I8S2.1883) LIVRE XXI. CHAPITRE IV
Dans les premiers volumes de cette histoire (i) nous avons donné la description du palais des Thermes et de rhotel Gluny. Ces monuments de la période romaine ^ du moyen âge et de la Renaissance, ont été, en quelque sorte, réunis l'un à l'autre, et on en a fait un musée renfermant en quelque sorte l'histoire monumentale et artistique de la vieille France. Là, et particulièrement dans le square des Thermes, se trouve une collection (2) de plusieurs débris gallo-romains, chapiteaux, tombeaux des premiers âges, sculptures, qui ont exercé les éruditset rappellent les plus anciens souvenirs des Pâfm;>. C'est maintenant qu'il faut voir- cette admirable ruine du palais de Julien, délivrée d'adjonctions malheureuses et de son affreux cliarpentage, entourée d'un beau jardin que peuplent de nombreux monuments du moyen âge. De là, en entrant au musée de Cluny^ on trouve la Renaissance française dans son effervescence. Nous ne pouvons décrire ici les objets curieux dont il est rempli. C'est là qu'on voit, à partir du douzième siècle, toutes les phases du goût dans l'ameublement, tour à tour en chêne, en ébène, et avec toutes les richesses variées de la sculpture en bois : arches, bahuts, Hts, cabinets en ébène, incrustés et ciselés, dressoirs, cré* dences, hanaps et coupes de Venise, statuettes de marbre, tableaux du quinzième siècle, de l'école de Cologne, et
(i) Tomes I et m.
(!2) Le manque d'espace n'a pu permettre la réunion que de quelques monuments celtiques et gallo-romains dans le musée des Thermes. Un décret impérial du 8 mars 1S62 a approuvé la création d'un musée d'antiquités celtiques et gallo-romaines dans le château deSaint-Germain-en-Laye, qu'on dispose en ce moment pour cet usage et où sont déjà déposés les objets de cette époque qui étaient au Louvre. Ce musée est placé dans les attributions de la direction générale <jes musées impériaux.
qui font défaut au Liouvre, tapisseries flamandes de haute lisse du temps de Louis XII, rehaussées d*or et d'argent ; puis des objets de toilette : fraises empesées, montées, et provenant de la garde-robe de Marie de Médicis ; des armes de toute sorte, défensives et offensives, pour Testoc et pour la taille, et les armes à feu avec leurs riches damasquinures ; des ivoires offrant une série à peu près graduée depuis le onzième jusqu'au seizième siècle; des monuments chrétiens du sixième siècle : colombes et boîtes byzantines destinées à rec*evoir les saintes eulogies, chasses en filigrane ornées de pierres fines, reliquaires émaillés, crosses, croix épiscopales, ouvrages ciselés , repoussés , dorés et d'applique, décorés d'émaux et d'incrustations. Enfin on pourra étudier, comme au Louvre, une superbe collection des émaux de Léonard, sur cuivre et en couleur, avec des rehauts d'or. 11 y a aussi de beaux, produits de la poterie italienne de Faenza, et enfin les' produits si magnifiques de la faïence française au seizième siècle, ces superbes plats de Palissy, où des reptiles semblent ramper parmi les fleurs.
Une série considérable de petits monuments que pos* sèdele musée^ et qui est d'autant plus intéressante qu'elle se rattache particulièrement à l'histoire de Paris, est la collection des plombs historiés trouvés dans les nom* breux travaux de canalisation de la Seine et recueillis avec soin dans l'eâpace de plusieurs années par M. Arthur Forgeais. Cette collection, si précieuse à beaucoup d'égards, a été acquise en 1861 par l'empereur, qui en a fait don au musée de l'hôtel de Gluny; elle se compose d'un grand nombre de jetons où méreaux de confréries, de corporations et professions diverses , ainsi que d'une
(Ittl-iMS) LIVRE XXI. CHAPITRE IV. 34g
quantité d'enseignes de pèlerinages, sortes de médailles ou de figurines qui, du treizième au seizième siècle ^ s'attachaient à la bérette; telle était la petite bonne Vierge, en plomb, si connue, attachée sur le bonnet du roi Louis XI. De nos jours on voit encore en Bretagne, de ces objets suspendus aux cordons du chapeau rond des campagnards. Cette collection de plombs historiés a fourni à M, Forgeais le sujet de publications fort intéressantes, dans lesquelles sont décrits tous ces monuments dont il donne les dessins (i). Ces publications sont précieuses pour Thistorien, Tartiste, l'archéologue, qui y trouvent la représentation de tous ces objets, et des attributs, emblèmes et légendes des diverses corporations de Paris. On regrette que cette collection n'ait pu encore être exposée aux regards du public.
