‹ Histoire de Paris, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 9 sur 91 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

P«ffM fOiif la domimition romaine.

A partir de la conquête romaine, et durant trois siècles, les souvenirs historiques sont muets à Tégard de Lutèce. César avait rangé cette ville au nombre des vecligaleSj c'est-à-dire des cités soumises à un tribut \ c'était la condition commune à toutes les villes de la Gaule celtique, à 1 exception d'un très-petit nombre que Pline» énumère et parmi lesquelles il ne range pas la capitale des Parises. Cette cité n'en était pas moins assez importante, au moins comme position stratégique et comme place commerciale. ^

La Gaule tout entière étant placée sous le joug de Rome^ César se montra doux et clément envers les vaincus. Le tribut t|u'il leur imposa fut déguisé sous le nom honorable de solde militaire ; il respecta l'organisation intérieure, les habitudes et les mœurs, et, pour flatter Tésprit guerrier de ces peuples, enrôla à tout prix l'élite de leur jeunesse dans les légions romaines.

Octave , après la mort de César, traita durement la Gaule. Par une mesure habile il entreprit d'affaiblir le sentiment national en donnant une divbion nouvelle au territoire. La Gmile fut partagée en quatre vastes régions, désignées sous les noms de N^arbonnaise , d'Aquitaine^ de Lyonnaise et de Belgique. Lutèce fit partie de cette quatrième région. Ln peu plus tard les empereurs ro-

Atr,i.-Q,WL) LIVRE I. CHAPITRE III. 27

luains subslituèreat à cette première répartition du territoire conquis une nouvelle division géographique qui par* t^gea la Gaule en dix-sept provinces. Les Parises et Ijutèce appartinrent alors à la quatrième Ljronnaisej dont le cheMieu était Sens. Devenu empereur sous le nom d'Auguste Octave donna à la Gaule pour capitale la ville de Lugdunum, Par ses soins rintérieur du pays fut désarmé, et deux camps de quatre légions furent établis sur le Rhin pour contenir à la fois et les Germains, déjà ligués contre Rome, et les populations de la Gaule septentrionale, au lîombi'o desquelles figuraient les Parises. I/empereur institua pour la Gaule un réj^inie d'imjxk régulier, mais oppressif. Il s'attacha à détruire le druidisrae ; il interdit aux Gaulois les sacrifices humains et fiL adopter, peu à peu, par les classes élevées, un paganisme qui était comme une transaction entre la sauvage idolâtrie des Celtes et le polythéisme d'Athènes et de Rome.

£n Tan 68 Galba^ pour récompenser les Gaulois de leur dévouement, qui l'avait aj)pelé à Tempire, accorda le droit de cité à toute la Gaule, à l'exception des villes riveraines du Rhin, qui s'étaient prononcées pour Néron. On présume que dès cette épo([ue Lutècc fut rangée au nombre àe& villes municipes. Quoi qu'il en soit, Thistoire particulière de Lutèce continue à se perdre dans l'histoire générale de la Gaule romaine , et celle-ci est presque toujours absorbée par l'histoire de Tempire romain ; elle ne s'en détache de loin en loin c[ue par des incidents tels que des révoltes locales, et l'adhésion à des Césars ou à des candidats impériaux arborant contre Rome le drapeau des guerres civiles. Le récit de ces événements ne rentrerait pas dans le cadre qui nous est assigné.

2d HISTOIRE DE PARIS. (Av.J.^.^S.

Un détail se rattache particulièrement aux annales de

Lutèce : sous le règne de Tibère les Nantes Parisii avaient clevé un autel à Jupiter; ce n'étaient point de simples bateliers, mais une corporation puissante de négociants par eau.

En 171 1 on retrouva les débris du monument que les Nautes avaient élevé en l'iionneur de Jupiter. Ce monument se composait de neuf pierres sculptées, pour la plupart, et portant des inscriptions. Tjes sculptures présentaient un bizarre mélange de la mythologie romaine et de la religion gauloise. A coté de Jupiter, de Yulcain, de Castor et de Pollux , on remarquait ;Esus , le taureau saeré, couvert d'une draperie eu forme d'étole et portant trois figures de grue, et le dieu gaulois Gemunnos, protecteur de Lutèce (1).

