LIVRE VI
PABIS 60DS SAINT LODIS (lââti— 1S70).
CUAPllRË PREMIER.
PMnè««périod« éa rë^e*
Louis IX était à peine âgé de douze ans. Sa minorité fut très-orageuse. La reine Blanche s'était attribué la régence; mais les grands feudataires étaient impatients de reprendre la place dont la politique ferme et habile de Philippe-Auguste les avait fait .descendre. Blanche de Castilie vint plusieurs fois à bout de rompre leur ligue.
Le jeune roi avait été sacré à Reims; à son retour à Paris, et par ordre de la legente, il n*y eut aucune réjouissance publique. Les Parisiens, qui s'associaient ainsi au deuil de Blanche de Gistille, n'en étaient pas moins dévoues à Louis IX. « Un jour que ce prince, disent les chroniques , chevaucliuit du coté d'Orléans, il apprit que les barons le faisoient épier pour se saisir de sa personne. Aussitôt lui de tourner bride et de courir vers Paris en toute hâte. Il alla jusqu'à Moutlhéry sans s'arrêter^ mais, arrivé à ce donjon , il n'osa pas en sortir, de crainte d'être pris par les révoltés. Il envoya seulement à Paris demander un prompt secours à sa mère. A ces nouvelle Blanche de Castilie fit assembler
HISTOIRE DE PARIS. (laaS-iX»)
les principaux d'eulre les iiabxtants de Paris et les pria de venir en aide à leur jeune roi. Les Parisiens répondirent qu lU etoieat prêts à le faire, et même engagèrent la reine à mander les communes des environs, où il y apoit tard de bonnes gens quonjjoui^oit ai^ec eux Jeter le prince hors de péril, La reine suivit leur conseil, ' et' de toutes parts se réunirent à Paris les chevaliers et les autres braves gens d'alentour. Quand ils furent tous assemblés , ils prirent leurs armes, sortirent de Paris bannières déployées, et se mirent en chemin droit à Montlhéry. Us arrivèrent au château , placèrent le roi au milieu d'eux en faisant des vœux au Ciel pour sa sûreté^ et rentrèrent dans la ville pressés en haie autour de lui, disposés à tout ^événement. Les barons s'étoient prépares à un coup de main et non point à une bataille ; à la vue de cette fonle ils se concertèrent entre eux., et^ sentant qu'ils n'avoient pas assez de monde pour rién tiser^ i\à s'en allèrent vaincus sans combat (i). »
Louis IX se plaisait dans la suite à parler de eet événement, qui avait permis aux habitants de Paris de manifester leur fidélité et leur courage. « £t me conta le saint roy, dit Jôînville , que il ni sa mère, qui estoient à Montle-Héri , ne osèrent revenir à Parb jusques à tant que ceulx de Paris les vinssent quérir avec armes; et me conta qu'au retour de Mont-le-Héri estoit le chemin plei n de gens à armes et sans armes jusques à Paris, et que tolis crioient à Nostre-Seigneur qu*il lui donoast bonne vie et longue, et le défendist et le gardast de M ennemis. » Ainsi se révélait combien était puissante et forte la popu-
(i) chroniques de àauu-'pefiis^
il22<>-1270) LIVRE VI. CHAPlTfiE I. J^Q
larité de la conroane, et combien te peuple prenait au sérieux soa pacte avec la famille de Hugues Capet. -
Vers le même temps la vUie de Paris fut mise en émoi par ua incideut religieux que dom Félibiea raconte en ces termes : .'>
tf Au mois de février (i) I233 affluoit à Saint-Deuis une grandie multitude de peuple pour honorer lea saintes reliques qu'on a coutume d'y exposer à la dévotion publique le 25 iiévrier, jour de la dédicace de l'église, etl«s jours suivants^ Entre ces reliques^ la plupart titées de la chapelle de nos roys, l'une des plus précieuses .est un des clous dont JésusrChrist fut attadié à la crobc, et tpii fiit donné à cette église par Clmrles le Chauve. Le religieux qui le présentoit -à baiser au peuple ne s'aperçut pas qu'il étoit tombé du reliquaire où il estoit enchâssé ; il n'y prit garde que quand il n'en fut plus temps : le don. avoit déjà disparu. Le bruit s'en répandit bientôt, non-seulement à Saint-Denis et à Parts, mak encore par toute la France. L'abbé Eudes-Clément fit aussitôt savoir cette nouvelle au roy et à la reine Blanche, sa mère , qui témoignèrent une extrême douleur de cette pefte. Incontinent après, un héi^ault publia, de la part du roy, dans toutes les places publiques de la ville de Paris , que quiconque rendroit le saint clou auroit la vie sauve et cent livres d'argent pour récompense. On fut plus d'un mois à déplorer cette perte, tant on portoit pour lors de vénération aux saintes reliques. Les clercs, les moines, l'Université , les grands, les petits, tout âge, tout sexe, toute condition, en un mot tout le monde parut prendre part à un malheur
(i) Félibien, Bist, de ParUf 1. 1^, p. 290.
