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toute la cour s'y trouvèrent, et tout ce qui restoit de place hors du champ fut rempli d'une infinité de peuple. Les deux champions, à l'ordinaire, firent le serment, l'un de la vérité de son accusation , et l'autre de son innocence ; après quoi ils se retirèrent chacun d'eux à un des bouts de la lice, et, au signal donné par le juge, ils partirent l'un et l'autre au pas de leurs chevaux et s'attaquèrent à coups d'épée. Jean de Carrouges fut le premier blessé d'un coup dans la cuisse, qui lui fit perdre tant de sang que les assistants commencèrent à craindre pour lui. Mais, ranimant son courage à la vue de son sang, il attaqua vivement Jacques Le Gris, et, ayant trouvé moyen de le joindre, il le saisit par le casque et l'entraîna tout armé à terre, où, le tenant sous lui et tâtant de l'épée le défaut de la cuirasse , il voulut le forcer, par la crainte delà mort, à l'aveu de son crime. Le Gris persista à dire toujours qu'il étoit innocent; mais, comme il avoit été menéà outrance, il fut jugé convaincu par le succès du combat, et, comme tel, suivant' l'usage , il fut traîné et pendu au gibet. Cependant il étoit véritablement innocent, comme on l'apprit de la confession d'un malheureux qui fut depuis exécuté à mort pour d'autres crimes, et qui s'accusa volontairement de celui qu'on avoit imposé à Jacques Le Gris. La dame de Carrouges, pour réparer le tort qu'elle avoit fait à sa personne et à sa mémoire , se retira dans un couvent après la mort de son mari et y passa le reste de ses jours dans la pénitence. »
Jeune, impétueux, abandonné à son goût pour le fasle et le plaisir, Charles VI aimait à oublier la misère de ses peuples en donnant de splendides fêtes. Aucune de ces réjouissances onéreuses n'égala la pompe qui fut déployée à
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Paris à l'occasion de l'entrée solennelle dlsabeau de Bavière, qui venait d'épouser Charles VI. » La reine, disent les historiens , partit de Saint-Denis en litière, accompagnée de la duchesse de Bourgogne , de la duchesse de Berri, de la duchesse de Bar el de plusieurs princesses. Devant la litière marchaient à cheval le duc de Touraine, frère de Charles VI, et le duc de Bourbon; aux deux côtés, le duc de Bourgogne et le duc de Berri ; en arrière , le comte d'Ostrenant et le sire Henri de Navarre. Chaque litière des dames qui suivaient la reine était aussi escortée de chevaliers. Le sire Henri de Bar et le sire Guillaume de Namur étaient auprès de la duchessse de Bourgogne. En sortant de Saint-Denis la roule était bordée de douze cents bourgeois de Paris à cheval et vêtus de robes rouges et vertes. Après que le cortège eut traversé la foule qui se pressait sur la route, il arriva à la porte Saint-Denis. On avait arrangé là un ciel et des nuages rempUs de petits enfants représentant les anges; parmi eux Notre- Dame, tenant dans ses bras le petit Enfant Jésus, qui s amusait avec un moulinet fait d'une noix creuse. Un soleil d'or portant les armes de France et de Bavière brillait dans ce ciel, et les anges chantaient mélodieusement. Dans la rue de Saint-Denis on avait établi une fontaine sur un reposoir d'azur aux fleurs de Hs, dont les colonnes portaient les armoiries des plus nobles seigneurs de France. La fontaine était entourée de belles jeunes filles bien parées, avec de beaux chapeaux de drap d'or. Elles chantaient et offraient, dans des coupes de vermeil, l'hypocras et les douces liqueurs qui coulaient de la fontaine.