(1) L'ensemble de ce monttmeot formait un autel situé au confluent de

deux bras de la Seine, Composé de pierres cubiques, il avait l'apparence d'un piédestal d'environ deux mètres de hauleur, cjui , vraisemblablement, portail la statue de Jupiter ; ce piédestal était accompagné de deux autels, l'un destiné aux sacrifices et l'autre à faire brûler de l'encens. On remarque dans ce monument la réunion des dieux gaulois et romains, des dieux des vainqueurs et de ceux des vaincus, l'association (MÛnble des divinités du Capitolc, Castor^ Pollux, Jupiter, f^ulcain, Vi' nus. Mars, etc., avec les dieux barbares, Msus et Cemunnos, A Tépoque de l'érection de ce monument, les routes de terre étant rares et impraticables, les Romains n^efièctuaient le transport des vivres et munitions nécessaires à leurs armées que par U voie des rivières navigables. Luièee, située sur la Seine, rivière dont la navigation est commode, dans laquelle viennent déboucher quelques aulres, telles que l'Yonne, la Marne et TOise, parut dans une position heureuse et servit de point central à la navigation d'une partie de la Gaule. /Vussi voit-on, vers la fin du quatrième siècle, qu'il existait sur la Seine, à Andresy, une Hotte de bateaux sous la direction d'un préfet résidant à Paris, et que, loi-squc les Francs eurent succédé auk Romains, une corporalion de bateliers s'est maintepue

Apr. J.-a 481.) LIVRE I. CHAPITRE III* 29

Jja compagnie des Nautes a ëveillë , à juste titre , l'atlention des annalistes de Paris. Une pareille société ne

pouvait subsister que dans luie ville devenue centre commercial, ayant des marchés, des ports, des entrepots, et, conséqueniment, une police des juges et une administration municipale. Les fonctions principales des inspecteurs

tongienips dans cette ville, sous les noms de Mercatores aquœ Parisiaei, de marchands par eau, tfe la confrérie des marchands de Peau, etc. Les

pierres de ce monument ont, en partie, été transférées, en 1818, da

Musée des Moiiuineuts français au Musée des Antiques du Louvre; en 182'A elles furent réunies dans uii<* des sallos des Augiislins, ci-devant Musée des Moaumenls fraudais, pour être, plus tard, placées au [kilais des Thermes.

L'inscription principale tracée sur Tune des pierres se traduit ainsi :

Sous Tibère César Juguste, les ùaieliers parisiens oui publiquement élevé cet autel à Jupiter très-bon, trcs-grand»

Les trois autres faces de la même pierre porteot cliacune un bas- relief. Le premier a pour sujet deux figures d'hommes à mi-corps, armés de piques et de boucliers de forme elliptique. On y voit la place d*une troisième figure fruste. Ces figures sont dans Tattitude d'hommes en marche. Ao^essus de ce bas-relief, dégradé par le temps, devait ^tre une Inscription que la cassure de la pierre a enlevée.

Sur une autre iàce de b même pierre, tin second bas-relief, mieux conservé, présente trois soldats barbus, armés de piques et de boucliers en lurmc de lusaiij^e à pan coupé. Un de ces soldais se fait remarquer par un grand cerceau (pf il porte sous le bras droit. Au-dessus du basrelief est gravé ce mot : Kvrises.

Le troisième bas-relief oITrc pareillement trois iii^ures à mi-corps, draj)ées à la romaine : deux se présentent de face ; une troisième, de prutil, regarde les premières et semble leur adresser la parole ; elle parait tenir en main un aviron ou une rame. Ces figures sont très-frustes. Audessus on lit : Senaiii v... i. l. o. m*

Une seconde pierre a, sur deux de ses fooes, deux figures à mi-corps, qui se ressemblent et ne diflièrent que dans quelques parties de leur vêtement Toutes deux ont la main gauche armée d'une haste; chacune a le bns droit élevé sur la téte d'un cheval et en tient les rênes. Au-dessus d'une de ces figures on lit : Castor ; au-dessus de l'autre la fracture de

3o HISTOIRE DE PARIS. (Av.J.-C.M.

