‹ Histoire de Paris et de ses monumentsChapitre 11 sur 36 · CHARLES V ET CHARLES VI. — SAGESSE ET FOLIE · texte numérisé non relu

CHARLES V ET CHARLES VI. — SAGESSE ET FOLIE

Avec Charles V, le roi sage et subtil, pour parler comme Froissart, la France et Paris sortent de leur abattement . « Car tout coi en ses chambres et déduits , poursuit le chroniqueur, reconqueroit ledit roy ce que ses prédécesseurs avoient perdu sur le champ, la tète armée et l'épée au poing. »

Jusque vers le milieu du xive siècle , Paris était demeuré enserré dans l'enceinte de Philippe-Auguste. Il se terminait notamment vers l'est à la place Baudoyer, et l'on n'apercevait par delà que quelques hôtels isolés sur le bord de la Seine. L'un de ces hôtels portait le nom de Saint-Paul; Charles V l'achète, l'agrandit et en fait sa demeure de prédilection. Aussitôt tout un quartier sort

dé terre autour du nouveau palais. L'église Saint-Paul est reconstruite, le cloître des Célestins s'élève, et seigneurs et marchands , attirés par le voisinage royal, se pressent en quelques jours de la Grève à la Bastille.

Paris avait alors à la tête de son administration un homme d'action et d'intelligence. Cet homme était Hugues Aubriot. Charles V l'avait nommé prévôt, et, pour l'avoir plus près lui , il lui avait donné le logis du Porc-Épic , élégante construction flanquée de quatre tourelles, qui était contiguë à l'hôtel Saint-Paul. Le roi et le prévôt pouvaient ainsi se voir chaque jour , et concerter ensemble de vastes projets de sûreté et d'embellissement pour la ville.

Etienne Marcel avait tracé une nouvelle ligne de circonvallation , mais cette entreprise gigantesque demandait à être complétée par des ouvrages d'art. C'était l'effort d'un jour, il fallait l'assurer pour des siècles. Cette enceinte n'avait rien changé aux fortifications de Philippe- Auguste du côté d'Outre-Petit-Pont; les fossés seulement avaient été creusés de manière à recevoir en quelques endroits les eaux de la Seine ; les murs en ruine avaient été relevés, et chaque porte avait été munie de fortes tours : mais , au nord , tout un ensemble de nouveaux quartiers avait été enclavé dans l'enceinte. Les fortifications de Philippe-Auguste commençaient entre le Louvre et Saint-Germain-1' Auxerrois ; on les rejeta au delà du Louvre , et une porte qui subsistait encore sous Louis XIV donna entrée de ce côté dans la ville , près du pont actuel des Saints-Pères. Cette porte était flanquée d'une haute tour qui fut connue sous le nom de Tour de Bois. Là

muraille suivait de là la direction de la rue Saint-Nicaise et coupait à angles droits la rue Saint-Honoré , dans l'axe de laquelle se trouvait une porte avec pont- levis et tours. La ligne d'enceinte traversait ensuite de Liais la rue Richelieu, le jardin actuel du Palais-Royal, la place des Victoires, et suivait la rue des Fossés-Montmartre, à l'extrémité de laquelle s'ouvrait la porte de ce nom. De cette porte à la bastille Saint-Denis , la direction du mur se trouve aujourd'hui marquée par les rues Neuve-Saint- Eustache et Bourbon-Villeneuve. De cette bastille à la porte Saint-Martin, le tracé nous est représenté par la rue Sainte - Appoline , plus loin et jusqu'à la bastille du Temple, par la rue Meslée; puis il s'infléchissait vers le sud, en laissant toujours en dehors les boulevards actuels. Au point d'intersection de la rue Saint- Antoine s'élevait la plus grande, la plus forte des bastilles; et le rempart allait enfin s'appuyer à la tour de Billy, qui occupait l'angle formé par le fossé de l'Arsenal et la Seine.

L'étendue de cette enceinte était d'environ cinq mille cent trente mètres au nord et trois mille soixante-dix-huit au midi; ce qui, avec la largeur de la Seine, dont le cours était défendu à l'est et à l'ouest par des chaînes, formait un total de plus de huit mille neuf cents mètres. Les fossés avaient en général cinq mètres trente centimètres de profondeur et douze mètres d'ouverture. Lorsque l'eau de la Seine ne pouvait y pénétrer , on les armait de pieux aigus , que l'on couvrait parfois de foin ou de gazon. Mais ce qui donnait surtout une haute importance à ces fortifications, c'étaient les tours carrées et les fortes

bastilles qui en défendaient les approches. Ce fut par la construction de ces bastilles que se distingua principalement Hugues Aubriot . lien fit élever en dedans et en dehors de Paris. En dedans, Paris lui dut la reconstruction du Petit-Châtelet , dont les murailles épaisses et nues se dressèrent bientôt comme un menaçant fantôme au bout de la rue Saint -Jacques, la grande rue des écoliers. En dehors, ou plutôt sur la ligne d'enceinte, il lui dut les bastilles Saint-Denis , du Temple , et la menaçante bastille Saint -Antoine, dont la première pierre fut posée le 22 avril 1369. Nulle construction de guerre ne fut jamais plus imposante : tours massives , solides remparts , proportions grandioses, hauteur et nudité de murs qui fatiguaient F œil. Les autres bastilles disparurent successivement devant les agrandissements de la capitale ; mais la bastille Saint- Antoine leur survécut, objet de crainte et de respect tout ensemble, forteresse et prison. Aujourd'hui la place qu'elle occupait est déserte, vivant souvenir des colères du peuple !

Le règne de Charles V offre à l'esprit un temps de repos entre les malheurs de Jean II elles malheurs de Charles VI, entre la France épuisée et la France vendue. Alors, comme aux temps de Philippe -Auguste , de saint Louis et de Louis le Jeune , on voit la prudence et l'intelligence de l'administration s'associer à toutes les brillantes qualités de la chevalerie. Mais, à l'avènement de Charles VI, la chevalerie redevient dominante avec ses ambitieuses rivalités et sa fière indiscipline. Triste règne, où le roi est d'abord un enfant , plus tard un fou ; où le pouvoir flotte au gré de passions sans frein; où le crime et la honte sont

partout, dans le palais que souille F adultère, dans les rues que rougit l'assassinat, dans les champs que parcourent des bandes d'écorcheurs, « rôtissant au feu hommes et enfants, » pour en avoir rançon.

