‹ Histoire de Paris et de ses monumentsChapitre 12 sur 36 · SIEGE DE PARIS. — ENTREE DE HENRI IV. — SON GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

SIEGE DE PARIS. — ENTREE DE HENRI IV. — SON GOUVERNEMENT

La mort de Henri III sauva Paris. Tant qu'il avait vécu en effet , quelles que fussent les souillures de sa vie et les tergiversations de sa politique , un assez bon nombre de catholiques avait suivi sa bannière; mais, lui mort, iraient- ils se ranger sous les étendards d'un roi huguenot? oublieraient-ils ce principe sacré de toute constitution politique , que le prince , devant en être le gardien , ne peut en être l'ennemi ? « Jurez-vous , disait l'archevêque de Reims à chaque nouveau roi de France avant de ceindre sa tète de la couronne, jurez- vous de protéger et maintenir envers et contre tous la sainte religion catholique, apostolique et romaine ? — Je le jure , » répondait

le prince , et alors seulement il recevait Fonction royale et les serments du peuple.

Chaque peuple en effet a ses lois , ses mœurs , ses traditions , ses dogmes qui sont placés plus haut que le prince et ne peuvent jamais tomber sous son domaine. Aujourd'hui ce sera sa foi, demain ce sera sa charte; partout et toujours ce sera l'ensemble des institutions et des idées qui constituent sa nationalité et sa force. Le droit des.peuples à cet héritage sacré est imprescriptible ; il était écrit dans toutes les lois de l'Europe, il l'y a toujours été.

Par sa seule qualité de huguenot, Henri IV se trouvait donc en dehors du droit public de la France. Il ne tarda pas à s'en apercevoir. Les serviteurs les plus dévoués du feu roi , les ministres les plus compromis avec la Ligue l'accueillirent, à son arrivée à Saint-Cloud, par un morne silence. « Au lieu des acclamations, raconte d'Aubigné, et du vive le roy accoutumé en tels accidents, Henri IV voyoit en même chambre le corps mort de son prédécesseur, deux minimes aux pieds avec des cierges , faisant leur liturgie , Clermontd'Antragues tenant le menton, mais tout le reste, parmi les hurlements, enfonçant leurs chapeaux ou les jetant par terre, fermant le poing, complotant, se touchant la main , faisant des vœux et des promesses desquelles on oyoit pour conclusion : Plutôt mourir de mille morts. »

Cette attitude menaçante détermina le Béarnais à annoncer F intention de se faire instruire dans les dogmes de la religion catholique et d'en maintenir franchement l'exercice : mais, en même temps, il avait grand soin

d'écrire à ses amis du sénat de Berne que cette promesse n'était qu'un stratagème dont les fidèles élus du Christ ne devaient prendre aucun ombrage 1 . Les catholiques s'en doutaient bien.

Henri IV se vit réduit par les défections à s'éloigner de Paris; mais il y revint en 1590, après sa victoire d'Arqués. Les faubourgs Saint -Victor, Saint -Marceau , Saint-Jacques , Saint-Germain furent alors courus et pillés. Chàtillon s'attachait aux pas des Parisiens en criant : Saint- Barthélémy ! S aint- Barthélémy ! et excitant les siens à la vengeance. A la première nouvelle de ce désastre , le duc de Mayenne accourut à Paris , et Henri IV s'empressa d'en quitter les faubourgs le lendemain même du jour où il y était entré.

Mais ses cornettes blanches reparurent de nouveau après Ivry, et alors commença ce siège affreux dont la poésie a immortalisé les souvenirs funèbres. Paris n avait ni artillerie ni munitions de guerre , ses murailles ébréchées par le temps pouvaient être franchies au pas de course; elle n'avait qu'une pièce de canon, elle était sans gouverneur, sans police , chacun voulait y être le maître, ainsi quil arrive, dit un contemporain, « à une aristocratie et gouvernement de plusieurs, là où il y a un peuple indomptable , confus , superbe , riche et rebelle , comme estoit cettuy-cy 2. »

1 Lettre du roi de Navarre aux illustrissimes seigneurs de la République de Berne, imprimée à Paris chez Guillaume Chaudière, en 1589.— Cette lettre fut lue solennellement dans l'église cathédrale de Troyes, le 20 septembre 1589, et contribua beaucoup à exalter la Ligue. (Voir Archives curieuses de l'histoire de France, tome XIII, p. 217.)

2 Discours du siège de Paris, par Pierre Corneïo. — 1590.

KT DE SES MONUMENTS. 109 Et cependant, tel fut l'élan des Parisiens, à la vue des troupes royales couronnant les hauteurs du faubourg Saint- Martin, le 8 mai 1590, qu'au premier choc les vainqueurs d'Arqués et d'Ivry fléchirent et battirent en retraite. A partir de ce moment , Henri IV se borna à escarmoucher et à couper les vivres : c'était la plus rude guerre qu'il pût faire aux habitants de la capitale. Invincibles contre un assaut , le seraient-ils aussi bien contre la famine? Paris contenait 220,000 bouches, et Ton ne pouvait y attendre quelques muids de farine que de la contrebande des paysans et de la connivence des soldats royaux que tentait un gain énorme.

Dans ces difficiles circonstances, le zèle des prédicateurs se montra constamment au niveau du danger. Pierre Cris tin « tenoit et manioit les cœurs comme un Démosthènes, » il n'était pas le seul. Rose, évèque de Senlis; Hamilton, curé de Saint- Cosme; Bouclier, de Saint -Benoît ; Pigenat, de Saint -Eustache, et les deux célèbres Italiens Bellarmin et Panigarole, tonnaient chaque jour du haut de la chaire; la Sorbonne leur venait en aide en repoussant doctrinalement toute pensée de soumission à un prince hérétique et surtout relaps , fûtil même absous , à cause du soupçon de perfidie et de feintise dont il restait à jamais entaché. Enfin le saint sacrement demeurait perpétuellement exposé sur les autels ; le peuple passait les jours et les nuits en prière, et de fréquentes processions gravissaient la montagne Sainte Geneviève pour aller implorer la patronne de Paris.

