‹ Histoire de Paris depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 4)Chapitre 7 sur 82 · HISTOIRE DE PARIS. (Ï285-18W · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE PARIS. (Ï285-18W

Ne ne vit-on itel y ver.

Ne si félon, ue si dyver (i).

Les ponts furent reconstruits, mi-partie en bois, mipartie en pierre. Mais en iS^S, après un froid excessif, une débâcle épouvantable les emporta de nouveau (2).

Ces fréquentes inondations de la Seine, dont nous verrons encore plus d'un exemple, firent penser à leur opposer quelques digues. La berge de la rive gauche, depuis le couvent des Augustins jusqu'à la tour de Nesle, était plantée de saules et servait de promenade publique ; les eaux la minaient peu à peu et menaçaient même les maisons. Philippe-le-Bel ordonna donc au prévôt des marchands de détruire cette saussaie et de faire construire aussitôt un quai depuis l'hôtel de Nesle, qui appartenait alors au roi, jusqu'à la maison de Févêque de Chartres. Cet ordre, qui est daté du 9 juin i3i2, fut renouvelé par un second plus impératif encore, du sS mai i3t3, auquel le corps municipal obéit (3). C'est le premier quai de Paris dont il soit fait mention dans les anciens historiens.

L'Université se montrait toujours disposée à protéger les écoliers, et à poursuivre les magistrats qui osaient les réprimer.

En i3o4 un clerc, nommé Pierre le Barbier, convaincu d'assassinat, fut arrêté, jugé et pendu par les ordres du prévôt de Paris. Cet acte inattendu causa un soulèvement général dans l'Université. Le recteur fit aussitôt cesser

(i) Sauvai, t. I, p. aoi.

(2) Sauvai, iàifi,

(3) Félibien , t, I, p. 523

(1285-1314) LIVRE VIT. CHAPITRE 11. JiJ

lexercice des classes ; roffîcial de Paris vit, dans la punition de ce criminel, un attentat contre ses droits, et, par une sentence du .7 septembre de cette année, il ordonna, sou$ peine d'excommunication, à tous les curés de Paris, arçlîiprêtres et chanoines, de se trouver le lendemain à l'église de Saint- Barthélémy.

Là tout le clergé réuni se mit en inarche , précédé , accompagné des croix et Jes bannières : il se dirigea vers la maison du prévôt, l'investit, et prononça en ces termes la sentence de condamnation : Retire- toi ^ retire-toi ^ maudit Satan; fais réparation d'honneur à ta mère y la sainte Église^ que tu as déshonorée et blessée dans ses privilèges. Puisses-tu, si tu ne répares pas ton crime, être englouti tout viv>ant dans la terre avec Dathan et Abironl L'Université réclama, en outre, la mort du prévôt. Le roi se vit obligé de négocier, et il fut convenu que le prévôt serait dépouillé de sa pl^ce , qu'il irait à pied à Avignon pour se faire absoudre de son excommuiiication , qu'il demanderait solennellement pardon à l'Université, qu'il baiserait la bouche de l'écolier pendu , qu'il fonderait deux chapellenies à la nomination de ce corps et lui payerait de fortes amendes. A ces conditions l'Université voulut bien consentir à laisser vivre le prévôt et à reprendre l'exercice ordinaire de l'enseignement. Les écoles furent rouvertes à la fête de la Toussaint.

Les trois fils de Philippe le Bel , Louis, Philippe et Charles, avaient épousé, le premier la princesse Marguerite de Bourgogne, les deux autres Jeanne et Slanche, filles d'Othes, comte de Franche-Cointé. Ces trois jeunes femmes s'abandonnèrent, dit-on, aux plus honteux désorflres et attirèrent sur elles et sur leui'saniaïUs une punition

4o HISTOIRE DE PARIS. (1285-1814)

terrible. C'est à ce scandaleux déshonneur , infligé à la race capétienne, que se rattache la légende populaire, si souvent contestée, de Buridan et de la tour deNesle.