de la société étaient de protéger le commerce, de pourvoir à la liberté de la iiavigatiou et d'assurer la police des ports. C'était là comme Torigne des attributions municipales du Paris du moyen âge et du Paris moderne. Les compagnies des Nantes avaient une grande utilité aloi's que, la Gaule étant presque entièrement couverte de

la pit'iir n'a laissé aucune trace d'inscription; mais, cKapiès la parité tie tes (]t'ii\ figures, et tPaprès le nom (le Puue d'elles, il est évident que celui de Tautrc était Polu x. Une autre <• de la même pierre présente le buste d'une divinité dont le front chauve est armé de deux cornes élargies et fendues à leur extrémité comme celles d*un cerf. De chaque ooroe pend un anneau. Le bas-relief de la quatrième face de cette pierre a pour siijet un homme à mi-corps, tenant en main on faisceau de feuilles faisceau qui ressemble à cet instrument de culte .que les Bomains nommaient aspergiUum.

Une troisième pierre, phis large que les précédentes, a des bas-reliefsur ses quatre faces et n'a point d'inscription. Sur fune on croit reconnaître Mars et une figure peu caractérisée; sur Tautre on distingue Vénus et Mercure. Quelques autres figures frustes oci upent les deux autres faces.

Une (juati icnie pierre cultlqne, plus lorle en dimensions (jue les précédentes, olIVc, sur une de ses faces un taureau couvert de Pélole sacrée et dessiné sur un fond de feuillage; trois {rrues sont placées, l'une sur sa tête, les deux autres sur son dos. L'inscription de ce has-relief est entière; la voici : Tauvos Thigabakvs. On pense qu'au lieu de Tarvos, ou plutôt TaruoSt on doit lire Tau rus. Le mot trigaranus semble désigner les trois grues; ainsi cette inscription pourrait être traduite par le taumm aux trois grues. Le bas-relief est ici Pinterprète de I^inscription. Ce taureau, objet d'un culte presque universel, était aussi celui du culte des Gaulois. Sur une autre face de la même pierre est une figure en pied, à demi couverte d'une draperie ou paludamentum qui ne dépasse pas les genoux ; elle tient de la main droite un marteau et de la gauche des tenailles. L'inscription porte Volcaitvs; <^est le dieu Vulcain. Sur la troisième face on voit une figure d'homme barbu , et à demi couvert d'une ample toge qui lui descend jusqu^aux pieds. Sur ta quatrième face et un personnage que l'inscription Esus désigne suffisamment pour la principale divinité gauloise.

Avr.G.-J.481.) LIVAE 1. CHAPITRE 111. 3l

forêts et dépourvue de routes, les rivières étaient les voies les plus sûres et les plus couunodes pour le transpoit des marchandises.

On appelait Nautes, dit le Code Théodosiea ( livre XII, titre 3), napiculaires ou scaphaires^ ceux qui faisaient leur principal occupation du commerce par Teau; ce n étaient pas de simples bateliers, comme quelques-uns ont voulu le faire croire; leur profession était plus élevée. Us comptaient parmi eux des sénateurs, des décurions, des questeurs et des chevaliers. •

Les gens de commerce, chez les Parises, étaient distribués en différents corps, indépendants les uns des autres et seulement unis par les liens du commerce.

L'Allemand Gruter nous apprend que chacune de ces sociétés avait son district et devait être soumise à un pa- ' tron, qui lui-même était naute. Ainsi , Marcus Fronton, quoique sei'ir d'Aix, c'est-à-dire un des six premiers magistrats de cette ville, prend le titre de patron des nautes de la Durance, de même que Jalvin Sévérian , patron et directeur de ceux du llliône, et Lucius Bésius, clicvaiier romain, patron des nautes de la Saône, était naute luimême.

Ces corps avaient de très-beaux privilèges ; les lois romaines les déclaraient exempts de toutes charges publiques, connue tutelles, curatelles et conlrihulions ; les marcliandises qu'ils faisaient voiturer étaient exemptes de plusieurs droits, et il n'était plus permis de les saisir, même pour dettes, lorsqu'une fois elles ('taient rendues aux marchés pour lesquels elles étaient destinées. Survenait-il quelque différend entre eux : il était terminé par des arbitres, qui étaient alors des juges de commerce.

