HISTOIRE DE PARIS. (ISMIMI
sujet était la mort de Jésus-Christ. C'est de là que vinrent les noms de Confrérie de la Passion j donnés à cette société) et de Mystères ^ aux pièces qu'elle jouait , et qui, au demeurant, étaient de véritables jeux scéniques^ représentés en plein chœur et auxquels on associait l'élément grotesque et profane. Par exemple, dans les représentations de la Passion, de la fuite de la sainte Vierge, apparaissaient Barabbas, le Juif errant, et jusqu'à Tânesse de Balaam, qui venait braire sous la nef; mais à coté du rire , la terreur. Parmi les mystères que nous possédons, celui qui représente l'histoire des Vierges folles est grandiose et saisissant. Quand elles ont reconnu, au réveil, leur faute irréparable : « Malheureuses , chétives ! s'écrient-elles dans le désespoir, nous avons trop dormi. » Et onze fois ce cri lamentable et plein d'angoisse retentit. Alors l'enfer s'ouvre, Jésus-Christapparaît et les y précipite, a Allez, misérables! allez, maudites! A tout jamais vous êtes condamnées à la peine, et l'enfer va vous recevoir. »
L'établissement de la troupe^Jes confrères de la Passion fut autorisé par des lettres du roi ; ils élevèrent alors un théâtre dans la grande salle de l'hôpital de la Trinité. « Ijà, disent les chroniques, là vit-on (on vit) Dieu manger des pommes, dire des pate-nostres avec ses apôtres, ressusciter et juger les morts; là furent entendus les bienheureux chanter en paradis , dans la compagnie d'environ quatrevingt-dix anges, et les damnés pleurer dans un enfer noir et puant, au milieu de plus de cent diables qui rioient de leur mésaventure. »
Deux moines augustins^ après avoir essayé de guérir le roi par de ridicules pratiques, eurent la coupable idée d'imputer aux prétendus sortilèges du duc d'Orléans U
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maladie de Charles YI ; ils furent condamnés à expier cette odieuse calomnie et conduits en place de Grève, a Ils avoient les mains liées, dit Félibien, des mitres de papier en tête avec leurs noms, et sur le dos un écriteau en parchemin oïl leurs crimes étoient énoncés. On a voit dressé dans la place un échafaud tendu de draps de laine, pour révêque de Paris et dix autres évêques, accompagnés de plusieurs ecclésiastiques. Auprès de cet échafaud il y en avoit un autre pour les deux criminels. Us n'y furent pas plus tôt montés que Giles d'Apremont, docteur en théologie, les prêcha, après avoir reçu la bénédiction de Tévêque; il leur reprocha dans son discours leur apostasie et leurs autres crimes. Le sermon fini, Tévêque se leva et leur dit : « Puisque vous avez profané par vos actions infâmes le plus glorieux caractère de notre religion, nous vous déclarons indignes de la communion des fidèles et de toute fonction ecclésiastique. » Les prêtres de la suite de révêque revêtirent aussitôt ces deux malheureux de tous les ornements sacerdotaux qu'ils portoient le jour de leur ordination. Les crimiaelsà l'instant se mirent à genoux devant Tévêque et lui firent l'aveu de leurs crimes, qui furent répétés tout haut. Il leur donna à chacun le calice à tenir, puis le retira aussitôt avec ces paroles : « Nous t'ôtonsle calice dans lequel tu avois coutume de consacrer le sang du Seigneur. » Il fit la même chose à l'égard du livre des évangiles et des ornements, qu'il leur ôta, soit par lui-même, soit par ses officiers. Il commanda aussi qu'on leur raclât les doigts, qui furent lavés d'une liqueur préparée à cet effet. Les cérémonies de la dégradation achevée, Tévêque livra les deux coupables au sergent du prévôt de Paris, qui les promena ignominieusement
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par les rues, en s'arrêtant à chaque carrefour pour y faire lecture publique des crimes mentionnés au procès. On les ramena ensuite en Grève, où ils eurent la tête tranchée. Leurs têtes furent mises au bout de deux lances, leurs corps en quartiers, qu'on attacha aux quatre principales portes de Paris, et le tronc fut porté au gibet (i). »