Brantôme (i), en parlant de Jeanne de Bourgogne, s'exprime en ces termes : « Elle se tenoit à Thostel de Nesle, à Paris, laquelle, faisant le guet aux passants, et ceux qui lui revenoient et agréoient le plus , de quelque sorte de gens que ce fussent, les fesoit appeler et les fesoit précipiter du haut de la tour, qui paroist encore , en bas, en

(i)Le poète Jean Second, dans ane pièce de vers qu'il a composée sur Fhôtel de Nesle, appuie Passertion de Brantôme (Dictionnaire de Bajle, au mot Buridan, note A).

Villon, qui écrivait ses vers au quinzième siècle, dans un temps plus rapproché de l'événement, ajoute son témoignage, donne quelques détails nouveaux, et nous apprend que les malheureuses victimes de la débauche et de la cruauté de cette princesse étaient renfermées dans un sac, puis jetées dans la rivière. Buridan, qui devint célèbre dans les écoles de Paris du quatorzième siècle, échappa au piège qn ne sait comment. Voici les vers de Villon :

Semblablement où est la reine Qui commanda que Buridan Fust jeté en. un sac en Seine* (Ballade des Dames du temps jadis, édit. de 1728, p. a40

L'historien Gagum, qui écrivait au quinzième siècle, après avoir parlé des débauches des trois princesses^ épouses des trois fils de Philippe le Bel, et de leur châtiment, ajoute que « ces désordres et leur suite épou- « vantable donnèrent naissance aune tradition injurieuse à la mé- « moire de Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel. Suivant cette « tradition cette princesse recevait dans sa couche quelques écoliers, « et, pour ne laisser aucune trace de sa débauche, elle les faisait « jeter de la fenêtre de sa chambre dans la rivière. Un seul de ces « écoliers, Jean Buridan, eut le bonheur d'échapper au supplice qu'il « avait encouru ; c'est pourquoi il publia ce sophisme .* Ne craignez pas « de tuer une reine si cela est nécessaire (reginam interficere nolite timere^ mbonumesse), » (Compendium RobertiGaguini, lib. 7, fol. 129, édit. i5o7.)

(1285-1814) LIVRE VII. CHAPITRE II. ^l

Teau, et les fesoit noyer. Je ne veux pas dire que cela soît vrai; mais le vulgaire , au moins la pluspart de Paris, l'affirme, et n'y a si commun qu'en lui montrant la tour seulement et en l'interrogeant que de lui-mesme ne le (lie. »

Le règne de Philippe-le-Bel fut marqué par l'un des événements les plus graves de notre histoire ; je veux parler de l'abolition de l'ordre religieux et militaire des Templiers.

Cet ordre célèbre avait été institué vers Tan 1118. Baudoin II, roi de Jérusalem, donna à ses fondateurs, pour première habitation, une maison voisine du lieu où Salomon avait autrefois élevé son temple au Seigneur, d'où vient le nom de Templiers. Aux vœux ordinaires de religion ils ajoutaient celui de défendre les, pèlerins allant en Terre-Sainte contre les attaques des infidèles. Ils étaient soldats et moines. D'abord voués saintement et courageusement à l'accomplissement de leur mission^ ils se rendirent célèbres dans tout le monde chrétien par leurs exploits et leurs services. Leur réputation eut pour résultat d'accroître considérablement leur nombre et leurs richesses; mais les biens immenses qu'ils amassèrent en Europe et en Asie finirent par les corrompre , et par introduire au milieu d'eux l'avarice, l'orgueil et la débauche. Là ne se bornèrent pas leurs égarements ; comme l'accomplissement de leur vœu militaire les mettait chaque jour en relation avec les Arabes et les infidèles , ils puisèrent à ces sources empoisonnées de funestes doctrines religieuses. Us s'affilièrent en secret à ces sectes ismaéliennes et manichéennes, ennemies de la divinité de Jésus-Christ, qui, sous le voile d'une piété hypocrite,

toléraient ou préconisaient d'infâmes mystères. Ces abominations n'étaient point, sans doute^ le fait de Tordre entier; il est consolant de croire que, ds^ns une si grande réunion d'hommes dont les établissements existaient en France, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre , et sur beaucoup d'autres points encore, il se rencontra en très-grand nombre de Templiers qui ne participèrent ni à l'idolâtrie, ni au manichéisme, ni au crime ; mais, ce que les circonstances donnent à penser, c'est qu'il y avait au milieu d'eux divers degrés d'initiation et de corruption, et qu'on n'admettait à la connaissance des derniers secrets que les chevaliers qui, par la perversité de leur cœur, la violence de leurs passions et riiabitude de la dissimulation, donnaient aux autres des garanties de complicité et de silence.