3^ HISTOIHE DE PARIS. (àv.J.-CSl

C'est à peu près tout ce que nous savons des annales de Lutèce sous les premiers Césars et aux jours de la Gaule païenne. Cependant une ère nouvelle allait s'ouvrir pour

ce pays avec la régénéralion religieuse de Tempir^ romain. L*idolâtne avait fini son temps; le culte de

Jésus-Christ commençait le sien , et le sang des niarlyrs, comme une merveilleuse rosée , fécondait cette religion sainte.

Les savants ne sont point d'accord sur l'époque où k christianisme fut introduit à Lutèce par saint Denis , principal apôtre des Gaules ; on a diversement interprété le texte de Grégoire de Tours qui mentionne cet événement, avec la mission de plusieurs autres saints , envoyés de Rome, et qui prêchèrent la foi chrétienne à Arles, à Tours , à Narhonne , à Toulouse , en Auvergne et à Limoges. Il est vraisemblable que les missions confiées à ces lionnnos apostoliques eurent lieu à des époques trèsdifférentes, tandis que Grégoire de Tours , en les rappe* lant dans une seule phrase, semble leur assigner une même date, ce qui n'est guère admissible et ce que d'autres monuments historiques contredisent. L'apotre qui prêcha le premier à Paris la foi chrétienne fut-il saint Denis TAréopagite, disciple de saint Paul; fut-il uu évêque du troisième siècle , mis à mort sous le règne de Dèce? Ce point historique est tellement controversé que nous n'osons espérer le résoudre à Taide de nos faibles lumières. Nous nous en rapportons à l'autorité de rÉglise, si elle daigne se prononcer directement et aÛirmativement à cet égard (i). Ën attendant nous hésiterons à croire

(i) Voir trois vies de siiut Deois TAréopa^le par des «ateaii grecs i

UVBE î. CHAPITRE III.

que le christianisme n'ait été introduit cliez les Parises

que vers le milieu du troisième siècle. La vérité ne mettait pas deux cents ans à faire le chemin de Rome à Lutèce^ et nous ne pouvons admettre que la Gaule, étant une piH>vince romaiue traversée par des l'outes , earicliie par un immense concours de commerçants et de voyageurs, bien plus à portée des premiers papes que TAmérique du Sud ne l'est aujourd'hui de Rome, soit demeurée si longtemps ' étrangère aux bienfaits de la foi. Dès le premier siècle on avait évangéliséla Perse, l'Ethiopie et les Indes. Pourquoi, lorsque Rome comptait dans ses murs un si grand nombre de Gaulois , s'en serait-il trouvé si peu d'initiés à la connaissance de la religion des martyrs Pierre et Paul , si peu qui eussent la généreuse pensée de rapporter dans leur pays la bonne nouvelle?

Quoi qu il en soit, il y a beaucoup d'incertitude $ur le

savoir : l'ane de saint Méthodius, patriarclie de Goostantînople, né Yen la fin da boitième siècle et mort en 847 i l'autre de Michel SyngeUe ou SynceUe , prêtre de Jérusalem, oontemponun de saint HéthodîQs ; la troisième de Siméon, personnage émdlt et ronsidérable du dixième siècle. A ces écrits on peut ajouter Pal)régé qu'en donne le Grec Nicéphore, dans son Histoire ecclésiastique. M. l'abbé Rohrbacher, quia publié de si vastes travaux sur les annales de l'Église catholique , n'hésite pas à adopter la tradition qui, de saint Denis i'Aréopagite et de saint Denis, premier évéque de Paris, ne fait qu'un seul et même personnage. L'opinion ooDtra ire est généralement reçue en France, à ce point que l'on y range au nomlure des hardiesses historiques la tradition basée sur les annalistes grecs et sur le Bréviaire romain. Le Bréviaire de Paris place la fele de «aint Denis PAréopagite an 3 odobrey et celle de saint Denis^ évéqae de Lntèce, an 9 octobre. Nous n'avons pas autorité pour résoudre une quesUon entourée «le diflicoltés si grandes ; mais nous inclinons à accepter, bien qu'die semble nouvelle en France, Phypotbèse qui fidt de saint Denis FAréopagite, qui vivait au premier siècle de Tère cbrélicnne, Pun des plus illustres apôtres de la Gaule.

■m. DE PARIS. — T. I. S

Page 1