«Plus loin, devantle couvent de laTrinité, étaitun grand
(laSMdM) LIVRE IX. CHAPITRE I. "27I
échafaud où était représentée une forteresse. On voyait auprès le roi Saladiu et ses Sarrasins, et de Tautre côté le roi Richard Cœur de Lion avec ses chevaliers portant leurs écussons^ tels qu'ils les avaient eus à la croisade. Le roi de France était figuré là sur son trône, entouré des douze Pairs de son royaume, chacun avec ses armoiries. Le roi Richard s'approcha de lui respectueusement, lui demanda la permission d'aller combattre le roi Saladin, et Ton vit alors la représentation d'une belle bataille. A la seconde porte de Saint-Denis, qui, longtemps après, fut démolie par ordre de François I", il y avait encore un ciel plus riche que le premier, avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Des enfants de chœur vêtus en anges chantaient, et tout à coup, lorsque la reine passa, il y en eut deux qui descendirent par mécanique, et posèrent une couronne d'or sur sa tête en chantant :
Noble dame des fleurs de lys , Soyez reine du paradis De France ; de ce beau pays Nous retournons en paradis,
oc Toute la rue Saint-Denis était couverte et tapissée de draps de camelot, d'étoffes de soie et de belles tapisseries représentant des personnages des diverses histoires. Au Châtelet on avait fait un parc planté d'arbres, oii se jouaient des lièvres, des lapins et des oiseaux. Dans ce parc était un château avec ses tours, dont chaque créneau était gardé par un homme d'armes. Sur la terrasse était le lit de justice du roi, où siégeait madame sainte Anne. Alors sortit du bois un grand cerf blanc qui remuait la tête et tournait les yeux : c'était pour rappeler la devise du roi Un aigle et un lion s'avancèrent
pour attaquer le cerf; mais il prit le glaive de justice sur le lit pour se défendre, et douze jeunes filles, Tépée à la main, vinrent aussi pour le protéger (r). »
Félibien , qui résume à sa manière les chroniques du quatorzième siècle, ajoute à ces détails :
a Le spectacle le plus surprenant fut Faction d*un homme qui, se laissant couler sur une corde tendue depuis le haut des tours de Notre-Dame jusqu'à Tun des ponts par où la reine passoit, entra par une fente ménagée dans la couverture de taffetas dont le pont étoit couvert, mit une couronne sur la tête de la reine, et ressortit par le même endroit, comme s'il s'en fût retourne au ciel . L'invention étoit d'un Génois, qui avoit tout préparé depuis longtemps pour ce vol extraordinaire; et ce qui contribua à le rendre encore plus remarquable, même loin de Paris, c'est qu'il étoit fort tard, et que l'homme qui faisoit ce personnage avoit à chaque main un flambeau [allumé , pour se faire voir et admirer la beauté d'une action aussi liasardeuse que celle-là. Pendant que la reine passoit, le roi eut la curiosité de voir le succès des préparatifs que la ville avoit faits pour cette entrée, surtout le château de bois duGrand-Châtelet et ses machines; mais il ne convenoit pas qu'il y allât d'une manière qui pût le faire connoître. Il proposa de se déguiser et de monter en croupe derrière Charles de Savoisy, sei|[neur de Seignelay, alors son chevalier d'honneur et depuis grand -échanson. Savoisy employa vainement toutes sortes de raisons pour le détourner de ce dessein ; le roi voulut être obéi. Savoisy et le roi se déguisèrent, et, montant sur
(i) M. de Bai*ante, ffis foire des ducs de Bourgogne.
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un bon et fort cheval, Savoisy en selle, le roi derrière lui, Savoisy promena le roi à travers la foule et lui fit voir ce qu'il y avoit de plus curieux. La plus grande difficulté fut auprès du Châtelet, à cause de la presse. Savoisy avançoit le plus qu'il lui étoit possible, malgré la foule et l'embarras. Le château étoit gardé par des sergents, qui, pour empêcher l'irruption de la populace, déchargeoient de grands coups de baguettes de bouleau. Le roi, qu'on ne connoissoit point, en reçut un bon nombre sur les épaules, et Savoisy en eut aussi sa part. Le roi n'en fit que rire, et après la cérémonie il en fit le conte à la reine et aux dames pour les réjouir. Au parvis de Notre-Dame