On savait ce que c'était que la misère et les durs impôts et l'anarchie ; mais ce qu'on ne savait pas encore, c'était tout ce qu'il y a de bassesse dans le cœur de l'homme lorsque l'ambition y germe. On savait ce que c'était que de perdre des batailles ; on ne savait pas ce que c'était que de perdre à la fois la patrie et l'honneur.

Voilà cependant ce que la France devait apprendre avec le pauvre insensé qui recueillit la glorieuse succession de Charles le Sage. Malheureux roi ! il y avait pourtant en lui de nobles instincts et de douces vertus ; son cœur était enclin aux émotions généreuses. Lorsque, s' éveillant de son lourd sommeil , il entendait parler des maux de la France , il pleurait. « Je n'ai confiance , disait-il parfois, qu'en mon prévôt des marchands et mes bourgeois de Paris ; » et s'il apercevait le prévôt Juvénal des Ursins, un sourire affectueux errait sur ses lèvres : « Juvénal, disait-il , ne perdons pas de temps , faisons de bonne besogne. » Il révoquait alors les dons qu'on lui avait surpris, il s'efforçait de mettre un peu d'ordre clans les finances ; il faisait ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait osé faire , il accordait un confesseur aux condamnés à mort. Puis sa pensée s'égarait de nouveau en mille craintes pénibles.

Après tout, qu'y perdait-il? S'il se reportait aux jours de sa jeunesse , à ces jours de son entrée à Paris, où , monté sur un cheval blanc , paré pour la première fois

de l'armure de chevalier et de la couronne royale, il était salué de rue en rue parles acclamations populaires, ne revoyait -il pas en même temps les scènes de meurtres qui suivirent ces courtes jouissances , et le despotisme de ses oncles, et la fureur du peuple, et la sédition et l'échafaud !

Les événements qui s'accomplirent à Paris pendant la démence de Charles VI offrent une douloureuse et frappante analogie avec ceux qui signalèrent la fin du dernier siècle. Mêmes passions dans la rue , même soif de sang, même domination des hommes les plus vils et même terreur dans les masses. Aux deux époques on commence par des invasions de palais, par des massacres dans les prisons, et l'on finit par l'envahissement de l'étranger. A quatre cents ans d'intervalle , vous retrouvez jusque dans les arrière - plans du tableau, dans le dévergondage des mœurs, dans la bizarrerie affectée des costumes , cette absence de toute dignité qui , pour les peuples comme pour les individus, caractérise les jours d'enivrement et de dégoût.

Ainsi , tandis que les halles sont entourées de têtes plantées sur des piques, et que 4 chaque soir la Seine reçoit des paquets vivants sur lesquels on ose écrire : « Laissez passer la justice du roi, » vous entendrez parler de tournois ét de mascarades. 11 faut à chaque faction triomphante des étourdissemenls et des plaisirs; il lui faut un tourbillon de fêtes et de modes qui ne laisse aucun repos à l'esprit et confonde toutes les idées. Aujourd'hui les hommes s'habillent en femmes; demain ils se déguiseront en satyres. Les femmes à leur tour portent

fièrement des robes parsemées d'animaux héraldiques ; les chevaliers s'accoutrent de jaquettes sur lesquelles se déroulent des chansons avec notes musicales. Le roi luimême a laissé aux magistrats F antique cotte royale fourrée d'hermine pour prendre les chausses étriquées et le court mantel. C'est un mélange grotesque d'indécences et de folies. Les vêtements sont ici trop courts , là trop longs : les robes ont des queues, les coiffes ont des cornes. N'est-ce pas sous les traits d'une femme cornue que l'on peint le diable ? s'écriait Clémengis : Adde quod in effigie cornulœ feminœ diabolus plerumque pingilar.

Mais vainement Clémengis tonnait sur la montagne Sainte - Geneviève ; vainement Gerson Fimitrit à Saint- Jean- en -Grève ; vainement quelques amis fidèles criaient aux princes : « 11 n'est plus temps de languir ! » toutes ces voix se perdaient dans le bruit .

Parmi les corporations parisiennes il en était une surtout que sa richesse , son audace et la vigueur musculaire de chacun de ses membres rendait dominante sur le peuple. Cette corporation était celle des maîtres des étaux des deux grandes boucheries , étaux héréditaires dans les familles; tellement que ceux qui les possédaient, riches d'un monopole imprudemment concédé, formaient une sorte d'aristocratie de bas étage que soutenait toute une population de tueurs et d'écorcheurs toujours armés de coutelas , et qu'effrayait peu la vue du sang. On conçoit ce que pouvait être une pareille corporation dans des jours d'anarchie. Elle devint d'autant plus facilement maîtresse de la capitale que , depuis le temps calamiteux du roi Jean , la haute bourgeoisie pari-

sienne avait disparu. Aux fortunes faites par le commerce avaient succédé de petites fortunes besogneuses qui , loin d'exercer la moindre action sur la populace , étaient sans cesse exposées à ses coups. Les boucliers trônèrent donc sans obstacle , et la populace les suivait ; elle se ruait avec eux sur les prisons encombrées d'Armagnacs ; elle s'asseyait les mains toutes sanglantes aux tables des grands seigneurs ; puis lorsque , passant près du palais , elle entendait la nuit le son des instruments et les éclats de joie au milieu desquels le jeune dauphin dépensait insoucieusement son cœur et sa vie , elle murmurait ? elle s'ameutait, elle menaçait de mort tout ce monde de courtisans et de courtisanes qui s'étudiait , ce semble , à tarir dans les veines royales le sang de saint Louis.

Et à ces douleurs des passions humaines , à cette suspension de toute vie normale dans la société , succédaient comme une triste conséquence les pestes et les famines. Il est des historiens qui portent à cinquante mille le nombre des morts à Paris et aux environs de Paris , dans le court espace de temps qui s'écoula de juin à octobre 1418. Cette vue perpétuelle de la mort jeta quelques-uns des grands coupables du jour dans une sorte de désespoir frénétique ; ils se croyaient poursuivis par les ombres de leurs victimes ; ils ne voulaient plus entendre parler ni de confession ni de communion, comme étant maudits de Dieu : plus de sept à huit cents moururent comme des damnés à l'hôpital. Mais ceux que n'atteignait pas le remords puisaient au contraire dans les malheurs publics une soif de sang plus forcenée : leur souffrance devenait de la rage.

