‹ Histoire de Paris, composée sur un plan nouveauChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

PHILIPPE III, PREiaER ANOBUSflEHENT; PEU UPPE IV y PARLEMENT fléDENTAIRE A PABIS.

Le règne de Philippe III , surnommé le Hardi , ue fut ni glorieux^ ni fécond en évènemens; on cherche même, sans la trouver bien précisément, l'origine du surnom donné à ce roi. Dans un temps où tout homme était brave , entreprenant, ami des aventures , le fils de Louis IX no se fit remarquer par aucun trait d'audace qui ait mérité d'être proclamé; à moins* qu'on ne prenne pour tel un soufllet que Philippe donna k certain chef Sarrasin , qui avait manqué de respect au vénérable saint liOuis.

Au milieu des impressions lugubres qui avaient accompagné son rclour d'Afrique , Philippe , dont Id règne commença par dos funérailles , fut sacre à Reims en 1272 ; il n'avait pas encore vingt-neuf ans. Après celle solennité, le roi s'empressa de prendre possession du brillant héritage que lui laissaient Alphonse de France et Jeanne de Toulouse, morts sans cnfans. En conséquence le Poilou , l'Auvergne, une partie de la Saintonge, et le comté de Toulouse furent réunis h la couronne; ce

DE PARIS. aSg

qui augmenta considérablement les domaines et la puissance du roi de France. Le moment était mal choisi pour se révolter contre ce prince; cependant le comte de Foix osa, dans cette circonstance j lever l'étendard de la rébellion. Philippe marcha contre lui h la tête de ses vassaux ; et quoiqu'il eut pour allié le roi de Gastille , ce seigneur fut vaincu , fait prisonnier , et subit une captivité d'une année dans la redoutable tour du Louvre.

Alors Pkilippe-le-Hardi, qui atteignait à peine sa trentième année, songea h se remarier. Isabelle d'Arragon, morte en Italie des suites d'une faussecouche, lui laissait trois fils: Louis , Philippe et Charles. Le roi fixa son choix suu Marie , sœur du comte do Brabant, qui L'amena lui-même h Paris. Cette princesse, jeune, belle et spirituelle , fut reçue avec magnificence , au milieu d'une cour nombreuse , que . le monarque avait convoquée pour assister à ses noces. La cérémonie du mariage et le couronnement de la reine se firent à la Sainte- Chapelle, parée de toutes les richesses qu'elle avait reçues du pieux saint Louis.

L'arrivée de Marie au palais de la Cité, fut le signal d'une vive émulation dans l'élude des lettres : élevée à la cour de Brabant, où lapoAJÎe était en grand honneur , cette princesse l'avait cultivée avec quelque distinction. Elle fit un accueil gracieux aux poètes français , que le feu roi s*élait peu empressé de protéger; elle devint même leur

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émule , et Ton pense bien que ses vers furent trouvés délicieux.

Tandis qu'on rimait à Paris , un concile, tenu à Lyon par G régoire X, accomplissait un engagement que Philippe avait pris ah irato , au moment où son père voulait se faire moine. Des plaintes nombreuses ayant été portées devant cette assemblée contre les religieux mendians , dont la France se voyait inondée , la suppression de ces ordres fut prononcée , a l'exception des Jacobins et des Cordeliers. Néanmoins on décida que lesgCarmes et lés Augustlns seraient tolérés jusqu'à nouvelle délibération. Grégoire X, dans le concile de Lyon , s'efforça de rallumer la ferveur expirante des croisades ; mais toute son éloquence n'obtint qu'un résultat métallique : il fut résolu que, pendant dix ans , le dixième du revenu des églises serait prélevé pour subvenir aux frais de la guerre sainte. Les Français payèrent cette redevance , quoiqu'en murmurant, mais roriflanime ne se déploya plus sous le ciel lioniicide de la Palestine.

On fit encore , dans cette assemblée, ^les dispositions pour IiAter rélectioii des papes: \h fut instituée cetle réunion de cardinaux appelée coiiclm^e, où les prélats procèdent à l'éleclion d'un souverain pontif, pendant une clôture individuelle,de5tinéc à prévenir toute communication de suffrages. liC règlement constitutif renfermait cette close singulière: « Si trois jours après leur clôture, les « cardinaux ne s'accordent pas sur le choix, on

DE PARIS. ^i

« ne leur servira qu'un seul plat les cinq jours « suivans; au-delà de ce terme, ils n'auront que « du pain et de Teau jusqu'à l'élection.» Voilà qui prouve que la tempérance n'était pas une vertu favorite des princes de l'église romaine.