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qu'on regardoit comme un présage de quelque funeste ac^
cideut dont le royaume estoit menacé. Ëiiliii , après bien des prières , des gémissements et des larmes , Dieu permit que le saint clou fût retrouvé dans Tabbaye du Val , près de Pontoise, où Tavoil porté une femme qui Tavoit ramassé dans Téglise de Saint-Denis. L'abbé Eudes lui-même partit sur-le-ciiamp pour le Val, et le roy lui donna trois des principaux seigneurs de la cour pour raccompagner. La sainte relique y fut reconnue et reportée le vendi edy-saint à Saint-Denis, avec une solennité tout extraordinaire. Le roy y alla, quelques jours après, honorer ce précieux, monument de la Passion du Fils de Dieu , et son exemple fut suivi par plusieurs prélats et par presque tous les seigneurs de la cour. »
Le roi étant entre dans sa dix-neuvième année, la régente songea sérieusement à le marier; ses vues s'étaient d'abord portées sur Jeanne, fille du comte de Toulouse , qu'elle faisait élever ; mais son extrême jeunesse la lui fit réserver pour un autre de ses fils, et elle se dédda pour Marguerite, fille ainee de Raymond Berenger, comte de Provence. Lorsqu^arrivèrentdans le palais d' Aix les envoyés de Blanche de Castillei Raymond, Bérenger et la comtesse Béatrix, sa « femme^ pleins de liesse, les reçurent moult honorablement et à grant triumphe, » et leur consentement ne se fit point attendre. Le 37 mai les deux fiancés reçurent la bénédiction nuptiale des mains de l'évêque comte de iNoyon, Anselme de Saint-Médard, « homme de grant sçavoir et de doctrine exquise es lettres saintes , et qui avoit glosé les psalnies de David. » Les royaux adolescents^ à l'imitation de Tobie et de Sara , passèrent en prières la première nuit qui suivit leur mariage , et, deux jours api*ès, le 1^9 mai , ils parti-
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rent pour Paris et y furent reçus au milieu du plus vif enthousiasme.
Un vassal rebelle , le comte de la Marche , puissamment
assiste du roi d'Angleterre , se révolta contre Louis IX. Le jeune roi, âgé de moins de vingt et un ans, se mit à la te te d'imc armée , fondit sur le Poitou , franchit la Charente au pont de Taillebourg, et mit en déroute ses ennemis qui lui disputaient ce passage. Il assiégea ensuite la ville de Saintes, et les rebelles sollicitèrent la paix.
