CHAPITRE m
Mouvement intellectuel et moral depuis le règne de Hu^es Cap«t jusqu'à Ift mort de ItOuU le Jeune* — Plulotophiei «oieiioefi arts et kttra*
Le dixième siècle avait vu resplendir la gloîce de Gerbert, dont le vaste génie embrassait toutes les connaissances de l'esprit humain. 'Sié eu Auvergne, élevé par çharité dans le cloître de Saint*Gérald d'Aurillac, Gerbert s'était de Jaonne iieui^e rendu en £$pagne et bientôt à Kome, et il avait été initié aux sciences dont les Arabes avaient gardé le dépôt. De retour en France il avait enseigné la dialectique ^ la rhétorique, U géométrie,, raistronomie, la mu* sique, la philosophie, la physique^ et de tous les poials de r£urope chrétienne on était venu solliciter ^ses leçons. U avait eu pour disciples de futurs empereurs et le prince Robert, fils de Hugues- Capet. On s'étonnait. d« la. lucidité et de la puissance de son enseignement ; on vantait son ha* bileté vraiment prodigieuse à construire des instruments de musique et d'astronomie, et, d'après le témoignage , confus des chroniqueurs, qui Tadmiraient sans pouvoir le comprendre, on est fondé à croire que ce savant illustre avait, de son temps, inventé le télescope et appliqué la vapeur à des usages hydrauliques. Lorsqu'il vint à Paris, à la cour de Hugues Capet, diriger T éducation de Robert, son arrivée opéra une révolution complète dans les études et imprima aux écoles de cette ville un élan vigoureux que
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depuis lors elles ne perdirent plus. De ces écoles restaurées
sortirent bientôt Je$ maîtres qui fondèrent à leur lour des académies célèbres et portèrent sur tous les points de la France la lumière de l'intelligence philosophique.
On sait que, sous le règne de Robert, l'illustre savant, dont Paris et TEurope saluaient le nom, fut élu pape et gouverna TÉglise sous le nom de Sylvestre il. £n ces temps, qu'on a qualifiés d*âge de fer, TÉglise catholique avait pour mission de faire Téducation deThumanité tout entière et d'introduire parmi les peuples la civilisation et la charité. Sous les pretnicrs Capétiens, au milieu des souffrances inouïes qu*endurait le royaume , la religion s'efforça (l aULiiiu r les misères publiques et de soutenir les âmes par la résignation et lespérance. De toutes parts aussi la piété des fidèles se manifestait par des fondations chrétiennes, par la construction de nouvelles abbayes et de nouvelles églises. Peu à peu les calamités cessèrent, les bienfaits de plusicui's règnes pacifiques réagirent sur Tintelligence et. sur les mœurs. Il y eut des poètes dont les naïfs essais charmaient nos ancêtres; des institutions se manifestèrent dont l'existence témoignait à elle seule des progirès de la société.
Au moyen âge le malheur des temps avait fait recon* naître la faiblesse de Thomme isolé ; tous les éléments dé la société tendaieut doue à se réunir pour mettre la force de chaque individu au service de la communauté , et en retour celle de la communauté au service de chacun de ses membres. De là^ pour les classes ouvrières, la cause des corporations d'artisans qui se formaient par métier, profession et genre de commette,- daïw un but de cliarité ou de défense leeipruque : de là les communes pour la
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bourgeoisie ; de là également, pour les hommes plus émiaents, une association plus épurée, plus intellectuelle , plus noble, et qui était appelée chevalerie.
Le but avoué de la chevukrie était de servir de tutelle aux opprimés, aux veuves et aux orphelins, et, avant toute chose, de défense et d'appui aux femmes. Le che» valier, armé de pied en eap, suivi de son écuyer, seul ou réuni à d'autres, se présentait partout comme le redres» seur des torts et le ciiainpion des faibles. La lance à la main et Técu au bras, il provoquait l'oppresseur à un combat singulier, et sa victoire délivrait le maiiieureux. Des chevaliers étaient-ils faits prisonniers de guerre : esclaves de leur parole, ils se rendaient d'eux-mêmes en captivité, et Ton ne songeait point à s'assurer autrement de leurs ptrboiiiies. Quand les occasions de combat à outrance Lur manquaient ils faisaient diversion à leur humeur belliqueuse par des fîtes appelées tournois. Cétaient des l^atailles simulées, oii Ton ne pouvait se servir que d'armes émoussées. Les chevaliers de toutes les nations s'y rendaient, et rien de plus ordinaire que d'y voir combattre, sans haine et sans colère, dans le seul but de plaire aux dames ou de multiplier les prouesses, des guerriers qui le lendemain devaient se trouver sur un champ de bataille plus sérieux et chercher à s'arracher la vie. Celui des chevaliers convoqués au tournoi qui demeurait seul debout après avoir renversé les autres combattants, ou qui ne trouvait personne qui osât lui disputer l'honneur de la journée, était proclamé vainqueur. On le conduisait alors vers la reine du tournoi, appelée la dame de beauté , qui lui décernait le prix ; c'était tantôt une arme, tantôt une échaipe , quelquefois un ruban, un gant, ime couronne.