U HISTOIRE DE PARIS

Les Parisiens cependant n'osaient remuer, ou ils ne le pouvaient ; car plusieurs fois on eut soin de leur enlever leurs armes et leurs chaînes. A l'entour les campagnes étaient dévastées, tantôt parla guerre , tantôt par les brigands. Les études se mouraient , une sorte de découragement apathique s'était emparé des populations; et, debout sur les rives de la Manche, l'Anglais suivait avidement de Fœil le progrès de notre ruine.

Transportons -nous maintenant par la pensée aux derniers jours de l'année 1420. Les états du royaume sont assemblés à l'hôtel Saint-Paul. Le roi idiot Charles VI y paraît pour maudire son fds et appeler solennellement à son héritage Henri V d'Angleterre , et les états et les Parisiens ne craignent pas de s'associer à cet acte impie.

La misère était alors à son comble, le froid et la faim décimaient chaque jour les habitants ; et cependant la flatterie trouva encore le moyen de célébrer des fêtes. Des présents furent offerts au roi de France, mais surtout au roi d'Angleterre ; car « de toutes parts , disent les chroniques, venoient les sujets de ce noble royaume de France devers le roy d'Angleterre pour luy honorer et exhausser. » On fit toute joie en Paris, suivant la naïve expression de Monstrelet ; et tandis que le peuple manquait de pain, « découroit vin abondamment en robinets , détroits et autres conduits faits ingénieusement , afin que chacun en prît pleinement à sa volonté. »

Dix - huit mois après, Henri V , le glorieux vainqueur d'Azincourt , mourait au château de Vincennes à peine âgé de trente -six ans, sans avoir pu recueillir l'héritage des lis, et Charles Vile suivait au bout de quelques jours

dans la tombe. L'un s'éteignait au milieu du brillant entourage qui sert d'expression à la fortune et à la grandeur; l'autre s'en allait oublié, n'ayant près de lui que son chancelier, son confesseur et aulcuns de ses serviteurs en petit nombre. Au convoi de Henri V, les colliers des chevaux qui traînaient le char funèbre étaient armoriés les uns d'Angleterre , les autres de France ; et quelquesuns des trois couronnes du roi Arthur, que nul en son temps ne put vaincre. Puis, à la suite du char, venaient « plorants et se lamentant les princes de la liguée royale. » Au convoi de Charles VI . on remarquait . il est vrai , le pavillon au champ d'azur semé de fleurs de lis d'or et surmonté de la couronne royale ; mais derrière ce royal symbole pas un prince de la race de saint Louis. « Suyvoient les pages du roi , dit Monstrelet , et , un petit ensuivant, alloit le duc de Bedfort , Anglois , qui estoit régent de France. Laquelle chose estoit moult piteuse à voir, attendu la grand'puissance et prospérité en quoy cfe noble roy avoit esté vu durant son règne. »

Cette dernière ligne du chroniqueur pourrait sembler une cruelle ironie , s'il ne fallait plutôt y voir le profond sentiment de respect qui s'attachait au trône de France. Lé roi de France était l'aîné des rois de l'Europe; aucune couronne royale n'égalait la sienne , aucun souverain n'eût osé lui disputer la préséance. Fils de saint Louis , roi très-chrétien , représentant-né de tous les intérêts et de toutes les gloires de la civilisation chrétienne , il était toujours grand, toujours puissant, même à l'époque de nos humiliations et de nos revers, par cela seul qu'il était roi de Finance.

Les monuments qu'a produits le règne de Charles VI ne pouvaient être nombreux; jamais, en effet, époque ne fut plus tristement marquée du sceau de l'épuisement et de la décadence, Alors on voit, comme au temps des invasions barbaresques , le silence et le désert envahir le sol. Parcourez nos landes séculaires, plus d'une fois il vous arrivera d'y heurter du pied quelque vieux sillon dont l'aspérité est demeurée ineffaçable. A quelle époque a donc été tracé dans ces solitudes aujourd'hui sans maîtres cet indestructible souvenir d'une richesse et d'une population qui ne sont plus? Demandez -le aux habitants de ces provinces où les traditions se sont plus religieusement conservées , et l'on vous répondra : «Avant les Anglais. » Puis, si vous apercevez à l'horizon uneflèche svelte et aiguë s' élevant avec sa croix aérienne du milieu des bruyères , demandez qui Pa construite , et plus d'une fois on vous répondra : « Ce sont les Anglais. » Les Anglais nous ont laissé à la fois la dépopulation, la ruine, et la trace impérissable de leur activité et de leur génie.

A Paris , l'église Saint-Gervais fut reconstruite par les Français , et F église Saint - G ermain-l'Auxer rois par les Anglais , expressions brillantes toutes les deux des idées religieuses et artistiques qui alors étaient communes à toutes les nations chrétiennes du nord de l'Europe. Ce furent également les Anglais qui donnèrent, par de somptueux agrandissements, un aspect royal au palais des Tournelles. Ce palais embrassait dans son enceinte la place Royale actuelle, avec tout l'espace environnant jusqu'aux boulevards et à la rue Saint- Antoine. Ï3âti par

un chancelier de France vers la fin du xive siècle , il n'avait pas tardé à devenir propriété royale. Lorsque Charles VI était las , dans sa folie , de l'hôtel Saint-Paul , on lui faisait passer la rue Saint-Antoine et chercher aux Tournelles des objets moins familiers à sa tristesse. Le duc de Bedfort, régent du royaume pour les Anglais , y fixa ensuite sa demeure et y multiplia les cours, les galeries, les préaux, les chapelles. A partir de cette époque l'hôtel Saint-Paul fut abandonné, et nos rois, jusqu'à François II, s'établirent aux Tournelles.