la reine et les princesses mirent pied à terre, furent reçues par l'évêque et son clergé, et conduites à l'église devant le grand autel. I^a reine, après y avoir fait ses prières, fit présent à la trésorerie de quatre beaux draps d'or et de la couronne que les anges lui a voient mise sur la tête à la porte de Paris. Jean de la Rivière et Jean Le Mercier en présentèrent une autre plus riche, dont l'évêque de Paris et les ducs de Berri, de Bourgogne, de Touraine et de Bourbon , ornèrent la reine, qui remonta ensuite dans sa litière et fut conduite avec les autres princesses au palais, oïl le roi l'attendoit avec la reine Jeani^ et la duciiesse d'Orléans. Le lendemain elle fut conduite à la Sainte-Chapelle par les quatre ducs, et y fut sacrée et couronnée par Jean de Vienne, archevêque de Rouen. La messe fut suivie du festin, qui fut servi dans la grande salle du Palais. A la haute table étoient, à commemrer par un bout, l'évêque de Noyon, l'évêque de Langres, l'archevêque de Rouen, le roi, avec une couronne d'or sur la tête, la reine, aussi couronnée de la même façon et en
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grand appareil. A la même table ëtoient assis les éveques deNoyon et de Langres, l'archevêque de Rouen, le roi d'Arménie ( de la maison de Lusignan ), les duchesses de Bourgogne, de Berri et de Touraine, la comtesse de Nevers, mademoiselle de Bar, madame de Goucy, mademoiselle d'Harcourt et madame de La Trémouille. La foule du peuple qui regardoit ce festin ëtpit si grande que la chaleur fit évanouir la reine et madame de Coucy. Pour intermède on avoit disposé dans la cour du palais un château qui représentoit la ville Troie . Il étoit défendu par le roi Priam^ son fils Hector et les princes troyeus, armés de toutes pièces^ portant leur blason sur leurs bannières, et attaqué par les rois grecs, dont on avoit aussi figuré les armoiries. Le soir il y eut un grand bal à T hôtel Saint-Paul, où le roihabitoit d'ordinaire. ?» Le lendemain la ville de Paris vint offrir des présents magnifiques à la reine et à la duchesse de Touraine. Les fêtes se terminèrent par une joute où le roi parut à la tête de trente chevaliers, les premiers du royaume, qu'il avait choisis pour chevaliers du soleil d'or. Il parut lui-même dans la lice et remporta le prix de la joute, vraisemblablement parce qu'il était roi. Les cour» tisans de tous les siècles se ressemblent.
Ceptodant les magistrats de Paris et les bourgeois avaient , selon l'usage , à fêter par de riches offrandes la bienvenue de la reine. Ils se rendirent à l'hôtel Saint* Paul, ditFélibien, « avec les présents de la ville, portés par deux hommes sur un brancard surmonté d'un ciel, et environnés de rideaux de soie si déliés qu'on distinguoit bien à travers ce qui étoit sur le brancard. Us furent conduits à la chambre du roi, où on lesattendoit, et qu'ils trouvèrent tout ouverte. Us firent poser le brancard sur deux
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tréteaux, et, s'étant mis à genoux, ils <ïirentau roi : Très-* cher Sire et noble Roi^ vos bourgeois de la ville de Paris vous présentent^ au joyeux auénement de votre règne ^ tous les Joyaux qui sont sur cette litière. Ils appeloient joyeux ai^énement le gouvernement du royaume que le roi avoit pris en main. Le roi leur répondit : Grand merci^ bonnes gens ; ils sont beaux et riches. Quand la Ville se fat retirée le roi s'approcha pour coB^idérer le présent « Il y avait quatre pots, six trempoirs et six plats d'or, le tout du poids de i5o marcs. Une autre compagnie de bourgeois conduisit à la chambre de la reine un brancard porté par deux hommes déguisés l'un en ours et l'autre en licorne, et sur ce brancard.il y avoit une nef, deux grands flacons, deux drageoirs , deux«alières, six pots et six trempoirs d'or, douze lampes et deux bassins d'argent ; en tout 3oo marcs d'or et d'argent. Le présent de la Ville à la duchesse de Touraine fut conduit par douze bourgeois et porté par deux hommes déguisés en Mores ; il y avoit une nef, un grand pot, deux drageoirs, deux grands plats et deux salières d'or, avec six pots, vingt-quatre petits plats ou saucîères, et