Le 3 juin j4oo l'empereur d'Orient vint à Paris solliciter les secours de la France. Au témoignage des chroniques, il fut reçu, au pont de Charenton par deux mille bourgeois lestes et bien montés. Les annales de Paris ajoutent : «L'empereur (Manuel Paléologue) n'eut pas plus tost passé cette première haie de la milice de Paris qu'il trouva le chancelier de France, puis le Parlement en corps, et ensuite trois cardinaux^ dont il reçut les compliments. Peu après parut le roi, qui s'avança à la tête des ducs, des trompettes, des clairons et de toutes sortes d'instruments. De si loin que les deux princes purent s'apercevoir ils coururent s'embrasser l'un l'autre, avec mille témoignages réciproques d'estime, d'amitié et de joie. Après les premiers compliments l'empereur monta sur un cheval blanc que le roi lui avoit fait présenter. Il étoit vêtu de son habit impérial de soie blanche , et, quoiqu'il fût d'une taille médiocre, la grâce de son visage, décoré d'une longue barbe, inspiroit du respect et de la vénération. Le roi marchait à côté de lui, et après eux les princes et toute la cour. Us allèrent ainsi jusqu'au palais, qui fut le lieu du festin, et de là au château du Louvre, où l'appartement de l'empereur étoit préparé. Pendant son séjour à Paris
(î) FéBbicû, tom. II, p. 720.
on lui fit voir les ^lises et toutes les curiosités de la ville et des environs. On lui donna souvent le plaisir de la chasse et d'autres divertissements. Il assista avec le roi au mariage de Jean de Bourbon, comte de Clermont, fils de Louis, duc de Bourbon, oncle maternel du roi, avec la comtesse douairière d'Eu, fille du duc de Berri , dont les noces furent célébrées dans le palais, le^jour de Saint* Jean*Baptiste, avec toute la magnificence royale.»
Cependant la maladie du roi s'aggravait; ce malheu* reux prince eut un accès de folie qui dura six mois , et pendant ce long intervalle il ne voulut permettre à personne de s'approcher de lui et de lui rendre les soins nécessaires. La reine Isabeau, femme orgueilleuse et esclave de ses passions , abandonnait de plus en plus son mari et ses enfants pour ne songer qu'à de honteux plaisirs. Elle ne consentait à s'occuper de Charles VI que pour obtenir de lui, par des ordonnances surprises à sa faiblesse, de nouvelles concessions et de plus grandes prérogatives. Complice des prodigalités et des fautes du duc d'Orléans, son beau-frère, elle affichait, aussi bien que ce prince, un luxe d'autant plus odieux qu'il contrastait avec la misère du peuple et avec la situation du monarque. Dans un des instants de ludicité de Charles VI la gouvernante de ses enfants vint lui dire que bien souvent ils n'avaient pas de quoi manger et se vêtir. « Hélas I répondit-il, je ne suis pas mieux traité. » Les habitants de Paris n'ignoraient pas entièrement les souffrances du roi et leur pitié pour lui redoublait.
Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, étant mort (1404), son fils, Jean-sans-Peur, lui succéda et prit possession des duchés et des comtés qui lui revenaient par
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droit de naissance. Tandis que le nouveau duc de Bourgogne se trouvait éloigne, le duc d'Orléans mit à profit les circonstances pour s'emparer, à Paris, de l'exercice du pouvoir. L'un de ses premiers soins fut de prendre possession des trésors qui étaient déposés au Ix)uvre, et cet argent, au lieu d'être employé aux besoins de l'Etat, fut consacré à de fastueuses dépenses et à d'inutiles travaux. Pour la défense du gouvernement les fonds manquaient , et le frère de Charles VI proposa au conseil de lever une taille générale sur tout le royaume. Cette mesure souleva les réclamations les plus vives de la part des contribuables et des villes, et partout on se plaignait soit de la dureté des commissaires fiscaux chargés de lever la taxe , soit des perceptions de décimes que l'antipape Benoît XIII, sous le joug duquel était momentanément retombée la France, ne cessait de faire peser sur les ecclésiastiques du royaume. Au milieu de cette désolation toujours croissante un événement préoccupa l'attention publique. Le i4 juillet i4o4 les clercs de l'Université se rendaient en procession à l'église de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers ; ils rencontrèrent sur le chemin les pages de Charles de Savoisy, chambellan du roi, qui menaient leurs chevaux boire à la rivière . Les pages voulurent traverser la tête de la procession et furent repoussés à coups de pierre. Etant retournés à l'hôtel, ils revinrent avec des arcs et une troupe de valets j mais le nombre des écoliers l'emporta encore. Cette" fois toute la maison du sire de Savoisy sortit en armes avec l'approbation du maître. Les écoliers, arrivés au but de leur procession, y célébraient alors l'office sacré. On se précipita dans l'église ^ les chantres furent mis en fuite, le diacre et le sous-diacre eurent leurs ornements per-
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ces de coups dans le tumulte; le prêtre put à peine achever en toute hâte la messe à voix basse.