Le règne de Charles VI donna enfin naissance , comme tous les règnes , à un certain nombre de collèges , d'hôpitaux et de confréries , naïves expressions de piété et de charité par lesquelles se manifestait , en dehors du gouvernement, la vie sociale. Plus même la décrépitude semblait menaçante , et plus on remarquait de ces élans de l'âme que révèlent au monde des œuvres et des austérités extraordinaires. Ainsi, en 1414. nous voyons l'évêque de Paris et le prévôt des marchands murer solennellement la porte de la cellule dans laquelle s'enfermait pour la vie une jeune fille de quatorze ans , Agnès Durochier, dont les parents appartenaient à la riche bourgeoisie de la capitale. La cellule d'Agnès était attenante à l'église Sainte-Opportune. Une autre recluse, du nom d'Alix LUirgotte, était à la même époque l'objet d'une pieuse vénération aux Saints-Innocents. Les cellules des recluses étaient d'étroites cases qui ne communiquaient avec l'extérieur que par deux petites fenêtres grillées : l'une du côté de l'église, l'autre du côté du inonde. Par la première la recluse assistait au service

divin , par la seconde elle recevait chaque jour sa nourriture.

Cette ardeur de pénitence particulière à quelques âmes privilégiées ne laissait pas que d'agir, de temps en temps, quoiqu'à de moindres degrés, sur la foule. Nous nous rappelons ces confréries de flagellants parcourant les rues en se frappant de verges. De même, en 1429, l'impression que produisit à Paris un cordelier du nom de frère Richard , fut telle que les femmes jetèrent à l'envi dans de grands feux de joie leurs parures ; et les hommes, leurs dés, leurs cartes, leurs billes de billard, et , ce qui était plus difficile mille fois pour eux tous , leurs talismans et mandragores. Mais à peine frère Richard eut-il quitté Paris, que chacun se prit à regretter ses affiquets et ses jeux, et que peu à peu les médailles au nom de Jésus disparurent .

Mais en dehors de ces accès de fièvre religieuse se perpétuait du moins, malgré les obstacles, le grand œuvre de la civilisation chrétienne. Les collèges de Fortet, de Seez, de la Marche, de Reims, de Goquerel étaient fondés; l'hospice du Roule s'ouvrait pour les monnayeurs pauvres et infirmes, l'hospice Saint -Éloi pour les orfèvres. Gomment ne pas citer en outre ces nombreuses confréries d'arbalétriers, d'archers , de comédiens qui se formèrent alors, sous l'invocation de Dieu , pour la garde de la patrie ou pour son édification et ses plaisirs. La confrérie de la Passion-Notre-Seigneur, à laquelle remonte plus ou moins directement le théâtre français , fut autorisée pour la première fois à représenter à Paris des jeux et mystères, par lettres patentes de

Charles VI , en date du 4 novembre 1402. Son premier théâtre fut la grande salle de l'hôpital de la Trinité, rue Saint-Denis, au coin de la rue Grenetat. Son premier drame fut le mystère de la Passion ] drame sublime qui prit malheureusement , entre ses mains , la forme et les proportions de la vie vulgaire.

Au-dessus toutefois de la grossièreté de l'expression et de la mise en scène s'élevait une pensée qui dominait tout alors, action et acteurs. Cette pensée se rendait en deux mots : « Qui n'a son Dieu , il n'a rien. »

POPULATION DE PARIS. — IL REPREND VIE SOUS LOUIS XI. — IMPRIMERIE, POSTES, ETC.

La domination anglaise avait commencé sous Charles VI; elle se prolongea pendant une grande partie du règne de Charles VII, et Paris continua de dépérir. Vainement le duc de Bedfort y multipliait les fêtes. Il y eut une danse macabre dans le cimetière des Innocents ; mais ni les émotions de cette parade de la mort , ni les mâts de cocagne, ni les jeux de pourcel, inventions britanniques, ne pouvaient rendre à la capitale de la France la vie qu'elle avait perdue en cessant d'être française. Le nombre des maisons abandonnées finit même par s'élever au chiffre effrayant de 24,000, et Bedfort se vit réduit à recourir à la menace pour empêcher l'émigration. Pendant sept ans encore toute parole française fut punie à Paris

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du sac ou de la corde; mais, en 1436, le sentiment national fit enfin explosion, et le connétable fut introduit dans la ville.

Charles Vlï ne vint d'ailleurs à Paris que longtemps après. Dix-huit ans s'étaient écoulés depuis l'instant où il en partit , emporté comme un enfant au bruit de Témeute, et ce pénible souvenir n'avait pu s'effacer de son esprit. Paris lui rappelait tous les malheurs de sa famille ; aussi ne l'aima-t-il jamais, et n'y fixa-t-il point sa résidence. « Sembloit, disaient les bourgeois en 1438, qu'il ne fust venu seulement que pour voir la ville. »

Triste spectacle pour qui eût soulevé le voile de joie et de fêtes derrière lequel, à l'approche de son souverain , la ville royale cherchait à cacher ses misères. Nonseulement les maisons tombaient en ruines , mais la faim et la peste y semaient les cadavres. « Quand la mort , dit un contemporain, se boutoit dans une maison, elle en emportait la plus grande partie des gens et espécialement des plus forts et des plus jeunes. Attirés par l'odeur funèbre que répandait la ville , les loups y accouraient par bandes. On faisait contre eux le guet aux portes; mais ces animaux carnassiers entraient à la nage par la rivière. » « Tant comme le roy estoit à Paris , lisons-nous dans le journal de Charles VII, ils estaient si enragés de manger chair d'hommes, de femmes et d'enfants que, en la dernière semaine de septembre, estranglèrent et mangèrent quatorze personnes , que grandes que petites , entre Montmartre et la porte Saint-Antoine. »

Au dehors le mal n'était pas moindre. Aux brigandages des Coltereaugc et des Jacques avaient succédé les brigan-

dages des « Escorcheurs , lesquels chevauchoient et alloient de pays en pays quérant victuailles et aventures. » Olivier de la Marche prétend même que quelques grands seigneurs « est oient de ce pillage et de cette escorcherie. »

