‹ Histoire de Paris, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 65 sur 91 · LIVRE VI. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE II

CHAPITRË IL

DmnDèBM péfSode du ttptm ■■■ni Louîa*

De retour. duis ses États après la mort. de sa mèrei saint Louis employait les loisirs de la paix à constituer au dedans le règne de la justice et de l'ordre. Saint Louis régularisa la féodalité; il reconnut aux grands et aux no* bles feudataîres le droit de résistance, comme devant ser* vir de contre-poids à la couronne; il réforma les ordonnances sur le duel judiciaire , et interdit dans lat plupart des cas ce mode sauvage de soutenir ses droits par des ciiampions armes. Les coutumes féodales et les ordonnances rendues par ses. prédécesseurs faisaient de' la législation de son temps un amas informe d*usages contradictoires ou barbares j saint Louis procéda à la révision de ces monuments grossiers de 1^ justice et ordonna de pren* dre le droit romain pour base et pour règle des institutions nouvelles.

Les enseignements xpie, dès son jeune âge, il avait reçiis de Blanche de Castille étaient demeurés en son cœur ins^ crits en inefi'acables caractères; avant tout il s'appliquait à aimer Dieu, à le servir, à pratiquer la sainteté dans toute Fétendue des idées que ce mot renferme.

Toujours levé avant l'aube^ Louis IX dormait sur un lit de planches, avec un simple matelas, sans paillasse, «t 11 chevauchait souvent de grand matin, dit la chroni(£ue, et alors il se faisait chanter les heures cauo-

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niales à haute voix et à note par ses chapelains, aussi à cheval. Puis, quand il revenait , avant de prendre son repas^ il entrait en sa chapelle, où les chapelains disaieot devant lui Tierce et None. » Il se mortifiait dans les phs petites choses pour tenir sa volonté toujours soumise, et résistait souvent à ses inclinations les plus innocentes, afin d'en faire un sacrifice à Jësus-Christ. 11 comparait la vie du chrétien à celle du soldat ( vita hominis mîlitia)^tl^ comme les capitaines font faire l'exercice aux gens de guerre durant la paix, afin de les rendre plus capables de servir leur pays dans le combat, il accoutumait de même ses passions à lui ohéir dans les choses indifférentes, pour être plus assuré de les maîtriser lorsqu'il s'agirait de la gloire de Dieu ou des devoirs de la charité. U jeûnait et se coafessait tous les vendredis, et ne mangeait point de viande le mercredi; il jeûnait au pain et à l'eau la veille des fêtes de la sainte Vierge, et faisait tout cela en secret, sans affectation, mais aussi sans vouloir aimer les plaisirs de la terre lorsqu'il n'aimait que ceux du ciel. U savait que les rois servent d'exemple à leurs sujets, que toutes leurs ai> tions sont en vue, et que la plupart des hommes, étant naturellement portés à imiter ce qu'ils voient faire, conforment leur vie à celle des grands. Aussi voulait-il se montrer le guide et le gardien fidèle de son peuple. Chaque jour il entendait au moins une messe, et durant la célébration des saints mystères il ne cessait d'être à genoux sur le pavé, même en temps d'hiver. S'il était malade on ré» citait les offices et les psaumes près de son lit. Son confesseur lui inspirait un tel respect qu'il s'attachait à le servir, et, quand ce religieux voulait se défendre d'être l'objet de ces actes d'humilité royale : a Vous êtes le père, disait le

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« pieux monarque, et je ne suis que votre enfant. » Aux jours solennels il prenait la sainte couronne d'épines et la montrait au peuple. Lorsqu'il disait ce verset des litanies : « Seigneur, nous te prions de nous donner une fontaine de larmes ! » il ajoutait avec piété : « O mon Dieu, m )en*ose pas vous demander une fontaine de larmes; « cpi'il me suffise d'une seule petite goutte pour arroser a la séciieresse de mon cœur et pour expier tout ce que « souffre mon peuple. » 11 se donnait rudement la discipline, et après l'absolution il invitait son confesseur à lui faire subir rudement cet acte de pénitence ; il paraissait mécontent si le prêtre usait de ménagement y et il lui faisait signe de recommencer. H conserva longtemps un directeur qui a lui doimoit si rudes coups et aspres disciplines que sa chair tendre en étoit moult grevée. »