A cette époque , et par investiture de ce même concile de Lyon, Rodolphe , comte de Hapsbourg, qui s'était rendu maître de l'Autriche, fut confirmé empereur d'Allemagne. Peu reconnaissant de cette confirmation ecclésiastique , dont il se serait passé, ce prince refusa d'aller se faire couronner à Rome, prétendant qu'aucun de ses prédécesseurs n'en était revenu sans perte de ses droits . ou de son autorité. Rodolphe de Hapsbourg forma la souche de la dynastie qui règne encore en Autriche.

liC règne assez obscur de Philippc-Io-Hardi , offrit, de 1276 h 1278, une circonstance qui le fit sortir tristement de cette obscurité, he roi avait donné sa confiance à l'ancien barbier de son père, nommé Pierre La Brosse. Cet homme, sans talens réels, mais adroit et insinuant, s'était rendu agréable par ses cmpressemens , au plus que médiocre Philippe qui, non content d'en avoir fait son chambellan , lui abandonnait presque exclusivement la direction des affaires. Dans cette situation éminente, La Brosse voyait avec une jalousie ombrageuse l'affection fort tendre que le roi montrait à son aimable compagne; il craignait que l'influence , souvent si expansible de la beauté , H. iG

ne balançât eiifiu 1 empire qu'il avait pris sur lesprit de son maître. Il faut aJQuter que la reine , qui traitait avec hauteur ce favori , ne d'une famille abjecte ^ affectait journellement d'étaler à ses yeux les grâces qu'elle obtenait , sans son entremise , de l'amoureux Philippe, Ces dédains achevèrent d'envenimer la jalousie du chambellan; ils excitèrent même en lui un ressentiment vengeur, qu'il s'efforça bientôt d'exercer. Tout homme puissant h des flatteurs dans les cours: l'ambition et la cupidité des courtisans se montrent peu soucieuses du rang des protecteurs quelles recherchent; et la servilité qui veut devenir opulente , remue volontiers la fange afin d'en tirer des richesses. La Brosse trouva facilement, parmi les barons, de vils intrigans prêts à le seconder, pour attenter à la réputation de Marie. On fit donc courir , d'abord secrètement, puis avec peu de mystère, des bruits injurieux sur la reine: son humeur vive, enjouée, rieuse quelquefois, si opposée au bigotismc spéculatif qui s'était introduit à la cour de saint Louis , fut offerte au roi sous les plus noires couleurs; on lui parla des assiduités , beaucoup trop marquées , de plusieurs jeunes poètes auprès de celte princesse; enfin on insinua au monarque , devenu soupçonneux par ces perfides menées, que son épouse laissait voir un mécontentement acrimonieux de la tendresse qu'il témoignait aux enfans de son premier lit, qu'elle ne pouvait souffrir, disait-on.

Ces calomnies avaient déjà fait une profonde

impression sur l'esprit du roi, lorsque Louis , rainé de ses fils ^ fut attaqué d'une fièvre maligne, qui l'emporta presque subitement. Cet événement ^ prêta de nouvelles armes aux calomniateurs : des taches livides ^ signes ordinaires de la maladie à laquelle le jeune prince venait de succomber, paraissaient sur sa peau; on découvrit, ou du moins on prétendit avoir découvert , des taches pareilles dans les entrailles : « Louis meurt empoisonné, s'écria-t-on; » et soudain, rattachant ce prétendu empoisonnement à la haine, également prétendue, que Marie vouait aux enfans d'Isabelle d'Arragon, les complaisans de La Brosse déclarèrent hauteinent que le crime avait été commis par ordre de la reine. Cette princesse^ de son côté, accusait le chambellan , qui , disait-elle , avait ordonné l'attentat dans le seul but de le lui attribuer.

Cependant Piiilippe^ qui aimait encore sa femme, hésitait à la croire coupable d'un tel forfait; mais non moins attaché à son favori , il ne répugnait pas 'moins à sévir contre lui. D'ailleurs , au milieu des clameurs contradictoires , la vérité échappait au souverain. Une rumeur tumultueuse remplit la cour de troubles, de défiances etd'animosités.Les rues étroites de la Cité étaient chaque nuit le théâtre

de querelles, de rixes sanglantes entre les partisans de la reine et ceux du ministre. Philippe III , faute (le preuves , songeait à ordonner le combat. Sur cette nouvelle, le duc Jean de Brabant, frère de la reine, accourt h Paris, et deniande à soutenir

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en champ clos l'innocence de sa sœur. I^a chance était terrible , car si cet illustre champion eut succombé, Marie était brûlée vive comme empoisonneuse... Délire insensé qui eut livré aux flammes une femme , une souveraine contre laquelle il ne s'élevait pas un seul témoignage.