Ces processions offraient sans doute un spectacle bizarre qui n'a pas échappé à l'auteur des Singeries de

la Ligue. On y voyait en effet bon nombre de moines avec corselet de guerre et bourguignotte entête. Quelques-uns portaient d'une main le crucifix, de l'autre la pertuisane ; tous avaient la robe retroussée et le capuchon rabattu sous le harnais : mais lorsqu'on vit ensuite ces mêmes moines monter joyeusement aux remparts et braver le feu de l'ennemi , on dut reconnaître , maigre toutes les moqueries des politiques, qu'un sentiment sérieux et élevé s'unissait chez ces hommes à tout l'entraînement d'une ardente passion.

Les troupes royales furent chassées , le 14 mai, de l'abbaye Saint- Antoine; elles furent délogées, le 1er juin, du faubourg Saint-Marceau; mais ces succès partiels ne donnaient pas de pain. Quand on n'eut plus de blé, on mangea de l'avoine ; quand on n'eut plus d'avoine , on mangea du son. « Les pauvres, lisons-nous dans le récit de Corneïo , mangeoient des chats , des rats , des feuilles de vigne et autres herbes. Par la ville . on ne voyoit autre chose que des chaudières de bouillie et herbes cuites sans sel et marmitées de chair de cheval, âne et mulet; les peaux mêmes desdites bêtes se vendoient cuites, dont ils mangeoient avec grand appétit... J'ai vu manger des chiens morts et crus par les rues, j'ai vu manger des tripes qu'on avoit jetées dans le ruisseau, j'ai vu manger des rats et des souris que l'on avoit pareillement jetées, et surtout des os moulus de la tête des chiens. »

Ému de pitié , Henri IV laissa sortir une fois trois mille malheureux de la ville ; il laissait de temps en temps entrer quelques vivres; il faisait parvenir de l'argent à une sainte veuve, Mme Accarie, qui s'était vouée

au soulagement de toutes les infortunes. Et quelles n'étaient pas ces infortunes! Est-il besoin de rappeler ces deux cadavres d'enfants dévorés par leur mère pour la sauver d'une mort imminente, et qui ne firent que hâter sa mort par le dégoût et l'horreur! Chaque matin on trouvait des cadavres par centaines dans les rues. Treize mille personnes succombèrent depuis le 8 mai jusqu'au 30 août, et Paris ne se rendit pas.

La conversion elle-même du Béarnais en 1593 ne put désarmer Paris. La Ligue se disloquait d'un bout de la France à l'autre, et Paris tenait encore; on peut même dire qu'il ne céda jamais : on le vendit. Cette vente fut l'œuvre de Charles de Cossé-Brissac, maréchal de la Ligue, qui convint d'ouvrir à Henri IV la porte Neuve aux conditions suivantes : amnistie générale ; interdiction de tout culte hérétique à Paris et à dix lieues à la ronde; confirmation des emplois donnés par la Ligue, et, pour lui Brissac, maintien du bâton de maréchal, des gouvernements de Corbeil et de Mantes, 200,000 écus argent et une pension de 20,000 livres par année.

La porte Neuve donnait entrée dans la ville, par la rive droite de la Seine , près le pont actuel des Saints- Pères. C'était par elle que Henri III était sorti le lendemain de la journée des Barricades. Brissac s'y posta avec Lhuillier, prévôt des marchands, dans la nuit du 21 au 22 mars 1594. La nuit était sombre et orageuse; la pluie et le tonnerre étouffaient tout autre bruit. Gérard nous représente Henri IV entrant à Paris , au grand jour, à cheval, la tète découverte, saluant un peuple ivre de joie qui se jette à ses pieds. Les arts sont du domaine de la

poésie ; leurs merveilles ne peuvent faire illusion à l'histoire. Henri IV était à pied, armé à blanc, le morion en tête et précédé de ses soldats qui marchaient tous la hallebarde ou le pistolet au poing. A peine entrée dans la ville , l'armée royale se divise en escouades pour s'emparer des ponts et des portes; une lutte de quelques minutes s'engage entre les Suisses du roi et les Allemands de la Ligue. Ceux-ci , ne comprenant rien à ce qu'ils voient , refusent de se laisser désarmer malgré leur infériorité numérique. On en tue une vingtaine, on en jette à peu près autant dans la Seine.

Le jour cependant commençait à poindre; à sa naissante clarté on pouvait apercevoir de petites troupes de bourgeois, parés de l'écharpe blanche, que Brissac avait échelonnés sur le pont Saint -Michel et sur le Petit -Pont . Les rues d'ailleurs étaient désertes; à peine quelques curieux ouvraient -ils à demi leur auvent au bruit du piétinement de la troupe. Lorsque le roi fut arrivé au pont, le prévôt des marchands Lhuillier lui offrit les clefs de la ville. « Il faut rendre à César ce qui appartient à César, » ajouta Brissac. « Il faut le lui rendre et non pas le lui vendre, » reprit fièrement Lhuillier. Le cri de vive le roi! fut alors poussé par le prévôt , et ce cri retentit bientôt de rue en rue.