Et les mœurs s'appauvrissaient, et l'indécence croissait avec le ridicule. Isabeau de Bavière avait introduit les cornes dans la coiffure des femmes. On ne tarda pas à les flanquer d'oreilles si larges qu'il fallait à la fois se tourner et se baisser pour passer d'une chambre dans une autre. Ajoutons qu'aux robes ouvertes sur les hanches avaient succédé les robes à la grand' gore qui étaient ouvertes jusqu'à la ceinture. Lorsque Louis XI fit son entrée à Paris, on remarqua trois femmes qui jouaient, sans pudeur et sans voile, le rôle de Sirènes. « Et un peu au-dessous du Ponceau, poursuit le chroniqueur , à l'endroit de la Trinité , yavoit une passion par personnages. »

Quel temps que celui où le sacré touchait de si près à l'obscène ! et comment s'étonner, après cela, de l'abrupte énergie des prédicateurs du xve siècle? « On compte en enfer, criait Olivier Maillard aux Parisiens du haut de la chaire de Saint-Jean-en -Grève , 40,000 prêtres. 40,000 marchands , 40,000 oppresseurs des pauvres qui n'ont pas, autant que vous , mérité d'y être. »

Du milieu de cet abaissement , un sentiment noble se fait jour du moins avec Charles VII ; c'est le sentiment de la patrie. Avec Louis XI reviendra le sentiment de l'ordre. La société était dissoute; elle se reconstituera lentement.

Louis XI demeura presque aussi étranger à Paris que Charles VIL Tours devint avec lui la capitale de la France ; avec Charles VIII , ce sera Amboise ; avec Louis XII , Blois;

avec François Ier, ce seront Fontainebleau et Chambord. Paris sort néanmoins de ses ruines , grâce à une intelligente administration. Il est même question dans F histoire d'une grande revue de la populaiion parisienne passée , en 1466, par Louis XI, et à laquelle se trouvèrent , diton, 30,000 hommes sous les armes. Chacun devait avoir, pour le moins , « un bâton deffensable , sous peine de la mort. » Lorsque cette imposante multitude défila devant le roi : « Sire, dit M. de Crussol, entendez-vous pas bien qu'en ceste montre y en a plus de 1 0,000 qui ne sauroient faire dix-huit lieues à cheval sans repaistre. — Par le fer de mon corps, répondit le roi, je crois bien que leurs femmes chevauchent mieux qu'ils ne font. » Nous citons cette plaisanterie comme étant la première peut- être à laquelle ait donné lieu la garde nationale parisienne.

Les 30,000 bourgeois armés feraient supposer une population d'environ 250,000 âmes. N'en soyons pas surpris. Si Paris avait cessé en effet d'être la capitale de la monarchie, il était promptement redevenu la capitale de la science , et , sous ce point de vue , chaque année qui s'écoulait ajoutait à l'ascendant qu'il avait conquis sur l'Europe.

Un jour, c'était en 1470, quatre ouvriers allemands , Ulrich Gering , Michel Friburger, Berthold de Rembaldt et Martin Creutz arrivent à Paris , sur l' invitation de quelques docteurs de l'Université, et s'établissent à la Sorbonne, le palais de la science. Qu'apportent -ils avec eux? Quelques casiers , des lettres de fonte , des livres , une presse : c'était la royauté de l'avenir. Paris devait déjà à ses écoles la gloire d'être après Rome la première ville du

monde. Elle devra à la presse le terrible privilège de représenter au milieu des nations l'Éole de la fable soulevant à son gré ou calmant les tempêtes :

Celsa sedet jfiolus arec Sceptra tenens.....

L'institution de la poste , qui daie parmi nous de 1 464 , était venue à point pour hâter le développement de la puissance nouvelle. L'Université y ajouta l'établissement de messageries publiques. Ainsi les moyens de diffusion se multipliaient comme à l'envi autour du foyer d'études et d'agitation intellectuelle dont Paris était le centre.

Mais ce n'est pas tout : Paris avait quelques monuments grandioses ; il avait de tout temps été célèbre pour ses savants et ses docteurs. Toutefois il lui manquait encore cette puissante initiative dans les lettres dont la ville des papes avait donné l'exemple. La capitale future de Bossuet en était encore à Jehan Glerée ; le théâtre futur des triomphes de Corneille en était à Turlupin et à Gautier- G arguill e ; mais voilà qu'Amyot et (pourquoi faut-il le dire î ) Rabelais allaient naître, et avec eux Jean Cousin, Jean Goujon, Pierre Lescot , Germain Pilon, Philibert Delorme , Robert Pinaigrier , toutes ces gloires françaises qui firent du règne de François Ier le rival du règne de Léon X.

L'industrie prenait en même temps l'essor ; les foires de Caen et de Lyon devenaient avec Louis XI deux vastes centres de commerce; le bassin de la Loire s'enrichissait par la production et le travail de la soie ; et Paris, malgré les longues souffrances de ses métiers durant la domination anglaise, commençait à obtenir dans les œuvres

d'orfèvrerie et de précision une supériorité incontestée. Louis XI se fournissait de cages de fer à Angers , de senteurs à Tours ; mais c'était aux orlogeurs de Paris qu'il demandait des cadrans et orloges. Paris avait déjà depuis longtemps sa vieille foire de Landit, qui se tenait dans la plaine Saint-Denis et que le clergé parisien ouvrait en pompe. Elle eut en outre, avec Louis XI et Charles VIII , sa foire Saint-Germain sur les terrains de l'abbaye Saint- Germain-des-Prés , dans le voisinage de Saint-Sulpice.

Enfin les grandes contagions du moyen âge deviennent plus rares ; mais tout à coup de nouvelles maladies les remplacent. Elles ne viennent pas au grand jour comme la peste tuant en quelques jours des 30 et 40,000 hommes, puis disparaissant sans laisser de germe. Aujourd'hui on dirait une sorte de gangrène qui s'attache au vice pour ne le quitter jamais. Elle ne tue pas d'un coup; mais elle mine sourdement les forces sociales, et promène à la suite de la corruption la vengeance de Dieu.