autant de tasses d'argent, le tout du poids de 200 marcs. Tous ces présents avoient coûté à la ville plus de 60,000 couronnes d'or. On ne dîna point en public,parce qu'on vouloit être de bonne heure au tournoi quise devoit faire dans la coulture Sainte-Catherine, où les lices étoient préparées, avec des échafauds tout autour pour la reine, les princesses et les autres dames. Il y eut trois tournois, trois jours de suite, comme à Saint-Denis, le premier pour les chevaliers, le second pour les écuyers, et le troisième fut général pour les uns et pour les autres. La devise du roi étoit le soleil d'or, et les tenants s'appeloient les
U^JÔ HrsTOlRE DE PARIS. (IMO-IÎM)
chevaliers du roi au soleil cTor. Ils étoient au nombre de trente, etTon y comptoit entre autres les ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, le comte de la Marche et son frère, Guillaume de Namur, et le connétable de Clisson . La joute commença à trois heures après midi, et le roi se mit du côté des assaillants. La poussière incommoda fort tant les combattants que les spectateurs. I^eroi emporta le prix, comme celui des forains ou des assaillants qui avoit le mieux jouté , et parmi les tenants le prix fîit adjugé à un frère bâtard de la duchesse de Bourgogne. La reine fut reconduite à Thôtel Saint-Paul, où le souper fat suivi de danses et de divertissements jusqu'au lever du soleil. Le mercredi Ton fit venir plus de deux cents porteurs d'eau pour arroser les lices. La joie publique fat redoublée par l'arrivée du comte de Saint-Paul, qui apporta les nouvelles de la trêve avec l'Angleterre. Après dîner les écuyers, au nombre de trente tenants, combattirent, etc. »
Ces détails, qui résument les récits de Froissart et de Ju vénal des Ursins, attestent que la cour, sous Charles VI, si elle condamnait Paris à supporter de lourdes taxes, ne marchandait pas en matière de splendeurs et de fêtes pu* bliques.
Cependant tout n'était pas spectacle et réjouissance; il y avait au dehors et à l'intérieur des causes de luttes opiniâtres entre les peuples et leurs maîtres. Les villes de Flandre, et surtout la courageuse cité de Gand, n'avaient point renoncé à se délivrer •du joug de leurs seigneurs français ; elles se montrèrent aussi ennemies de Philippe le Hardi que de Louis de Nevers ; il fallut que Charles VI marchât en personne pour les réduire. Sesti*oupes et celles du duc de Bourgogne s'unirent contre les Gantois, qui
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succombèrent enfin dans cette lutte inégale. Lorsqu'on ' mus aura tous égorgés^ disaient ces marchands, nos os se réuniront pour combattre. Leur courage fut trompé dans son attente ; la liberté eut des martyrs, et ce ne fut pas la liberté seule, car les Flamands combattirent non-seulement pour repousser des princes étrangers , mais encore pour rester fidèles au pape de Rome tandis que la France ne reconnaissait que celui d'Avignon.
Charles le Mauvais vivait toujours, comme une menace * permanente contre la vie des rois de France et Tindépendance de leur royaume. Ce prince avait tenté de faire empoisonner Charles VI et ses oncles, mais son crime fut déjoué. On ne sait à quelle odieuse ressource il aurait de nouveau eu recours lorsqu'il mourut victime d'un tragique accident. Comme il était épuisé de maladie et de débauches, il se faisait rouler dans un drap imbibé d'espritde-vin; le feu ayant pris à ce linge, le roi de Navarre périt misérablement.
Charles VI fît à deux reprises les préparatifs d'une expédition contre l'Angleterre, où régnait le faible et malheureux Richard II ; ces armements n'eurent d'autre résultat que d'épuiser le trésor. Une campagne contre le duc de Gueldre fut encore moins heureuse. Ces fâcheux événements soulevèrent les esprits , et le roi donna satisfaction aux mécontenls en éloignant ses oncles des affaires publiques (i388}. Cette mesure fut suivie de quelques changements qui révélèrent au peuple la bonté du roi et firent espérer en sa justice. Le duc de Berri, qui avait abusé de son pouvoir en se livrant à de nombreuses exactions, fut révoqué de son gouvernement ; des taxe§ onéreuses furent abolies (i388-i392;.