Quoi qu'il en soit, le mystère de ces désordres fut publiquement révélé. Deux Templiers commencèrent à faire des aveux; les preuves qu'ils donnèrent parurent plausibles; d'autres Templiers furent interrogés, et leurs aveux, plus ou moins volontaires, plus ou moins exigés par la terreur ou les tortures , vinrent en aide à l'opinion de ceux qui proclamaient la criminalité de l'ordre.

Philippe le Bel réclamait de Clément y l'abolition immédiate de l'ordre du Temple; mais le pape, ne jugeant pas suffisantes les preuves tirées des dénonciations ou des aveux doiît nous venons de parler, refusait de se prononcer d'une manière si prompte et demandait qu'une si grave affaire fût soumise à l'examen d'un concile. Ces retardements, commandés par la justice et la conscience, ne plaisaient nullement à un roi dont la volonté n'admettait ni hésitation , ni attermoiement. En conséquence Philippe

(12S5.1Slft) LIVRE VII. CHAPITRE II. 4^

prit le parti d'agir directement et de porter les premiers coups. Dans Tannée i3o7, du 12 au 20 septembre, des courriers royaux, expédiés dans toutes les directions, portèrent à tous les baillis et sénéchaux de France des lettres closes, enjoignant de tout disposer en vue d'arrestations dont il fallait garder le secret et qui devaient s'opérer simultanément le i3 octobre. Les personnages qu'il s'agissait de surprendre étant illustres, riches et armés, on prescrivit de réunir un nombre suffisant d'hommes énergiques et fidèles. Des dépêches cachetées et plus confidentielles encore accompagnaient cet envoi ; elles renfermaient les noms des individus qu'il s'agissait de mettre sous la main de la justice, et on ne devait en prendre connaissance qu#le 12 octobre, veille du jour désigné pour les arrestations. Philippe le Bel savait se faire obéir ; la confiscation et la mort menaçaient ceux qui enfreindraient ses ordres, et rien ne transpira d'une mesure préparée et concertée en même temps sur toute la surface du royaume. -En conséquence, le vendredi i3 octobre i3o'7, on arrêta le grand-maître del'ordre, Jacques Molai, et un grand nombre de chevaliers du Temple, désignés comme les plus coupables ou les plus dangereux , et dont on avait d'avance marqué le sort. Beaucoup de leurs compagnons , également menacés , échappèrent aux agents du roi ; mais leurs ariiîes^ leurs maisons, leurs richesses furent saisies et placées sous le séquestre royal. Les hommes arrêtés étaient si nombreux ( quelques historiens le portent à deux mille ) que les prisons publiques ne suffirent pas pour les contenir et qu'il fallut mettre en réquisition des habitations privées. Nulle part mieux qu'à Paris l'opération ne fut exécutée habilement et se^

crètement. Le grand -maître et les autres chefs de l'ordre se doutaient si peu du sort qui les attendait que la veille encore ils avaient figuré à la cour dans une cérémonie. Le Temple^ avec ses murs élevés, ses fossés profonds , ses grosses tours au nombre de sept, ses vastes espaces intérieurs, ses jardins, ses champs , Taccumulation de ses édifices religieux et guerriers, occupait un tiers de la ville de Paris et représentait, à côté de la grande cité , une cité distincte et rivale. Une armée nombreuse, dit un historien du temps, pouvait s'y loger tout entière. C'est dans cette enceinte sombre, mystérieuse, d'ordinaire inaccessible , oïl peu d'années auparavant il avait cherché et trouvé un refuge contre une émeute des Parisiens, que le roi se transporta en personne, dès* le matin du 1 3 octobre , avec des hommes d'armes et une foule d'hommes de lois. Là , ainsi que nous venons de le dire , il fit saisir le grand-maître, ^le grand-prieur de Normandie , le grand-prieur de France , le grand-prieur d'Aquitaine et de Poitou, d'autres chefs de l'ordre alors réunis à Paris pour le conseil, la multitude présente des chevalier3 et des frères servants. Philippe déclara son intention d'établir sa demeure dans le Temple , et les gens du roi commencèrent à inventorier tous les objets, toutes les choses précieuses, vases sacrés, reliques, attirail de guerre, les dénombrements de propriétés, les sommes déposées, les chartes de prêts, les contrats de transmissions et de change, les titres divers d'immenses opérations financières, et cette masse d'or et d'argent, le trésor de l'ordre, sous le poids duquel, une année auparavant, lors de l'arrivée du grand-maître à Paris, on avait vu fléchir une longue escorte de chevaux. Pendant cet inventaire.

