‹ Histoire de Paris depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Tom. 2Chapitre 19 sur 46 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Pari* «mi Cbtrlef VIII ( I483-M98 ).

Charles VIII n'avait pas treize ans accomplis quand il monta sur le trône. Louis XI, se flattant, comme font tous les mourants, que ses dispositions pour le gouverne- * ment, pendant le bas âge de son fils , seraient respectées, en avait confié les rênes à Anne de France, sa fille aînée, sœur du jeune roi, de treize ans plus âgée que lui. Elle était mariée à Pierre de Bourbon , cadet de sa maison et sire de Beaujeu.

Tous les historiens reconnaissent à cette princesse un génie profond, de la sagacité, du courage, les grâces de son sexe et les qualités des grands hommes. Elle se mit en possession de l'autorité , secondée par son mari, homme d'esprit, mais qui fut éclipsé par sa femme.

Maigre la volonté de Louis XI bien signifiée et l'obéissance promise et jurée entre ses mains, plusieurs concurrents aspirèrent à la tutelle du jeune prince et à la régence du royaume. La reine douairière, Charlotte de Savoie , toujours éloignée des affaires par son mari , se mit la première sur les rangs; mais l'obstacle qu'elle présenta à sa fille ne fut ni embarrassant ni long, parce qu'elle avait peu de partisans, qu'elle était languissante, et que sa mort ne tarda pas à suivre celle de son mari. Le duc de Bourbon, frère aîné du sire de Beaujeu, montra du mécontentement de voir son cadet préféré et muni de toute

l'autorité. On l'apaisa en lui envoyant dans son lit , où la goutte le retenait, l'épéede connétable, qu'il désirait depuis longtemps, et le diplôme de lieutenant général du royaume. Mais le plus difficile à satisfaire fut Louis, duc d'Orléans, premier prince du sang, beau -frère de la princesse Anne et du jeune roi , dont il avait épousé la sœur.

Le duc était beau, bien fait, adroit à tous les exercices, affable, généreux; son titre d'héritier présomptif de la couronne, sous un roi encore enfant et d'une santé délicate, réunissait autour de lui presque tous les autres princes et les seigneurs empressés de faire passer la souveraine puissance entre les mains de celui qui, leur en ayant obligation , ne pourrait guère se dispenser de la partager avec eux. Anne de Beaujeu résolut de lui tenir tête et de faire prévaloir ses droits de régente, contestés par les princes. De part et d'autre on convint de s'en remettre à la décision des états généraux. Cette assemblée nationale, convoquée à Tours en 1/484, confirma le testament de Louis XI et maintint à madame de Beaujeu l'administration du royaume. Ce fut pendant la tenue de ces états justement célèbres que le seigneur de la Roche , député de la noblesse de Bourgogne, prononça ces paroles : « S'il s'élève quelques contestations relatives à la succession royale ou à la régence, à qui appartient-il de les décider, sinon à ce même peuple qui a d'abord élu ses rois, qui leur a conféré toute l'autorité dont ils se trouvent revêtus, et en qui réside foncièremeut la souveraine puissance? Car un État ou un gouvernement quelconque est la chose publique, et la chose publique est la chose du peuple. » Quand de nos jours on lit ce discours, prononcé au quinzième siècle, on est

4o8 HISTOIRE DE PARIS. (t483-lAM)

bien obligé de reconnaître que ce qu'on appelle aujourd'hui la souveraineté nationale n'est point une invention moderne, et que la liberté, même sous l'ancienne monarchie, était souvent reconnue en principe.

Les états demandèrent le rétablissement de la pragmatique sanction et la réforme d'un grand nombre d'abus. Ils ne voulurent voter l'impôt que pour deux ans, réclamant la convocation périodique et bisannuelle de leur assemblée. C'était introduire une révolution dans l'ordre politique du royaume. Fidèle aux traditions de Louis XI , madame de Bcaujeu ne tint en aucune façon compte du vœu des états, leva des impôts sans leur assentiment et évita de les réunir à des intervalles périodiques. Ce fut là une violence qui prévalut contre le droit. La France ne put l'empêcher; elle se composait de forces diverses qui, une fois isolées, étaient impuissantes.

Mécontent de la décision des états généraux, le duc d'Orléans prit les armes ; le roi marcha contre lui à fieaugency et l'obligea à se soumettre (i/|85). L'année suivante ce compétiteur ambitieux leva de nouveau le drapeau de la révolte, et une partie des seigneurs suivirent son exemple. Le duc d'Orléans se retira en Bretagne ; le comte d'Angoulême et Dunois soulevèrent quelques villes de Guienne. L'archiduc Maximilien favorisait ces rebelles.

Cependant le roi et madame de Beaujeu partirent de Tours à la tête d'une armée pour contraindre ces vassaux à l'obéissance. Ils pacifièrent d'abord la Guienne, puis l'Anjou. La même année Charles se porta en Picardie et repoussa l'archiduc Maximilien, qui déjà s'était [rendu maître de Térouanne (i486).