Savoisy avait promis aux siens Timpunité quand ils revinrent auprès de lui. Dans son orgueil de chevalier il méprisait peut-être la colère d'une troupe de clercs; mais TafFaire alla devant le Parlement. Jean Gerson plaidait pour rUniversité. Le premier président lut en l'hôtel Saint-Paul, en présence de toute la cour, un arrêt qui ordonnait la démolition de l'hôtel de Savoisy, et le condamnait à payer deux mille livres de dommages et intérêts et à fonder une rente de cent livres pour l'établissement de cinq chapellenies. Trois de ses gens, qui tombèrent entre les mains de la justice royale, firent amende honorable dans Jes carrefours, puis furent fouettés par la main du bourreau et bannis du royaume. Ce ne fut cpi'au bout de cent douze ans que l'Université consentit à la reconstruction de l'hôtel Savoisy, et encore exigea-telle que l'on gravât sur une pierre de la porte le récit des excès dont elle avait eu à se plaindre et du châtiment qui les avait suivis. Trois ans plus tard, deux clercs de l'Université , qui s'étaient faits voleurs de grands chemins, furent pris et pendus par ordre du prévôt royal. L'Université invoqua ses privilèges, suspendit son enseignement, menaça d'abandonner le royaume, et, à la longue, ses réclamatiobs prévalurent. Pour l'apaiser il fallut que le prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville, se rendît lui-même au lieu des exécutions, détachât les squelettes des deux clercs suppliciés , les baisât à la bouche et les remît entre les mains du recteur, ce qui ne l'empêcha pas d'être révoqué, lui et son lieutenant.
Cependant Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, portait
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au duc d^Orlëans une haine implacable, et par tous les moyens cherchait à lui enlever le pouvoir et l'influence.
La lutte engagée entre les deux princes ne tarda pas à prendre tous les caractères d'une guerre civile. Le duc d'Orléans avait pour lui Isabeau de Bavière, la cour et les grands; Jean-sans-Peur s'appuyait sur les instincts violents de la multitude et représentait les intérêts populaires. On se fatiguerait à relever les mensonges , les violences et les injustices qui déshonoraient les deux causes : les factions de tous les siècles ne se ressemblent que trop et puisent toujours les mêmes armes au même arsenal .