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Le soir, le même banquet réunissait vaincpieurs et vain*
eu, et tous, rangés autour d'une énorme table , dans les salles basses ou dans les galeries ornées de trophées de quelque château, prenaient part à de copieux repas, doiil le paon , le héron, le sanglier, le bœuf, cl les vins d'Espagne ou d'Italie, formaient la base essentielle.
La langue parlée à Paris, aussi bien que dans les pro» vinces situées au noïd de la Loire, ^tait le roman wallon, dialecte d'cù est issue notre langue nationale et qui était alors un dérivé multiple des idiomes barbares et du latin. Le roman wallon participait de la prononciation sourde des Allemands et des Belges, et Borissait particulièrement en Normandie, en Champagne et en Picardie. On le désignait au moyen âge sous le nom de langue A'ojfl ou d oim', pour le distinguer du roman provençal, en usage dans les provinces méridionales, et qu'on appelait langue dW.
1>ès Tavénement de la dynastie capétienne on avait pu remarquer les symptômes d'une nouvelle régénération intellectuelle. I^'étude des lettres et de la philosophie se réveilla dans le silence des cloîtres; Tordre de Saint-Benoit commença dès lors à rendre à la sdenœ ces longs et dui ables services qui lui assurent encore la reconnaissance des siècles. Les Capétiens protégeaient avec zèle les progrès déjà sensibles du goût.
L'espace nous manque pour citer les noms des honunes qui, à cette époque de labeur et de renaissance, contribuèrent à étendre le domaine de la science et de la vérité. Du midi au nord, de Cluny au mont Saint-Michel, le sol de la France était couvert de monastères qui servaient de foyers à la double science du chrétien et du philosophe ; h s écoles de la Normandie étaient célèbres, celles de Paris
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avaient acquis une juste renommée ; on y accourait de tous les points de FEurope.
Paris et la France aeustrieune s enorgueillissaient alors au spectacle de ces générations de jeunes hommes qui se pressaient} dans les sanctuaires Je la seience, autour des docteurs et des maîtres ; ceux-ci, en possession d'an savoir relativement considérable, mais dont les limites étaient mal définies, étaient encore employés à défricher le sol intellectuel au profit de Favenir. La philosophie, qui semblait s ctre étemte sous les pas des barbares et depuis * plusieurs siècles, a|)])arais8ait de nouveau avec son cortège de vérités puissantes ou d erreurs dangereuses y avec ses principes justes ou ses fausses doctrines, av«c ses services réels ou ses futiles vanités, qui, selon qu'on emploie cette force morale au bien ou au mal, en font une arme de civihî>alion chrétienne ou un uistrument de mort.^
Le douzième siècle vit resplendir la popularité et la gloire d'Abélard et de saint Bernard, deux noms bien différents, et sans doute très-inégaux, mais qu'il est impossible de ne pas rappeler lorsqu'on étudie le passe du peuple parisien. Dès le règne de Philippe F' et sous Louis VI, Guillaume de Ghatnpeaux, pliilosophe scolastique, enseignait avec beaucoup d'éclat a 1 école du cloître Notre- Dame, à Paris, et au cloître de Sùnt^ Victor ; il était Tun des plus zélés défcubeuis de la doctrine des réalistes et il s'était acquis le surnom orgueilleux de « co|onne des docteurs ». Abélard prit place parmi ses disciples et attira son attention par son instruction pi écoce, sa mémoire surprenante et son entraînante faconde. Bientôt l'élève se posa comme le rival du maître , fit subir des éciiecs au processeur, et humilia ce dernier au point de le contraindre a
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renoncer à renseignement pour ne pas se voir plus longtemps édîpsë par un jeune rival (i 108-1 1 la): Ce fut alors qii*Abélard ouvrit lui-même une école de philosophie 8cc»lastiquesurla montagne de Sainte^eneviève. Nourri à la fois des doctrines platoniciennes de Guillaume de Cliampeaux et des doctrines péripatéticiennes deRoscelin, dont il avait longtemps suivi les leçons , le nouveau venu dans la science, après avoir combattu ses deux maîtres, entreprit de concilier leurs doctrines o])po8ëes et de les accorder eu quelque sorte dans une llicorie intermédiaire. Abélard réussit mieux à réfuter ses maîtres quli substituer à leurs enseigneiiRiits une doctrine iuallatjuable ; il ne sut point établir une distinction lucide et précise entre les notions et les idées , et son système intermédiaire , qui reçut lo nom de conceptualisme y n'eut jamais la consistance de la vérité et n'eut droit qu'à prendre place parmi les opinions livrées aux disputes delà science. Quelle que fût sa doctrine, elle manquait dé