L'année suivante trois armées entrèrent en Bretagne

et y obtinrent des succès mêlés de revers. En 1 488 La T rémouille, que Guichardin appelle le plus grand capitaine du monde, s'empara d'Ancenis, enleva Fougères, et tailla en pièces l'armée des confédérés à la bataille de Saint-Aubin du Cormier. Le duc d'Orléans, le prince d'Orange et d'autres vassaux puissants furent faits prisonniers, et le duc de Bretagne mourut en sollicitant la paix. Il ne laissait pour héritière de son duché qu'une fille , la célèbre Anne de Bretagne. Cette princesse épousa, en 1 491, le jeune roi de France et lui porta en dot son riche patrimoine. Ce fut seulement à cette époque que Charles VIII se saisit du pouvoir. Le premier usage qu'il en fit fut de rendre à la liberté le duc d'Orléans; puis il restitua dans leurs biens et dans leurs honneurs ses cousins Jean et Louis d'Armagnac, fils de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, décapité sous Louis XL Le duc d'Orléans avait beaucoup contribué à favoriser le mariage de Charles VIII et de l'héritière du duché de Bretagne. Cependant Anne était fiancée à Maximilien d'Autriche, et Charles VIII devait épouser la princesse Marguerite, fille de ce prince. Son mariage avec la duchesse de Bretagne fit donc éprouver à l'archiduc un double affront. La guerre allait éclater; mais Charles la conjura en rendant à la maison d'Autriche la Franche-Comté et l'Artois ( 1 493). La même année, pour capter l'amitié du roi d'Aragon, il lui rendit le Roussillon et la Cerdagne. C'était se montrer follement prodigue du sol et des conquêtes de la France, et défaire sans honneur et sans nécessité le puissant édifice si laborieusement élevé sous Louis XL

Nous n'avons pas à raconter ici la brillante et merveilleuse conquête du royaume de Naples; ce fut un voyage

4lO HISTOIRE DE PARIS. (1483-1498)

triomphal par toute l'Italie. Mais au bout de trois mois les Napolitains étaient las des Français, les Français étaient las de Naples. En même temps le pape, les Vénitiens, les Milanais, soutenus par les grandes puissances ennemies de la France, formèrent une ligue contre Charles VIII et tentèrent de l'enfermer dans le royaume qu'il venait de conquérir. En redescendant les Apennins il rencontra à Fornovo l'armée des confédérés , forte de quarante mille hommes; les Français n'étaient que neuf mille. Après avoir demandé inutilement le passage ils le forcèrent , et l'armée ennemie, qui essaya de les arrêter, fut mise en fuite par quelques charges de cavalerie (dimanche 5 juillet i/i95). Ainsi le roi rentra glorieusement en France, ayant justifié toutes ses imprudences par une victoire.

Si les conquêtes de Charles VIII s'étaient faites sans difficulté, elles furent perdues en aussi peu de temps. Il songeait cependant à renouveler son entreprise sur Naples; il avait fait même demander à la ville de Paris un vaisseau de guerre , et les bourgeois avaient prêté cent mille écus pour cette expédition, lorsque le roi mourut, âgé de vingt-huit ans, au château d'Ain boise, le 7 avril 14989 des suites d'un coup qu'il s était donné à la tête en visitant ce château , qu'il faisait reconstruire dans le goût italien. 11 fut enseveli à Saint-Denis.

L'histoire de Paris présente peu d'événements remarquables sous ce règne. En janvier 1^97 la Seine déborda et inonda Paris et la banlieue; à la Grève elle allait jusqu'au Saint-Esprit ; à la place Maubert elle approchait de la croix des Carmes, et au pont Saint-Michel elle envahissait la rue Saint-André des Arcs. Suivant l'usage il y eut à cette occasion de nombreuses et solennelles pro-

cessions. En commémoration de cet événement on éleva au coin de la vallée de Misère une image de la sainte Vierge.

Aucun des fils que Charles VIII avait eus de son mariage avec Anne de Bretagne ne lui ayant survécu, Louis, duc d'Orléans, dont les révoltes avaient troublé les premières années de son règne, plaça sans contestation la couronne sur sa tête (1498).

Avec Charles VIII s'éteignit la première branche des Valois. Ce prince, presque difforme de corps, esprit faible, roi sans portée, n'avait jamais cessé de se croire appelé à de hautes destinées ; troublé par un enthousiasme guerrier puisé dans les romans de chevalerie, il ambitionnait la gloire de Charlemagne ; il aimait à être comparé à ce grand empereur, et jamais il n'y eut intelligences et renommées plus inégales. Il ne s'était proposé rien moins que de chasser les Turcs d'Europe et de délivrer l'empire grec, but vaste et digne d'éloges que son génie étroit ne pouvait atteindre. Charles VIII n'était point sans vertus ; parfois il avait des vues utiles, des idées sages, mêlées à des projets imprudents ou dangereux. Bien que Louis XI eût, dit-on, borné son éducation à cette seule maxime : Celui qui ne sait pas dissimuler ne sait point régner, il fut loyal, affable, bienveillant , et, dit Comines, // était si bon quil ri était point possible de voir meilleure créature. Cette phrase résume son caractère ; les fautes de son règne ne permettent pas de lui donner d'autres éloges.

