justices, ce prince, toujours « conduit par ses bonnes intentions, ne se fît point « s.crupulc de les contraindre à reconnaître ce « même appel. » En cela ^ saint Lptiis sentait toute la dignité de la monarchie : il sentait que , devant une loi si imposante, devait s'évanouir, un jour, l'anarchie féodale.

Une autre disposition , comprise dans les ^ahlissemcns , tendait h perpétuer en France l'unité du pouvoir suprême: quatre-vingts seigneurs environ pouvaient battre monnaie en cuivre , chacun \\ son effigie (*t \\ son coin ; mais le roi seul avait le droit de faire frapper des pièces d'argent ou d'or. Saint Louis ordonna que , dans les terres dont les barons n'avaient point de monnaie , on ne recevrait que celle du roi, et que dans les seigneuries pourvues d'une monnaie locale , celle du souverain aurait cours pour la même valeur que dans les domaines royaux.

Généralement, Louis IX ne manquait pas de fermeté lorsqu'il s'agissait de défendre les droits de la couronne contre les seigneurs laïques; il ne se montrait timoré que dans les mesures dont la puissance ecclésiaslique avait à souffrir. C'est ainsi que sa pj^agriiatique sanction , inspirée par un mouvement trop fugitif de haute politique, languit oubliée dans les chartriers , sans qu'aucun officier du roi fut autorisé à en assurer l'exécution. On va voir pourquoi : saint Louis y déclarait « que son

DE PARIS. !ia7

royawne dépendait de Dieu seul) que les patrons et collateurs de bénéfices seraient maintenus en possession de leurs droits y mais que tous les difiSéjrens en cette matière seraient régis par le. droit commun ; enfin qu'on cesserait d'avoir a satisfaire aux exactions par lesquelles la cour de Rome ruinait l'État, »

Louis IX s'était pourtant montré assez généreux envers les évéqucs , le clergé paroissial , les moines et les religieuses , pour se permettre de faire justice des abus qui se commettaient en leur nom. Une pluie de profusions était tombée , durant son règne, sur tout ce qui tenait au sacerdoce: la moitié des métaux précieux du trésor avaient été fondus eu châsses, en bijoux consacrés, en ornemens d'églises; toutes les pierreries de la couronne décoraient les reliques et les effigies de vierges ou de saints. Le roi n'ignorait pas qu'on blâmait ces prodigalités, mais il se contentait do dire: « Si ar- « gent projetais en piaf es et en ribauderies , cil qui « se dcult ne m'affolerait mie. »

On peut juger, d'après ce que nous venons de dire , ces fameux étahlisseinciis de saint Louis que les historiens scrviles ont mis au-dessus des lois de Lycurgue , de Solon et de Numa. On y remarque certainement de bonnes vues, surtout de bonnes intentions, qui, appliquées et soutenues, eussent suffi pour commencer une restauration sociale. Mais il ne faut pas qu'un roi législateur sache seulemeilt vouloir ; il n'est pas moins néces-

ft!i8 . HISTOIRE

saire qu'il sache oser.... Cette qualité manqua à saint Louis. La prédilection qu'il montra toute sa vie pour les choses religieuses, lui fit rechercher à tout prix la paix intérieure et extérieure, qui lui permettait de s'en occuper presque exclusivement.

Sous l'empire de ces affections, Louis IX acheta chèrement l'union avec l'Angleterre, en lui rendant le Limousin , le Quercy et la Saintonge , contre l'avis du conseil de la couronne. Cette restitution était une déplorable aberration politique: on ne pouvait pas trouver un plus mauvais moyen d'éviter la guerre, que d'ajouter aux possessions, conséquémment aux forces , d'un voisin déjà si redoutable.

Lorsque Louis IX conclut ce traité presque humiliant , il était dominé par un projet qui n'avait pas cesse de l'occuper depuis son retour de la Palestine: il méditait une sixième croisade; pensée favorite qui , pendant quinze années, l'empêcha d'accomplir d'autres desseins, utiles h son peuple. Des troubles intestins, excités par la vigueur de son gouvernement, ou des guerres extérieures, à l'aide desquelles il eut soutenu la dignité de sa couronne , auraient éloigné l'exécution de la dévote entreprise du roi pèlerin : il évita , même aux dépens de sa gloire, des hostilités étrangères au nouveau pèlerinage qui caressait son imagination exallée. La raison du pieux monarque ne résista pas toujours à ses inspirations dévotes: un jour il confia mystérieusement h Marguerite, sa femme.