Le règne de Henri IV est un de ceux qui ont laissé en France les plus durables souvenirs , et cependant il fut loin d'être heureux. La France était ruinée, l'administration était sans unité et sans force ; des habitudes de pillage résultant d'une longue anarchie s'étaient introduites dans tous les emplois, et le luxe des traitants

semblait insulter à la misère publique. « Processions de pauvres se voyoient par les rues , dit l'Est oiîe , en telle abondance qu'on n'y pouvoit passer, lesquels crioient à la faim pendant que les maisons des riches regorgeoient de banquets et de superfluités. . . Cependant qu'on apportait à tas, de tous côtés, dans l'Hôtel-Dieu, les pauvres membres de Jésus - Christ , si secs et si ext énués qu'ils n'y estaient plus tost entrés qu'ils n'y rendissent l'esprit; on dansoit à Paris , on y mommoit , les festins et banquets s'y faisoient à quarante-cinq écus le plat , avec les collations magnifiques à trois services. Quant aux habillements, bagues et pierreries, la superfluité y estoit telle .qu'elle s'estendoit jusqu'au bout de leurs souliers et patins. »

La plupart des célèbres traitants de l'époque, de ces ministres du luxe et de la bonne chère que Sully signale avec tant d'amertume dans ses Mémoires, étaient italiens. C'étaient entre autres Gondi , Ceuami, et surtout Sébastien Zamet. Il est singulièrement remarquable que lorsque Marie de Médicis fit son entrée à Paris en 1601, ce fut d'abord chez Gondi, puis chez Zamet, qu'elle alla loger avant de prendre possession du Louvre. Henri IV allait fréquemment dîner chez eux. Peu habitué à l'étiquette des cours , qui d'ailleurs répugnait à la brusque gaieté de son caractère , if aimait à prolonger sur le trône la facilité de relations et les libres aventures de sa vie de gentilhomme. Il soupait chez Zamet , dînait chez Gondi , courait les foires en marchandant comme au temps où il avait petite bourse. Lui demandait-on vingt écus d'une bague , il en offrait six : « aussi les marchands gagnoientils peu à sa vue , » assure l'Estoile.

\ U HISTOIRE DE PARIS

Henri IV avait deux défauts : il était joueur et il était libertin , deux défauts qui dévorent l'argent et qui grèvent le peuple. Mais la magnanimité de son caractère, la vivacité de son esprit , la prévenante bonté de son cœur compensaient jusqu'à un certain point les funestes effets de ses habitudes. Il voulait le bien , et il le voulait avec un entrain qui, grâce à Sully, devenait de la fermeté. C'était là le grand talent de Sully. Ce ministre avait d'ailleurs un caractère étroit , un esprit borné ; mais ses idées étaient justes. Son austérité affectait facilement les formes de la dureté et de la hauteur; mais du moins en politique il savait vouloir, et en administration il connaissait merveilleusement trois choses : épargner, entasser et faire rendre gorge aux traitants. De la sorte , il parvint , aidé de la vive pénétration de son maître , à rétablir l'ordre, à faire renaître la confiance, et, des fragments disloqués de l'antique nationalité gauloise que se disputaient la féodalité de la guerre et la féodalité de l'argent, à reconstituer en dix ans une forte et homogène unité.

AGRANDISSEMENT ET EMBELLISSEMENT DE PARIS PENDANT LA SECONDE MOITIE DU XVIe SIÈCLE ET LES PREMIÈRES ANNÉES DU XVIIe — MOEURS, LUXE, DUELS, ETC.

Si le règne de Henri IV ne réalisa pas toutes les espérances de la France et de son roi , il ne faut donc en accuser que le coup de couteau de Ravaillac, qui vint

arrêter subitement le développement de la prospérité naissante et faire tomber la succession du génie entre les mains de l'intrigue. Ce règne d'ailleurs , si agité d'abord , si court ensuite , fut loin d'être stérile, et nul spectacle ne saurait captiver plus que celui du mouvement des esprits et des travaux dans toutes les classes parisiennes , à partir du jour où fut proclamée la paix.

Pendant toute la durée des guerres de religion , la France avait été entièrement absorbée par la lutte ; aussi les monuments étaient-ils devenus rares , et ceux mêmes qu'on avait entrepris demeuraient pour la plupart inachevés. 11 faut toutefois distinguer deux époques dans la dernière moitié du xvf siècle. La première, qui comprend le règne de Charles IX , se ressent encore de l'impulsion donnée aux arts par François Ier et par Henri II , impulsion dont Catherine de Médicis, en sa qualité d'Italienne, devait naturellement s'emparer. Alors en effet s'élève la galerie d'Apollon au vieux Louvre ; alors apparaissent les Tuileries, ce précieux chef-d'œuvre de Philibert Delorme tant de fois agrandi et défiguré depuis trois siècles ; et l'hôtel de Soissons , cette autre merveille de la Renaissance ? dont il ne reste plus aujourd'hui qu'une haute colonne du sommet de laquelle Catherine étudiait, dit -on, avec Corne Ruggieri, les conjonctions des astres.

Le collège de Clermont , rue Saint-Jacques , et le collège des Grassins , rue des Amandiers , datent également du règne de Charles IX ; les granges et fourneaux de l'artillerie, près de la Bastille , devinrent alors l'arsenal. La porte qui lui donnait entrée sur le quai des Célestins

fut construite plus tard sous Henri III. Elle était ornée de colonnes de bronze en forme de canons, et on lisait sur sa frise F inscription suivante :

JEtna hœc Henrico vulcania tela ministmt, Tela giganteos debellatura furores.

Cette inscription était de Nicolas Bourdon. « Beaux vers, disait Santeuil; dussé-je être pendu, je voudrais en être l'auteur. »

En même temps, de 1540 à 1578, de nouvelles rues étaient tracées dans le faubourg Saint-Germain. En 1566, une ligne de fortifications entoure les Tuileries , qui se trouvaient hors de la porte Neuve. L'entrée de Paris , de ce côté , fut alors établie sur la place actuelle de la Concorde , où fut édifiée la porte de la Conférence.