Sous ce même règne un Génois se présenta à la cour de Charles VIII et lui offrit de découvrir, au delà de l'Océan occidental, une route nouvelle pour arriver à un

4l4 HISTOIRE DE PARIS. (UM-W98)

Saint-Maur des Fossés et transforma les mystères chantés en actions mimiques. Le roi, pour accroître les revenus de la Confrérie de la Passion, à qui il avait déjà donné de grands privilèges et des faveurs considérables, et « pour exciter un chacun à s'y associer , lui permit pour toujours de faire représenter et jouer quelque mystère que ce fût, tant de la Passion et Résurrection que tous autres , même de saints et de saintes , soit en présence du roi , soit en public , en quelque lieu que les confrères pourroient trouver, soit à Pans ou dans la prévoté, à condition qu'il assisteroit à leurs représentations quelque officier du roi, au choix des confrères. Du reste, permis à eux d'aller et de venir paisiblement par la ville, habillés selon le personnage qu'ils devroient faire dans le mystère qu'ils^ auroient entrepris, sans qu'on leur pût apporter aucun empêchement, et, pour les mettre à couvert de toute insulte, le roi les prenoit sous sa protection durant le cours de leurs jeux. »

Lorsque, de nos jours, on étudie les œuvres sceniques que représentaient les confrères, on est surpris d'y trouver parfois des vers énergiques et des pensées profondes (i).

(i) Voici la description de l'enfer telle qu'on la trouve dans le Mt/S' tére de la Passion :

Au plus bas est le hideux gouffre,

Tout de désespérance teint,

Où sans fin ard ( brûle ) l'éternel soufre

Du feu qui n'est jamais esteint..

Hideux puis, abisroe partons,

Remplis de pécheurs jusqu'au fons,

Qui Là reçoivent leurs souldées ;

Là crient les âmes damnées

En leur Créateur blasphémant..

Leurs regrets sont molt pardurables,

Et leurs cris de piteux hélas ;

On nous a transmis quelques détails assez curieux sur le théâtre et la mise en scène. L'avant-scène était disposée à peu près comme de nos jours, mais le fond était occupé par des estrades , nommées établis, dont l'usage était désigné par de grands écriteaux. Le plus élevé était le Paradis , sur lequel se tenait assis le Père éternel, entouré des saints et des anges. Celui qui se trouvait au-dessous, c'était l'endroit le plus éloigné du lieu où la scène se passait; le troisième, en descendant, représentait la maison de Pilate9 etc., suivant la pièce que l'on représentait. Souvent la décoration était plus compliquée. Dans le mystère de Y Incarnation et nativité de Nostre-Seigneur, il y avait, dit une chronique , six établis « qui estoient hors des autres , en diverses places et parties. » C'étaient les places de six prophètes: Balaam, David, Isaîe, Jérémie, Ezéchiel et Daniel. » On voyait aussi « le limbe des Pères, faict en manière de chartre (prison), et n'estoient veus sinon audessous du faux du corps. » Dans ce limbe étaient a Adam, Ève, Abraham, Jacob et Hély, père de Joseph, mari de Notre-Dame. » U enfer était une énorme gueule de dragon, placée sur le bord du théâtre, d'où sortaient le diable et ses suppôts, personnages qui produisaient toujours sur les spectateurs une vive impression. Sur l'un des cotés était une niche avec des rideaux , formant une petite chambre. Partout des trappes et des machines, ce qui suppose une

. Leurs tourments, peine intolérable,

Sans jamais espoir de soulas...

U sont condamnés et jetés

Ceux qui meurent en griefs péchés i

Mal reposent les mal couchés. , Là sont leurs araes;tourmentéest

Abreuvées de l'ire de Dieu,

Et tret-asprement agitées, etc.

4l6 HISTOIRE DE PARIS. (1S80-1&&8)

certaine perfection dans cette partie de l'art théâtral. Enfin on voyait sur les deux cotes de la scène d'immenses gradins sur lesquels les acteurs se tenaient assis lorsqu'ils ne paraissaient pas. Us se levaient et montaient sur les estrades lors de leur réplique. Dès qu'un des personnages revenait s'asseoir sur les gradins il était censé absent , le public se prêtait alors volontiers à l'illusion. Pendant les changements de machines ou les jeux de théâtre on exécutait des chœurs où l'orgue jouait des symphonies.