PREMIÈRE MOITIÉ DU XVIe SIÈCLE. — BEAUX-ARTS. — MONUMENTS

Le xvi6 siècle offre dans l'histoire de Paris deux phases complètement diverses. Dans lapremière , c'est un musée ; dans la seconde, c'est un camp. A la première appartiennent Saint-Merry, Saint-Étienne-du-Mont , Saint - Eus lâche, la tour Saint-Jacques-de-1 a-Boucherie ; et clans

un autre ordre d'idées, le vieux Lonvre, les Tuileries , l'Hôtel -de- Ville ; à la seconde, toutes les luttes , tous les crimes qu'enfanta le soulèvement des passions ameutées par Luther. Si vous parcourez Paris avant 1560, ce qui vous frappe surtout , ce sont la splendeur des constructions et la richesse des costumes. Partout s'élèvent des palais , des hospices , des fontaines ; de vieilles rues sont pavées, de nouvelles rues sont ouvertes. Au nord, un faubourg tout entier se forme en dehors du rempart , et se place lui et son église sous la protection de Notre-Dame de -Bonne -Nouvelle. Au midi , une large voie tracée par le cardinal de Tournon sert de débouché à la foire Saint- Germain dans la direction de l'hôtel du duc de Pinei- Luxembourg. Les collèges avaient toujours été la grande charité du moyen âge ; nous savons que chaque siècle , chaque règne en avait accru le nombre. Mais François 1er en conçoit un qui doit les surpasser tous , un collège qui ne soit pas seulement un abri ouvert aux écoliers contre le froid et contre la faim, mais un lieu d'enseignement public pour toutes les branches de la civilisation. Aussi chaque jour la foule se presse-t-elle avidement sur la montagne Sainte-Geneviève aux portes du collège de France. Eu même temps les hospices se multiplient : hospice des Ménages, hospice des Enfants -Rouges. Enfin les rues de Paris, si obscures naguère à la tombée du jour, sont éclairées désormais jusqu'au couvre-feu par les fanaux que chaque bourgeois est dans l'obligation d'entretenir devant sa porte.

Et le luxe, vous le retrouverez dans les maisons, où tous les rangs semblent confondus sous la splendicle uni-

formité des velours, des soieries et des étoffes d'argent et d'or. On n'employait la soie , par le passé , qu'en larges tissus; aujourd'hui on l'ouvre à la main pour les plus menus ouvrages ; on en fait des bas comme des mantels : même recherche pour les bâtiments. Dans une ville où les étrangers ne viennent plus seulement pour étudier mais pour admirer, et lorsque les chefs-d'œuvre sont partout , on conçoit aisément cette émulation du goût et de la fortune. « Il n'y a pas trente ans, dit un contemporain, que cette superbe façon de bâtir est venue en France. Les meubles étoient simples ; on ne savoit ce que c'étoit que tableaux et sculptures ; on ne voyoit point une immensité de vaisselle d'argent et d'or, point de chaînes, bagues, joyaux comme aujourd'hui. » Malheureusement a pour entretenir ces excessives dépenses (c'est ici l'ombre au tableau) il faut jouer, emprunter, se déborder en toutes sortes de voluptés, et enfin payer les. créanciers par des cessions et faillites. »

Ne dirait-on pas ces paroles écrites d'hier? Alors, également comme hier, le prix des immeubles avait plus que quadruplé en cmatre-vingts ans. Alors on ne se contentait plus, à un repas ordinaire, « de trois services consistant en bouilli , rôti et fruits; mais il falloit d'une viande avoir cinq ou six façons, des hachis , des pâtisseries, salmigondis ~, et autres excès; et quoique les vivres fussent plus chers que jamais, rien n'arrètoit, il falloit des ragoûts sophistiqués pour aiguiser l'appétit et irriter la nature. Chacun vouloit aller dîner chez le More, chez Samson, chez Innocent , chez Havart , minisires de voluptés et de profusion qui, dans un royaume bien policé,

continue notre satirique, seroient bannis et chassés comme corrupteurs des mœurs. »

Nous avons dit que , sous Louis XI > la population armée de la capitale était de 30,000 hommes. Peu d'années après, les chroniqueurs la portent de 80 à 100,000. Le siècle suivant, en 1553 , le prévôt des marchands estimait à 12,000 le nombre des maisons de Paris ; il serait en ce moment de 32,000, si nous en croyons les statistiques. La comparaison de ces deux chiffres peut donc faire supposer à la capitale française une population de 250 à 300,000 âmes sous le règne d'Henri IL

A cette population sédentaire se joignait le flot d'étrangers que de tout temps attire à Paris et qu'y attirait alors plus que jamais le mouvement littéraire et artistique dont il était devenu l'âme. On y rencontrait des étrangers partout, sauf peut-être aux environs de ces grandioses monuments du moyen âge , que l'on commençait à ne plus comprendre depuis que le culte de l'art classique avait remplacé dans les imaginations les glorieuses traditions du génie de la France. Mais au Louvre, dont les lignes architectoniques rappelaient l'Italie; devant les cariatides de Goujon , qui semblaient ravies à la Grèce ; autour du jubé de Lescot à Saint-Germain-l'Auxerrois , du groupe des Parques de Germain Pilon, du squelette de marbre que le même artiste avait sculpté pour le cimetière des Innocents ; autour des galeries à terrasses et des pavillons à tourelles et à coupole des Tuileries ; en face de la fontaine de la rue Saint-Denis, où semblaient revivre en marbre de Par os les Naïades du Géphise , on

était sûr de coudoyer quelques lointains compatriotes

d'Holbein ou de Raphaël. Et ces hommes qui admiraient, qui applaudissaient, c'était tantôt Hippolyte d'Esté , tantôt Vignole , tantôt Cellini, tantôt le Tasse !

LA SAINT-BARTHF.LEMY . — LA LIGUE

Tel fut Paris pendant toute la première moitié du xvie siècle. C'était véritablement la ville commune de tout ce qui vivait par l'intelligence et par l'étude , comme dit Montaigne ; c'était , après Rome , la patrie d'adoption des génies de toute l'Europe. Mais la grande révolte luthérienne vint tout à coup arrêter cet essor. Elle vint répandre le doute comme un souffle desséchant sur tout ce monde de civilisation et de poésie , où la foi avait semé l'héroïsme et fécondé le génie sous toutes ses formes. 11 y eut alors dans la société un déchirement affreux. N'en soyons pas surpris. Une société qui a vécu de longs âges avec puissance et avec gloire ne tombe pas sans résistance; et la résistance de sa part est d'autant plus vive , d'autant plus heureuse , qu'il y a plus de force en elle. Chaque phase de la vie d'un peuple a sa grande croisade contre certaines idées qui menacent de plus ou moins près sa constitution et ses mœurs. Aujourd'hui la croisade est ouverte contre le socialisme ; hier elle l'était contre le protestantisme; et l'ardeur de la lutte à laquelle nous assistons depuis soixante ans, les passions, les

crimes qui l'ont souillée suffisent pour nous expliquer les passions et les crimes du xvie siècle.

