LIVRE XIX. CHAPITRE I. 2Q
Yerà la fin de 1846 la situation s'assombrit et de fâcheux symptômes commencèrent à apparaître. En cette même année la sécheresse avait nui aux récoltes de céréales et le prix du blé augmenta rapidement. Bientôt la disette (it endurer à Paris et à la France de très-dures privations^ et le peuple, selon son usage, s'en prit à l'administration et au roi. Cette situation réagit sur l'industrie et sur les af&ires , et il s'ensuivit une crise commerciale , inattendue et rude, qui, en augmentant les souffrances de la bourgeoisie et des ouvriers, disposa les esprits aux révolutions* D'autres symptômes semblaient révéler une situation fausse et dangereuse. De fâcheux procès, auxquels la presse donnait beaucoup de retentissement, attestaient que la corruption et la vénalité avaient pénétré dans les régions élevées du pouvoir, et la population de Paris, étonnée du scandale du procès Teste, s'imaginait que le pays tout entier était exploité par des hommes d'État négligents ou indignes. Durant le cours de ces émotions un grand crime , l'assassinat de M*"^ la duchesse de Praslin, remplit la capitale d'une consternation sinistre. Il y avait beaucoup d'injustice, beaucoup d'exagération dans ces inquiétudes ; mais les ennemis du gouvernement de Juillet s'efforçaient, avec un zèle opiniâtre, de les propager dans les masses, et, à force de s'en prendre au pouvoir, de le rendre responsable de tous les malheurs, de l'avilir aux yeux du peuple , on avait fini par le miner, par l'affaiblir, par lui ôter à lui-même la conscience de sa mission et de ses ressources.
* A Paris et dans toute la France le mot d'ordre était donné. L'opposition, appuyée sur la démocratie, ne cessait de demander la réforme électorale, l'élargisse*
3o HISTOIRE DE 1»ARIS. (Êm^m
ment du cet» imposé aux électeurs, et'lHnsèription'sur les listes électorales de tous les citoyens capable^^ c'està-^dire de tous ceux qui exerçaient les fonctions de jurés. Ges vœux impérieux , ces réclamations menaçantes se formulaient en des banquets politiques que l'on transformait en réunions d'agitateurs. 11 y^n eut à Psiris, à Colmar, à Lille, à Pontoise, à Reims, à Dijon^ à Saint- Quentin, et le plus célèbre, après celui du Chdteau-Roug^e^ fut le banquet de Mâcon, que présida M. de Laiiiartinë. Yainementdes symptômes^ menaçants de troubles -et de désafifection se produisaient ati dehotis ;' <m ne^ sut pà^ en tenir compte, on ne vit pas le danger. L'inteJlig'ence de M. Guizbt ne l'avertit pas qu'il était temps de conjurer la tempête; on se crut assuré des majorités, du pays-, dès gardes nationales et de l'armée^ et cependant il ne fallait plus qu'un grain de sable pour faire trébucher le gouver- 'vernement de Juillet, trop plein de confiance.
Le ^2 février un banquet avait été oi^anîsé par l'opposition, en guise de manifestation^poKtiqire; le* pouvoir crut nécessaire de l'interdire j il 'concentra à Paris des troupes d'élite, et il se mit en devoir (,de faire respecter sa décision. Nonobstant cette attitude de t'àutbrité le parti républicain osa jeter le gant au gouvernement royal -et des barricades s'élevèrent dans Paris/ On esâfaya de tes détruire; mais la résistance augmenta. Le mot d'ordre des insurgés était ce cri : J^iiv la réforme /Des barricades furent élevées daiis les quartiers populeux, aux abords des halles, partout oîi la guerre civile pouvait trouviez ses champs de bataille accoutumés. L'armée était nombreuse, admirable de force et de céwifiànce ; mats la garde nationale, livrée à toutes les suggestions des mé-
(<830-18ft8) LIVRE XIX. CflÀPltRÊ I. 3l
^ntents, se montrait hsse du gouvernement de Louis- Philippe et pactisait partout avec réiiieutè, sous jirëtexte de concorde et de fraternité. Ainsi le sceptre et Tëpëe kllàiént être brisés entre les mains du roi! Lotiîs-PlÀlippe s* obstinait encore à nier l'existence du danger ; à la fin, fléchissant sous le poids de la situation, cédant aux ins^ tances de la reine et de ses enfants, il changea son ministère et appela aux affaires MM^ Thîers et MoIé. Ges deux noms étaient trop peu populâîreffpfoûr être acceptés. La lutte continua; Le'î4 février le ministère fut confié à M. Odilon Barrot; mais il était trop /ar<i/ L'insurrection se montrait de plus en plus exigeante, et le gouvernement, frappé d'aveuglement ou d'atonie, ne savait ni combattre ni résister. Entouré de conseillers timides, Louis-Philippe abdiqua en faveur de son petit-fils, le comte de Paris.
Ija duchesse d'Orléans^«Jcêtue de deuil, se rendit à la chambre des Députés, tenant ses enfants par la main, et vint réclamer la régence. On allait la lui décerner lorsque les insurgés envahirent l'enceinte législative et dictèrent la loi aux députés. Ceux-ci, à l'exemple de leur président, se montrèrent pour la plupart saisis de terreur et hors d'état de tenir tête à la foule. Les uns s^enfuirent, les autres consentirent à proclamer la déchéance du gouvernement royal et à confier le pouvoir à un gouvernement provisoire choisi dans l'assemblée. M. de Lamartine, que la publication de son livre des Girondins venait de rendre populaire, se montra énergiquement disposé à faire tomber la couronne du front du comte de Paris et à confier à la démocratie le droit de pourvoir aux destinées de notre patrie. Tandis qu'il faisait régulariser par
3a HISTOIRE DE PARIS, (18SM8M)
des votes le triomphe de la foule , aucun homme n'osait revendiquer les droits de la monarchie, aucun ne faisait appel à l'obéissance de l'armée ; les uns et les autres s'humiiiaient sous des menacés qu'un peu de fermeté aurait déJQuées, et cédaient à une multitude que deux ou trois régiments vigoureusement conduits auraient aisément dispersée. Les destinées de la monarchie de Juillet étaient accomplies; on prononçait la déchéance de la dynastie d'Orléans, et un gouvernement provisoire, installé à l'hôtel de ville, allait prendre en main la dictature.