Heureusement le combat n'eut pas lieu: on assure que nul champion n'osa se présenter pour soutenir la cause de La Brosse contre un prince régnant , dont la défaillance eut livré au supplice le reine de France. Quoi qu'il en soit, Philippe faisait continuer l'active investigation qui pouvait répandre quelque lumière sur cette déplorable affaire : menaces , promesses , prières publiques , tout était mis en œuvre pour dérouler une trame peut-être imaginaire. Enfin , par un effet de celle {superstition que les études n'avaient point encore dissipée , le roi espéra tirer du ciel cctle vérité qu'on ne pouvait découvrir sur la terre.

Trois personnages , qui vivaient . dans les États de Jean , jouissaient alors d'une grande réputation de sainteté et passaient pour ôtre prophètes: c'était un vidame de Iraon, un moine vagabond et une béguine do Nivelle: trio certainement imposteur et peut-être impur, qui, couvrant ses artifices d'une apparence d'austérité, en imposait au peuple et lui escroquait des aumônes. Tel fut l'oracle auquel le roi eut recours pour décider de la vie d'une reine , ou de celle d'un ministre, deux personnes qu'il affectionnait également. Philippe

désigna Tabbé de Saint-Denis pour aller entendre les révélations prophétiques de la religieuse de Nivelle; mais La Brosse, effrayé du choix qu'oa faisait, dans une affaire où sa tête étail exposée, dune sujette de Jean de Brabant, fit joindre k l'abbé , son parent l'évêque d'Evreux.

Le roi atteivlit avec impatience le retour de ces deux ecclésiastiques; ils revinrent enfin, et ce prince n'en put rien apprendre. Le prélat dit qu'après de longues difficultés , la béguine lui a\ait révélé certaines circonstances , mais sous le sceau de la confession. « Je ne vous avais pas envoyé « pour la confesser, s'écria le roi avec colère. » L'évêque d'Evreux refusa de s'ouvrir davantage; on resta dans la sphère d'incertitudes oti l'on était plongé avant cette superstitieuse tentative. Mais Philippe, plus tourmenté que jamais^ ne tarda point d'envoyer h Nivelle un autre évêque et un chevalier du Temple : ces députés rapportèrent une prophétie favorable à la reine. Peu de temps après, on répandit le bruit qu'un voyageur, retenu malade dans un couvent de Melun , avait confié à son confesseur, à l'article delà mort, une lettre qu'il disait importante * , avec recommandation expresse de ne la remettre qu'entre les mains du rbi lui-même.

A la réception de cet écrit , dont on a toujours

* On dit publiquement alors que la letUc remise par le moribond avait e'té rccomiue pour être de La Brosse , au sceau extérieur qu'elle portait.

ignoré le contenu , Philippe III assembla son conseil; et , dans cette assemblée , Pierre La Brosse fut condamné à mort , comme convaincu de haute trahison , d'intelligence avec les ennemis de la France, d'exactions , de péculat^ de vol et de tous les crimes qui ne manquent jamais d'abonder dans la vie d'un homme puissant^ tombé en disgrâce. Innocent ou criminel , le favori fut pendu au gibet de Montfaucon , qu'il avait , dit-on , fait réparer quelques années auparavant. Les réparations faites à cet instrument de supplice étaient fatales à ceux qui s'en occupaient: nous verrons bientôt Anguerrand de Marigny expirer à ce même gibet , qu'il venait aussi de faire restaurer. Les ducs de Bourgogne et de Brabant, ainsi que Robert, comte d'Artois , assistèrent avec joie à l'exécution de l'infortuné chambellan , dont l'immense crédit avait excité leur jalouse auimad version.

Après cette catastrophe, la paix se rétablit a la cour , et Marie fut blanchie de toute accusation. Il paraît assez évident que cette inculpation n'avait été,depart et d'autre, qu'un moyen subsidiaire,pour ruiner un crédit rival. Dans une telle lutte , la reine , jeune, belle, aimable, agissant par toute l'autorité de ses charmes sur l'esprit du i*oi , devait triompher d'un homme qui ne se recommandait que par des services , si promptement oubliés dans les cours.

liC supplice de Pierre La Brosse et la cause qui l'avait déterminé étaient oubliés, lorsque, au

pnntemps de Tannée 1 283 , les cloches delà Sicile, tocsin de meurtre, sonnèrent ces vêpres * trop fameuses, qui retentirent dun bout à l'autre de ^ l'Europe. Philippe III partagea la fureur de Charles d'Anjou y son oncle , à la nouvelle de ce massacre; il se hâta de joindre ses troupes à celles de ce conquérant de la Sicile , pour venger un crime que le dernier avait peut-être provoqué par son gouvernement dur et oppresseur. Ainsi commença cette guerre d'Italie qui devait durer deux siècles ,