Le règne de Henri III fut plus stérile. A peine donnat - il naissance à quelques couvents, tels que ceux des Capucins et des Feuillants de la rue Saint -Honoré. Le couvent des Capucins comprenait l'espace occupé aujourd'hui par le ministère des finances , la rue Castiglione et celle du Mont-Thabor. Il n'eut d'abord qu'une chapelle; mais , sous le règne de Henri IV, la chapelle fit place à une vaste église. A côté des Capucins se trouvaient les Feuillants , religieux cisterciens de la réforme de Jean de la Barrière ; ces religieux marchaient pieds nus et tête nue ; i!s dormaient vêtus sur des planches, et leur nourriture ne se composait que d'un pain grossier, d'herbes cuites ou crues et d'eau pure. Le bruit de leur sainteté les fit appeler à Paris par Henri III en 1 567. Ils partirent de Notre-Dame de Feuillans au diocèse de Biez au nombre

de soixante- deux, la croix en tète et pratiquant le long du chemin tous les exercices du cloître. Henri III vint à leur rencontre , et les logea près des Tuileries. Le couvent qu'il y fit construire pour eux fut considérablement agrandi par Henri IV et par Louis XIII. La façade de leur chapelle fut un des principaux ouvrages de la jeunesse de Mansard. Elle était de forme pyramidale , et composée de deux ordres de colonnes dans le goût des dessins de Palladio.

Cette façade s'élevait sur la rue Saint-Honoré . à peu près en face de la place Vendôme; les jardins et la clôture s'étendaient jusqu'aux Tuileries. Personne n'a oublié que c'était dans les bâtiments de ce monastère que l'Assemblée législative tenait ses séances au 10 août ; c'est là que Louis XVI a été jugé et condamné, au bruit des vociférations des tribunes. Aujourd'hui de splendides hôtels ont pris la place du vieux couvent , et le bruit éternel de la rue de Rivoli a succédé à celui des tribunes. De tout le passé il ne reste plus qu'un nom , celui de terrasse des Feuillants, demeuré à la partie du jardin des Tuileries qui touchait aux murs du monastère.

Nous avons dit qu'à partir du milieu du xvf siècle , un nouveau quartier se forma au faubourg Saint -Germain. Ce quartier ne communiqua d'abord avec le Louvre qu'au moyen d'un bac ; mais, le 31 mai 1578 , Henri III posa la première pierre d'un pont qui ne devait être achevé que sous Henri IV, et qui porte aujourd'hui encore , au bout de près de trois siècles , le nom de Pont- Neuf dont il fut gratifié à son origine. Ce monument remarquable fut construit sur les dessins d'Androuet du

Cerceau ; il a longtemps été considéré comme le plus beau pont de l'Europe.

Mais Henri IV ne se borna pas à mettre la dernière main aux œuvres de ses prédécesseurs. Avec lui Paris, si longtemps absorbé par les querelles religieuses , reprit l'activité féconde et artistique des premières années du xvie siècle. « Si vous revenez à Paris d'ici à deux ans, écrivait Malherbe en 1508 à M. de Peiresc , vous ne le connoîtrez plus. Le pavillon du bout de la galerie est presque achevé (galerie d'Apollon) ; la galerie du pavillon au bâtiment des Tuileries est fort avancée (grande galerie du Louvre ) ; les fenêtres de l'étage d'en bas sont faites ; Peau du Pont- Neuf est aux Tuileries (pompe de la Samaritaine); mais le plus grand changement est en l'île du palais , où l'on fait un quai qui va du Pont -Neuf au Pont-aux- Meuniers (quai de l'Horloge), comme l'autre va du Pont -Neuf au bout du pont Saint -Michel (quai des Orfèvres). On fait dans cette même île une place que l'on appellera , à ce que l'on dit, la place Dauphine , qui sera très-belle et bien plus fréquentée que la Royale. Il y a, à cette heure, un grand ordre à Paris pour les boues , pour ce que les maisons sont taxées à deux fois plus qu'elles ne l'estoient (à un écu par an); mais j'ai peur que cette grande furie ne durera pas , et qu'insensiblement nous retournerons au premier désordre et qu'il" y fera crotté comme devant. »

A l'issue des guerres de religion . Paris offrait le triste aspect de la solitude et des ruines. « 11 y avoit peu de maisons entières , raconte un contemporain ; elles étoient la plupart inhabitées , le pavé des rues étoit à demi cou-

vert d'herbe; quant au dehors, les maisons des faubourgs toutes rasées. Il n'y avoit quasi un village qui eût pierre sur pierre , et les campagnes toutes désertes et en friche. »

Mais il suffit de quelques armées du règne de Henri IV pour donner à la capitale de la France un tout nouvel aspect. Paris n'avait eu jusque alors que des rues et des carrefours ; Henri y fit ouvrir à la fois deux places , la place Royale et la place Dauphine , et les entoura de constructions d'un style mâle et sévère. On chercherait vainement dans ces constructions , il est vrai , l'élégance de dessin et d'ornementation des monuments de la Renaissance. Les trente -cinq pavillons uniformes de la place Royale , avec leurs toits aigus et leur marqueterie de briques rouges et de pierres blanches, manquent d'élancement et de grandeur; la galerie du rez-dechaussée rappelle par son peu d'élévation les charniers des monastères ; mais enfin depuis trente ans Fart semblait mort ; aussi chacun salua -t- il son réveil avec d'autant plus d'admiration , qu'il était impossible d'ailleurs de méconnaître dans ses œuvres de vastes proportions d'ensemble.