Le clergé n'était point toujours étranger à ces luttes; recruté dans les rangs du peuple, il participait aux prédilections et aux antipathies populaires et leur venait énergiquementen aide. Un moine augustin nommé Jacques Legrand, évidemment rallié au duc de Bourgogne, prêchant devant la reine, le jour de l'Ascension, eut la hardiesse de lui faire entendre des avertissements de cette nature : <c Votre salut, grande reine, m'est plus cher que vos bonnes grâces, et, au risque de vous déplaire, je dois vous dénon* cer l'empire que la déesse de la mollesse et des voluptés a établi dans votre cour. Elle a pour ses suivantes inséparables la gourmandise et la crapule, qui font le jour de la nuit, que Ton passe en des danses dissolues; et ces deux pestes de la vertu ne corrompent pas seulement les mœurs, elles énervent les forces, elles retiennent dans une honteuse oisiveté les chevaliers et les écuyers, auxquels elles font craindre les combats. » Après avoir ainsi déploré l'empire de « dame Vénus » {domina Venus) à la cour d'isabeau, Jacques Legrand fit une sortie également acerbe contre le luxe, les modes, les nouveautés, et il n'é-
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pargna ni les franges démesurées, ni les grandes manches, ni tout ce qui pouvait signaler la a>ur aux regards du peuple comme le centre permanent des prodigalités et le foyer des vices. Le roi, ayant été instruit de la hardiesse dont le prédicateur avait usé, ne se mit nullement en colère, et voulut, à son tour, entendre un sermon du reUgieux augustin. Cet ecclésiastique, ignorant ou passionné, ne crut pas devoir tenir compte de la mansuétude et de la faiblesse de Charles VI, et ne craignit pas d'accuser ce prince A^ être vêt uUu sang et des larmes du peuple. Quant au duc d'Orléans, il était moins épargné encore que son frère, et il est aisé de comprendre quelle fermentation de semblables attaques faisaient naître dans la ville et dans
On était au mois d'août i4o5. Nourrissant en son cœur l'ambition et là vengeance , le duc de Bourgogne s'était dirigé sur Paris, sous prétexte d'y prendre place au conseil, mais, en réalité, avec des troupes et des gens armés destinés à soutenir sa cause. Ni la reine ni le duc d'Orléans ne se firent illusion sur ses dispositions secrètes. A peine eurent-ils appris qu'il arrivait au Louvre que, effrayés, ils prirent en toute hâte la route de Melun et ne s'arrêtèrent qu'au château de Poùilly-le-Fort, près de cette ville. Le roi,' malade, était resté à Paris, mais les fugitifs, avant de partir, avaient laissé au duc dé Bavière et au maréchal de Boucicault l'ordre de leur amener, dès le lendemain, le Dauphin et ses fi'ères. A cette nouvelle le duc de Bourgogne se jeta à toute bride à la poursuite de l'escorte royale, et, ayant atteint le cortège du Dauphin à Juvisy, entre Yillejuif ^ Corbeil, il fît reconduire à Paris les jeunes princes.
Le lendemain une assemblée générale fut convoquée ;
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elle était présidée par le Dauphin^ à peine âgé de neuf ans. Le duc de Bourgogne fit exposer sa conduite par Jean de Nielle, fameux orateur du pajrs d Artois; il voulait montrer qu'il n'avait agi que comme vrai et loynl sujet du roi. Le Dauphin déclara qu'en effet le duc ne l'avait ramené à Paris que de son consentement; puis le duc de Berri fut nommé capitaine et gouverneur de la ville et chargé de la garde des jeunes princes. Le duc de Bourgogne confia aussitôt le commandement du Louvre à Renaud d'Angennés, et celui de la Bastille au seigneur de Saint-Georges; il fortifia son hôtel de Nesle et fit fermer les portes de la ville, à l'exception de celles de Saint-Jacques et de Saint- Honoré, où il mit des corps de garde. De son côté le duc de Berri plaça des postes d'arbalétriers à toutes les avenues de son hôtel d'Artois, et désigna cinq cents hommes pour faire le guet de jour, autant pour le service de nuit.