DE PARIS. :2i9

le projet qu'il avait conçu de se faire Jacobin. Cette princesse recula deux pas a cette étrange déclaration; puis elle employa toute son éloquence h détourner le roi d'un si étrange projet. Bientôt, cessaritdepouvoir contenirTindignation qu'elle éprouvait, la reine appela ses enfans , qui se trouvaient dans une chambre voisine. « Aimez-vous mieux , « leur dit-elle, être fils d'un prélre que fils d'un « roi? Apprenez que les Jacobins ont tellement « fasciné Tesprit de votre père, qu'il veut abdiquer « la couronne pour se faire prêcheur et prêtre, w A ces mots, continue l'historien Joinville , qui nous apprend cette particularité , le duc d'Anjou s'emporta contre le roi son frère, et contre les moines; et le fils aîné du monarque jura par saint Denis que, lorsqu'il serait roi, il ferait chasser tous les ordres mendians *. Louis IX renonça à se faire tondre.

Par malheur , les proches et les amis de ce prince n'obtinrent pas le même succès sur sa volonté lorsque, dès l'année 12G7 , il ])arla de repasser en Orient. Ni les supplications de Marguerite, ni les représentions de son conseil , ni les sages avis de Joinville , ne purent le faire renoncer à celle nouvelle et inutile prouesse. Vainement , miné par les maladies et les austérités religieuses , reconnaissaitil lui-même qu'il ne supportait plus que diflîcilenient le cheval , et que le poids de son armure l'accablait ; la sixième croisade demeura résolue

* /7tf de^sainC Louis, édition de 17 n , p. 366.

î3o HISTOIRE

dans sa pensée. Le sort cnétaiijcté : saint Louis devait être la dernière victime sacrifice à la sainte chimère qui avait dévoré plusieurs millions d'hommes.

La résolution de Louis IX étant irrévocahle, il fit son testament^ et régla ainsi sa succession : il assura la couronne a Philippe y Taîné de ses fils; à Jean , surnommé Tristan , le comté de Valois; h Pierre , le comté d'Alençon et le Perche; à Robert *, lo comté de Clermont en Beauvoisis. Des quatre filles du roi , Elisabeth^ Blanche , Marguerite et uignès , trois étaient mariées : à T/iibaut, roi de Navarre; a Ferdinand , prince de Castille; et au duc de Drabant; la dernière, encore à établir, eut une dot de dix mille livres ( 1 20,000 fr. ) , qu'elle offrit plus tard à Robert II , duc de Bourgogne. La régence était déférée à la reine; à son refus, elle devait être partagée entre Mathieu , abbé de Saint-Denis et le sire de Ncsir. Saint Louis laissait des legs iruiuenses aux pauvres, aux hôpitaux et surtout aux églises.

Le roi partit au printemps de Tannée ii^r-o: il était accompagné de ses fils Philippe, Jean et Pierre; d'Alphonse, son frère; de Thibaut, son gendre; de Robert , fils de cet autre Robert, tué dans la précédente croisade; du comle de Flandres; du duc d(; Bretagne; des sires de Montmorency, de Montpensier, de I^aval , enfin d'Edouard, fils du roi d'Angleterre, auquel Lonis JX donna, dans cette circonstance, trente mille marcs d'argent.

* Ce prince fut la tige de Ja maison de Bourbon.

DE PARIS. a3i

Tous lesjeunes seigneurs emmenaient leurs épouses, suivies d'une foule de dames, qui donnaient h l'expé- , dition un caractère galant^ peu conforme à l'austérité pieuse du roi. On s'embarqua h Marseille , vers la fin de mars; on devait débarquer devant Tunis. Omar , souverain mahométan de cette contrée , où- fleurit Carthage, avait flatté le roi d*une alliance, et se disposait à le trahir. En touchant la plage afri- - caine , Louis envoie prévenir Omar de sou arrivée; l'infidèle répond à son allié qu'il va l'aller recevoir, à la tôte de cent mille hommes. « C'était , dit Anquetil, une escorte trop forte pour une cérémonie. »

Tout le monde connaît la fin malheureuse de saint Louis. .. Un mois était à peine écoulé depuis son arrivée en Afrique, et déjà l'armée était réduite à moitié : Tristan , second fils du roi , était mort ; Philippe languissait ; Louis lui - même ,^ dévoré par une fièvre pestilentielle , expirait , la lête appuyée sur un débris 4e l'héroïque rivale de Rome. Voyant sa fin approcher, il fit appeler ses enfans et les principaux de son armée. « Mes « amis, leur dit-il , j'ai fini ma course.... ne me « plaignez pas; il est naturel, comme votre chef , « que je marche le premier. . . . Mais vous de- « vez tous me suivre ; tenez - vous prêts au <i voyage. »