qui paraissait devoir être interminable, le roi, Tarrestationaccomplie, s'occupait d'un autre soin. Pourempêcher, comme dit le chanoine de Saint -Victor, que le peuple ne fût scandalisé de la subite arrestation des frères du Temple, ne populus scandalizaretur de eorum suhita captione^ il fit résolument à l'opinion publique un appel plein d'audace; il convoqua tour à tour, et, pour mieux dire, simultanément, dans trois assemblées différentes, le peuple, leclergé, l'Université.

Le i4 octobre, samedi, le lendemain de l'arrestation, les ecclésiastiques de Paris se réunirent, sur l'invitation du roi, dans le chapitre de Notre-Dame. Le même jour l'Université, ses maîtres et ses suppôts furent ensemble appelés dans la maison du Temple. Le i5, dimanche, une convocation générale fit accourir dans le jardin du roi les bourgeois notables, les possesseurs de fiefs, les jurés des corporations de métiers, les syndics des communautés de marchands, les personnes de toutes les classes dont se coni posait la population de Paris. Enfin, à ces assemblées successives, les gens du roi firent des communications, sinon différentes, du moins diversement appropriées à chaque catégorie d'assistants (i).

S'adressant h l'Université, les agents de Philippe le Bel firent appel aux instincts de jalousie qui poussaient cette corporation savante à amoindrir.l'influence et l'autorité des ordres ecclésiastiques, de ce qu'on appelait la c/crg^/e; ils affirmèrent que, les crimes des Templiers étant manifestes , il appartenait au roi de France, défenseur de la chrétienté, de faire servir le glaive à protéger TÉ-

(i)M. Rapctti, les Frères du Temple.

glise contre d'aussi dangereux ennemis. Cette argumentation prévalut. Quant au clergé, il était plus difficile d'imposer silence à ses réclamations. Le clergé n'aimait pas la milice du Temple, mais, en principe , il se sentait atteint par la mesure qui frappait cet ordre, contre lequel la main de rÉglise avait seul le droit de sévir. Les gens du roi, pour se tirer d'embarras , déclarèrent à l'assemblée des clercs alors réunie à Notre-Dame que dans celte circonstance Philippe le Bel agissait contre le Temple de concert avec le pape. Cette assertion était fausse; mais le clergé, alors placé sous l'oppression du glaive temporel, ne tint nullement pour suspecte l'affirmation qui lui était faite au nom du prince. Les gens du roi ajoutèrent d'ailleurs que le Temple, qui relevait immédiatement du souverain pontife, allait être jugé, du consentement du pape^ parles juges ecclésiastiques, par les évèques, et cette déclararation calma les scrupules. L'Université et les clercs ayant ainsi été amenés à adhérer aux actes prescrits par le roi, il importait d'obtenir l'assentiment delà bourgeoisie, dans les rangs de laquelle circulaient des murmures, et qui, selon les habitudes malveillantes de la population parisienne, était disposée à imputer la sévérité de Philippe le Bel moins à la justice qu'à un calcul avare. Pour faire taire toutes les dispositions favorables à la milice du Temple on donna adroitement publicité à la plupart des accusations dirigées contre elle, aux révélations vraies ou fausses des premiers dénonciateurs, aux aveux plus ou moins contestables de quelques Individus qui , à divers titres, avaient été initiés aux secrets de l'ordre ou associés à ses infamies.