Le Pont-Neuf, la place Royale et l'hôpital Saint -Louis sont les trois plus, glorieux souvenirs de l'architecture de cette époque. Le Pont -Neuf est lourd; mais les têtes de Sylvains, de Satyres et de Dryades qui supportent sa corniche sont d'un beau caractère. La place Royale est triste ; mais la régularité et la majesté de ses grandes lignes ne laissent pas que d'être imposantes. L'hôpital Saint-Louis est sévère , mais d'une sévérité

qui tient autant pour le moins du palais que de l'hospice.

La construction du Pont -Neuf apporta de notables changements à la disposition des parties de la ville qu'il mettait en communication. Les ilôts qui se trouvaient en aval de l'ile de la Cité lui furent réunis , et ce fut sur leur emplacement que s'ouvrirent le terre -plein du Pont- Neuf et la place Dauphine. Nous avons déjà parlé du quai de l'Horloge et du quai des Orfèvres, qui servirent d'issues au nouveau pont des deux cotés de la Cité. La place des Trois -Maries fut en même temps agrandie sur la rive droite de la Seine , et, sur la rive gauche, une nouvelle rue, large de dix mètres, fut tracée à travers les terrains des Au gus tins jusqu'aux murailles de la ville. Cette rue, ainsi que la place de la Cité , reçut le nom de Dauphine, comme expression de la joie populaire au moment de la naissance de Louis XIII.

Les rues de Paris n'avaient encore rien perdu de l'antique exiguïté de leurs proportions ; ajoutons qu'un grand nombre n'étaient pas pavées , ce qui en rendait fréquemment l'odeur infecte et le parcours difficile. Les nobles ne s'y montraient qu'à cheval, leurs femmes en croupe, les magistrats sur des mules , et ce n'était que dans quelques larges voies telles que la rue Saint-Honoré, la rue. Saint -Antoine, la rue Saint -Denis, la rue de Tournon, la rue Dauphine que l'on commençait à rencontrer des. carrosses. Le carrosse du roi Charles IX est minutieuse^ ment décrit dans ses comptes de dépenses : c'était un chariot noir et étroit , doublé à l'intérieur de velours vert à clous dorés , et à l'extérieur de peau de vache

grasse. Il était couvert d'une voûte faite d'assemblage et muni de deux coffres servant de sièges , d'une petite chaise pour le cocher, et d'une petite échelle pour servir à monter dedans ledit chariot. Ce chef-d'œuvre de sellerie et de menuiserie, que quelques-uns appelaient chariot branlant , parce qu'il avait des souppants de cuir de Hongrie, avait coûté 180 livres tournois, dont -80 pour menuiserie et 100 pour cuir et doublure (1).

Cinquante ans après, le maréchal de Bassompierre donnait le premier l'exemple d'un carrosse fermé de glaces. Cette nouvelle recherche dulûxe nefut toutefois longtemps qu'à l'usage de quelques princes ou grands seigneurs. Les carrosses eux-mêmes restaient dans le domaine privé , et ce n'est pas sans étonnement que nous trouvons parmi les ordonnances de Louis Xllï , à la date du 4 août 1617 , des lettres patentes portant autorisation d'établir en la ville de Paris un service de chaises à bras pour faire porter, de rues à autres , ceux et celles qui désireront s'y faire porter. Ce nouveau mode de locomotion fut du reste promptement abandonné pour les coches publics que le sieur Jacques Sauvage entretint , à partir de 1 637 , dans la rue Saint -Martin , à l'enseigne Saint -Fiacre.

Les coches publics furent un double bienfait : ils garantirent à la fois des immondices et des filous. Il faut bien le dire en effet , quels qu'eussent été depuis Philippe-Auguste, et surtout depuis l'organisation du guet des métiers par saint Louis, les progrès de la police , ils étaient loin encore de pouvoir donner une complète sé-

1 Ce chariot avait quatre pieds et demi de long , deux pieds huit pouces de large, et quatre pieds et demi de haut.

curité à ceux qui fréquentaient les rues de Paris. L'habitude de porter sa bourse pendue à sa ceinture avait fait naître l'industrie des coupeurs de bourse qui , à l'aide de longs ciseaux, s'appropriaient l'héritage des antiques vide-gousset. Les tireurs de laine battaient aussi fréquemment le pavé , enlevant aux passants leurs manteaux et fourrures. Enfin, dès le règne de Henri IV, nous entendons parler des Cours des Miracles. « Témoin la place vulgairement appelée Cour des Miracles, derrière les Filles- Dieu, au bas du rempart, d'entre les portes Saint-Denis et Montmartre , lisons-nous dans un rapport de 1612, où l'on voyoit ordinairement, le soir, tout l'été , les manchots , boiteux et ulcérés en diverses parties de leur corps , danser, jouer et rire et se donner du bon temps : cette place ainsi nommée à cause que lesdits gueux ne se trouvoient boiteux et ulcérés que hors icelle. »

Cette industrie des maladies simulées et de la mendicité criarde était même devenue tellement importune dans les premières années du xvne siècle , qu'on prit le parti d'enfermer les pauvres en leur assurant de l'ouvrage et du pain. Ceux qui refusaient d'entrer dans l'asile commun devaient aussitôt quitter la ville.

Mais ce n'était pas assez de lutter contre l'oisiveté, l'État encourageait en même temps le travail sous toutes ses formes. La manufacture de tapis de la Savonnerie date du règne de Henri IV , et le même prince destina d'abord les bâtiments de la place Royale ainsi que la grande galerie du Louvre à loger des manufacturiers et des artistes.