Sa charité envers les pauvres était admirable. Dès sa plus tendre enfance il avait fait le vœu que, partout où il se trouverait dans les temps d^abstinence, cent vingt pauvres seraient nourris chez lui de pain, de vin et de poisson ; la veille des grandes fêtes deTEglise on doublait le nombre de ces hôtes. Avant d'avoir pris lui-même aucune nourriture, il les servait de sa main, plaçait les mets devant eux, rompait leur pain et leur versait à boire. Il avait en outre chaque jour, près de sa table, trois pauvres vieillards à qui il faisait donner de ses viandes, et après le repas quelques secours en argent. Afin que sa charité s'étendît dans toutes les provinces, il fonda de nombreux'hdpitaux, se souciant peu d'avoir de beaux, palais pourvu que les pauvres, ses frères, fussent à couvert et ne manquassent de rien. Le samedi il donnait à manger à certains mendiants « qu'il fesoit venir) dit Joinville, en lieu secret pour n'estre

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aperçu et de tous ces oonvives en Jësns-Christ ne s'en sépa* l'oit fiaas avoir largement respandu^ aulmones abuDdantes. » Une nuit, comme ov le croyait endormi^ il fiit surpris déguisé on simple ëcuyer, et accompagné d'un seul ^rviteuTy allant verser des aumônes dans le sein d'une multitude de malheureuaL. Un Frère prêcheur l'ayant reconnu et voulant lo louer de cette action : a Cher frère, « lui répondit le saint roi, ce sont les soldats défenseurs fc de mon royaukne; bien s'en &ult-il que je les paye à « proportion de leui^ services. » Si la disette éclatait dans une province il y faisait transporter à ses frais des amas de grains récoltés dans ses propres donuunes, et on les distribuait aux nécessiteux, a N'est-il pas juste, disait-il a alors, que assiste en leur destresse ceux qui me font para tage de leur abnndanœ? » Et parfois- il mandait aux populations menacées par le fléau : a Mes amis, ce que je « tiens de vous, j'en suis dépositaire^ et je le conserve « pour voua. '» Grande et suMime définition de la richesse royale et des devoirs qu'elle impose. Comme on lui fit connaître que plusieurs courtisans blâmaient la prodigalité deses aumônes, il répondit : « Ayme mieulx que tel excès a soit fait en l'honneur de Dieu qu'en luxe ou vaine gloire « du monde, i» Pour subvenir à ces saintes largesses il s'imposait journellement des économies, des privations ou des sacrifices.; aussi, dit la chronique, « loin de deviser .« en mets et viandes^ comme beaucoup d'hommes riches a font, il mangeoit sans rien dire les plats déposés devaut « lui* ji» Il avait pour habitude de laver les pieds, chaque ■■ samedi, à un grand nombre de pauvres, et, lorsque les affaires publiques l'en empêchaient, il chargeait de ce soiii le<3onfe8Beu]r de serviee. Pour ac^mplir cet acte de gën^

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rétijc* abaiweitteiitv à l'exemple dè Jésus-dirisl , il pr^^kaît

souvent laver les pieds aux aveugles, afîn de n'être point fificonna par .eux, et, comme le sëiiéchal de Champagne manîfefllait ïm jour la répugnance que lui inspirait cette oeuvre de cliarité: « Voirement, lui dit le roi, ce n'est pas laen i. Devries-vous avob en tel dédain ce que Dieu a faict pour notre enseignement? »

A son retour deSjrie, et après les épreuves de la première croisade, il'se signala par un redoublement de ferveur et par un plus ardent amour* pour ses peuples, a Après que le roy fu retournez d'outre-mer en France, dit la chronique, il* se contint si dévotement ^vers Nostre> S^gneur^ s& droicturi^ment envers ses subjects, si doulcemeut et si piteusement à ceulx qui ëtoient en tribulation, et profita en toutes manières de verttis que, comme Tor est plus précieux que l'argent, ainsi la vie du bOn roy fiit plus saincteet plus pure depuis son retour d'oultre-mer. a

C'est durant cette période qu'il multiplia les entreprises plieuses, les création!» utiles au service de Dieu et au bien-être des peuples. Les Mat hurins de Fontainebleau, les Jacobins, les Cordeliers le reconnaissaient pour leur fondateur , honneur qu'ils partagent avec les abbayes de Long-Champ, de Lis et de Maubuisson, qu'il bâtit et dota ïivec une magnificence vraiment royale. Le château de Yauvert, habitation des Chartreux de Paris, est encore l'ouvrage de sa libéralité, ainsi qu'une grande partie des biens de cette maison. Son conseil ne parut pas toujours disposé à -applaudir à tant de libéralités, et il arriva même qu'un ministre crut devoir les bianier hautement, « Dieu, « répondit le saint roi, m'a donné tout ce que je possède. . . « Ce que despenserai de ceste manière sera tousjours le