Les Mystères exigeaient un grand nombre e personnages {les Actes des Apôtres en ont 486) ; on faisait un crfet proclamation, cérémonie solennelle qui remplaçait alors assez avantageusement nos affiches de spectacles. Ce cortège se composait d'abord du trompette ordinaire de la# ville et du crieur-juré, suivis de six trompettes aux armes du roi , des sergents et archers du prévôt de Paris, vêtus de leurs hoquetons paillez d'argent et armoriés, des officiers de ville, à robes de couleurs, avec le navire d'argent brodé sur leurs habits; puis, montés sur deux beaux chevaux , s'avançaient les deux hommes qui devaient faire le crf et proclamation; ils avaient une robe de velours noir avec des manches tricolores (jaune, gris et bleu). Venaient ensuite les deux directeurs du mystère, vestus honnestement et bien montés selon leur estât, et les quatre entrepreneurs à pourpoint de velours noir, suivis de quatre commissaires du Châtelet et d'un grand nombre de bourgeois, tous bien montés, suivant leur estât et capacité. Le cortège s'arrêtait à chaque carrefour. Les trompettes sonnaient trois fanfares, le crieur réclamait le silence au nom du roi et du prévôt, et l'on faisait au peuple l'annonce du spectacle :

On fait sçtvoir à son et crys publiques Que dans Paris un mystère s'apprête, Représentant Actes apostoliques.

Notre bon roi, que Dieu garde puissant, Bien le consent

Venez, cité, ville, université ; Tout est cité; venez, gens héroïques, Graves censeurs, magistrats, politiques, Exercez-vous au jeu de vérité Représentant Actes apostoliques.

On avertissait ensuite les assistants que ceux qui voudraient jouer dans la pièce devaient se rendre au jour et au lieu indiqués pour être choisis par les directeurs et les entrepreneurs, qui distribuaient les rôles. Les confrères de la Passion étaient d'ailleurs de bons bourgeois de Paris, des artisans , des marchands , et quelquefois même des nobles et des clercs (i).

L'impulsion étant donnée , ces divertissements se multiplièrent, et les singuliers artistes dont nous parlons finirent par varier les sujets représentes sur la scène. Sous les successeurs de Charles VI les clercs de la Basoche établirent un théâtre sur la table de marbre du Palais de Justice ; les clercs duChâtelet imitèrent ceux du Parlement ; plusieurs collèges de Paris élevèrent aussi des théâtres où figuraient les professeurs et les écoliers. Il en fut établi jusque sous les halles de Paris.

Le théâtre des Enfants Sans-Souci était dirigé par le Prince des Sots.

Les confrères de la Passion ne se bornèrent à pas représenter la Passion de Jésus-Christ; ils varièrent la

(i) M. de Gaulle. — Voir également les curieuses Recherches de M. Onésime Leroy sur les Mystères.

4l8 HISTOIRE DE PARIS. (1880-1M8)

scène en puisant leurs sujets dramatiques dans les Actes des Apôtres, dans la Bible et dans la vie des saints.

Les clercs de la Basoche jouaient des farces, sotties ou moralités, et puisaient les sujets de leurs pièces dans les événements publics, dans les abus, les fautes et les excès des grands personnages de la cour ou dans les ridicules de la société.

Le théâtre des Halles avait pour objet de diriger l'opinion publique dans les intérêts du gouvernement.

Les théâtres temporaires dressés dans les collèges mettaient en scène des événements qu'offre l'histoire ancienne, sans négliger les événements modernes.

La licence des farces et des prétendues moralités était révoltante. Pour amuser le public, que semblait préoccuper trop sérieusement la représentation des mystères religieux, les entrepreneurs de ces fêtes introduisirent des intermèdes qu'ils appelaient entremets, et qui consistaient en farces satiriques, en danses burlesques. C'étaient des Ribauds qui dansoient et chantoient en chemise ; un Roi de la Fève; un Tournoi d'enfants; un Homme sauvage; un Loup quifiloit ; un Rossignol et d'autres oiseaux qui chantoient ; enfin la vie entière du Renard, d abord médecin et chirurgien, puis clerc chantant une èpître et un évangile, puis évéque, puis archevêque , puis pape, et toujours mangeant poules et poussins.

Le Parlement et le clergé finirent par se montrer sévères envers les auteurs et les acteurs de ces indécentes comédies. Par un arrêt du i5 mai 1476 la cour défendit agx basochiens des deux juridictions « de jouer publique- « ment au Palais, au Châtelet, ou àiïïeurs, farces, sotties,

« moralités, sous peine de bannissement et de confiscation

« de leurs biens. » L'arrêt défendait même aux clercs de demander à la cour la permission de jouer ces farces. Les mesures de police que prenait le Parlement étaient alors très-mal exécutées. L'année suivante les basochiens se disposaient à jouer leurs comédies ordinaires, lorsque le Parlement, par arrêt du 19 juillet 1477, défendit aux clercs du palais, et à l'un deux,, nommé Jean l'Eveillé, se disant roi de la Basoche, de jouer, sous peine, par les contrevenants, d'être battus de verges par les carrefours de Paris et bannis du royaume. Ces peines rigoureuses ne furent que très-rarement appliquées et le scandale ne diminua guère, tant les diverses classes de la population se montraient avides de spectacles et disposées à l'indulgence envers ceux qui égayaient leurs loisirs.