base; elle avait le tort immense de faire prévaloir l'autorité des mots sur celle des choses, de réduire la recherche de la vérité à un exercice de dialecti* cien, et sm tout d'expliquer les dogmes de la foi révélée par la seule puissance dé la raison. Oahs son système la foi n'était tfu'miè opinion provisoire (<9j/{ma//o), qui attendait les secours de la logique et du syllogisme pour avoir un droit définitif à la soumission de l'esprit humain. On comprend que c'en était assez pour soulever contre lui la juste réprobation des dialecticiens pieux et des docteurs orthodoxes. Nonobstant leurs attaques et leurs avertissements, le talent d'^bélard exerçait une. influence presque sans bornes; de tous les points de la France et de l'Europe on venait assister à ses enseignements.
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<i La foule des rues, jalouse de le contempler, s*arrêtait sur son passage ; pour le voir les habitants des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes, et les femmes écartaient leur rideau , derrière les petits vitraux de leur étroite feuétre. Paris Tavait adopté comme son enfant, comme son ornement et son flambeau. Paris était fier d'Abélard et célébrait tout entier ce nom dont, après sept siècles, la ville de toutes les gloires et de tous les oublis a conservé le populaire souvenir. » Mais bienluL sa vie entra dans une nouvelle phase de fautes et de malheurs qui ont en quelque sorte le caractère de la légende et nou celui de iUiistoire.
Une jeune fille nommée Héloîse (i), nièce de Fulbert, chanoine de l^aris, et à peine âgée de dix-sept ans, vivait alors dans la cité, près des écoles; elle était de noble naissance, mais orplieline et pauvre, et certaines traditions la rattachent par les liens du sang à l'illustre famille fies /..'onlniorency ; 2;. Kli vée au monastère d'Argenteuil, elle y avait reçu une instruction inouïe chez une femme, au moyen âge; elle savait le latin, le grec, et mt^me riié* breu, et sa réputation , dans un âge si tendre , était digne de celle d'Abélard (3). Sa figure était plus intelligente que belle (4), et toutefois elle appelait justement les regards. On ignore comment Âbélard la vit, la rencontra et Taima,
(1) Helwîde, Heiwisa on Louise ; ce sont les variantes d'un même nom.
(2) Si cette |iareiitc était legitiinc , ce devait être par les fetniues. Au surplus rien n'est moins prouve. Hékiîse écrivant à Abélard dit quelquA part : Geiuu meum sublimaveras, ce qui s'accorde peu avec une origine illustre.
(3) Ih toiù regno momimuissimmm (Ep* i> p. lo)» On a attribué , à tort, à Hélofse» d*avoîr composé le Homan de la Jtoi».
(4) Perfttciem nom infima, dit Abélard,
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mais il u'épai-giia rien pour se faire admettre ciiez Toncle de cette jeune fille, et Héloïse fut confiée à ses dange» reusi s leçons. La science servait, aux yeux du iiioude , de prétexte à ces entrevues ; mais Abétard, abusant de la fascination de sa reuouiniée et du pnsuge de son esprit, ne tarda pas à séduire celle qui avait été commise à son honneur. Héloïse donna le jour à un fils qui , pour attester le savoir de son père et de sa mère, reçut d'eux le nom d'Astrolabe (11 18). I^es deux coupables, pour échapper à la colère de Fulbert, se réfugièrent en Bretagne, et Abélard offrit d'effacer la tache faite à la réputation dllëloïsej celle-ci, plus romaine que chrétienne, refusa elle-même cette réparation , ne voulant pas que le monde pûl lui reprocher uu jour d'avoir tenu la gloire d'Abélard par un hymen qui devait les humilier tous les deux. Cependant ils écoutèrent Tun et l'autre la voix du devoir plutôt que celle de Torgueil^ et leur mariage, béni par l'Église, eut lieu et demeura quelque temps secret. Abélard quitta la Bretagne et conduisit Héloïse au monastère d*Argenteuil, où elle revêtit riud>it religieux sans prendre le voile et dans le seul but de ' trouver un asile assuré. Ce fut dans cette période de sa vie que le chanoine Fulbert , avide de se venger d'Abélard, aposta des sicaires qui le surprirent la uuit , et, au lieu de le tuer, le mutilèrent honteusement. Ce lâche attentat remplit d'indignation la ville de Paris et la jeunesse des écoles, et l'infortuné Abélard , cédant à l'opprobre plutôt qu'à la piété, se réfugia dans un cloître. Or, comme il ne voulut pas être seul à mourir au monde , il exigea et il obtint sans peine d' Héloïse qu'elle embrasserait avant lui, et irrévocablement, la vie monastique; elle n'avait pas vingt
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ans lorsqu'elle accomplit ce sacrifice , avec uae âme encore plus pénétrée des passions humaines que du sentiment
catholique.
