‹ Histoire de Paris depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 4)Chapitre 8 sur 82 · HISTOIRE DE PARIS. (IMSISM · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE PARIS. (IMSISM

et fut faite la plus belle fête qui de longtemps eût été vue. Car le lendemain jeudi tous les bourgeois et métiers de la ville de Paris, au nombre de vingt mille à cheval environ et trente mille à pied , les uns en riches et nobles parements , les autres en robes neuves, vinrent à Tîle Notre-Dame avec trompes, tabours, buisines, timbres et nacaires, se démenant en grande joie et jouant de beaux jeux. Pendant les jours du lundi et du mardi avait été dressé un pont de bateaux long de cent soixante pieds et large de quarante. Les métiers quittèrent Tîle en passant l'un après l'autre sur ce pont et vinrent vers ]fi roi, par-devant son palais qu'il avait fait orner nouvellement parEnguerran de Marigny, son coadjuteur et ministre principal, et où tous lés princes étaient assemblés pour voir la fête des métiers et bourgeois, qui gentiment venaient pour le roi et ses enfants honorer. Et lesdits bourgeois , par leurs costumes et feintises , représentaient le paradis, l'enfer et la procession du renard, où maintes gens feignoient d'exercer leurs métiers sous le déguisement de divers animaux. Et aussitôt après dîner, dans le même ordre revinrent à Saint-Germain des Prés, au Pré-aux-Clercs, où étoit la reine Isabelle, montée en une tourelle avec le roy Edouart et plusieurs dames et damoiselles, et moult ils leur plurent ; et cette fête tourna à trèsgrand honneur au roy de France et aussi aux gens de Paris (i). » Cette fête dura huit jours; mais on ne manqua pas de lever la taille que le roi avait à cette occasion le droit d'exiger de ses sujets.

La Chronique de Saint- Victor ajoute que le roi passa

(i) Chroniq, de Saint» Denis ^

(1285-lMft) LIVRE VII. CHAPITRE II. 55

une revue de tous les Parisiens en état de porter les armes, et elle fait monter leur nombre à cinquante^deux mille. Godefroy de Paris, racontant, dans sa Chronique métrique, tous les détails des cérémonies et des divertissements qui eurent lieu en i3i3, parle de Tétonneraent des anglais, qui n'auraient jamais cru qu'une ville pût fournir tant do riches et nobles gens :

• . . Esbahis si grandement Furent Anglois plus qu'onques mes ; Car ils ne cuidassent jamès Que tant de gent riche et nobîle Povist saillir de une ville.

Aussi en furent merveîUex Tous celz qui les virent aux ex. Et deux et deux ensemble aloient, Et trestous les mestiers mangcoient Si comme estoit chascun par soi

Et toute nuit feste estoit feste De celz de Paris, sans retraite.

A chvval bien furent vingt mille Et à pie furent trente mile ; Tant ou plus ainsi les trouvèrent Cels de là qui les extimèrent.

Le dernier acte du gouvernement de Philippe le Bel fut encore l'imposition d'une taille extraordinaire qui mécontenta fort les Parisiens. Le i^^ août i3i4 il réunit à Paris une assemblée de barons et d'évêques, à laquelle il avait appelé plusieurs bourgeois de chaque cité du royaume . L'assemblée se tint au Palais. A l'une des extrémités de la salle était dressé un échafaud richement décoré sur lequel étaient assis le roi et sa cour. Ces prétendus états généraux, à la demande du surintendant des finances, Ënguerrand de

Marigny, ne servirent qu*à donner les apparences de la légalité aux exigences du fisc royal.

Ainsi s'éteignait le règne de Philippe le Bel, et, à Paris, la haine augmentait contre ce gouvernement fauxmonnayeur qui défendait, « sous peine de corps et d'avoir », d'importer des espèces étrangères, par crainte delà comparaison, o\xà' essayer les monnaies du roi, pour qu'on ne pût savoir au juste, en reconnaissant l'alliage, ce qu'elles valaient. Et comme ces mutations de monnaies ne suffisaient pas, il levait des dîmes sur le clergé sous prétexte d'une croisade, des aides sur ses vassaux pour la réception de ses fils comme chevaliers et pour le mariage de sa fille avec le roi d'Angleterre ; enfin des impôts non consentis, ou maltôtes, mis arbitrairement sur tout le monde. L'irritation publique se traduisait en murmures et les murmures amenaient des supplices. Au dehors commençaient à se montrer les plus hardis et à parler d'une revanche à prendre contre le roi. Il n'y avait pas jusqu'à la féodalité elle-même qui, amoindrie et déchue, mais toujours fière de ses souvenirs, commençait à s'indigner d'être mise sous le joug.

S'il faut ajouter foi à une légende populaire, lorsque Jacques Molay, grand-maître des Templiers, condamné au supplice du feu, monta sur le bûcher avec l'air inspiré d'un homme qui n'est plus de x;e monde, mais qui voit et vit dans l'avenir, il en appela du jugement des hommes au Dieu vivant et véritable, qui est dans les cieux, et cita à son tribunal Clément et Philippe, pour répondre, au bout d'un an et un jour, à ses accusations. Ce fait est rapporté non-seulement par Ferreto (i), mais encore

(i) S. R. I. T., t. IX., roi. 1017-1018.

par Godefroy de Paris, témoin oculaire (i). La constance avec laquelle cet homme supporta la mort, sa prière à mains jointes , la demande qu'il fit de lui tourner la face vers la Vierge Marie (2), de laquelle est né Jésus-Christ, c'est-à-dire vers l'éghse Notre-Dame, et ce formidable appel durent certainement , eu égard au siècle où ces événements se passaient, exciter un long frémissement de terreur dans l'âme des spectateurs (3).

Quoi qu'il en soit, quarante jours après le supplice des Templiers Clément V passa de cette vie à l'autre. Pour Philippe le Bel, en proie aux excitations de l'orgueil et de l'avarice, troublé de remords, poursuivi par les fantômes de ses victimes, détesté de son peuple et oppresseur de l'Église, il ne tarda pas, quoiqu'il fût encore dans la vigueur de l'âge, à se voir miné par un mal sourd, lent et dont la cause était ignorée. Sous l'atteinte de cette fièvre invisible, qui atteignait le corps par l'âme, il dépérit lentement, mystérieusement, et comme condamné par le Ciel, jusqu'au 29 novembre de l'année i3i4, la trentième de son règne et la quarante-sixième de sa vie.

(i) Chron, de Godefroy de Paris, publiée par M. Buchon, 1827.

Et je vous prie

I Que devers la Vierge Marie

I Dont nostre Seignor Christ fust nez ,

Mon visage vous me toriiez.

I (3) Contin, Guill, IVanffii, p. 67.

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