Depuis deux siècles la poésie du moyen âge allanguissait ; il ^ avait un affaissement dans le génie littéraire et dans les croyances. Sous les Valois , au milieu des calamités qui pesaient sur la France, la poésie devint pédante ou narquoise. C'est une ère assez triste pour les manifestations intellectuelles. Dès ce moment le Roman de la Rose inaugurait une détestable école de métaphysique galante et d'allégories compassées. La littérature s'emprisonnait dans les formes de la jurisprudence ; ce n'étaient plus qu'Enquêtes, Arrêts amour, Débats, Plaidoyers, Chants royaux. Une rhétorique artificielle et glaciale anéantissait toute inspiration. La poésie alignait machinalement des adages et des lieux communs. Malgré toutes les nuances que l'érudition , armée de sa loupe, a cru découvrir dans ces rimeurs monotones , on ne distingue guère l'un de l'autre Crétin de Molmet et Eustache Deschamps de Gringoire. Deux ex-

4 22 HISTOIKE DE PARIS. (1380-1Û98)

avaient gardé l*aucien habit long, dont la forme majestueuse était plus digne du trône. AJors, comme toujours, on multipliait les lois et les édits contre le luxe des vêtements et de la table, mais les ordres de l'autorité échouaient contre l'orgueil ou l'intempérance.

L'architecture continuait, d'ailleurs, à élever, pour le service de Dieu ou pour les besoins des hommes, ces cathédrales, ces châteaux, ces édifices municipaux, ces palais et ces forteresses qui font encore l'admiration des peuples. 11 importe toutefois de remarquer qu'une double tendance se manifestait alors dans cet art sujet à des transformations si nombreuses; d'une part, depuis un demUsiècle, l'Italie entrait dans une réaction dont le, but était dè réhabiliter sous toutes ses faces les traditions de l'art grec, les règles de la statuaire et de l'architecture païennes; d'autre part l'art chrétien, qu'on persiste à désigner si peu exactement sous le nom d'art gothique, s'altérait par l'abus de sa propre puissance, par la recherche excessive des effets, par la prodigieuse; accumulation des difficultés, des détails, des ornements et dgs richesses..

Le style architectonique du quinzième siècle appartient plus que tout autre au genre flamboyant; sous la main des artistes de cette époque la pierre semble être ductile et molle; elle se plie et se courbe de mille façons, et toujours avec grâce , selon leur fantaisie ; toutefois il est facile de reconnaître, en dépit de ces merveilleux efforts, que le caractère de l'art gothique dégénère et que l'artiste marche vers une période* de décadence. Les monuments de cette époque, surchargés de dentelures et de feuillages, avec leurs pinacles découpés à jour, leurs arcades festonnées, leurs niches et leurs aiguilles tourmentées, leurs lignes

(1M0-1W8) LIVRE X. CHAPITRE I. 4q3

brisées et leurs moulures prismatiques, attestent la patience et la fatigue de l'ouvrier, et ne sont plus, au même degré, les symboles d'une pensée exclusivement chrétienne, d'une contemplation uniquement élevée vers Dieu. Sans doute les hommes du métier peuvent dire que le style du quinzième siècle se distingue par l'absence de tore saillant et de colonnes cylindriques, remplacés par des nervures à arêtes tantôt vives, tantôt mousses, pressées les unes contre les autres et séparées par des rainures, etc. Les artistes peuvent admirer les nervures qui tournent en spirale autour d'une colonne ronde ; ils peuvent s'extasier devant les choux frisés et contournés, les feuilles aiguës et déchiquetées du chardon, les rinceaux de branches de vigne, imités avec une fidélité prodigieuse, formant des guirlandes et ornant les corniches aussi bien que l'archivolte des arcades ; il n'en est pas moins vrai que la statuaire a perdu beaucoup de sa naïveté saintement chrétienne, et que, tandis que la sculpture atteste un progrés vers l'imitation exacte des formes, elle a cessé de mettre sous les yeux du peuple les types religieux et sévères de l'histoire de . l'Église. On eût dit que dans toutes les sphères de la pensée les calamités qui pesaient sur le monde catholique exerçaient une réaction fatale, que le protestantisme allait surgir au milieu des peuples chez lesquels la foi s'était affaiblie , et que l'homme , livré aux passions et en proie au doute, ne songeait plus à faire à ses croyances un abri immortel. Désormais on ne bâtit plus de ces gigantesques cathédrales qui s'élevaient par les efforts de tout un peuple d'ouvriers; on bâtit surtout des manoirs et des palais dont les formes disparaissent généralement sous les festons et sous les ornements de pierre. Le style ogival avait

reçu, jusqu'alors, son principal caractère de sa tendance vers les formes verticales; au quinzième siècle l'ogive s'affaisse comme écrasée sous le poids des pinacles et des frontons ; l'art est dévié de sa voie normale, et ses créations n'offrent aux regards qu'une architecture bâtarde prête à céder la place à l'art païen restauré en Italie. Et cependant toute trace de l'art du moyen âge ne disparaît point encore ; on continue de construire des flèches hardies et ornementées avec élégance ; les tours sont carrées ou polygonales, leurs angles sont solidifiés par des éperons; leurs plates-formes sont décorées de balustrades et de gargouilles. L'intérieur des églises perd de sa régularité, mais une foule de chapelles accessoires, bâties par de riches personnages, se multiplient autour des monuments et sont décorées avec beaucoup de luxe ; les sculptures peintes continuent d'être fort communes, et les murs intérieurs sont rehaussés d'arabesques ou de peintures religieuses.