Religieux et moine de Saint-Denis, Abélard ne pouvait
se résigner à se cacher à jamais clans cette retraite ; une immense popularité l'y avait suivi , et les multitudes s*étonnaient de n^tltre plus excitées par sa parole. Abékrd se laissa persuader et se détermina enfin à reparaître aux yeux des hommes ; il quitta Saint-Denis, où, d'ailleurs, par son humeur inflexible et irritable, il avait soulevé contre lui des haines ; puis il s'établit dans la Brie^ au prieuré de Maiboai elle, qui dépendait aloi's du comte de Champagne (il 20). Ce fut là qu'il retrouva un auditoire attentif et enthousiaste, et le nombre des étudiants devint bientôt si considérable que, dans ce pays retiré, on manqua de vivres pour tant de monde. Plus tard il transféra à Nogentsur-Seine le théâtre de son enseignement. iNous ne mentionnerons pas autrement sa célébrité, ses erreurs, sa rétractation; ces incidents, qui émurent vivement la France au douzième siècle, ne se rattacheraient pas ass^ à Thisloire spéciale de Paris.
Aucune légende n'est restée populaire à Paris autant que celle des amours d'Abélard etd'Héloïse. Avant les démolitions qui ont fait disparaître , de nos jours , la moitié des vieilles rues de la Cité, on considérait avec curiosité, vers le quai aux Fleurs, une maison qu on disait avoir ete jadis habitée par Héloise et par le chanoine Fulbert. Ne parlez au peuple ni des croisades du douzième siècle, ni de l'affranchissement des comrmuncs., ni dfe la querelle des invcstiLui i s , CCS grands événements qui ébranlèrent l'Europe du moyen .^ge ; mais parleie-hii de la beauté naïve
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d*Hâoise el des malheurs d'Abélard , et vous éveillercs toutes les s}^^inpathies de la foule. Qu était-ce donc au temps oii les générations se pressaient en foule pour assister aux leçons du laattre, pour prendre pai t à des luttes scolasticpies aujourd'hui dédaignées èt oubliées, et qui alors passionnaient le monde ?
£utraînés par le mouvement des esprits, les rois favorisaient le développement des universités dans TEurope occidentale. Ces corporations savantes commençaient déjà à être constituées en communes , avec des honneurs et des privilèges pour les. professeurs et les écoliers ; cliaque jour elles croissaient en force et en dignité.
Eu ce tenips-Ià il était extrêmement difficile de se procurer des livres manuscrits y la nécessité d'apprendre de vive voix faisait que les cours n'étaient pas alors fréquentes par de jeuiies adolescents , mais par des hommes faits et considérables qui participaient souvent à l'administration du pays. Lies universités du uiojeu dge ne ressemblaient donc en aucune faç6n aux corps scientifiques qui ont reçu ce nom dans les leiiips niodci iies et qui constituent à tous ses degrés la hiérarchie de renseignement.
A cette époque florissaient les universités de Bologne et d'Oxford , mais l'université de Paris était la plus célèbre et la plus renommée ; de tous les points de l'Europe c ln étienne se réunissaient dans cette ville les élèves et les gens avides de science qui venaient puiser aux sources mêmes du savoir et rapportaient ensuite, dans leui*s pays lointains, la semence des doctrines et le culte des lettres. Il était généralement avoué que nulle part ailleurs qu'à Paris la jeunes^ n'était instruite d'une manière aussi complète, aussi scieiuifique , aussi féconde en résultats utiles; quiconque