Quant au mouvement religieux , il continuait de se manifester par de riches fondations. En 1601, les pénitents réformés du tiers-ordre de Saint-François s'établissent au village de Picpus ; en 1 603 , les Récollets sont appelés au faubourg Saint -Martin par un pieux tapissier du nom de Jacques Gottard , et y construisent un couvent et une église. Peu de jours après , les frères de la Charité, qui occupaient précédemment un hôtel voisin du cours de la Seine, prennent possession d'un terrain et d'une chapelle attenants à la rue des Saints-Pères , et les Augustins les remplacent à leur tour dans le couvent occupé aujourd'hui par l'école des Beaux-Arls. Ce couvent, où ils furent établis par Marguerite de Valois, reçut d'elle le nom à1 Autel de Jacob, et la chapelle celui de Chapelle des Louanges. Quatorze frères étaient chargés d'y chanter jour et nuit , en se relevant deux par deux , des a hymnes, cantiques et psaumes d'actions de grâces, selon les airs qui en seroient baillez par ladite dame royne. » La coupole des Petits -Augustins est le premier monument de ce genre qui se soit élevé dans la capitale.

Nous avons parlé du luxe qui se fit jour de nouveau sous le règne de Henri IV ; ajoutons que ce luxe ne se bornait pas à des habits de 14,000 écus, à des mouchoirs brodés de 1 ,900 , .à des festins à 45 écus le plat ; il s'étendait encore , et avec plus de raison , à des inventions qui marquaient un progrès continu dans les arts. Depuis Henri II, on portait des bas de soie et l'on mangeait avec des fourchettes ; à partir de Henri IV , de larges montreshorloges apparurent suspendues par des chaînes au cou des courtisans, La cour et la ville rivalisaient d'éclat ; il

m HISTOIRE DE PARIS

n'y avait que dix ans l'on se battait encore , et tout souvenir de guerre semblait avoir disparu sous la puissante efflorescence de la paix.

Mais sous cette enveloppe brillante se cachaient des mœurs que vingt ans de luttes acharnées avaient rendues de nouveau irritables et sanguinaires. Le duel, cet enfant de la barbarie et de la féodalité . disparu depuis saint Louis , remis en honneur comme exercice chevaleresque par François Ier, avait pris , dans le désordre des guerres, civiles , un nouvel et terrible ascendant sur la société. Chaque jour on se battait derrière les murs des Chartreux, au moulin de Saint -Marceau ou au Pré -aux -Clercs. Les rues elles -mêmes et les places étaient souvent prises pour champ clos. En 161 1 . duel de Baron ville et d'Arqués sur le Pont -Neuf; d'Arqués est tué. En 1613 , duel du chevalier de Guise et du baron de Luz dans la rue Saint- Honoré. Le baron est frappé en pleine poitrine , et s'en va mourir dans l'allée d'un cordonnier entre les deux enseignes du Temps- Perdu et de la Bannière-de-France. En 1614, assassinat nocturne de Porchères, rue de l'Arbre -Sec, par trois hommes dont les noms, dès le lendemain, couraient mystérieusement de bouche en bouche dans les salons du Louvre. Quelques jours après, duel de deux contre deux sur la place Royale , Rouillac contre Des Marais et Saint- Vincent contre Saint -Maur: Saint-Vincent est percé de part en part d'un coup d'épée ; Saint -Maur est atteint à la souris du bras et meurt en trois heures de la perte de sang qui en résulte.

Henri IV avait publié divers édits contre les duels. Celui de 1609 déclarait les duellistes criminels de lèse-majesté?

ET DE SES MONUMENTS. m

et le roi s'engageait par serment à ne leur faire jamais grâce. Mais qu' arriva -t -il? au lieu de faire grâce, on ferma l'œil. Quelquefois même on autorisait le combat, après avoir pris connaissance des motifs. C'était une faculté que Henri IV s'était formellement réservée ; mais le plus souvent les combattants se passaient fièrement de l'autorisation royale. On se battait pour des querelles de jeu , de femmes i de préséance. C'était ce que l'on appelait des questions d'honneur. On se battait comme second pour le premier venu sans même connaître toujours le motif de la lutte. C'était affaire de vanité et de fanfaronnade , qui donnait une certaine position dans le monde au prix de la force de l'État, dont le sang le plus généreux coula ainsi à flots pendant près d'un siècle. On porte à plus de 2,000 le nombre des gentilshommes qui périrent en duel pendant les années de paix du règne de Henri IV. La guerre aurait- elle plus coûté?

KSSOR QUE PREND PARIS SOUS LOUIS XIII. — C U A R 1 1 É, — BEAU X ARTi SCIENCES, BELLES-LETTRES

L'histoire de Louis XIII peut se résumer dans celle de Richelieu. Les intrigues et les péripéties de cour qui précédèrent en effet P avènement au pouvoir de l'évêque de Luçon ne pourront tout au plus nous fournir que quelques détails tristement anecdotiques , lorsque nous évoquerons les souvenirs qui s'attachent à chacun des monuments de

la capitale. Le Louvre nous rappellera la mort de Goncini , les Tuileries la faveur naissante de Luynes , le Luxembourg la vie agitée, les angoisses et l'exil de Marie de Médicis ; mais la grandeur , mais l'esprit de cette époque , ou les trouver sinon en Richelieu? Richelieu vint, après quatre cents ans, achever l'œuvre commencée par Suger. Suger avait mis la cognée au pied de l'arbre de la féodalité , Richelieu en arracha les derniers drageons. Tous les deux , esprits fermes et étendus , volontés puissantes et inflexibles ; mais avec des nuances de pensée et de caractère qui permettent toujours de retrouver le religieux chez l'abbé de Saint-Denis, et ne permettent pas aussi bien de retrouver le prêtre chez le cardinal.

Le premier s'étudia longtemps à raviver le feu des croisades ; le second guerroyait les protestants en France et s'alliait avec eux au dehors , sans se soucier ni de la vérité ni des principes. Pour l'un la raison d'État se trouvait surtout dans les intérêts religieux des peuples , pour l'autre dans leurs intérêts purement politiques. Enfin Suger ne fut jamais que juste , Richelieu fut souvent cruel. Tous les deux cependant, par des pensées et des moyens divers , contribuèrent à la grandeur et à l'unité de la France.