Le duc d'Orléans, qui s'était retiré à Melun, réunissait des troupes et ne voulait entendre parler d'aucun accommodement. Celui qui a bon droit si le garde^ dit-il au duc de Berri qui était venu lui proposer la paix. Dans cette situation, qui chaque jour devenait plus difficile, on devait s'attendre à voir couler le sang, et le Parlement, n'osant se confier ni à un parti ni au parti contraire, consignait dans ses registres qu'à Dieu seijil il appartenait de pourvoir aux besoins du royaume , qu'il fallait mettre en lui espoir et confiance, « et non dans les princes et les enfants des hommes^ dont on ne devoit pas attendre le salut, v Tandis qu'il hésitait, tout en paraissant céder aux exigences de la situation, le duc d'Orléans marchait sur Paris, pillait les villages sur son passage et faisait déclarer traî-
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très le Bourguignon et ses partisans. De son côté Jeansans-Peur introduisait dans la capitale du royaume de nombreux renforts qu'il avait appelés de Flandre et du pays de Liège, et bientôt, par ses ordres, on éleva aux abords du Louvre et aux portes de Paris des ouvrages de défense destinés à les mettre à l'abri d'une attaque. La garde de la ville fut confiée au duc de Berri; le commandement de la Bastille fut donné au sire de Saint-Georges ; on rendit aux bourgeois et au peuple les armes et les chaînes de barricade qu'on leur avait enlevées, en i383, lors du dernier désarmement, et le duc de Bourgogne, en associant ainsi les Parisiens à sa cause, augmenta la popularité de mauvais aloi dont il était déjà en possession depuis qu'on voyait en lui non-seulement le rival du duc d'Orléans et de la reine, mais encore le chef naturel de toute insurrection, l'homme en qui la démagogie pouvait espérer. Tandis que les premiers princes du sang se préparaient ainsi à la guerre civile, beaucoup de magistrats, de prud'hommes et d'illustres clercs cherchaient à pacifier les deux factions et à réconcilier les princes. A force de remontrances et de supplications , peut-être même par l'effet de la disette, on amena le duc d'Orléans et la reine à accepter des arrangements pacifiques. La reine vint à Vincennes, le duc d'Orléans au château de Beauté , le duc de Bourgogne à Corbeil, et, après huit jours donnés aux négociations, la paix fut conclue le 17 octobre. Ainsi qu'on le désirait, les deux princes ennemis, au lieu de s'arracher le pouvoir à main armée, consentirent à le partager entre eux, et, s'étant réconciliés, au moins en apparence, ils firent tous deux leur entrée solennelle dans Paris. Les ducs d'Orléans et de Bourgogne parurent un mo-
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ment disposés à gouverner dans l'intérêt de la France. D'abord on s'occupa du roi, et l'on rougit du honteux abandon où il était laissé; on le leva de soo lit fétide , on lui coupa la barbe, on lui mit des vêtements neufs , et ces premiers soins adoucirent les souffrances de l'infortuné monarque. Quelques jours après on opéra d'utiles ré* formes dans les finances : on supprima des emplois onéreux et sans objet; on réduisit les pensions des chambellans et des gens de cour ; on diminua les gages des offiders royaux ; on supprima des offices dans le Parlement, et ces améliorations procurèrent une épargne de six cent mille écus d'or. Le duc de Bourgogne, qui faisait peser sur ses propres États de très-lourds impôts, s'opposait de tout son pouvoir à ce qu'on agît de même en France, et cette hypocrite modération augmentait sans cesse le nombre de ses partisans.
Le duc de Bourgogne nourrissait contre le duc d'Orléans une animosité implacable. On assure que depuis plusieurs mois d'étranges rapports lui avaient été faits; des amis officieux étaient venus lui révéler, à tort ou à raison, que le duc d'Oriéans faisait collection des portraits de ses favorites, et que, parmi ces portraits figurait celui de la duchesse de Bourgogne. Que ce bruit fût vrai ou faux il avait suffi pour exalter au plus haut degré les sentiments haineux de Jean-sans-Peur. Un attentat sans exemple se préparait donc. Le duc d'Orléans, étant malade à son château de Beauté-sur-Marne , y reçut la visite du duc de Bourgogne, et les deux princes échangèrent entre eux les marques extérieures d'une amitié toute fraternelle. Lorsque le duc d'Orléans fut rétabli, le duc de Berri, pour cimenter leur réconciliation , les meqa tQUS deux entendre