Après une exhortation à son fils , Philippe , sur ses devoirs de roi et de chrétien , le moribond , élevant la voix, dit d'un accent assuré : « Aide-moi par

H prières y messes , oraisons et aumônes en tout « le royaume... Jeté donne telle bénédiction que « jamais père peut donnera son fils; priant Dieu « qu'il te garde de tous maux , et principalement « de mourir en péché mortel.. .. » A ces mots , le royal pèlerin prit» la croix , la posa sur sa poitrine , ferma les yeux, et rendit Tame en laissant échapper de ses lèvres , ces mots à peine articulés : H Seigneur , j'entrerai dans votre maison , et je « vous adorerai dans votre saint temple, »

Le chant lugubre des prêtres conmiença près du corps , dont la tente fut soudain tapissée d'une noire draperie.... Et, dans le même instant, la mer se couvrit de vaisseaux aux éclatantes et flottantes banderoles; les aocens d'une musique allègre en partaient.... C'était Charles , frère de saint Louis et roi de Sicile , qui venait au secours du pieux monarque... Il allait pouvoir reporter son cadavre aux rives de la Seine.

Lorsque le roi était parti pour la Terre- Sainte, il était venu à Vincennes prendre congé de la reine. Au bout d'une année , on rapporta les os de ce prince au donjon qu'il avait aime. Rien de plus triste que le retour du jeune roi , Philippe m. Il avait pour cortège les dépouilles de liOuis IX, son père; de Jean, son frère; de Thibaut , roi de Navarre , son beau - frère ; d'Isabelle d'Arragon , sa femme; d'Alphonse, son oncle, et de Jeanne de Toulouse, sa tante : tous morts, soit en Afrique, soit en Italie, pendant cette funeste expédition.

Eiieune Templier , évêque de Paris , vint à Yincennes faire son compliment de condoléance à la reine , et à la comtesse de Nevers , sa bru : toutes' deux pleuraient la mort de leur époux. « Seigneur-évêque , dit celte jeune femme, après « avoir reçu le triste compliment du prélat , je i< me ressouviens, à celte heure, que je vous dois « hommage pour ma terre de Montjay : veuillez « le recevoir ici, afin dem'épargner la peine d'aller « à Paris dans l'affliction oii je suis. » — Etienne Templier se refusa durement à ce. que la princesse demandait ; prétendant que ses prédécesseurs avaient toujours reçu cet hommage au palais épiscopal , et qu'il ne pouvait permettre qu'on dérogeât à cette coutume , sans attenter aux droits et prii^ilègcs de son évêchc.... La comtesse insista; la reine se joignit à elle. N'osant alors résister aux instances des deux veuves, le prêtre formaliste consentit à recevoir l*hommageh Vincenncs; mais à condition qu'il serait dressé acte des difficultés que les princesses avaient éprouvées pour obtenir celle grâce.... Alors, elles lui donnèrent acte de sa grossière opinicUreté.

. On fit le service funèbre de saint Louis dans l'église de Noire - Dame ; après cette cérémonie , le nouveau roi, Philippe III, prit lesosscmcnvS de son père s^ir ses épaules , et les porta jusqu'à Saint- Denis. Un cortège d'archevêques, d'cvcques, d'abbés, mitre en lèle , crosse au poing , et tous les courtisans , suivaient le jeune monarque. Il se re-

posasepi; fois en roule, et à chacune de ses staiîons^ on planta une croix en bois. Ces croix 'furent • ensuite remplacées par de petites pyramides de pierre, sur lesquelles étaient sculptées les figures * en pîed , de saint Louis , de Philippe III , et de Henri III , roi d'Angleterre , qui avait assisté aux obsèques du feu roi. On voyait encore , au dixhuitième siècle , plusieurs de ces petits monumens : le premier était placé auprès de la [communauté de Saint-Chaumout.

Pendant une cérémonie aussi imposante que les funérailles d'un souverain, au moment où les prêtres ne devaient s'occuper que des honneurs à rendre . à la dépouille d'un prince qui , toute sa vie , avait été leur bienfaiteur , croira-t-on qu'ils ne purent commander à' l'orgueil farouche qui les dominait. L'archevêque de Sens et l'évêque de Paris accompagnaient h Saint-Denis le corps de Louis IX ; ils allaient entrer dans l'église lorsque, tout-à-coup, Mathieu de Vendôme, supérieur de cette abbaye , leur ferma la porte au nez , en présence de Philippe III , qui ne put obtenir que les deux prélats fussent introduits.

Le corps du prince Jean - Tristan , mort avant son père , sur la plage africaine , fut présenté *Ji Saint-Denis, puis conduit à l'abbaye de Royaumont. Les plus grands seigneurs du royaume portèrent alternativement le cercueil du fils de France sur leurs épaules : Henri III , roi d'Angleterre, le portail son tour , comme feudataire de la couronne.

