CHAPITRE IIL
Paris fous lef 61f de PhOîppe le Bel (1314-1328).
Le successeur de Philippe IV, Louis le Hutin , dont le surnom 9 emprunté à la langue naïve de nos pères, signifie étourdi et querelleur, était à peine âgé de vingt-cinq ans. Il avait épousé la trop célèbre Marguerite de Bourgogne, qui fut convaincue d'adultère et enfermée dans une tour du Château-Gaillard. Comme elle tardait à mourir et que le roi voulait contracter un nouveau mariage, cette misérable princesse fut, dit-on, étranglée avec une serviette. Louis X, devenu veuf, épousa Clémence de Hongrie. A Tavénement de ce prince la féodalité essaya de secouer le joug sous lequel le dernier roi l'avait mise. Plusieurs légistes furent sacrifiés par Louis le Hutin aux rancunes des grands. D'un autre côté le peuple réclamait aussi une victime. Son aniraad version s'était tournée contre le ministre Enguerrand de Marigny, auquel on attribuait une grande part dans les exactions et déprédations de Philippe le Bel. Ce personnage, qui, selon toute apparence, était innocent, eût peut-être été épargné; mais il offensa mortellement, par un reproche sévère, mais juste, le comte Charles de Valois, onde du roi. C'en fut assez pour le perdre ; une intrigue de cour et la haine du peuple ne lui permettaient point d'espérer grâce. Il fut livré à la justice, accusé du crime de dilapidation, mais condamné à mort comme sorcier et magicien. Cet arrêt.
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dont l'iniquité a révolté tous les siècles, reçut son exécution, et le malheureux Marigny fut pendu aux fourches de Montfaucôn, lieu réservé au supplice des criminels vulgaires. Voici dans quels termes les Chroniques de France racontent ce drame, dont JParis fut le théâtre :
<c Enguerran fut amené au Temple, serré fermement en bons liens et anneaux de fer, et gardé très-diligemment
a Renommée courut que, à l'instance delà dame de Marigny et de sa sœur, la dame de Chantelou, avoient été faites images de cire pour ensorceler le roi et messire Charles et autres barons, par une maudite et mauvaise boiteuse qui faisoit de l'or et un mauvais garçon nommé Paviot. Et ces images de cire étoient élaborées de telle manière'que, si elles eussent longuement duré, les devant dits roi et comte n'eussent fait chaque jour que amenuisier, défrir et séchier. Mais par la volonté de Dieu cela fut su el annoncé à Charles de Valois, qui, moult ébahi, le raconta à son neveu. Le roi chaque jour traitoit avec le comte de la délivrance d'Enguerran, et tant avoit déjà fait qu'Enguerran devoit passer par mer et aller en Chypre, et y rester en exil jusqu'à ce que le comte Charles voulût bien le rappeler. Mais, quand le roi eut appris les diaboliques forfaits de la femme d'Enguerran, il dit à son oncle : « Je retire de lui ma main et ma protection ; faites de lui ce que vous voudrez. » Le comte Charles, qui autre chose ne demandoit^ avoit fait mettre au Louvre les dames de Marigny et de Chantelou, et au Chastelet Paviot et la boiteuse maudite avec leurs images. Aussitôt, sans se reposer, il fit assembler au bois de Vincennes plusieurs chevaliers, bstrons et pairs de ]f rance,
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qui par jugement condamnèrent Enguerrand à être pendu. Quelques jours après, le condamné fut amené de très-bon matin du Temple au Châtelet en une charrette et tout ferré de ses ferrures, criant le peuple en s'éjouissant: « Augibet, au gibet « soit mené ! Le lendemain, jour de mercredi, veille de l'Ascension, le dernier du mois d'avril 1 3 1 S, le chevalier Enguerran de Marigny, au milieu d'une multitude de gens à pied et à cheval venans de toutes parts et courans en grande joie, sortit du Châtelet dans une charrette , criant au peuple : « Bonnes gens , pour Dieu priez pour moi » . Il fut mené de cette manière au gibet de Paris et y fut pendu au plus haut, au-dessus des autres larrons. La semaine suivante, Paviot fut pendu sous son seigneur Enguerran, et la maudite boiteuse, avec ses images qu'on montra au peuple, accouru pour voir le supplice, fut brûlée en un feu très-ardent. »
La punition de Dieu s'étendit sur les auteurs de cet attentat judiciaire : Charles de Valois se vit atteint d'une affreuse maladie et reconnut la main qui vengeait sa victime. Dans l'excès de ses souffrances et de ses remords il fît distribuer d'abondantes aumônes, et les gens chargés de cet office dirent aux pauvres : « Priez Dieu pour monseigneur Enguerrand de Marigny et pour monseigneur Charles. » Ce repentir tardif ne sauva pas les jours du prince. La mémoire de Marigny fut plus tard réhabilitée.