'^ O^itre réloignement que les Siciliens moncraient pour le gouvernement tyrannique de Charles d'Anjou , frère de saint Louis , et conquérant de Naples et de la Sicile , les galanteries aussi fortunées que moqueuses des Français , avaient exalte ces Italiens , naturellement jaloux. Le jour de Pâques , au signal convenu de la cloche des Vêpres , les Français sont attaqués d'un bout à l'autre du royaume , dans les églises , dans les rues, dans les maisons. Aucune alliance contractée avec les naturels, n'arrête le fer assassin : ou massacre les époux dans les bras de leurs femmes siciliennes; les pères fendent le ventre de leurs filles pour en tirer Fambryon formé d'an commerce avec un Français ; et ces victimes , à peine animées d'une moitié de vie, sont écrasées contre les murailles... Yingt-qiiatre mille Français périssent en quelques instans.

M. Casimir Delà vigne a retracé avec supériorité ce sujet terrible, dans sa tragédie des Vêpres Siciliennes, l'une des meilleures du siècle. Cet écrivain , aussi estimable par sa conduite privée que célèbre par son talent, est peut-être le seul qu'on ait vu s'occuper de la fusion des deux écoles littéraires qui divisent en ce moment la république des lettres : il est à désirer qu'il ait des imitateurs , car on est las de la mauvaise' ^ foi des deux partis opposés.

et dans laquelle la France et l'Espagne se consumèrent souvent en efforts sanglans et stériles. Nous n'entrons point dans les détails de ces hostilités étrangères à notre sujet.

Sous le règne de Philippe-le-Hardi , Paris s'enrichit de quelques institutions utiles^ que nous devons signaler.

En ïanuée 1274^ Gérard, abbé de Saint- Germain , accorda , aux bouchers établis sur les terres de l'abbaye, la permission d'entretenir seize étaux dans le chemin qui conduisait de ce monastère a celui des cordeliers ; ces boudiers devaient , pour prix de cette autorisation, payer vingt livres tournois : savoir moitié à l'abbé , et moitié au prévôt de Tabbave. Cet établissement s'est maintenu au même lieu , jusqu'à la fui du dix-huitième siècle, et sous le nom de rue des Boucheries-Saint- Gerniain.

Une fondation plus utile et plus relevée fut faite , dans le même quartier , vers l'année 1 37»^ , sous la désignation de Confrérie des Chirurgiens. Déjà, pendant le règne de saint Louis , Jean Pitard, chirurgien de ce prince , lui avait proposé rétablissement de celte corporation. Les motifs qu'il alléguait étaient sages : de nombreux abus , résultant de rimpéritie des hommes exerçant Tart de guérir, compromettaient journellement la vie des citoyens; et rien ne pouvait être plus propre \\ prévenir ces résultats fâcheux , que l'assujétissement des chirurgiens à des règlemeus spéciaux ,

dont la confrérie projetée serait Texécutrice sur sesv propres membres. Sans doute influencé par les prêtres , auxquels ce corps savant pouvait porter ombrage y Louis IX refusa sa sanction au projet de Pitard. Plus beureuic sous le règne suivant y il en pur effectuer Taccomplissement. L'association^ dont il fut de droit le régulateur , prit le nom de confrérie deSaint-Côme et de Saint-Damien ; voici quelles étaient les principales dispositions réglementaires , arrêtées par le fondateur. Le premier lundi de chaque mois , les confrères devaient se rendre , toute occupation cessante ^ à la maison de Saint - Corne , afin de visiter les pauvres malades qui s'y rendaient pour recevoir des consultations , ou pour se faire opérer. Cet article était exécuté fidèlement; mais celui dont la teneur suit faillit renverser ^'institution dès son origine. Pitard ne s'était pas contenté de fixer , par son règlement, la police du corps; il avait encore voulu y assujétir l'exercice de l'art lui - même. Ainsij les chirurgiens agrégés devaient s'astreindre à la théorie , à la manière d'opérer, en un mot, au système établi par le fondateur : genre de tyrannie contre lequel s'élevèrent presque tous les confrères, dont les opinions et la méthode étaient souvent opposées à ce qu'on exigeait d'eux. Beaucoup de chirurgiens s'éloignèrent de Paris, et la confrérie de Saint -Côme languit jusqu'au milieu, du quatorzième siècle.