Sur ces entrefaites , les barbares de TOrient, chassés de leur pays par les hordes mongoles de Temoudgm* Gengisklian, envahirent la Judée et le royaume de Jé> rusalem (i2/|4)» sultan d'Egypte les chassa de la Palestine, mais à son tour il fit peser sur les chrétiens de la Terre-Sainte le joug le plus odieux et le plus sacrilège (i2/^5f). Quand la nouvelle de ces désastres épouvanta la France , saint Louis était atteint d'une maladie qui lavait mis aux portes du tombeau. Les grandes Chroniques de France donnent à cet égard des détails pleins d'intérêt. Louis IX était malade à Poutoise ; ce la dyssenterie qui le tourmentoit raffoiblit bientôt à tel point que Ton craignit pour sa vie. L'alarme se répandit parmi le peuple et le clergé. Dans les campagnes et dans les palais tous commençoienl à geniu* et à pleurer leurseigneur^ qui tant étoit prud'homme et tant aimoit les pauvres ^ qui défendoit le menu peuple des outrages et vouloit que droit et l aison fût fait aux pauvres aussi bien qu'aux riches. I^ menu peuple de Paris surtout étoit désolé, et ils disoient entre eux : Père Dieu, que voulez- vous taire à votre peuple? Pourquoi nous enlever celui qui nous gardoit, le souverain prince de toute bounejustice?Lors tous les ouvriei^ et les
aerviteunkissoient leun besognes etcouroi^tauxauteb » Dans toutes les églises de Paris les cliâsses des saintes reliques furent découvertes et les corps des bienheureux placés sui' les autels, afin que le peuple, qui ii avait pas coutume de les voir hors des caveaux, priât {^dévotement Motre- Seigneur pour le roi. Le mal néamnoins s'accrut avec une rapidité effrayante. Louis demeura pendant plusieurs heures dans une léthargie semblable à la mort y a à la fin il poussa un soupir^ retira à lui, puis étendit ses bras et ses jambes, et, d'une voix creuse et sourde comme s'il fût ressuscité du sépulcre , il dit : Cklui qui se lèue d'en haut nia visité par la grâce de Dieu et nCa rappelé d entre les morts ! £t il requit qu'on lui apportât la croix; ce qui lut fait. Quand la bonne dame sa mère sut qu'il avoit recouvre la parole , elle en eut telle joie que plus grande n étoit possible; mais, quand elle le vit avec la croix sur la poilruie, elle iut aussi Lraubie que si elle l'eût vu mort(i). »
La résolution de Louis IX était trop arrêtée pour qu'il l edât aux craintes de sa mère. Le 16 octobre 124 5 toute la noblesse de France fiit convoquée en parlement à Baris, et dans cette assemblée une foule de seigneurs se croisèrent à l'exemple du roi.
Dans l'assemblée des prélats et des barons convoquée à Paris et présidée par le roi , on arrêta d'importantes mesures pour le maintien de la tranquillité publique et l'heureuse issue de la guerre sainte. D'après l'autorisation du pape, et en vertu des décrets du concile de .Lyon, on décida que les ecclésiastiques payeraient au roi le dixième de leurs revenus.
(i) Voir Chroniques ét Saimt^Deais^ édition die M. Pliris, U IV.
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Grâce aux soins et à la sagesse du saint roi , tous les préparatifs de l^expédition étant à peu près terminés, l'on n'attendait plus que l'époque fixée pour le départ. Les seigneurs et les vassaux étaient animés d'un grand zèle. Des processions parcouraient sans cesse les rues et faisaieut retentir Tair des hymnes d'une sainte allégresse. Louis IX se rendit enfin à Tabbaye de Samt-Denis pour y recevoir 1 oriilamme des mains du légat du pape, et vint ensuite, portant le bourdon et la panetière, entendre la* messe dans l'église de Notre-Dame. La cérémonie qui eut lieu à cet occasion fiit pieuse et touchante. Lorsque le légat du pape eut pris en ses mains le drapeau national de la France, dévotement placé sur le tombeau de saint Denis, Louis IX fit sigue au porte-étendard , et celui-ci , que les historiens provençaux nomment Guillaume III de Gueidan, vint s'agenouiller devant l'autel . «Vous jurez, lui dit l'abbé de « Saint-Denis , vous promettez sur le précieux sang de ic Notre-Seigneur Jésus-Christ, cy présent, et sur le corps « de monseigneur sainct Denys et de ses compaignons, qui m y sont, que VOUS, loyalement en' votre personne, tien- « drez et gouvernei^z l'oriilamme du roi mon seigneur, « qui cy est , à l'honneur et profict du royaulme , et pour (c double de mort, ou aultre avantui'e qui puisse venir, ne « la laisserez, et ferez partout vostre debvoir comme bon c et loyal chevalier doibt faue envers son souverain et a droicturier sdgneur ? » Guillaume jura^ la main levée, et reçut la bannière que la France considérait comme un rehgieux talisman. Cependant ^ tandis que les croisés montraient un visage serein et une contenance assurée , tout le reste des nombreux assbtants , clercs , moines^ bourgeois, peuple , « en larmes et plours , » manifestaient la plus vive
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douleur et psalmodiaient des chants sacrés, a avec soupirs, sanglots et frissumiemeiitâ. » A la fin le pieux, roi , surmontant sa propre émotion, quitta Paris, escorté des bénédictions du pt uple. Arrivé à Curbeil, il confia à sa mère Blanche de Castille la régence du royaume , et continua sa route jusqu'à Aigues-Mortes, désigné comme port d'embarquement des croisés français.