Philippe le Bel, bien que procédant sans rautorisatioii

ri285.1SU0 LIVRE Vil. CHAPITRE II, 4?

du pape contre un ordre religieux placé sous l'autorité immédiate du souverain pontife , voulut donner à cette étrange information les caractères d'une procédure ecclésiastique : il chargea son propre confesseur, Guillaume Humbert, de Paris, grand-inquisiteur du royaume, d'instruire criminellement contre les Templiers. Alors le pape Clément V se plaignit de l'indépendance que Philippe affectait à l'égard du saint-siége et envoyai deux cardinaux à Paris avec mission de témoigner au roi son profond mécontentement, déclarant qu'il suspendait le pouvoir des archevêques, évêques et inquisiteurs de France , et qu'il évoquait lui-même l'affaire des Templiers. Philippe répondit avec l'accent de la colère, et Clément Y, se laissant de nouveau intimider pai* le roi , leva la suspension des juges ordinaires , se réservant seulement le jugement des chefs de l'ordre. Durant ces négociations ou ces conflits le procès avait fait un pas €t on avait obtenu d'effVoyables aveux à Taide des tortures. Alors le roi envoya à Poitiers, ou se trouvait Clément V, quelques-uns des principaux Templiers, afin que le pape, éclairé par leurs révélations, pût apprendre de leur propre bouche l'étendue des crimes de l'ordre. Le pape interrogea lui-même ces accusés, au nombre de soixante-douze , et fut grandement étonné de les entendre confesser la vérité des crimes et des infamies dont on les chargeait et que , jusqu'alors , le chef de l'Église aVait refusé de croire. Le pape, en présence des aveux qu'il recevait en plein consistoire, ctutà la vérité des accusations, à la nécessité d'un châtiment immédiat, et il se hâta de donner son approbation aux poursuites. Dans sa bulle, datée de Poitiers, le 5 juillet i3o8, il permit « à chaque évêque, dans son diocèse , et à cha-

48 HISTOIRE DE PARIS. (i286-151ù)

cun des inquisiteurs d'examiner les Templiers du ressort, et toutefois il réserva leur jugement canonique aux conciles provinciaux que tiendraient les métropolitains. »

Le 8 août iSog les inquisiteurs commencèrent à procéder, à Paris, contre les Templiers, et le samedi, 22 novembre de la même année, le haut tribunal tint séance dans la salle du palais épiscopal. L'espace nous manque pour introduire ici les détails de ce procès, qui fut long et compliqué d'incidents d'un grand intérêt dramatique. Les juges commissaires désignés par le pape déroulèrent durant plusieurs séances la longue série d'aveux, de preuves et de témoignages desquels résultaient, selon eux, la criminalité des accusés et leur participation aux sacrilèges et aux infamies imputés à l'ordre du Temple. I^e 7 mai i3io, après la. déposition de Jean Langlois, les quatre Templiers qui s'étaient portésdéfenseurs de Tordre comparurent dans la chapelle où étaient les juges et leur présentèrent un nouveau Mémoire destiné à la justifi-; cation des chevaliers du Temple. Ce plaidoyer contenait en substance les arguments déjà invoqués dans les premiers écrits de ce genre, mais il renfermait *eh outre des récriminations violentes sur les formes inusitées suivies dans toute cette procédure, sur ce qu'ils appelaient le mépris absolu du droit des accusés; ils affirmaient « qu'on les avait tous pris en France , jetés dans les fers à l'improviste, menés à la boucherie comme des brebis , tourmentés de manière que les uns étaient morts, d'autres avaient perdu la force et la santé pour toujours, d'autres obligés par les tortures de déposer mensongèrement contre l'ordre et contre eux-mêmes; qu'on leur avait enlevé jusqu'au plus précieux des biens, qui est

(I2»-131ft) LIVRE VII. CHAPITRE II. 49

le libre arbitre , de sorte que les confessions des frères ne prouvaient rien contre la dignité de l'ordre et leur propre innocence ; que les témoins chevaliers n'étaient pas plus croyables que les autres en témoignant contre eux-mêmes, parce qu'on leur montrait des lettres du roi leur faisant espérer la liberté, la vie et des revenus considérables , en les avertissant, du reste, que Tordre entier était proscrit » . Les défenseurs des accusés protestaient donc contre la vérité des dépositions qu'on leur opposait ; ils offraient de prouver la certitude de leurs plaintes, ils ajoutaient que la présomption était tout en faveur de Tordre. « Quelle vraisemblance, disaient-ils encore, qu'aucun fût assez insensé pour entrer ou persévérer, au préjudice de son salut, dans un corps aussi corrompu ? Comment admettre que tant de personnes nobles et réputées vertueuses n'eussent pas élevé la voix contre les horreurs qui servaient de base aux procédures, si elles en eussent une seule fois été témoins ! » Cette justification était hardie et concluante , et les commissaires chargés d'instruire la cause devaient être fort embarrassés pour répondre.