La fondation de presque tous les collèges de Pa-

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ris est due soit à des particuliers^ soit à des congrégations religieuses , ainsi qu'on a pu le voir par les détails que nous avons donnés jusqu'ici sur ces établissemens. Le collège ifffarcourt, situé rue de la Harpe ^ eut une semblable origine. Raoul d'Harcourt y docteur en droit et chanoine de Paris^ acheta quelques maisons, sises entre l'église de Saint- Cdme et la Porte-d'Enfer , et fit commencer la construction d'un collège destiné aux pauvres écoliers de Coutances y d'Ëvreux , de Rouen et de Bayeux. Mais cet ecclésiastique bienfaisant ne put voir finir cette bâtisse. Après sa mort^ son frère la termina , et, joignant ses dons h ceux du fondateur, il forma un fonds assez considérable pour entretenir vingt -huit étudians en philosophie ; plus douze théologiens. Ce collège , reconstruit de iSiz'^à i8:>2, existe encore aujourd'hui.

Le règne de Philippe III offrit un développement remarquable dans l'enseignement : la langue vulgaire, dont les écrivains commençaicni à se servir, contribua beaucoup à étendre ce progrès, qui résulta surtout d'une distinction plus nette , plus précise des sciences qu'on professait dans l'université. A peu près jusqu'à cette époque, on avait rangé toutes les parties du savoir en deux classes : le tnifium et le quadrwium. La première division comprenait la grammaire, la logique et la rhétorique; la seconde division renfermait l'arilhniétiquc, l'astronomie, la géométrie et la musique. Ainsi vvi art, auquel les modernes n'attacheni

DE PARIS. a5i

guère que l'idée d'une entente des sons , était plus particulièrement regardé par nos pères comme un calcul f puisqu'ils le classaient parmi les sciences qui s'aident de la combinaison des nombres. Nous devons remarquer qu'en e£Fet la musique appartient avant tout à l'arithmétique; seulement ses calculs doivent se faire apprécier en même temps par l'oreille et par l'esprit. C'est ainsi que J.-J. Rousseau en a jugé lorsqu'il s'est livré à la composition musicale : le Dei^in du Village est le résultat d'une harmonie heureuse des nombres.

L'usage de la langue vulgaire fit substituer aux mots trii^ium et (fuadn^ium y le mot unique de clergie , qui désignait la réunion complète des sciences dont se composait l'instruction. Alors la physique commença à prendre rang parmi ces connaissances élevées , et prépara sans doute l'admission de la médecine. Précédemment on ne rangeait point ce bel art au nombre des sciences. Gautier de Metz , qui écrivait en 1 245 , traite la médecine avec une grande irrévérence : il n'y voit qu'un métier s'exerçant sur le corps et peu digne d'occuper Tame. Du reste, nos médecins doivent supporter avec philosophie celte assertion d'un auteur du treizième siècle, qui met l'enseignement de son temps au niveau de celui des beaux jours d'Athènes * , et donne ainsi le droit d'appeler hardiment de ses arrêts.

* clergie règne ore à Paris

Ensi com die fat jadiii

a5a • HISTOIRE

Il faut remarquer que l'un des plus utiles éléuiens de Témulation paraissait manquer aux élèves de l'université, depuis la fin du règne de Philippe- Auguste, qui le%avait favorisés même avec excès : cet élément, c'est l'espérance qui , dans toutes les entreprises , augmente le courage et diminue les obstacles. Gautier de Coincy , poète <?ontemporain , s'élève , à ce sujet , contre les évêques et le clergé qui , loin d'encourager le zèle des étudians ^ en leur donnant quelques bénéfices , les réservaient pour leurs parens oiiamis. Ceux-ci , suivant le même écrivain . devenaient clianoines avant de savoir lire, et l'on accumulait sur eux toutes les grâces, tous les lucres ecclésiastiques, au préjudice des clercs. Si quelque universitaire venait solliciter devant son cvêque, ce prélat le repoussait avec dureté :« Qui es-tu? hii disait-il; je ne te connais pas: « va-t-en. » Alors, poursuit Gautier, les pauvres écoliers quittaient l'université de Paris, et se rendaient à celle de Bologne , où Ton devenait savant dans l'art de tromper. L'é véque de Paris est nommément accusé dans cette satire : « Si la capitale perd. , « y est-il (lit , si sa population diminue , la faute « en est à l'évéque seul ; car on n'obtient aucune « protection de lui , à moins qu'on ne soit de sa « famille, qu'on ne lui donne de l'argent, ou qu'on « ne soit un grand hypocrite *. » Les pi-élals et le

Athènes, qai siet en Grèce, Une cité de grant noblece.

* Fabliaux, de Barbasan^ tome /, pages 3o4 et suivantes^

clergé du treizième siècle ne ressemblaient pas mal aux protecteurs du dix-neuvième; on doit pourtant ajouter, à l'avantage de notre époque, que les ëtudians n'ont pas besoin d'aller s'instruire à Bologne dans l'art de tromper.