La chapelle, si remarquable par son élégance, la richesse et la légèreté de ses sculptures , renfermait autrefois plusieurs statues des membres de la famille d'Amboise, par Paul Ponce, l'auteur des statues du tombeau de Louis XII, à Saint*Denis. Ces statues ont été brisées à l'époque de la Révolution, et leurs fragments employés comme matériaux dans la construction d'un mur sous cette chapelle, où on les a trouvés en 1844» lors de l'exécution des travaux de restauration pour l'installation du musée (2).
(i) Arlhar Forgeais, Notice sur les Plombs historiés trouvés dans la Seine, i vol. in-8*^, Paris, i858 ; du même auteur : Collection des Plombs historiés trouvés dans la Seine; i'^ série, corporations des métiers, 1 vol. in 8®, Paris, 1862 ; a* série, enseignes de pèlerinage, i vol. in-8®,
(2) Observations sur les principaux Monuments de Paris, etc., Paris, A. Leleox, éditeur, i863.
35o HISTOIRE DE PARIS. (i»24«IS)
ÏJd palais affecté à V École des Beaux^Jrts est situé à l'entrée de la rue Bonaparte. Cet établissement, institué par Louis XVIII, terminé à uoeépoque récente, existe sur remplacement de l'ancien couvent des Petits-Augustins, fondé en 1609 par la reine Marguerite .de Valois, première femme de Henri IV . C'est là que, sous la direction de M. Alexandre Lenoir, le musée des Monuments français^ dont nous avons ailleurs raconté l'origine, fut fondé au temps de la première république dans le but de préserver de toute nouvelle destruction les œuvres d art enlevées aux églises^ aux palais, aux châteaux et aux hôtels seigneuriaux par les hordes dévastatrices de 1793.
Comme on l'a vu plus haut, l'honorable Alexandre Lenoir, chargé de conserver dans ce musée national les monuments qu'on y apportait de toutes parts, s'acquitta de ce travail avec art et discernement. Dans plusieurs salles, dans l'église du couvent, disposée alors pour cet usage, et dans le jardin, planté de cyprès, de pins et de peupliers, il avait classé, par siècle et dans un ordre chronologie que, un millier de monuments , produit de notre art national ; la peinture, la sculpture, l'architecture, lesémaux^ les vitraux y étaient présentés de manière à suivre le perfectionnement des arts en France; aussi ce musée était-il très- fréquenté par le public, qui vit avec le plus grand regret sa fermeture accomplie, par ordonnance du roi^ en 18 16, et la dispersion des monuments qui y étaient rassemblés et dont la plupart furent reportés à leur première place ; les autres furent transpoités au Père- Lacliaise ou rendus aux familles qui les réclamaient (r). Il
(i) On peut se faire une idée de l'importance de ce musée en paroou*
{18524105) LIVRE tXï. GHA1»1TR£ IV. 35 1
ne subsiste plus de ce musée que quelqises dëbris épars çà et là dans la cour, et deux façades du quinzième et du seizième siècle : celle du château d'Anet, servant de por* tail à Vancienne église des religieux augustins, et celle du château de Gaillon, qui sépare la cour en deux parties. Ces deux façades sont raccordées avec de nouveaux bâtiments de l'École des Beaux-Arts qui ont successivement été élevés jusqu'en 1861, époque où fut terminée la partie limitée par le quai Malaquais.
L'École des Beaux- Arts est close sur la rue Bonaparte^ autrefois celle des Petits-Augostins , par une grillé élégante , dont le mur de support est assez élevé pour protéger Tintérieur contre les importutiités du dehors ; les bustes de Nicolas Poussin et de Puget surmontent les pilastres de l'entrée. Lorsqu'on a franchi cette clôturé on voit, à la droite , le fragment de façade du château d'Ànet ; il décorait le fond de la cour d'honneur de cette babilation célèbre , élevée pour là duchesse de Valentiiiois, Diane de Poitiers , par ordre de Henri IL La porte pratiquée entre les colonnes inférieures conduit dans l'ancienne église du monastère , convertie en salle d'exposition pour une partie des travaux des élèves de l'école. I^ sont réunis des plâtres reproduisant les plus belles sculptures de là renaissance italienne ; ce sont les portes du baptistèk*e de Florence, par Ghibertî, puis les principales statues de Mirant l'ouvrage publié par Alex. Lenoir de 1800 à i8aa, sous le titre de Musée des Monuments français , ou Description historique et chronologique des' statues, bas^reliefs, tombeaux etc., pour servir à l'histoire de Fmnceet àoellte de Fart, 8 vpl.in^», avec planches. Du même auteur. Description historique et chronologique des monuments de Sculpture réu» nis au musée des Monuments Jrançais, 1 vol. in-8®. Ce dernier ouvrage a eu plusieurs éditions pendant l'existence du Musée.
chel-Ange. Le fond de Téglise est entièrement occupé par une copie du Jugement dernier , que le même artiste peignit dans la chapelle Sixtine au Vatican. Cette copie, exécutée de la grandeur de l'original, est due au pinceau de M. Sigalon.