Or la justice et la vengeance du roi ne se laissaient point retarder par de semblables réclamations. Le procès continua. Un concile provincial fut assemblé à Paris par Tarchevêque de Sens, Philippe deMarigni, et dura jusqu'au 26 mai, c'est-à-dire quinze jours. Les actes en sont perdus, mais on sait par les auteurs du temps qu'on y examina et jugea les causes particulières de chaque Templier dont quelques-uns furent dégagés de leurs vœux , d'autres renvoyés après une pénitence canonique, plusieurs condamnés a une prison perpétuelle, quelques-uns livrés au bras séculier comme relaps et contumaces. On dégrada les prêtres

IIIST. DE PAUIS.

5o HISTOIRE DE PARIS. (1285-15»)

et cinquante-neuf Templiers furent brûlés à Paris dans la campagne, derrière Tabbaye Saint- Antoine. Peu après on déterra les ossements d'un certain Jean de Thur, Templier, et on les jeta au feu comme on aurait fait pour le corps d'un hérétique notoire. Au milieu du bûcher, et déjà atteints par les flammes, les Templiers rétractèrent énergiquement leurs aveux, en disant qu'on les condamnait injustement, et que, s'ils avaient déposé contre eux-mêmes, c'était par crainte des tourments et vaincus par la torture. Le peuple les entendit avec stupeur, et, témoin de leurs protestations en présence de la mort , il les déclara innocents et ne voulut voir en eux que des victimes.

Le supplice de ces malheureux ne ralentit pas la procédure ; et ici mentionnons encore les actes officiels qui sont venus jusqu'à nous : « Le mardi i3 mai i3io , pardevant les commissaires (la commission pontificale) fut amené frère Aimeri de Villars-le-Duc , barbe rase , sans manteau ni habit du Temple, âgé, disait-il, de cinquante ans, ayant été environ huit ans dans Tordre comme frère servant et vingt comme chevalier. Les seigneurs commissaires lui expliquèrent les articles sur lesquels il devait être interrogé. Or le témoin, pâle et plein d'effroi {multum exterriius\ déposant sous serment et au péril de son âme, demandant, s'il mentait, à être frappé de mort subite, et à être, corps et âme, en présence des seigneurs commissaires, précipité en enfer, se frappant la poitrine à coups de poings, élevant les mains vers l'autel pour donner plus de poids à ses réponses {^ad majorent assertioneni) , fléchissant les genoux, dit que les crimes imputés à l'ordre étaient faux , quoiqu'il en eût confessé quekjues-uns dans la douleur des tortures... Mais qu'ayant vu emmener sur des charrettes

(1285-1814) LIVRE VII. CHAPITRE II. 5l

cinquante-quatre frères de l'ordre pour être brûlés, et ayant entendu dire qu'ils avaient été brûlés , lui qui craignait, s'il était brûlé, de n'avoir pas assez de force et de patience, il était prêt à jurer, par crainte de la mort, toutes les fautes imputées à l'ordre et à dire même , si on l'exigeait, qu'il a^ait tué Notre-Seigneur.,., a Les commissaires, voyant le péril qui menaçait les déposants , s'ils étaient entendus sous l'empire d'une semblable terreur, résolurent de surseoir à l'audition de ce témoin. Cependant, la crainte gagnant peu à peu toutes les âmes, la plupart de ceux qui avaient accepté la défense de Tordre renoncèrent à cette mission ou prirent la fuite ; de ce nombre fut Pierre de Boulogne. Peu de jours après, neuf chevaliers du Temple, condamnés par le concile de Senlis, périrent également par le supplice du feu.

Des ajournements eurent lieu, des retards se produisis rent, et le pape décida que l'affaire serait portée au concile qui devait se réunir, vers la fin de l'an i3ii, à Vienne en Dauphiné. L'année suivante, en ce même concile, le pape Clément V prononça l'abolition de l'ordre des Templiers.