Plusieurs autorités se réunissent pour démontrer , en effet , que les clercs qui étudiaient à Paris vers l'origine de l'université, étaient plongés dans la plus affreuse misère. Jean de llauteville, autre poète contemporain , peint avec des couleurs acres et sombres la situation de ces écoliers : il les montre pâles , blêmes , décharnés , les cheveux en désordre; mendiant d'une voix affaiblie par le jeûne forcé ; offrant , à travers les trous de leurs habits , des nudités qui font rougir les femmes ; enfin , couchant sur la paille , et quelquefois en plein air. Dans les écoles , ceux des clercs que* la fortune délaisse , dit le même *écrivain , sont , h chaque instant, maltraités, battus, torturés par leursmaîtres; nulle justice ne leur est rendue : les riches obtiennent tous les éloges, toutes les distinctions *.

Les collisions d'étudians et de bourgeois, qui se renouvelaient si fréquemment , étaient donc une conséquence presque naturelle de la triste situation des premiers. Soit pour . se procurer le nécessaire qui leur manquait , soit pour s'étourdir sur leur adversité, ces jeunes gens s'abandonnaient

* Architrenius y de Jean de HautevUlCj Ub. ITT* cap, de Miseriis Scholasticorum,

aux dérèglemens les plus rëpréliensibles. Nous avons signalé déjà plusieurs catastrophes causées par leurs bandes tumultueuses ; en voici de nou^ velles. L'abbé de Saint-Germain-des-Prés , afin de défendre , autant qu'il le pouvait, les possessions de Tabbayc des désordres que les universitaires commettaient partout sur leur passage, avait fait clore de murailles les terres situées au bord du che-

min qu'ils suivaient pour gagner le Pré-aux-Clercs, leur promenade ordinaire. Ces constructions , qui rétrécissaient singulièrement ce chemin, déplurent à cette jeunesse tapageuse; elle se prit un jour à les démolir» L'abbé , furieux d'une telle audace , fait sonner le tocsin ; les habitans du bourg Saint- Germain courent aux armes; les ser vans de l'abbaye se joignent à eux : on s'avance contre les d^ mdlisseurs , sous les ordres des moines qui , comme d'intrépides généraux , marchent en tête de leurs sujets, en les exhortant au meurtre. Beaucoup d'étudians furent blessés , plusieuis restèrent sur la place, et un très grand nombre fut jeté dans les prisons de l'abbaye. Cet événement, qui se passa en Tannée 1278 , sous l'abbé Gérard de Moret , eut des suites assez graves^: l'université déclara que, si elle n'obtenait prompte et complète réparation ,dans le délai dfe quinze jours, elle suspendraittoutenseignement.C'élait menacer Parisd'une véritable calamité : car, s'il y avait beaucoup de clercs pauvres, on en comptait un plus grand nombre de riches, dont la présence alimentait le conx-

merce^ et conséquemmcnt la prospérité de cette ville. L'abbé de Saint -Germain, son prévôt et les moines subirent diverses condamnations. •

C'était surtout à la/bire du Lendit que les écoliers se montraient turbulens et redoutables. Le Lendit, qui avait lieu au mois de juin et durait plusieurs jours , se tenait dans la plaine située entre le village de la Chapelle et Saint-Denis. Il est à présumer qu'il remonte au règne du roi Dagobert : cette foire paraît être celle que ce prince établit , en faveur de l'abbaye de Saint-Denis , sous le nom de Marché du Petit-Pas de Saint-Martin*, et qu'on ' a pu transporter dans la plaine de Saint-Denis. Il se faisait beaucoup d'affaires au Lendit; les marchandises de toute nature y abondaient : on y ▼oyait confondus les objets précieux, et ces articles appelés de nos jours bric-à-brac. A côté des tapisseries du Levant , des riches fourrures , des étoffes magnifiques, des bijoux, des pierreries, on vendait de «vieux habits , de la tiretaine grossière, du cuir , des chaudrons , des souliers , des instrumcns ruraux , du chanvre , des ustensiles de ménage en fer et cn^étain. On y voyait aussi des lingers , des merciers , des drapiers , des parcheminiers , des épiciers, des regrattiers : le tout mélangé de cabarets et de marchands de bière , dont les tavernes'ctaient remplies de filles publiques, qui attiraient les débauchés, et avec eux le désordre, dans toutes les parties du champ de foire. L'abbé

" f^ojez tome I de cette "Histoire j page 196.

a36 HISTOIRE

Lcbœuf y dans son excellente Histoire du Diocèse de Paris , cite un poète de l'époque , dont les vers menticMinent un coaimèrce de chevaux très actif, qui se faisait aussi au Lendit *.