Nulle ville en France n'était plus sincèrement et plus énergiquement catholique que Paris ; nulle , avec ses confréries de métiers qui donnaient au travail protection et noblesse , ne portait plus haut sa vieille civilisation et ses vieux souvenirs. Il est donc facile de s'imaginer ce que durent être les pensées de ses habitants lorsque commencèrent les prédications et les profanations des huguenots. Ce que nous éprouvons aujourd'hui au récit du 1 5 mai et des journées de juin 1 848 , on l'éprouva alors. Les lois étaient violées , on applique les lois; les révoltés courent aux armes , on leur répond par les armes. Puis l'assassinat est mis en honneur ; le duc de Guise tombe frappé à mort devant Orléans par un poignard huguenot , et aussitôt germent dans mille tètes d'affreuses pensées d'assassinat.

Que faisait cependant , que voulait le grand parti catholique? Le parti catholique, c'était non pas seulement la majorité de la nation, c'était le peuple avec sa foi ardente ; c'était la bourgeoisie avec ses franchises municipales qui étaient nées des libertés de l'Église ; c'était la noblesse des provinces du nord qui, plus rapprochées du centre du gouvernement , avait moins gardé que celle du midi les traditions oligarchiques du monde féodal. Le parti catholique c'était la France , tandis que la huguenoterie ne représentait qu'une gentilhommerie courageuse, chevaleresque il est vrai, mais ambitieuse de pouvoir, rêvant rétablissement d'une république aristocratique à son profit , et cherchant dans la guerre une occu-

pation naturelle pour des esprits bidouillons, frétillants et amateurs de la picorée : c'était Coligny lui-même qui les dépeignait de la sorte,

Laissée libre , la lutte ne pouvait être douteuse ; et ce que les catholiques voulaient , c'était précisément qu'elle fût libre ; c'était qu'après chaque défaite des huguenots on ne prît pas plaisir à relever des vaincus pour éterniser des querelles.

Mais au-dessus des combattants s'élève une autorité vénérée naguère , impuissante aujourd'hui, car elle est sans conviction , sans principes , et la souillure de ses hontes a fini par affaiblir le respect des peuples : cette autorité est représentée par Catherine de Médicis. N'ayant pas su diriger, elle s'étudie à empêcher ; elle réduit une immense question d'ordre social aux mesquines proportions d'une rivalité jalouse entre deux ambitions , l'ambition de MM. de Châtillon et l'ambition de MM. de Guise ; et sa politique n'a d'autre but que de tenir constamment la balance entre elles dans un juste équilibre. Ainsi, après chaque victoire des catholiques, on est sûr que Catherine traitera avec les huguenots. Plus ils sont battus , plus elle les recherche , parce que leur faiblesse lui fait moins d'ombrage.

Malheureusement pour elle et pour la France , Catherine s'est trompée. Jamais les Guise , après Renty et après Dreux , n'eurent en effet l'arrogance altière que montre Coligny haletant encore de vingt défaites. On lui a donné place au conseil , et là il commande s il menace ; Catherine est vaincue. La perfide Italienne recourt alors à l'arme dont s'est servi Poltrot; le coup manque, mais

aussitôt se vérifie le terrible adage que le sang appelle le sang. On a commis un crime, et, pour cacher la source de ce crime , pour échapper aux conséquences menaçantes qu'il porte avec lui , on se résout à en commettre un plus grand encore. La chose est facile ; grâce an soin qu'on a pris d'entretenir la lutte, les haines se sont avivées, l'irritation touche à son dernier terme. On n'a qu'à lâcher le frein aux plus ardents , à ceux surtout qui , comme les Guise, ont à exercer des vengeances personnelles. Les autres, et c'est le grand nombre , on pourra toujours les tromper en leur parlant d'attentat et de conspiration ; on sonnera le tocsin avant jour; on appellera les métiers aux armes pour sauver la religion qu'on profane et le roi qu'on attaque ; et l'on est sûr du succès. Voilà le plan qu'a conçu Catherine dans les heures d'angoisses qui ont suivi la blessure de Coligny. Par l'astuce, par le mensonge , d'un bout à l'autre de Paris elle souffle le crime, s'efforçant lâchement d'enfouir à jamais sa honte dans la honte de tous.

L'histoire , telle qu'on l'a faite, n'a souvent été qu'un complot; tâchons de lui rendre à la fois la dignité et la vérité qui doivent s'attacher aux arrêts de la justice. Non , la Saint-Barthélémy ne fut pas le crime de la religion , mais bien celui d'une politique aux abois qui spécula sur des passions toujours faciles à exciter dans des temps de guerre civile. Nous reviendrons avec détails, dans une autre partie de ce livre, sur ce souvenir affreux: qu'il nous suffise en ce moment de lui avoir rendu son véritable caractère.

La vie de Paris , pendant toute la seconde moitié du

xvf siècle, fut donc une fièvre continue. La gangrène était partout ; elle ne s'attaquait pas sans doute encore aux rentes et aux terres comme aujourd'hui, mais elle s'attaquait à la foi, aux traditions, aux mœurs, elle s'attaquait aux souvenirs du berceau et aux espérances de la tombe ; et , chaque jour, éclatait quelque symptôme d'une crise nouvelle. Tantôt c'était une madone mutilée au coin d'une rue , tantôt une croix brisée , un temple profané , des hosties foulées aux pieds, des placards sacrilèges affichés nuitamment à toutes les portes ; c'étaient des réunions menaçantes et insultantes au Pré-aux-Clercs;et le peuple qu'on menaçait , qu'on insultait dans les plus pieux objets de sou respect , non-seulement était le plus fort , mais sentait sa force. Voilà ce qu'il est nécessaire de se représenter pour comprendre le mouvement désordonné des passions qui signala cette époque , pour apprécier à leur valeur les entraînements qui s'y manifestèrent , soit dans la chaire , soit dans la rue.