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la messe aux Augustins^ dans la matinée du 20 novembre 1407. Les princes communièrent ensemble, ils mangé* pent à la. même table, et, selon la coutume du moyen âge, en signe de confiance et d'amitié réciproque , ils coucherait dans le même Ut. Or il y avait plus de quatre mois que le. duc de Bourgogne, déterminé à se venger, disposait tout, en vue d'un meurtre. Il avait acheté dans la ville une maison où il voulait, disait- il, mettre du vin, du blé et d'autres provisions; il y cacha dix-sept spadassins. Cette maison, située rue VieiUe-du-Temple, près de la porte Barbette , était sur le chemin que suivait le duc d'Orléans en revenant de la demeure du roi à son hôtel. Le mercredi 33 novembre, à huit heures du soir, par une nuit fort sombre^ le duc sortit de l'hôtel Montaigu, monté sur une mule et n'ayant avec lui que deux écuyers sur un même cheval ; quatre ou cinq valets de pied portaient des torches.. Il était vêtu d'une simple robe de damas noir; il dbantait et jouait.aveç son gant. Quoiqu'il ne fût pas tard toutes les boutiques étaient déjà fermées. Le duc se tenait en arrière de ses gens^ et il venait de passer Rêvant l'hôtel du maréchal de Rieux lorsque les spadassins, cachés dans l'encoignure d'une maison, s'élancèrent sur Jui en criant : « A mort ! à mort ! » 11 s'écria : « Je suis le duc d'Orléans! — C'est ce que nous demandons, » répondirentils en le frappant. Bientôt il fut renversé de sa mule , mais il se releva sur ses genoux. Un page essaya de couvrir le prince de son corps : il fut tué. Une femme du peuple s'était mise à la fenêtre et criait au meurtre; un des assassins lui dit : « Taisez-vous, mauvaise femme ! » D'autres tiraient des flèches aux fenêtres d'où l'on voulait regarder. En un instant tout fut achevé. Alors , à la lueur
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des torches, la même femme vit sortir de la maison achetée par le duc de Bourgogne un grand homme couvert d'un chapeau rouge descendant sur les yeux , et qui, avec un falot de paille, vint voir si le duc n'était pas manqué, comme précédemment le connétable. Cette fois les meur* triers avaient bien gagné leur salaire , le corps était véritablement haché : le bras droit était tranché à deux places , le poing gauche détaché et lancé au loin , la tête ouverte d'une oreille à l'autre et la cervelle répandue sur le pavé. A cette vue l'homme au chapeau rouge dit aux autres : « Éteignez tout et allons-nous-en ; il est bien mort. » Ils mirent le feu à la maison qu'ils avaient occupée, semèrent après eux des chausse-trapes pour qu'on ne pût les poursuivre, et se retirèrent en tournant par la rue des Blancs-Manteaux et en criant « Au feu ! » pour donner le change aux bourgeois alarmés. Le corps du duc d'Orléans fut transporté dans l'hôtel de Rieux, et, au point du jour, la nouvelle du meurtre ayant circulé dans la ville y répandit une consternation générale.
Le roi était alors dans l'un de ses intervalles lucides. La nouvelle de l'assassinat de son frère faillit le faire retomber dans ses accès dedémence. La reine, qui se trouvait alors malade à la suite d'une de ses couches, ne se crut pas en sûreté à l'hôtel Montaigu, qu'elle habitait, non loin . de la porte Barbette , et elle vint chercher un refuge à l'hôtel Saint-Paul, près de Charles VL Dans les premiers moments le duc de Bourgogne usa de dissimulation; étant venu, avec les autres princes, jeter l'eau bénite sur le corps de sa victime, il dit à haute voix « que jamais, en ce royaume, si traître meurtre n'a voit été commis ni perpétré. » Cependant le prévôt de Paris dressa procès-verbal et commença
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une enquête criminelle ; les portes de la ville furent fermées ; on établit des postes de sûreté, on fit des patrouilles. Les soupçons s'étaient d'abord portés sur lesiredeCany, dont le due d'Orléans avait autrefois séduit la femme : on constata l'innocence de ce seigneur. Le prévôt sollicita ensuite du conseil l'autorisation de faire des recherches dans les hôtels du roi et des princes ; le roi de Sicile, le duc de Berri et de Bourbon y consentirent ; mais le duc de Bourgogne se troubla , et, ayant pris à part le premier de ces princes, il avoua que, tenté par le diable, il avait lui-même ordonné le meurtre; puis, tandis que cette "déclaration frappait de stupeur le conseil , il sortit en toute hâte et alla prendre conseil de ses affîdés.