Au quinzième siècle le sculpteur s'élève au rang d'artiste, et l'on sent à la fois l'empreinte des prétentions de l'atelie dans les poses et les physionomies exagérées et bizarres des figures, aussi bien que dans le jeu de plus en plus tourmenté et amaigri des draperies, et le fruit des études de ce même atelier dans l'habileté à rendre les moindres détails du modelé de la chair vivante et morte et l'expression des passions humaines. C'est surtout dans la représentation en marbre ou en albâtre des têtes et des mains sur les tombeaux, ainsi que dans la composition des petites figures exécutées de même avec des matériaux précieux, que se déploie cette habileté du quinzième siècle à faire vivre et surtout à faire pleurer ses personnages. Quant aux nombreuses statues dont il peupla les portails

et les piliers buttants de ses églises exécutées à la hâte par des artistes secondaires, elles présentaient, au contraire , peu de relief et de vie.

Les pavés des églises du quinzième siècle sont souvent composés de pierres sépulcrales richement sculptées. Ces pierres se distinguent par une grande finesse dans la gravure des ornements. On rencontre aussi, dans les monuments de cette époque, des terres cuites vernissées et émaillées de diverses couleurs, industrie qui, plus tard, fut portée à une grande perfection . On les employait soit aux pavages soit aux couvertures.

L'architecture civile et l'architecture militaire étaient en progrès dans un siècle où l'art désertait les œuvres de foi pour se mettre au service de l'orgueil ou de la force. Les maisons élégantes, dans les villes, ont toutes, au quinzième siècle, un de leurs pignons tourné du côté de la rue, et percé d'abord de fenêtres ogivales , un peu plus tard de croisées à menaux prismatiques. Les portes et les fenêtres, en cintre surbaissé ou en accolade, se rapprochent de plus en plus de la forme rectangulaire. On emploie assez fréquemment la brique dans la construction des châteaux ou des maisons considérables ; les étages sont établis en e/ïcorbellement les uns au-dessus des autres, de telle sorte que, sur la rue, les pièces du premier étage sont plus grandes que celles du rez-de-chaussée, et que , grâce à cette disposition, les piétons peuvent circuler à l'abri.

L'aspect que présentait alors Paris a été poétiquement résumé par M. Victor Hugo; nos lecteurs nous sauront gré de faire passer devant eux cette succession d'images pittoresques.

a Au quinzième siècle la Seine baignait cinq îles dans

Zj2b HISTOIRE DE Ï>ARIS. (1380-1598)

l'enceinte de Paris : l'île Louvierà, où il y avait alors des arbres...; l'île aux Vaches et l'île Notre-Dame, toutes deux désertes, à une masure près, toutes deux fiefs de l'évêque...; enfin la Cité, et à sa pointe l'îlot du Passeur aux Vaches, qui s'est abîmé depuis sous le terre-plein du Pont- Neuf. La Cité avait alors cinq ponts : trois à droite, le Pont-Notre-Dame et le Pont-au-Change, en pierre, le Pont aux Meuniers, en bois ; deux à gauche, le Petit-Pont, en pierre, le Pont-Saint-Michel, en bois, tous chargés de maisons. L'Université avait six portes bâties par Philippe-Auguste; c'était, à partir delà Tournelle, la porte Saint- Victor, la porte Bordelle, la porte Papale, la porte Saint- Jacques, la porte Saint-Miche), la porte Saint-Germain. La Ville avait six portes, bâties par Charles V; c'était, à partir de la tour deBilly, la porte Saint-Antoine, la porte du Temple, la porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis , la porte Montmartre, la porte Saint-Honoré. Toutes ces portes étaient fortes, et belles aussi, ce qui ne gâte pas la forcé. Un fosse large, profond, à courant vif dans les crues d'hiver, lavait le pied des murailles tout autour de Paris ; la Seine fournissait l'eau. La nuit on fermait les portes, on barrait la rivière aux deux bouts de la ville avec de grosses chaînes de fer, et Paris dormait tranquille.