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Ces réformes faisaient un peu pardonner au jeune rci les folles prodigalités de son règne et son amour désordonné des plaisirs, et peut-être lui méritèrent-elles à juste titre le surnom de BiènrÀimé ^ lorsqu'un fatal événement vint tout d'un coup replonger la France dans un abîme de maux. Le roi avait entrepris une guerre contre la Bretagne; comme il sortait du Mans et traversait une forêt de pins, versTheure de midi, au milieu des ardeurs du soleil, ' un inconnu, vêtu d'une façon étrange, pieds nus et la tête découverte, se précipita au-devant de lui, saisit la bride de son cheval .et lui cria : O roi^ ri avance pas plus loin! Retourne^ tu es trahi l En même temps un page de la suite du prince laissa tomber une lance sur un casque. Cette apparition mystérieuse et ce bruit imprévu troublèrent subitement l'esprit du roi; une révolution s'opéra dans ses facultés mentales, il se crut menacé de mort, ou plutôt il tomba dans une folie furieuse. Armé de son épée, il s'élança sur les gens de sa suite, en tua quatre, blessa son frère, le duc d'Orléans, et ne s'arrêta que vaincu et désarmé par la fatigue. Ainsi commença la longue et déplorable démence de Charles VI. Le roî fut confié à la garde de ses oncles, les ducs de Berri et de Bourgogne, et ces princes s*attribuèrent à la fois la tutelle de leur neveu et celle de l'État. La France, pendant trente ans que dura la maladie de son roi, fut désolée par une horrible anarchie. Le malheureux Charles VI, tantôt livré à une noire mélancolie, tantôt furieux, ne jouissait, de temps à autre, d'intei^alles lucides que pour mieux voir les profondes misères de ses peuples. Tant qu'il demeurait privé de sa raison, deux factions acharnées, IHine, celle du duc de Bourgogne, l'autre, celle du duc d'Orléans et delà
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reine Isabeau de Bavière^ se disputaient la régence, le pouvoir ou Targent. Quand il reprenait pour un peu de temps ses esprits il était tout au plus le prête-, nom ou le jouet du parti triomphant. La reine avait été associée à la régence^ mais son intervention dans les affaires n'était guère propre à calmer les maux du pays. Cette femme ne songeait, comme les princes, qu'à pressurer la France, en attendant le moment de la vendre; elle préludait d'ailleurs à la trahison par l'adultère et l'inceste.
Un crime ( ils étaient alors bien fréquents ) troubla la cour et Paris. Il y avait un homme qui^ plus que les ducs de Bourgogne et de Berri, haïssait le connétable ; c'était le sire Pierre de Craon, favori du duc d'Orléans, et qui, ayant autrefois volé le trésor du duc d'Anjou, lors de l'expédition de Naples, se trouvait justement repoussé par la maison d'Anjou et par Olivier de Clisson, le partisan et l'allié de cette famille. Pierre de Craon et le duc de Bretagne avaient un égal intérêt à faire disparaître Clisson, et ils étaient bien certains que ni le duc de Bourgogne ni le duc de Berri ne chercheraient àvengerla mémoirede l'ennemi commun. Le i3 juin iSga, jour de la fête du Saint-Sacrement, le sire de Craon, qui se tenait caché à Paris, jugea l'occasion favorable pour en finir avec Clisson. A l'issue d'une grande fête que donnait le roi à l'hôtel Saint-Paul et où assistait le connétable, Pierre de Craon^ escorté de quarante bandits à cheval, se porta au coin de la rue Sainte-Catherine et y épia le passage de son ennemi. Au moment où Clisson parut les gens de Pierre de Craon se jetèrent sur ses valets et éteignirent leurs torches. Clisson crut d'abord que c'était un jeu du duc d'Orléans qu'il supposait l'avoir suivi. « Monseigneur,
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dit-il, VOUS êtes jeune; il faut bien vous pardonner; ce sont jeux de votre âge. « Mais Pierre de Craon lui cria: te A mort, à mort, Clisson ! Si vous faut mourir. — Qui estu? dit Clisson ; qui dit de telles paroles? — Je suis Pierre de Craon, votre ennemi; vous m'avez tant de fois courroucé que si le vous faut amender. Avant! dit-il à 'ses gens; j'ai celui que je demande et que je veux avoir. » Le connétable essaya de se défendre, mais il fut bientôt blessé et renversé de cheval; en tombant sa tête vint heurter contre la porte entr ouverte d'un boulanger, qui céda sous le coup; ce fut ce qui le sauva. Les assassins le crurent mort ; ils avaient d'ailleurs reconnu le connétable, et, effrayés de s'être attaqués à un si grand seigneur, ils se hâtèrent de fuir avec Craon jusqu'à son château de Sablé, dans le Maine.