Après la façade du château d'Anet s'élève un bâtiment affecté à une partie des études et à l'administration de l'école ; il contient un immense vestibule fermé, donnant simultanément entrée aux amphithéâtres de dessin et de sculpture d'après l'antique et le modèle vivant; à l'étage au-dessus sont les bureaux du secrétariat général. Une cour, entourée de portiques occupant la place de l'ancien cloître du couvent , est située derrière cette construction et donne accès à des galeries de modèles, ainsi qu'aux amphithéâtres où se font les cours de théorie et d'histoire de l'art, d'histoire et d'antiquités, de construction, de perspective, de mathématiques^ etc.
L'ensemble de la décoration de cette partie du mpnument est reproduit sur les murs situés vis-à-vis; on y a récemment placé les fragments d'architecture, de la fin du quinzième siècle, qui faisaient partie de l'ancien hôtel de la Trémouille, élevé à Paris, rue des Bourdonnais. Au centre de la grande cour de l'école, ainsi limitée au nord et au midi , se dresse une colonne isolée , que l'on voyait autrefois dans le jardin du musée des Monuments français ; elle est surmontée d'une figure en bronze représentant l'Abondance.
Cette^ première cour, particulièrement réservée aux élèves, est fermée, à l'occident, par un fragment de façade qui n'est qu'une faible partie de l'ensemble originairement projeté pour le musée, avec les détails re-
(fteM865) LIVRÉ iXl. CHAI*1TRÉ IV. 353
cueillis au château célèbre que le cardinal Georges d'Am* boise , ministre de Ix)uis XII et archevêque de Rouen , avait fait bâtir à Gaillon, sur les rives de la Seine, à peu de distance des Andelys, pour sa résidence d'été et celle de ses successeurs au siège archiépiscopal de la province de Normandie. Cette construction , modèle de l'architecture du commencement de la Renaissance, est isolée aujourd'hui et prend ainsi l'aspect d'un arc de triomphe de l'effet le plus pittoresque. (Nous en avons donné ailleurs le spécimen.)
Au delà se développe une seconde cour fermée, moins profonde que la première , mais plus étendue vers le nord et le midi ; au centre est une fontaine formée d'une immfense vasque en pierre , ornée d'e sculptures et recueillie au musée des Monuments français ; elle servait, depuis la fin du douzième siècle , de lavabo aux religieux de Saint-Denis. La cour est enrichie, en outre, de nombreux fragments de tous les âges ; le palais en occupe le fond (i).
La seconde cour s'arrondit en hémicycle, en avant d'un vaste et massif bâtiment carré , qui contient des salles d'apparat, des fragments antiques incrustés dans les murs de sa cour intérieure, une immense collection de plâtres moulés sur l'antique, plusieurs portes charmantes en bois sculpté qui viennent d'Anet, les grands prix de peinture et les modèles en relief des plus beaux monunïents romains du midi de la France. C'est dans la salle consacrée à la distribution solennelle des récompenses que M. Paul Delaroche a figuré les architectes , les sculp-
(i) M, Albert Lenoir,
354 HISTOIRE DE Pi.RlS. (1852 1865)
leurs , les peintres les plus illustres de toutes les grandes époques de l'art. Les parois de la cour semi-circulaire sont tapissées de fragments qui proviennent àe Gaillori et d'Anet. On y remarque aussi, sur des pilastres sculptés pour la chapelle de Philippe de Commines , aux Grands-Augustins, des sujets symboliques très-curieux, entre autres l^ triomphe de L' Amour ^ le Fabliau dAris^ tote^ et le mauvais tour joué à Virgile par- une dame . romaine. Un bas-relief représente la réparation publique qui fut faite, en il\l\o^ aux religieux du couvent des Grands-Augustins , par plusieurs sergents qui s*étaient saisis d'un moine , sans respect pour l'immunité du lieu saint, et qui avaient tué un des frères de la maison. \J Imprimerie impériale est établie dans l'hôtel de Strasbourg , qui fut construit en 1 7 1 :i par le cardinal de Rohau et qui comnmniquait avec, l'hôtel de Soubise; cçtte imprimerie, fondée par le connétable «le Luynes et complétée par Richelieu, non pour le service de l'État ^ mais uniquement dans l'intérêt des lettres , fut d'abord placée au Louvre, puis à l'hôtel où est aujourd'hui la Banque de France, enfin, en 1809, datosi le bâtiment actuel. Ce n'est que depuis 1795 qu'elle est devenue l'imprimerie du gouvernement ; ^lle occupe trois à quatre cent^ ouvriers, cent vingt-cinq presses ordinaires 'et dix presses mécaniques, et possède quarantersiXvalpliabetsdes langues d'origine latine, seize des autres langues de l'Europe 4;t cli^quante-six des langues orientale^,. .