Louis le Hutin, qui méditait une campagne contre les Flamands, avisa, pour remplir ses coffres, de vendre la liberté aux serfs du royaume. Le 3 juille! i3i5 il publia les lettres fameuses où il est dit que, selon le droit de notare y chacun doit naître franc , et que, dans le royaume des Francs, la chose doit en vérité s'accorder au
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mm. Les serfs payaient au roi une redevance annuelle; il leur permit de devenir libres tout d'un coup moyennant une somme assez forte. Soit que ce bienfait fût illusoire et placé à un prix exorbitant, soit que le peuple d'alors ne fût pas même à la hauteur de la pensée libératrice, quoique fiscale, de son roi, très-peu de serfs songèrent à acheter leur indépendance. Ce n'était pas le compte de Louis X, qui, par de nouvelles lettres, imposa de fortes amendes à ceux qui ne se souciaient pas de la liberté.
Paris eut sa part de ces concessions. Les marchands parisiensy vexinois et normands, qui exploitaient la navigation de la Seine, envoyèrent leurs députés vers le roi, conduits par le prévôt des marchands de Paris. Ces députés obtinrent la mainlevée des péages abusifs établis par les agents de Philippe le Bel, et le transit franc, comme autrefois, sur tout le fleuve, depuis Paris jusqu'à la mer. De son côté l'Université fit renouveler le privilège qu'elle avait de juger seule ses écoliers.
Louis le Hutin vendit très-chèrement aux juifs le droit de subsister à Paris et d'y exercer leur industrie usuraire en même temps que leur religion. Après avoir échoué dans son expédition contre la Flandre, Ijouis le Hutin ramena avec peine en France les débris de son armée, à moitié détruite par les pluies et les boues, et privée de ses bagages. L'année d'après ce jeune roi mourut par suite d'une imprudence, ayant bu de l'eau glacée un moment après s'être échauffé à la paume. Clémence de Hongrie, sa veuve, était enceinte de quelques mois. En attendant ses couches, Philippe, Taîné des frères du roi, du consentement des Pairs, administra le royaume comme régent. La reine ayant mis au monde un fils qui ne
vëcut que huit jours, et porte dans quelques histoires le nom de Jean 1*', le prince Philippe se mit en possession de la couronne ( 1 3 1 6) .
Sous le règne de Philippe le Long recommencèrent les ravages des pastoureaux, dont les excès avaient un moment troublé la régence de Blanche de Castille. Ces misérables en voulaient surtout aux juifs, qu'ils égorgeaient sans pitié. Après avoir répandu la terreur dans une partie considérable de la France ils furent exterminés. De pareils attentats, commis par des masses considérables de paysans et de pauvres, étaient d'effrayants symptômes des misères publiques.
On ne sait ce qu'il faut penser des accusations qui furent alors portées contre les juifs et les lépreux ; on les convainquit, dit-on, de s'être rendus les instruments des princes musulmans, contre lesquels Philippe le Long préparait une croisade, et d'avoir empoisonné les sources et les fontaines afin de faire périr le roi et l'armée. Il est certain qu'une mortalité ^effrayante, attribuée à ces causes, ravagea la France, et particulièrement l'Aquitaine. Ce fut le signal de massacres, et aussi de condamnations capitales prononcées contre beaucoup de juifs ou de lépreux ; un grand nombre périrent judiciairement par le supplice du feu. Lorsqu'on songe de nos jours aux égarements oîi les désastres publics, tels que lés contagions ou la peste, peuvent pousser des peuples qu'on appelle civilisés, on a peine à ne pas croire à l'innocence des misérables qu'on sacrifia alors aux vengeances de la multitude.