Les efforts mêmes que l'on faisait pour délasser par des fêtes l'esprit du pauvre roi contribuèrent à redoubler sa démence*^ Dans la nuit du 29 janvier i^gij le mariage d'une noble Allemande, dame d'honneur de la reine, fit imaginer, pour le bal de la cour, à l'hôtel Saint-Paul, une mascarade d'hommes sauvages, revêtus d'habits de toile sur lesquels étaient collées, avec de la poix, des étoupes très-déliées qui ressemblaient à du poil. Le roi trouva cette invention si plaisante qu'il voulut être de la partie. Cinq jeunes courtisans, le comte de Joigny, le bâtard de Foix, Airaery de Poitiers, Hugues de Guisay et INantouillet, liés les uns aux autres, parurent sous ce déguisement avec Charles, qui tenait un bout de leur chaîne. A leur entrée dans la salle ils ne furent point reconnus; on s'approcha d'eux pour les examiner des pieds à la tête. I^e duc d'Orléans, qui teaait un flambeau, mit le f(^u, bien
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involontairement sans doute, à la tunique de Tun d'eux, et bientôt ils furent tous enveloppés de flammes. Le roi se fit aussitôt reconnaître et fut préservé par la duchesse de Berri, qui le couvrit de son manteau; un seul des cinq autres, Nantouillet, rompit sa chaîne et alla se jeter, à demi brûlé, dans une cuve remplie d'eau de la cuisine du roi, ce qui le sauva. Les autres moururent dans des tourments horribles. Le sort de l'un d'eux, Hugues de Guisay, n'excita aucune pitié et parut une juste punition de Dieu. Non-seulement il était adonné à tous les vices et menait une vie coupable, mais il était en outre le plus cruel et le plus insolent des hommes. Un de ses plus grands plaisirs était de maltraiter ses valets et ses serfs; il les déchirait à coups de fouet et de bâton, les foulait aux pieds, riait de leurs gémissements et leur disait : « Aboie, chien!.» Lorsque son convoi passa dans les rues la populace se montra animée d'une joie vengeresse et cria brusquement : a Aboie, chien ! » Ainsi les excès des grands amassaient dans les couches inférieures de la société des trésors de haine. Ces sentiments ne s'adressaient point au roi, que le peuple aimait et plaignait. La multitude se porta sous les fenêtres du palais de Charles VI, et, pour calmer ses appréhensions, il fallut lui montrer ce malheureux prince. I^s jours suivants, pour remercier Dieu d'avoir épargné ses jours, on fit une procession solennelle de la porte Montmartre à l'église Notre-Dame; le roi y vint à cheval, et les princes du sang le suivirent pieds nus. Quant au duc d'Orléans, comme on l'a vu plus haut, en expiation de sa conduite imprudente, il fit élèvera ses frais la magnifique chapelle des Célestins que nous avons décrite.
La multitude compatit volontiers aux rois qui souffrent,
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et les bourgeois de Paris, tant de fois rebelles, plaignaient l'infortuné Charles VI, déploraient son triste sort^ etFai* maient d'autant plus que désormais on ne pouvait lui imputer ni les malheurs, ni les exactions, ni les actes de tyrannie. Quand on le voyait passer, pâle, le front baissé, le regard éteint, se rendant à l-église ou à la promenade, on le saluait avec une pitié respectueuse et sympathique, on cherchait à ne voir en lui que la victime de quelques ténébreuses machinations. A plusieurs reprises de prétendus sorciers furent appelés pour combattre par des pratiques de magie l'effet des maléfices contraires auxquels on attribuait la démence du roi; presque toujours ces expédients coupables n'aboutissaient qu'à redoubler la maladie et lés souffrances de Charles VI, et plus d'un empirique eut à payer de sa vie ces tristes résultats. Cependant les églises étaient remplies de fidèles qui demandaient avec ferveur la guérison du monarque. Les crises alternatives de folie et de bon sens répandaient tour à tour le désespoir ou la consolation, tandis qu'elles ne servaient qu'à entretenir dans le gouvernement du royaume une oscillation perpétuelle, cause des troubles les plus dangereux.
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