DE PARIS. iZ5

Ainsi finit Louis IX. Le caractère de cte prince se résumera aisément dans la pensée de nos lecteurs ; nous avons retracé ses principales actions et les^ fondations ^qu'il a faites : de Içur appréciation ressort un jugement impartial , et ce jugement peut *se réduire à ce peu de mois : Saint Louis portait en lui le germe de toutes les vertus; mais il fut trop dévot pour être vertueux.... Car la vertu est un équilibre heureux de qualités , qui cesse dès qu'une passion exaltée en surgit. Le règne de saint Louis fut moins batailleur que celui de Philippe-Auguste : la chevalerie y fit moins de prouesses qu'au temps de Richard-Cœur-de-Lion. Mais, en récompense , les disputes théologiques, que suivirent souvent des combats plus matériels^ remplirent cette période de troubles et de confusion : ce qui n'était ni chevaleresque, ni poétique.

Cependant l'esprit humain. marchait d'un pas plus assuré à la conquête des connaissances utiles; il commençait h s'affranchir des superstitions , et ^'attachait à l'étude de la nature, dont l'anglais Hoger-Bacon venait de dévoiler un peu les lois *. Toutefois, dans un temps de controvese, les écrits

* Roger Bacon était cordelier. Il'so distingua dans Tastronomie , les niathdmatiqnes , Ja chimie , la médecine et les .irts.- On lui doit la découverte de la chambre obscure et des miroirs ardens ; quelques auteurs prétendent qu'il fut le premier inventeur de la poudre à canon. On pense bien qu'il dut être ' accusé de magîe , et il le fut en effet. Bacon subit même une

devaient en être remplis : ^Ibert-le- Grand * , qui vivait sous le règne de saint Louis ^ ne podvant mieux faire ^ disputa avec lui- même dans ses volumineux ouvrages , -où se confondaient IWstrologie judiciaire , la politique, les commentaires sur Aristote , et les dissertations à perte de vue sur sain t Denis rAréopagî te. Saint Thomas iT^quiny disciple et confrère d'Albert , n obtint peut ôtre les titres brillans d! aigle de la théologie et de docteur angéliquc , que pour avoir discuté plus amplement que son maître. En effet, ses œuvres, où l'on trouve néanmoins plus de précision et de clarté que dans les autres ouvrages de son temps, ne forment pas moins de dix-sept volumes in-folio. Saint Louis eut une estime singulière pour ce laborieux écrivain. Cette époque vit aussi fleurir Alexandre de Halès, surnommé le docteur irréfragable, q\.V on ne sait trop pourquoi, le sauveur de la vie. Malgré l'illustration contemporaine de ce savant ,i'liistoire na consacré que la singularité de ses deux surnoms. Alors vivait le théologien ^lain de Lille y esprit sans doute très fécond, puisqu'il trouva Je moyen décomposer six livfes sur les ailes des chérubins. Enfin, Guillaume de

assez longue prison j mais il parvint à prouver qu'il était tout nalurcllenient un hoinnio instruit , vivant parmi des ignorons.

*Alhert-le-Grand, provincial des Dominicains , fut ensuite evcque de Ratisbonne. Ses (feuvres , que personne ne lit plus , ont été imprimées à Lyon , en i65i.

. DE PARIS. :i37

Saint-ylmour ^ théologien gallican, fut persécuté, lors de Tinvasiou des moines mendians, pour avoir soutenu les droits des cxirés contre ces milices nouvelles.

Pendant la {)ériodc que nous venons de parcourir, rhistoire adopta la langue nationale : indépendamment de Joinville, qui nous a souvent servi de guid^, V^illehardouin et Vincent de B attirais , historiens contemporains du saint roi, ont écrit en français leurs annales, qui d'ailleurs offrent une ' marche plus régulière que toutes celles dont elles avaient été précédées.

Dans la poésie, Rutebeuf, Guyot de Provins, Gautier de Quincy , le seigneur de Berzé, Guillaume de Lorris, premier auteur du roman de la Rose; enfin Thibaut , roi de Navarre et comte de Champagne , 5e sont faîl remarquer par quelques pensées, si non poétiques, du moins, naturelles , fines et quelquefois spirituelles.

En un mot , la civilisation fit un grand pas sous le long règne de Louis IX, et Ton ne saurait disconvenir qu'il n'ait contribué beaucoup à ce mou- Tement. Car, malgré ses faiblesses et ses préjugés, ce monarque, comparé aux princes de son siècle, fut un prodige dans l'art de régner.

Page 1