Il n'entre pas dans le cadre qui nous est assigné de raconter les événements de la guerre sainte conduite par Louis IX. Personne n'ignore que cette croisade, commencée par d'éclatants triomphes , se termina par la captivité du roi et par de grands désastres. Après avoir payé sâ rançon et celle de son armée, Louis IX passa en Syrie et y guerroya contre les infidèles jusqu'au moment oii lui pai viiïL la nouvelle de la mort de sa mère, la régente Blanche de Castille (i a54)«
Tja régence de la reine Blanche avait été troublée par la révolte des pastoureaux, La nouvelle de la captivité de Louis IX ayant profondément affligé le peuple français, un moine nomme Job, natif de Hongrie, s'imagina de prêcher que les malheurs du roi et des chrétiens d'Orient étaient dus au luxe des grands et à la richesse des ecclésiastiques. Il annonça que, pour délivrer Louis et la Terre- Sainte, il lallait des hommes plus purs, c'est-à-dire de pauvres gens du peuple. Cette tentative eut de l'écho; la nouvelle croisade réunit, d'abord au iioinbre de trente mille hommes, puis de cent mille, des paysans et des ouvriers fanatisés par les paroles de Job et plus encore par la misère. Ces croisés d'une étrange espèce parcouraient la France , et semaient en tous lieux Teffroi par leurs déprédations et leurs désordres.
Le manuscrit de Tillemont renferme quelques détails
sur cette formidable révolte de& pastoureaux^ qu'on aurait pu comparer à la guerre des esclaves. « Leur chef, qu'ils appeloient le maître de Hongrie^ prélendoii que c'étoit la sainte Vierge qui lui avoit fait ce commandement, et il avoit toujours la main fermée, comme s'il eût tenu Facte de Tordre qu'elle lui avoit donné. Ils rapportoient sur cela des visions de la Vierge et des anges qu'ils firent représenter sur une ou plusieurs de leurs bannières, qu'ils portoient partout pour tromper les ignorants. Leur chef avoit mis sur son étendard ua agneau qui portoit une croix ^ ce que les autres firent ensuite sur les leurs , qui étoient au nombre de cinq cents.
« Dès que ces imposteurs appeloient un paysan, celui-ci quittoit aussitôt ses moutons, ses vaches ou ses chevaux, et, sans demander permission ni à ses maîtres ni à ses pa* rents, il les suivoU à piet], sans se mettre ea peine de rien, avec une ardeur ou plutôt une rage aussi étonnante qu'exiraordinaire; et c'est ce qui faisoit croire qu'ils se ser voient de sortilège. On contoit que leur chef, arrivant en France , avoit jeté en Tair une certaine poudre comme pour sacrifier au démon. Ainsi partout ou ils passoient, dans les villages et dans les campagnes, les paysans qui écoutoient les exhortations les suivoient comme le fer suit Taimant. Les enfants les sidvoient aussi, et même de jeunes filles. Il leur faisoit porter la croix. Ainsi leur nombre s'augmenta beaucoup en peu de temps.
« Ils marchoient en corps d'armée sous des capitaines de cent hommes et de mille hommes, et ils avoient des drapeaux dans chaque corps. Us donnoient à queiques-