« Vus à vol d'oiseau, ces trois bourgs, là Cité, PUniversité, la Ville, présentaient chacun à l'œil un tricot inextricable de rues bizarrement brouillées. Cependant, au premier aspect, on reconnaissait que ces trois fragments de cite formaient un seul corps. On voyait tout de suite deux longues rues parallèles, sans rupture, sans perturbation, presque en ligne droite, qui traversaient à la fois trois villes d'un bout à l'autre, du midi au nord, perpendiculairement à la

Seine, les liaient, les mêlaient, infusaient, versaient, transvasaient sans relâche le peuple de Tune dans les murs de l'autre, et des trois n'en faisaient qu'une. La première de ces deux rues allait de la porte Saint-Jacques à la porte Saint-Martin; elle s'appelait rue Saint-Jacques dans l'Université, rue de la Juiverie dans la Cité, rue Saint-Martin dans la Ville ; elle passait deux fois l'eau sous le nom de Petit-Pont et de Pont-Notre-Dame- La seconde, qui s'appelait rue delà Harpe sur la rive gauche, rue de la Barillerie dans l'île, rue Saint-Denis sur la rive droite, Pont- Saint-Michel sur un bras de la Seine, Pont-au-Change sur l'autre bras, allait de la porte Saint-Michel, dans l'Université, à la porte Saint-Deuis, dans la Ville. Du reste, sous tant de noms divers, ce n'étaient toujours que deux rues, mais les deux rues mères, les deux rues génératrices, les deux artères de Paris. Toutes les autres veines de la triple ville venaient ou y puiser ou s'y dégorger.

« Indépendamment de ces deux rues principales, diamétrales, perçant Paris de part en part dans sa largeur, communes à la capitale entière, la Ville et l'Université avaient chacune leur grande rUe particulière, qui courait dans le sens de leur longueur, parallèlement à la Seine, et en passant coupaient à angle droit les deux rues artérielles:

Ainsi, dans la Ville, on descendait en droite ligne de la porte Saint-Antoine à la porte Saint-Honoré ; dans l'tJniversité, de la porte Saint- Victor à la porte Saint-Germain. Ces deux grandes voies, croisées avec les deux premières, formaient le canevas sur lequel reposait , noué et serré en ' tout sens, le réseau dédaléen des rues de Paris. Dans le dessin inintelligible de ce réseau on distinguait, en outre, en examinant avec attention, comme deux gerbes élargies,

43o . HISTOIBE DE PARIS. (1S80-1M8)

une grève nue, comme au delà des Bernardins, . tantôt un entassement de maisons qui avaient le pied dans Peau, comme entre les deux ponts... L'Université faisait un bloc à l'œil 5 d'un bout à l'autre c'était un tout homogène et compacte... Quarante-deux collèges y étaient disséminés d'une manière assez égale, et il y en avait partout... Quelques beaux hôtels faisaient çàet là de magnifiques saillies sur les greniers pittoresques de la rive gauche : le logis de Nèvers, le logis de Rome, le logis de Reims, qui ont disparu ; l'hôtel de Cluny, qui subsiste encore pour la consolation de l'artiste... Il y avait aussi force abbayes d'une beauté plus dévote, d'une grandeur plus grave que les hôtels, mais non moins belles, non moins grandes... Les églises ( et elles étaient nombreuses et splendides dans l'Université, et elles s'échelonnaient là aussi dans tous les âges de l'architecture, depuis les pleins cintres de Saint- Julien jusqu'aux ogives de Saint-Séverin ), les églises do* minaient le tout, et, comme une harmonie de plus dans cette masse d'harmonies, elles perçaient à chaque instant la découpure multiple des pignons de flèches tailladées', de clochers à jour, d'aiguilles déliées... Quand, après avoir longtemps considéré l'Université, vous vous tourniez vers la rive droite, vers la Ville, le spectacle changeait brusquement de caractère. La Ville, en effet, beaucoup plus grande que l'Université, était aussi moins une. Au premier aspect on la voyait se diviser en plusieurs masses singulièrement dictinctes. D'abord, au levant..., quatre hôtels presque adhérents, Jouy, Sens, Barbeau , le logis de la reine, miraient dans la Seine leurs combles d'ardoise coupés de sveltes tourelles; ces quatre édifices emplissaient l'espace dans la rue des Nonains d'Hyères à l'abbaye