Les étudians de Funiversité^ auxquels nous revenons y se rendaient donc , en foule ^ dans cette foire y et y malgré la précaution que leurs maîtres prenaient en les accompagnant, ils s*y livraient aux excès du vin et à tous les dérèglemens qu'ils, peuvent entraîner. A leur retour dans le quartier de l'universisé, ils le parcouraient^ pendant la nuit, souvent avec des armes y portant des torches et menaçant la ville d'un incendie, que l'imprévoyance propre à l'ivresse pouvait causer à tout instant. Les habitans , éveillés en sursaut et tirés de leurs lits par le tumulte de ces bacchanales, trenir blaicnt derrière le vitrage de leurs fenêtres , qu'ils n'osaient ouvrir, de peur de provoquer l'audace des perturbateurs. Car , en pareil cas , on voyait des écoKers escalader les croisées, battre les bourgeois , et déshonorer leurs femmes.

Telle était , sous le règne de Philippe-le-Hardi, la situation de l'université. Cette situation devait , en se prolongeant plusieurs siècles , paralyser Içs bonnes éludes dans ce corps enseij^nant ; ou du

* Et ceux qui vendent des chevaux,

EonsinSy ainsi qae destriers, Les meilleurs que Ton peut trouver; Juniens, poulains et palefrois , •

Tels comme por contes et por roys.

{Hixtoirr du Diocèse de Paris ^ par Leheufy tome XX ^ p. 1 14.)

moins restreindre leur bénéfice à un petit nombre d'élèves laborieux ; honorable exception qu'on a remarquée à toutes les époques.

Paris s'accrut peu pendant les quinze années du gouvernement de Philippe. Ce prince, au commencement de cette période, vivait en moine, à l'exemple de son père; prodiguant à tout propos son juron favori : par Dieu qui me fit , et laissant gouvernera sa guise Pierre La Brosse, qu'il devait sacrifier quelques années plus tard. Cependant les particuliers remplissaient progressivement de bâtisses ^ l'enceinte terminée sous Philippe- Auguste ; l'étendue des terres labourées , de» vignes et des prairies qu'on y avait comprises diminuait, et l'accroissement des maisons déterminait celui de la population. Mais en l'année 1 280 , un débordement de la Seine emporta beaucoup de constructions commencées sur ses rives; les ponts eux-mêmes furent en partie entraînés. Le Petit- Pont fut celui qui souffrit le moins: il ne perdit que sa principale arche , et quelques arrachemens de bois. Le Grand-Pont , plus maltraité , eut six arches détruites. On s'é||it efforcé de prévenir, autant qu'on l'avait pu ce désastre, en séparant du Grand- Pont les moulins flottans qui s'y trouvaient amarrés; peut-être éprouvèrent-ils des avaries en perdant l'appui des piles qui les garantissaient de l'impétuosité des courans; quoi qu'il en soit^ le chapitre de Notre-Dame, auquel ces motdins appartenaient, irrité d'une mesure nécessaire qui froissait II. 17

SCS intérêts , suspendit rofiice divin ; associant ainsi le ciel à son injuste aniniosité *,

Une institution honorable pour la mémoire de Pkilippe III , ressort cependant de l'obscurité de son règne: c'est une loi accordant la noblesse à ceux qui s'étaient distingués dans les arts. Jusqu'alors non -seulement les roturiers n'avaient pu s'affranchir de 1 a servitude que par l'acquisition d un fonds inféodé ; mais l'anoblissement n'était accordé à leur famille qu'à la troisième génération. Toutefois les ventes nombreuses faites par les seigneurs^ dès les premières croisades^ avaient, depuis un siècle y augmenté considérablement les familles nobles. L'illustration méritée par le talent devait être plus rare : aussi Philippe ne l'accorda-t-il qu'au seul Raoul , célèbre orfèvre de son temps. On a prêté à ce souverain xin^ intention politique dans l'exercice du droit d'anoblissement : il pensa, disent quelques hislori(»ns, que celte sorte d'alliage admis dans la noblesse , diminuerait la considération dont elle jouissait , et la rendrait moins redoutable à l'autorité royale. Au surplus, Philippe était doué d'une certaine snblililé (ttteprit : il n'est pas impossible qu'il se soit inspiré de cette réflexion.