Le lendemain Jean-sans-Peur osa se présenter au conseil que le duc de Berri venait de convoquer à l'hôtel de Nesle. L'entrée de la salle lui fut refiisée , et le comte de Saint-Pol reçut l'ordre d'arrêter le coupable. Étonné, maisnoQ découragé, le duc de Bourgogne sortit au galop de Paris, suivi de quelques partisans, et arriva en moins de trente*six heures à Bapaume, sa forteresse la plus rapprochée. Quelques jours après il se rendit à Lille, puis à Gand. Cependant la veuve du duc d'Orléans , l'infortunée Valentinede Milan, remplissait de sa douleur et de ses gémissements les palais de Charles VI et des princes. Le roi continuait à jouir d'un peu de raison. Entouré des ducs de Berri et de Bourbon , et des autres membres du conseil , il reçut la duchesse et lui promit bonne et prompte justice, a Qu'il soit notoire , dit-il ensuite, que le fait à nous « exposé, relatif à notre frère, nous touche, et que nous « le réputons être fait à nous-même. » Mais il était plus facile de promettre justice que de la rendre. P.assuré par
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les sophismes de ses juristes et par les adhésions de ses conseillers^ le duc de Bourgogne venait de déclarer haulement son intention de se rendre à Paris, Vainement Valentine de Milan supplia-t-elle le conseil de Charles VI de lui en fermer les portes; le roi, épuisé par tant d'émotioBs, venait de retomber dans son délire, et personne à Paris ne se croyait assez fort pour repousser Jean-sans-Peur, dont la popularité subsistait encore.
Enhardi par la faiblesse du gouvernement , protégé par les sympathies de la multitude , Jeaa*sans*Peur se détermina à rentrer dans Paris et à y braver ses ennemis et ses juges. A son aspect le peuple témoigna beaucoup d'enthousiasme et fit entendre le vieux cri de joie de nos pères : JVoél! Noél ! Jean-sans-Peur voulut néanmoins , ne fut-ce que pour la forme, justifier sa conduite ; il chargea de ce soin maître Jean Petit, Cordelier, et le plus célèbre entre les professeurs de théologie , au collège de la Sorbonne. La cour, le conseil royal et les princes du sang j mis en demeure d'entendre cette audacieuse justification , ne purent se refuser à écouter jusqu'au bout la dissertation théologique de Jean Petit. Ce Cordelier prêcha, le 8 mars i4o8, en l'hôtel Saint-Paul , en présence du Dauphin , du roi de Sicile, du cardinal de Bar, des ducs de Berri, de Bretagne et de Lorraine , et d'un grand . nombre de comtes et de barons , l'élite de la noblesse et de la chevalerie de France; et alors, prenant parti pour le duc de Bourgogne , il démontra en douze arguments , en Thoaneur des douze apôtres , que si le duc d'Orléans avait été tué c'était pour venger Dieu , car il était hérétique; pour sauver le roi, car il voulait usurper; pour défendre la chose publique, car il n'était qu'un tyran. Jean Petit avait
pris pour texte ces paroles de l'apotre : « La convoitise est la racine de tous les maux. » 11 établissait doctement que le duc d'Orléans, étant tombé dans les quatre genres de convoitise, avait été coupable de lèse-majesté humaine en quatre degrés, savoir : i® l'injure faite directement à la personne du roi ; a** l'injure dirigée contre la personne de son épouse; 3® l'injure contre' ses enfants; 4* l'attentat contre la chose publique. Ces odieuses et ridicules justifications étaient appuyées par la menace; elles prévalurent, et le niaiheureux Charles VI, abandonné seul et sans guide, amnistia le meurtrier du duc d'Orléans et souffrit que la régence fût confiée à Jean-sans-Peur. La reine et le Dauphin s'étaient d'ailleurs enfuis à Melun , mais leur parti disposait tout en vue d'un retour offensif dans Paris.
Une occasion favorable ne tarda pas à être offerte à la reine et à la faction d'Orléans, ralliée autour d'elle. Le duc de Bourgogne sévit dans la nécessité de partir de Paris , à la tête d'une armée , pour aller comprimer une révolte du peuple de Liège. Alors Tsabean'^de Bavière réunit des troupes, se fit escorter d'un corps auxiliaire que lui amena le duc de Bretagne et fit son entrée à Paris (26 août 1408). Elle était entourée d'un grand appareil de guerre, traînée dans un chariot doré et couvert , suivie du jeune Dauphin, qui pour la première fois montait à cheval, et de l'élite des princes et des grands vassaux de la couronne^ parmi lesquels on remarquait les ducs de Berri, de Bourbon et de Bretagne, le connétable de France et le comte d' Alenoon . Elle se rendit au Louvre, et sur son passage les Parisiens, dont l'esprit est mobile autant que le cœur, crièrent encore JVoé'l ! et manifestèrent quelque joie. Cet enthou-