Les principaux événements du ministère de Richelieu s'accomplirent d'ailleurs loin de Paris, et n'y eurent d'autre retentissement que celui qu'ont nécessairement dans toutes les parties d'un État les actes d'intelligence et de force. La France se sentait gouvernée, et elle prenait confiance dans l'avenir. Aussi l'agriculture , le commerce , les arts s'y développaient -ils avec puissance. 11 est peu d'époques dans l'histoire de Paris qui y aient laissé autant

ET DE SES MONUMENTS. \n

d'empreintes durables que celle de Louis XIII. On dirait que la vertu et le génie croissaient alors à l'envi l'un de l'autre. À côté du cardinal de Richelieu vous apercevez en effet le cardinal de Bérulle ; à côté de Marie de Médicis appelant au Luxembourg les arts de Florence, ou d'Anne d'Autriche faisant revivre au Val -de- Grâce les souvenirs de l'Escurial, se déroule à nos yeux toute cette suite de femmes angéliques qui firent de la première moitié du xvue siècle l'âge d'or parmi nous de la charité chrétienne. Gomment les nommer toutes? Mme de Miramion, Mlle Legras, M1Ies Lhuillier , Mme Delpech, Mme Accarie, Mme de Chantai, ces deux dernières proclamées sain' es par l'Eglise, toutes proclamées saintes par le peuple.

Et en face d'elles deux hommes uniques dans l'histoire de la foi , exprimant tous les deux le même caractère de simplicité , de dévouement et de bonté qui , au sortir des luttes violentes de la réforme, pouvait seul jeter un peu de baume sur de cuisantes plaies : saint François de Sales et saint Vincent de Paul !

Quel temps et quelle histoire ! c'est l'histoire de l'Académie naissante et de la congrégation naissante des sœurs de la Charité ; c'est l'histoire du Cid et de toutes les passions de notre adolescence littéraire ; l'histoire de plusieurs de nos hôpitaux les plus célèbres , tels que ceux de la Pitié et des Enfants -Trouvés; l'histoire de plusieurs de nos plus splendides palais , tels que le Luxembourg, la Sorbonne, le Palais - Royal . Jamais l'essor du génie de la France n'avait été marqué par un plus complet ensemble d'œuvres imposantes. On eût dit l'élan de la prospérité

128 HISTOIRE DE PAB1S

après celui des passions et de la discorde; c'était l'épopée de Louis XIV qui commençait au sortir de l'épopée des Guises.

L'étude des sciences naturelles si longtemps négligée prit alors le rang qui lui est resté depuis; et* il est remarquable que ceux qui s'y livrèrent, les médecins surtout . occupèrent sous Louis XIII une place éminente à la hauteur de laquelle ils se sont tout au plus maintenus. Est-il besoin de citer Herouard , Bouvard et Labrosse, à qui Paris dut son Muséum d'histoire naturelle et son Jardin des plantes? Le nom de Guy Patin rappelle non-seulement la grande querelle de l'antimoine , mais encore et surtout une des plumes les plus mordantes et les plus satiriques de notre littérature. Celui de Théophraste Renaudot se lie à la fois à la création de monts -de -piété, à rétablissement de consultations gratuites pour les pauvres et à la publication des quelques feuilles volantes qu'il rédigea d'abord pour l'amusement de ses malades et auxquelles il donna le nom dé Gazette de France. La fondation de la Gazette de Finance remonte au mois de mai 1631. C'est aujourd'hui le plus vieux journal du pays le plus fertile en journaux.

Un mouvement simultané se manifestait clans les arts. Les riches hôtels se multipliaient; les palais s'enrichissaient de peintures. C'était alors que François Porbus dessinait à l'hôtel de ville les portraits des prévôts des marchands; que Poussin jetait sur la toile, pour le chapitre de Notre-Dame, sa Mort de la Vierge; que Philippe de Champagne prodiguait les merveilles de son pinceau sur les murs et les voûtes du Luxembourg et du

couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques ; que Rubens concevait et exécutait en trois ans sa galerie de Médicis ; et que Simon Vouet inaugurait glorieusement l'école française dans les salons du Palais- Royal et du Louvre. Alors enfin Jacques de Rrosses rivalisait avec les Romains dans la construction de l'aqueduc d'Arcueil, avec les Florentins dans le dessin du Luxembourg, et avec le Vénitien Palladio dans l'édification du portail de Saint -Gervais, Tune des œuvres les plus grandioses de Fart classique.

L'époque de Louis XIII s'était ouverte avec Jacques de Brosses ; elle se ferma avec Mansard : l'un audacieux et fier, même en reproduisant des types connus; l'autre académique et froid, imposant néanmoins, par une grandeur étudiée qui répondait assez bien d'ailleurs au caractère fastueux qu'allait revêtir l'âge de Louis XIV. Il est au reste une partie de l'art dans laquelle Mansard se montra réellement créateur : ce fut celle de l'appropriation de l'architecture à toutes les commodités et à tous les agréments de la vie. Les artistes du moyen âge , si magnifiquement inspirés dans leurs dessins , n'entendaient rien à cette étude prosaïque de la vie commune. Le xvne siècle entra à cet égard dans une voie nouvelle , et, à mesure que la poésie de l'art s'éloignait, la science de l'art prenait sa place.