Quant aux grands dignitaires de l'ordre le pape s'était spécialement réservé de décider de leur sort. Ils étaient quatre qui languissaient depuis le commencement dans les prisons de Philippe le Bel : le grand-maître, Jacques Molay ; Guy, commandeur de Normandie, frère du dauphin d'Auvergne ; le commandeur d'Aquitaine, Hugues de Peraldo, et le visiteur de France, a Ils comparurent pardevant l'archevêque de Sens et une assemblée d'autres prélats et docteurs en droit divin et en droit canon, convoqués spécialement dans ce but à Paris, sur l'ordre du

52 HISTOIRE DE PABIS. (1285 1314)

pape, par l'évêque d'Albano et deux autres cardinaux légats. Comme tous quatre avouaient les crimes dont ils étaient chargés, et qu'ils persévéraient dans cet aveu et paraissaient vouloir y persévérer jusqu'à la fin, ils furent, après mûre délibération du conseil, condamnés à être emprisonnés pour toujours. Les deux cardinaux firent dresser un écliafaud sur le parvis devant le portail de Notre-Dame, y montèrent avec les coupables, et là, en présence de tout le peuple, firent la lecture des aveux des quatre Templiers et de la sentence de la condamnation. Ils croyaient avoir ainsi mis fin à Taffaire lorsque tout à coup deux des condamnés, le grand-maître et le maître de Normandie , se défendant opiniâtrement contre le cardinal qui venait de parler et contre l'archevêque de Sens, en revinrent à renier leur précédente confession, au grand étonnement de tous. Les cardinaux les remirent au prévôt de Paris qui se trouvait présent, pour les garder jusqu'à ce qu'ils en eussent délibéré.

On approchait du dernier acte de cette longue tragédie qui durait depuis cinq ans. Philippe le Bel, informé de l'incident qui venait de se produire, et trouvant trop lente et trop timide la justice des évêques, résolut de s'en passer. Sans donc attendre au lendemain, il ordonna de sa propre autorité que Jacques Molay et le commandeur de Normandie lui seraient livrés; puis, après les avoir luimême déclarés relaps, il les fit brûler tous les deux le soir même, à Tlieure de vêpres, dans l'île aux Juifs, aujourd'hui réunie à l'île de la Cité, entre le Jardin royal et l'église des Frères ermites. Les deux Templiers, résignés à leur sort, endurèrent jusqu'au bout le supplice avec courage, et tant qu'il leur resta un souffle de vie au milieu de

flammes, ils continuèrent à protester de leur innocence. La foule qui environnait leur bûcher demeura saisie de stupeur et de pitié et n'hésita pas à voir eu eux de nouvelles victimes sacrifiées aux vengeances du roi (i3i3).

Ainsi se termina l'existence de cet ordre célèbre qui a laissé dans l'histoire un si lugubre souvenir. De nos jours encore, nonobstant les études et les recherches patientes auxquelles se sont livrés tant d'érudits, avides de découvrir la vérité, le nom des Templiers soulève également le problème le plus redoutable qui puisse être proposé à la conscience de l'historien, et le grand Bossuet ne l'a pas rendu d'une solution plus aisée eu disant des chevaliers du Temple : Us avouèrent dans les tortures et se rétractèrent dans les supplices .

En cette même année i3 ï3 Philippe le Bel, devenu depuis quelque temps le beau-père du roi d'Angleterre, Edouard, et son allié, le secourut contre les barons anglais qu'il amena à un accommodement, à la grande satisfaction de son gendre. Après la conclusion du traité Edouard et sa femme Isabelle vinrent en France pour assister aux pompeuses cérémonies que préparaient les Parisiens.

Le 3 juin i3i3, jour de la Pentecôte, le roi Philippe conféra l'ordre de chevalerie à ses trois fils, ainsi qu'à Hugues, duc de Bourgogne, Guy, comte de Blois, et à beaucoup d'autres jeunes nobles du royaume, en présence des grands barons de France et d'Angleterre , dans la Mère-Église Notre-Dame de Paris, a Le mercredi suivant, les deux rois et leur famille furent en l'île Notre- Dame, au prêche du cardinal , à ce député, et prirent la croix de Notre-Seigneur. Et pour l'honneur de ladite chevalerie, fut Paris encourtiné solennellement et noblement,

Page 1