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« mieulx phcé. » Bîea jeune encore il bâtit, non loin de Luzarches, une magnifique abbaye où il appela eent quatorze religieux de l'ordre de Cîteaux. u Li roy, dit son vieil historien, fut si ardent et escbauffé de la mort de Jésus- Christ, et l'âme duquel dësiroit Dieu comme le cerf qui est chacië la fontaine et les eaux, funda ceste abbaye au lieu que l'on disoit au Mont \ il prit ensuite celui de Regalis ilfo/iJ,puisMont-Réalou royal, enfin Royaumont. » C'était pour le pieux monarque un lieu de repos et de prière. Dès qu'il pouvait se dérober aux affîtires il aimait à se rendre à Royaumont, et la, déposant les marques de sa dignité sur le seuil du cloitre,il exigeait qu'on le traitât comme un simple moine, mangeant au réfectoire, donnant au dortoir, travaillant au jardin, veillant au chevet des malades , pratiquant tous les exercices de la communauté. Ce fut dans cette sainte retraite, comme ou l'a vu plus haut, qu'il fit inhumer le ( orps de son fils premier-né. A Paris le saint roi jeta sur la place Maubert les fondements du grand couvent des Carmes ; après y avoir établi les religieux qu'il avait ramenés du Carmel, Louis IX fonda l'église et le couvent des Grands-Augusûns ; puis il fit reprendre (1257) les travaux de Notre-Dame de Paris. Comme on l'a vu plus haut, le portail méridional de cette magnifique église fut confié à Jean de Chelles, qui, sous les yeux du prince, dirigea aussi les hautes et délicates galeries lies nefs et le cordon a brodé et dentelé où se dressèrent en statues colossales vingt-sept rois. » Vers le même temps, et par les soins de saint Louis, s'élevèrent successivement dans Paris plusieurs églises ou abbayes, parmi lesquelles nous mentionnerons Sainte-Croix de la Bretonnerie, les Blancs-Manteaux, les Mathurins Saint-

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Jacques, Tabbaye des Jacobins, l'abhaye et l'église des Cëlestinset celle des Fîlles-Diea. C'est également à cette période du règae de Louis ÏX qu'on fait remonter la date de la construction du réfectoire de Saint-Martin desChamps,

de son dortoir et de sa salle capitulaire, regardés, après la Sainte^Dhapelle, comme les chefs-d'ceuvre de Tarchitecture du treizième siècle. On se lasserait a énuniërer les églises, les cloîtres , les hôpitaux dont la piété du roi dotait les provinces.

C'est à cette pieuse profusion que tant d'abbayes, de monastères et de maisons de piétë doivent leur établissement et leurs revenus. Mais sa générosité s'étendait surtout mm. M »ABn. — t. i. 3S

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aux hôpitaux, fondations non moins dignes d'un grand roi. Témoin de cette charité féconde^ et qui du soir au matin enfantait des merveilles, le bon senëchal de Champagne disait de son maître : a 11 fut plus heureux que Titus^ dont les ancienoesescriptures racontent que trop se dola et fut desconforté d'ung jour qu*il n*avoit donné aucuns bénéfices. » L'ilôtel-Dieu de Paris existait depuis longtemps ; cependant, comme la ville était fort augmentée depuis les conquêtes de Philippe-Auguste, les anciennes salles ne suffisaient pas pour loger commodément les malades; T.ouis en fit bâtir de nouvelles et augmenta considérablement les revenus de la maison. Pontoise, Compiègneet Vernon lui doivent aussi ces hospices où les pauvres et les malades trouvent un asile dans leur misère et des remèdes à leurs maux. Ce fiit encore dans ce même esprit qu'il fonda ce fameux hôpital pour les aveugles, dit depuis les Quinze- Vingts, parce qu'on les avait réduits à ce nombre de trois cents^ au Heu de trois cent cinquante qu'ils étaient alors. On a voulu faire croire que cette fondation était destinée à des gentilshommes auxquels les Sarrasins avaient crevé les yeux et que saint Louis avait ramenés de la Terre-Sainte; mais c'est une fausse tradition dont il n'est fait aucune mention dans les histoires de son temps. 11 suffisait d être malheureux pour exciter la compassion et mériter les bienfaits de ce prince, grand devant Dieu et devant .les hommes, et qui a trouve grâcQ devant la malveillance des historiens ennemis de la foi.