Durant les états généraux de i3i7 les communes demandèrent à Philippe le Long de leur donner une organisation militaire, afin qu'elles fussent en mesure de dé-
fendre plus facilement leurs droits et ceux de la royauté. Il est vraisemblable que les agents du roi leur suggérèrent eux-mêmes cette idée, que le gouvernement s'empressa d'accueillir, parce que sa réalisation pouvait contribuer à neutraliser la réaction féodale accomplie sous le dernier règne ,
Diverses ordonnances de Philippe le Long organisèrent le personnel, le travail et la compétence de la chambre des comptes , l'administration des eaux et forêts , les audiences, les travaux, les honoraires du Parlement, et substituèrent Tordre légal à la confusion ou à l'arbitraire. Ici encore on sentait l'influence des légistes et on pouvait y applaudir. Aux termes de l'édit qui réglementait les fonctions et les attributions de la cour de justice du roi , les juges devaient se rendre au palais du Parlement à l'heure où l'on chantait la première messe dans la chapelle basse et devaient y demeurer jusqu'à midi. Ils devaient se garder d'interrompre la séance par des nouvelles et autres esbattements . Le nombre et les fonctions des conseillers étaient déterminés. Les prélats n'assisteraient pas aux séances, pour n'être point distraits des affaires spirituelles, et ici encore on reconnaissait que, «i l'exemple des légistes de Philippe le Bel , ceux de Philippe V cherchaient à écarter le clergé des cours de justice, à lui enlever ses privilèges politiques pour le reléguer dans ses temples.
Les chroniques de cette époque nous apprennent que le prévôt de Paris, Henri Câpetal ou Chapperel, s'étant laissé gagner à prix d'argent, épargna la vie d'un homme riche et fit pendre à sa place un innocent qui était pauvre. Il y a peu de vraisemblance à ce qti'un acte aussi abomi-
nable ait pu avoir lieu réellement. Toutefois le prévôt, dénoncé sans doute par la voix publique, fut condamné par Philippe le Long, à mourir sur un gibet, et ses biens confisqués furent donnés à la famille de la victime. Oa peut croire que ce fut là un acte de réparation et de justice ; ' mais , à la distance où nous sommes de cet événement, il n'est pas facile d'affirmer.
Tels furent les principaux événements du règne de Philippe le Long. Ce prince fut attaqué d'une dyssenterie qui le retint cinq mois sur son lit de douleurs. Quelques-uns doutent, dit la chronique, « si ce ne furent pas les malédictions du peuple soumis à son gouvernement, à cause des exactions et extorsions inouïes jusqu'alors dont il l'accabloit, qui le firent tomber malade. ;* Quoi qu'il en soit , on eut recours à la magie pour obtenir sa guérison ; mais ce fut en vain , et le roi mourut chargé de remords (iSss).
Philippe Y était mort sans enfants mâles ; en vertu de la loi salique, interprétée par les états géréraux, Charles IV, son frère, dit Charles le Bel, monta sur le trône vacant. Sous lui les juifs et les lépreux respirèrent; mais la noblesse reçut une grande leçon en la personne de Jourdain de Lille, sire de Casaubon et parent du pape. Ce seigneur était accusé de rapt, de vol et de meurtre. Cité en justice, il affecta, pour braver les juges du roi^ de comparaître accompagné de la principale noblesse de sa province; malgré cet appareil menaçant il fut condamné à mort.
La première femme de Charles le Bel, Blanche de Bourgogne, avait été enfermée au Château-Gaillard pour cause d'adultère; la seconde, Marie de Luxembourg, mourut
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après avoir donné le jour à deux fils qui ne vécurent pas; la troisième, Jeanne d'Evreux, était enceinte lorsque Charles le Bel mourut lui-même, après six ans de règne , prince sans vices et sans vertus, et qui n'a point laissé par ses actes des traces durables de son passage (i328).
Nécessiteux comme la plupart de ses prédécesseurs, Charles IV, de son vivant, s'était emparé sans scrupule des biens des lombards ; bientôt après, enrichi des dépouilles de ces usuriers et de ces prêteurs sur gage, il les chassa de France, agissant à leur égard sans plus de façon qu'envers les juifs. Charles le Bel, pour avoir également altéré la valeur des espèces métalliques en circulation dans le royaume, reçut de la haine des Parisiens le surnom de Faux-Monnayeur.
HIST. DE PARIS. — T. II