Ce prince obtint un avantage plus positif à la monarchie, en abolissant l'ancienne coutume qui faisait passer l'apanage des princes , morts sans enfans, aux héritiers collatéraux, et en ordonnant

* Voyez les Fabliaux île Barbasan . i. Il, /?. 229, et VHis— tof're fie Paris , par Frlibien et Lobincau , t, /, p, 4^7 .

qae, dans ce cas, ces apanages seraient réunis à la couronne. Selon ce nouvel ordre de choses les filles héritaient, et portaient ensuite leurs possessions, h titre de dot , dans d*autres familles. Philippe-le- Del modifia cette disposition : le droit d'hériter fut restreint aux enfans mAles, et après l'extinction de leur postérité mâle , si elle advenait , l'héritage revenait h la couronne. Cette mesure, moins juste que la précédente, était plus politique: la raison d'État n'est pas toujours d'accord avec la justice.

L*historien MîUot, dont nouKIvons mentionné plusieurs fois les opinions généreuses, dit, en parlant des lettres de noblesse accordées à l'orfcvre Raoul: « Il était juste sans doute de tirer de la « foule des citoyens , ceux qui se distinguaient par <c leur mérite et leurs services. Mais fallait-il que « les mômes avantages passassent fi des enfans qui « aviliraient le nom de leurs pères , et ne seraient « qu'un fardeau pour leur patrie. L'inégalité que « la noblesse hér^éditaire met entre les honiines (c aurait dû , ce semble , ^tre plus conforme aux « principes généraux du bien public. » Ceci , écrivains ser viles dont nos grandes et nobles révolutions n'ont pu relever le front , courbé devant les rois et leurs ministres , ceci était tracé , en 1 786, à la vue de celte Bastille , dont les cachots étaient béants pour engloutir, pour étouffer la pensée.... Et lorsqu'il n'y a aIus que de l'honneur à acquérir en proclamant des vérités fortes, utiles et coiAiencieuses , vous préférez nettoyer de vos baisers la

aGo HISTOIRE

pantoufle des grands; vous n'êtes hardis qua d<^' crier les hommes qui préfèrent l'estime publique aux emplois conditionnels , à l'argent dont le peuple stipendie ses oppresseurs.... Mais le mépris est une terrible compensation.

Cependant les vêpres siciliennes tintaient toujours dans le souvenir vengeur des Français; Charles d'Anjou mourut sans avoir exercé une complète vengeance : Philippe III reçut de lui ce legs..,. La guerre continua. Le roi de Navarre était accouru au secours du nMparque sicilien; mais il le suivit de près dans la tombe , laissant une fille , très jeune encore , pour unique héritière de ses États. Don Pèdre d'Arragon , voisin de la Navarre , aspirait à la main de cette princesse pour son fils; le monarque français, plus habile ou plus prompt , la maria à Philippe, l'aîné de ses enfans, qui prit le titre de roi de Navarre.

Ce mariage fut une nouvelle pomme de discorde jetée entre le roi de France et don Pèdre ; les hostilités en devinrent plus acharnées. A près les vêpres siciliennes le pape Martin IV , voisin et allié de Charles d'Anjou, s'était hâté d'excommunier le prince arragonuais; et non content de l'avoir déchu du tronc de Sicile, qu'il réclamait, il avait compris dans cette même déchéance la couronne d'Arragon , que ce pontife offrit à Philippe III. En i p.85 , ce prince se mit en route pour aller investir son secondiils , Charles , de la dépouille de don Pèdre. On appela Croisade cette inique expédition , afin de

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revêtir d'une teinte sacrée la spoliation qui en était le motif. Le début de la campagne fut brillant: Philippe entra en triomphateur dans plusieurs villes de TArragon, où son fils fut proclamé. Mais la suite ne répondit pas à ce premier succès : le roi qui , pour soutenir la marche de ses troupes sur les côtes , s'était appuyé d'une flotte nombreuse , renvoya , par une économie prématurée , la moitié de ses vaisseaux. Ceux qui restaient furent aussitôt attaques, battus et brûlés en partie; l'amiral français dut livrer le surplus aux flammes pour le soustraire à l'escadre arragonnaise.

Cet échec changea tout h coup la face des évônemens : l'armée de Philippe , privée des secours qu'elle recevait par mer, s'aflfaiblit insensiblement, succomba da^ plusieurs rencontres , et dut enfin chercher son salut dans la retraite. En se retirant , le roi tomba malade à Perpignan , et mourut le 6 octobre i285, après un règne de quinze ans , sans éclat et sans gloire. Ce prince laissait deux fils et une fille d'Isabelle d'Arragon; un fils et deux filles de Marie de Brabant , qui vécut encore trente-deux ans après la mort de son mari.

Nous avons vu que les moines mendians n'étaient pas aimés de Philippe III ; cependant ils prétendirent, après sa mort, avoir son cœur, qu'ils n'avaient pu toucher pendant sa vie. Les Jacobins l'obtinrent du nouveau roi , et le déposèrent dans leur église de Paris. L'abbaye de Saint- Denis, privée, contre l'usage, d'une partie delà

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