Miséricordieux envers les pauvres, le saint roi était sévère pour les méchants, quel que fût leur rang et de quelques prières qu'on usât envers lui. U faisait punir sans pitié les seigneurs coupables de déprédations ou de meur-

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tresy et souvent ses frères eux-mêmes trouvèrent en lui un obstacle è leurs désirs. Leplusobscur artisan n'implora jamais en vain sa justice; tout le monde sait, et c'est une des plus touchantes traditions de la monarcliie, qu'il jugeait lui-même les querelles de ses sujets, n'ayant pour trône et pour prétoire qu'un chcne dv la foret de Vincciines, au pied duquel il était assis et sans autre garde que l'amour de son peuple. « Il disposa de son vivre, dit Joinville, de telle façon qu'il pust chasquc jour consacrer quelques heures à donner audience, à régler procès, et à faire en sorte que la plus grande promptitude régnast en ceste branche de l'administration — Maintesfois advint que en esté il alloit seoir au boiz de Vincennes, après la messe, et se accostoit à ung chesne, et nous fesoit seoir entour ii. £t tous oeulx qui a voient affaire venoient parler à li, sans destourbier de huissier ne d'aultre; et lors leur demandoit de sa bouche : « Y a-t-il qui aist partie ? « £t se levoient ceux qui avoient partie ; et le roy leur disoit : <x Taisezvous ; l'on vous deslivrera l'ung après l'autre. » £t alors appeloist monsmgneur Pierre de Fontaine et monseigneur Geoffroy de Vilette, et disoit à l'ung d'eux r « Délivrezmoi ceste partie. » £t quant il véoit aulcuue chose à amender à la parole de ceulx qui parloient pour lui, il l'amendoit raesme de sa bouche. » Cherchant partout les moyen d'honorer et de relever la profession de magistrat, Louis lX\se plaisait à siéger dans le vieux palais des comtes de Paris et des premiers Capétiens^ sur l'empla* cernent duquel s'est élevé le Palais de Justice qui existe encore de nos jours, et alors on le voyait s'asseoir sur le même banc qu'Étienne Boiieau , le- prévôt de Paris, a homme expert en procédure et eu jurisprudence.» Il exi-

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geait même que les grands vassaux suivissent son exemple dans leurs domaines^ et quand les princes féodaux, ses parents ou ses pairs, s'acquittaient mollement de leurs devoirs judiciaires, il ne craignait par d'évoquer la cause à sa liaute cour et de châtier directement les coupables. Ainsi agit-il à l'égard d'Ansérix II, sire de Montréal , qui avait osé faire périr dans un supplice injuste un pauvre clerc qui avait cherché à se soustraire à de barbares extorsions, que le duc de Bourgogne laissait impunies. Le saint roi ne se montra pas moins inflexible envers quelques nobles vassaux des vicomtes de Casaubon etdeNarboune, qu'il fit pendre aux fourches de Montfaucon pour châtier leurs déprédations et leurs actes de sauvage violence.

Un fait domine dans riiistoire de saint Liouis : c'est que le bien qu'il opéra, les réformes qu'il entreprit, furent moins dus à son génie qu'à sa conscience , moins à son expérience des choses politiques qu'à sa sainteté. Clovis et Gharlemagne voulaient fonder letir empire et leur dynastie, Philippe-Auguste travaillait à constituer Tunilé et la centralisation au profit du pouvoir royal, et tous se dévouaient à une idée dans la mesure de leur force et de leur génie. Saint Louis, pour sa part, ne songeait qu'à remplir les devoirs de roi dont Dieu l'avait cliargé et dont Dieu lui demanderait compte, et en aspirant à être juste selon la loi de Jésus-Christ il lui fut donné, « comme par surcroît », d'être grand devant les hommes. Jusque sur le champ de bataille, s'il était le plus intrépide et le plus redoutable des combattants, lui dont le cœur débordait de charité et de mansuétude , c'est qu'il accomplissait alors les devoirs de soldat chrétien, de chef d'empire. En organisant la justice il songeait moins à dépouiller la féodalité d'un privilège

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