J'ai déjà dit que ce fut surtout à partir de l'assassinat du duc de Guise par les protestants que les imaginations s'exaltèrent ; les hontes de la cour d'Henri III et les incertitudes de sa politique accrurent encore l'enthousiasme religieux , en faisant germer dans tous les esprits des idées de pénitence et d'expiation. Enfin, l'assassinat des Guise à Blois et l'investissement de la capitale par les armées unies des politiques et des huguenots mirent le comble à cet enivrement de la pensée. « Je connois les Parisiens mieux que homme de mon royaume , disait Henri III , et m'assure que , leur roy Guisard mort , leur courage sera amorti. En tout cas ils n'ont qu'une boutade

sur leur pavé, et, pour l'esgardde l'argent, ils sont trop malaisés au desgel. Tel qui fait parade de donner mille écus ne donnera que mille sols quand il se viendra au faire et au prendre. Bref , sur mon honneur, je réponds que devant que je les aie laissés en trempe deux ou trois mois , ils seront contraints de venir à moi et me crier miséricorde. »

Henri III se trompait ; il n'avait pas compris que c'est un mauvais moyen de se débarrasser d'un ennemi que d'en faire un martyr. L'exaltation des Parisiens prit en effet, avec la mort des Guise , un caractère de mysticisme plus prononcé. On priait, on se mortifiait ; jour et nuit; des processions de cinq et six mille pénitents, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, quelques-uns en chemise et chargés de croix pesantes , tous pieds nus, sillonnaient ses rues et ses places et gravissaient le coteau des Thermes pour aller prier autour de la châsse de sainte Geneviève. « Je vous assure, écrivait un Parisien , qu'il ne se peut rien voir de plus beau en fait de dévotion, car jusques à minuit les rues en sont couvertes, et semble quasi que les jours ne soient pas assez longs. »

« Ajoutez, poursuit-il, qu'on voit à Paris une si grave réformation du luxe qu'il est impossible de le croire à ceux qui ne le voient , et semble plutôt que la bombance en soit maintenant du tout bannie que deschassée pour un temps, jusque-là même que quand une demoiselle porte non-seulement une fraise à la confusion, mais un simple rabat un peu trop long ou des manches trop découpées , ou quelque autre superfluité , les autres demoiselles se

m HISTOIRE DE PARIS

jettent sur elle et lui arrachent son collet ou lui déchirent sa robe 1 . »

Cette exaltation des esprits trouvait chaque jour un nouvel aliment dans les nouvelles qui arrivaient du camp royal. Repoussé des catholiques, Henri III avait fini par se jeter ouvertement dans les bras des huguenots; son armée fraternisait avec l'armée du roi de Navarre , et leurs bataillons pressés étaient en pleine marche sur Paris.

Le danger était imminent; Paris ne pouvait résister que quelques jours, et, du haut des collines de Saint- Cloud , Henri III , suivant de l'œil la vaste étendue de la capitale , triomphait et plaisantait : « C'est toy , Paris , qui es le chef du royaume , disait-il , si nous en croyons Davila; mais un chef trop capricieux et trop gros; tu as besoin d'une saignée pour te guérir et délivrer l'État de ta frénésie. » Et à Paris les tètes s'exaltaient, les idées de régicide fermentaient à grand bruit , idées terribles qui , jetées parmi le peuple, ne peuvent aboutir qu'à tromper le dévouement et à exciter le fanatisme. Et cependant quel siècle ne s'en est pas rendu plus ou moins complice ? Le monde antique les avait léguées à l'admiration de l'histoire , sous les noms d'Harmodius et d'Aristogiton , de Brutus et de Cassius : le monde moderne avait vu tour à tour , dans un espace de moins de trente ans , le protestantisme invoquer le meurtre contre le duc de Guise , le duc de Guise l'invoquer contre Coligny, Henri III l'invoquer contre le Balafré et contre son frère. A Henri III maintenant d'en subir les affreuses conséquences. Poi-

1 Réponse aux Mémoires d'un Politique; janvier 1589.

gnard à deux tranchants , on n'y touche pas sans qu'il blesse.

Sur le penchant de la montagne Sainte-Geneviève, un peu au-dessus de la place Saint-Michel , s'élevait le couvent vénéré des enfants de Saint-Dominique.. Une partie de l'église subsiste encore. Cette longue église , divisée en deux parties comme celle des Dominicains de Toulouse , était justement célèbre par le souvenir des saints qui y avaient prié et des princes dont on apercevait çà et là les statues couchées sur des tombes. Les chefs de toutes nos branches royales depuis saint Louis : Charles de Valois , Louis d'Evreux , Robert de Clermont y dormaient leur sommeil. Devant le maître-autel se trouvait un cénotaphe de cuivre que recouvrait la statue d'un moine en prière. Cette statue était celle d'Humbert de la Tour, dauphin de Viennois. Son fils s' étant noyé dans l'Isère , il avait renoncé aux grandeurs du trône pour les grandeurs du cloître , et un pieux respect demeurait attaché à sa mémoire. Partout dans l'église et dans le couvent qui en dépendait vous étiez frappé par des images de néant et par de palpitants souvenirs d'abnégation, de dévouement et de vertu. La vie des solitaires qui y habitaient était une vie de luîtes perpétuelles. L'action s'y joignait à la méditation , et les pensées du solitaire s'y traduisaient en traits de feu dans la bouche du prédicateur. Là, plus qu'ailleurs, on le conçoit , les dangers de la religion et de la patrie devaient éveiller le zèle et pousser au sacrifice. Les jeunes imaginations surtout s'y laissaient dominer par des hallucinations funestes.

Une nuit , l'un des plus jeunes frères de la commu-

uauté, frère Jacques Clément, croit apercevoir un ange tenant un glaive nu ; ce fut du moins ce qu'il raconta : les ardents de la politique s'emparent aussitôt de son cerveau malade; on lui parle de gloire, de martyre; quelquesuns prétendent qu'on l'excite par des boissons, et Jacques Clément part pour Saint -Cloud , il tue Henri III , et tombe lui-même percé de coups.

Malheureux égarement d'un zèle aveugle! Les égarements et les crimes de notre époque , ces crimes qui ont tout dépassé dans l'histoire, peuvent, au reste, nous aider à comprendre ceux du xvie siècle.

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