(11804*98) ' LIVRE X. CHAPITRE I. [fil

desCélestins, dont l'aiguille relevait gracieusement leur ligne de pignons et de créneaux... Derrière ces palais courait dans toutes les directions, tantôt refendue, palissadée et crénelée comme une citadelle, tantôt voilée de grands arbres comme une chartreuse, l'enceinte immense et multiforme de ce miraculeux hôtel de Saint-Pol où le roi de France avait de quoi loger superbement vingt-deux princes de la qualité du Dauphin et du duc de Bourgogne, sans compter les grands seigneurs et l'empereur, quand il venait voir Paris, et les lions qui avaient leur hôtel à part dans l'hôtel royal... Après avoir franchi un ravin profond, creusé dans les toits de la Ville, lequel marquait le passage de la rue Saint-Antoine, l'œil arrivait au logis d'Angoulême, vaste construction de plusieurs époques... Derrière s'élevait la forêt d'aiguilles du palais des Tournelles : pas de coup d'œil au monde, ni à Chambord, ni à l'Alhambra, plus magique, plus aérien, plus prestigieux que cette futaie de flèches, de clochetons, de cheminées, de girouettes, de spirales de vis , de lanternes trouées par le jour, qui semblaient frappées à l'emporte-pièce , de pavillons, de tourelles en fuseaux, toutes diverses de forme, de hauteur et d'attitude. On eût dit un gigantesque échiquier de pierre... A droite des Tournelles..., ce donjon beaucoup plus percé de meurtrières que de fenêtres, c'était la Bastille... Au pied du formidable édifice la porte Saint- Antoine, enfouie entre ses deux tours... Le centre de la Ville était occupé par un monceau de maisons à peuple... Cet amas d'habitations bourgeoises, pressées comme les alvéoles dans la ruche, avait sa beauté ; il en est des toits d'une capitale comme des vagues d'une mer : cela est grand... Il y avait là aussi de beaux édifices... c'é-

432 HISTOIRE DE PAHIS. (1380-149$)

tait le Châtelet, tour féodale du treizième siècle... c'était le riche clocher carré de Saint-Jacques de la Boucherie, avec ses angles tout émoussés de sculptures , déjà admirable au quinzième siècle quoiqu'il ne fût pas achevé... C'était la Maison- aux-Piliers, ouverte sur la place de Grève; c'était Saint-Gervais..., Saint-Méry, dont les vieilles ogives étaient presque encore des pleins cintres; Saint-Jean, dont la magnifique aiguille était proverbiale ; c'était vingt autres monuments qui ne dédaignaient pas d'enfouir leurs merveilles dans ce chaos de rues noires et profondes... Avec ces deux quartiers, l'un d'hôtels, l'autre de maisons, le troisième élément de l'aspect qu'offrait la Ville, c'était une longue zone d'abbayes qui la bordait, dans presque tout son pourtour, du levant au couchant, et, en arrière de l'enceinte de fortiGcations qui fermait Paris, lui faisait une seconde enceinte intérieure de couvents et de chapelles. A coté du parc des Tournelles, entre la rue Saint-Antoine et la rue Vieille-du-Temple, il y avait Sainte-Catherine, avec son immense culturé; entre la vieille et la nouvelle rue du Temple il y avait le Temple, sinistre faisceau de tours, haut, debout et isolé au milieu d'un vaste enclos crénelé... C'était l'abbaye Saint-Martin, au milieu de ses jardins, superbe église fortifiée... C'était l'enclos de la Trinité, les Filles-Dieu... Enfin le quatrième compartiment se dessinait de lui-même dans l'agglomération des toits de la rive droite ; c'était un nouveau nœud de palais serrés au pied du Louvre, le vieux Louvre de Philippe-Auguste. Cet édifice démesuré, dont la grosse tour ralliait vingt-trois maîtresses tours autour d'elle, sans compter les tourelles, semblait de loin enchâssé dans les combles gothiques de l'hôtel d'Alençon et du Petit-Bour-

(1M01M8) LIVRE X. CIIA.PITRE I. 4^3

bon. Cette hydre détours, gardienne géante de Paris, avec ses vingt-quatre têtes toujours dressées, avec ses croupes monstrueuses, plombées ou écaillées d'ardoises, et toutes ruisselantes de reflets métalliques, terminait d'une manière surprenante la configuration de la Ville au couchant. »

Rien n'a comme la poésie la puissance de faire revivre le passé dans le souvenir; rien ne jette mieux que les poètes un manteau de pourpre et d'or sur les nudités chétives et sur les corps souffreteux. Le remarquable coloriste à qui nous avons emprunté quelques traits d'un splendide tableau, présent à la pensée de tous nos lecteurs, aurait pu compléter cette image en faisant passer sous nos yeux les aspects regrettables de ce Paris du quinzième siècle qu'il voit si merveilleux à vol d'oiseau. Dans ce dédale de rues étroites et boueuses on ne pouvait se frayer une route qu'à travers la fange et les immondices ; le soleil, qui ruisselait sur les toits aigus, sur les pignons travaillés, sur les clochers dentelés, sur les coupoles métalliques, ne pouvait pénétrer jusqu'au fond de ces ruelles infectes et noires dont l'humidité et la puanteur étaient repoussantes, et où toutes les épidémies, depuis la consomption jusqu'à la lèpre, tenaient leurs assises permanentes. Pas d'éclairage municipal, aucune police de voirie, aucun système de balayage, aucune surveillance active et énergique ne correspondaient aux besoins de sécurité et d'ordre qui tourmentaient la grandeagglomération humaine renfermée dans l'enceinte de Paris; il y avait partout défaut de garanties et de protection ; on s'y traînait dans les privations et dans l'incurie; la vie de l'homme y était courte et mauvaise.

/|34 «ISTOIBE DE PARIS. {tMO-MBS;

Page 1