Comme .on l'a vu plus haut, les grandes Ar chiites de r£^t i&ont établie dans Thôtçl Soubis^e* Ce v^ste éçlifice, qui occupe une grande partie de l'espace compris entre les rues duChau me, des Quatre-Filset VieiUe-du-Temple,
(1852-iM5) LIVRE XXI. CHAPITRE IV. 355
est formé de trois hôtels dont nous avons déjà donné la description» dans le conrs de* cet ouvrage : i® Thôtel de Clisson^ situé rues du Chaume et des Quatre-Fils et bâti en i383 : c'était, avons-nous dit dansV Histoire générale de Paris , J 'hôtel de k Miséricorde , et Ton avait décoré de M sa façade , pour perpétuer Tputrage fait aux Pari-» siens. Après la mort du connétable il passa dans la maison de Pentliièvre et fut aclieté en 1 553 par la duchesse de Guise. On voit encore , outre ses grosses tourelles et ses fortes murailles , son antique porte, qui sert d'entrée à rÉcole des Chartes. 2^ L'hôtel de Navarre, situé rue de Paradis;, qqi appartint successivement aux maisQos d'Évreux et d'Armagnac, fut confisqué sur le duc de Nemours que fit mourir Louis XI, passa à la maison de Laval et fut acheté par la duchesse de Guise en i556. 3^ L'hôtel de la Rocbe-bGuyoDL, situé yieille-RuQ-Au-»Ternple... C'^st de ces trois hôtels et de plusiiBurs.auitre&. maisons^ que Je duc de Guise (cçlui qui fut assassiné au siège d'Orléans) se fit l'immense palais qui, joua un jsi grand rôle dans les troubles de la LiguQ. Cet hqtel resta dans la maison de Lorraine jusqi^'en 1.697, où il fatpcheté par le prince de Soubisfs^ qui le fit reconduire presque entièrement et avec une grande magnificence . Il devintpropriété nationale. en 179.3 ,^etjçn 1808 on y tran§poi!ta le? çAirchives de l'État. . L'Assemblée constituante, le 7 ^eptepibre l'j^g^ avait décrété. quç les pièces originales .qui lui seraient adressées, et la, minqte. du procès-verbal de ses séances formeraient un dftp^t qui porterait le pom d'^rchiues na^ tional^s. Ce dépôt, placé d'al^ord^ Vers^^Ules, s'en alla.à Paris ayec l'As^pinbléje , fut placé au eouîvent; desCapucins et s'enriqhitdi^s forinesçt des planches des tinéea. à lacon-
3Î56 HîStOlRE DE >ÀRIS. (1852-1865)
fection des assignats, des caractères de rimprimerie du Louvre, des machines de l'Académie des Sciences^ etc. La Convention nationale régularisa ce dépôt par un décret du 7 messidor an n, et ordonna qu'on y renfermerait, outre les papiers des assemblées nationales, les sceaux de la république, les types des monnaies, les étalons des poids et mesures , les traités avec les puissances étrangères , le titre général de la fortune et de la dette publique, elc. Les Archives, à la tête desquelles était Camus , s'en allèrent avec la Convention aux Tuileries , où elles furent logées à côté du Comité de Salut public , puis au Palais-Bourbon, avec le Corps législatif. Napoléon, le 6 mars 1808, leur attribua l'ancien hôtel Soubise, et toutes les archives des pays conquis vinrent s'y entasser au nombre de 160,000 liasses. Ce dépôt devînt alors si considérable que, malgré des constructions nouvelles, le vaste hôtel Soubise se trouva insuffisant, et que Napoléon ordonna de bâtir pour les archives , entre les ponts d'Iéna et de la Concorde, un immense palais qui devait avoir en capacité 100,000 mètres cubes, avec des jardins destinés à doubler l'étabUssement dans la suite des temps. La chute de l'empire empêcha l'exécution du monument, et les étrangers vinrent, en pillant les archives, débarrasser l'hôtel Soubise de son encombrement. On réorganisa cet établissement en 18:20, sous la direction du savant Daunou, et il est aujourd'hui partagé en six sections, qui renferment l'ancien trésor des chartes, les archives domaniales, le dépôt topographique et 145,000 cartons, outre des curiosités historiques, telles que l'armoire de fer, les clefs de la Bastille, le Livre rouge, etc. Depuis quelques années on a fait des agran-