Une femme dont le nom est resté célèbre à plus d'un

titre , Marie de Pisani , marquise de Rambouillet , donna ,

sous ce rapport, plus d'un exemple à Mansard. L'art lui

dut, entre autres innovations heureuses, ces longues

fenêtres qui , descendant jusqu'au plancher des appar-

tements , leur prodiguèrent avec un peu moins de parcimonie la lumière si rare dans les rues étroites. Mansard , de son côté, éleva, presque sans frais, le dernier étage de ses bâtiments par ses toits brisés à la mansarde. Avec lui, en un mot, l'architecture civile devint l'expression monotone et économique des convenances de sa destination.

Parmi les hôtels qu'il construisit à Paris sous le règne de Louis XIII , l'histoire cite particulièrement l'hôtel de Jars et l'hôtel de la Vrillière occupé aujourd'hui par la Banque; parmi les églises, Notre -Dame -des -Anges du faubourg Saint -Antoine, élégant souvenir du Panthéon d' Agrippa, livrée depuis cinquante ans au culte calviniste.

Le nombre des églises ou chapelles construites à Paris durant le règne de Louis XIII dépasse le chiffre de soixante . Nous nous bornerons à citer Saint-Roch, dont le portail toutefois ne date que d'un siècle; Sainte-Marguerite, Saint -François- d'Assise, Saint -Ambroise, Sainte-Elisabeth, Notre-Dame-des-Victoires et l'Oratoire de la rue Saint-Honoré.

Les couvents des Visitandines, des Ursulines , des Feuillantines , des Madelonnett es, des Filles -Bleues, des Filles de Saint-Thomas et de Saint- Joseph, et ceux des chanoinesses du Saint -Sépulcre de Bellechasse, des Audriettes de l'Assomption, des Jacobins de la rue Saint-Honoré, des Minimes de la place Royale datent également, ainsi que le séminaire de Saint -Nicolas- du-Chardonnet, de cette féconde époque. Quel était le besoin de Pâme auquel ne répondît cet admirable ensemble d'associations chré-

tiennes? quelle était la voix du cœur qui n'y trouvât un poétique écho? Prière et dévouement, telle était la règle fondamentale de toutes ces pieuses confraternités. À celles-ci ensuite le soin des malades; à celles-là l'instruction pénible et gratuite de la jeunesse ; à toutes l'adoration et la prière perpétuelles pour tant de pauvres égarés qui n'adorent pas et qui ne prient pas. Le monde est plein aujourd'hui et toujours d'âmes dépaysées et souffrantes : qui leur rendra ces paisibles retraites?

Cette multitude d'institutions et de monuments indique en outre dans la société une vie puissante qui se révélait d'ailleurs par une exubérance toute nouvelle de population et par une nouvelle extension de Y enceinte de la ville. A partir de la porte Saint- Denis jusqu'à la porte Saint -Honoré l'ancienne muraille fut démolie et reculée vers le nord. Ainsi se trouva enclavé dans la ville le vaste espace que couvrent les rues de Cléry, du Mail, des Fossés-Montmartre, Saint- Augustin, des Victoires , Richelieu, Sainte -Anne, des Petits -Champs; riche et brillant quartier au milieu duquel s'élevèrent longtemps encore les moulins de la butte Saint -Roch. Le grand et le petit Pré-aux -Clercs se couvraient en même temps de maisons que desservaient les longues rues parallèles de Saint -Dominique, de Verneuil, de Rourbon, et le quai Mal-AcquesL Sur l'emplacement actuel du palais de l'Institut s'élevait toujours d'ailleurs la tour de Nesle , faisant face aux grosses tours de la partie orientale du Louvre , et sur l'emplacement de l'hôtel des Monnaies , l'hôtel de Nevers avec ses cheminées ouvragées et ses tourelles octogones.

Le terre -plein du Pont-Neuf était vacant ; Louis XIII y érigea la statue en bronze de son père, œuvre vulgaire de Dupré , mais placée sur un cheval de Jean de Bologne. La place Royale recevait, de son côté, la statue de Louis XIII , hommage splendide du cardinal de Richelieu à son maître : la statue était de Biard , le cheval de Daniel de Volterre. Enfin les pâturages de l'île Notre-Dame étaient abandonnés à l'entrepreneur Marie , qui l'entourait de quais , la coupait à angles droits par de larges rues, y construisait l'église Saint- Louis, dont le nom allait devenir celui de l'île entière , et la reliait aux rives de la Seine par les ponts Marie et de la Tournelle.

Le système des rues sinueuses et étroites , déjà attaqué par Henri IV , le fut plus encore par Louis XIII. Alors commencent réellement les tracés réguliers et symétriques, et plusieurs des quartiers bâtis à cette époque figurent encore parmi nos plus beaux quartiers. Représentez-vous maintenant, dans ces rues bruissantes du roulement des carrosses de Saint -Fiacre et des cris des porteurs de chaises, un luxe tout nouveau de fontaines rafraîchissant perpétuellement l'air et refoulant à la Seine les immondices du temps passé : fontaine Saint-Michel , fontaine Saint- Corne, fontaine Sainte -Geneviève, fontaine Gensier, fontaine des Carmélites, fontaine de Navarre, fontaine de la Grève > etc. De longues années de paix avaient donné un rapide essor à la prospérité, et cette prospérité se révélait dans les monuments comme dans les habitudes.

« Qu'est-ce qu'un marchand à présent? lisons-nous dans un écrit contemporain; se voit-il rien de plus

honorable? il n'est plus reconnu que par ses grands biens. Vêtu d'un habit de soie, manteau de pluche, communiquant sur la place de grandes affaires avec toute sorte d'étrangers, trafiquant, en pariant et devisant, d'un trafic secret , plein de gain , d'industrie et de hasard , inconnu à l'antiquité .

« A présent, un simple marchand donne 100,000 livres en mariage , tel bourgeois 50,000 écus , tel financier 200,000 ; ce qui est cause d'une suite admirable de dépenses extraordinaires en chevaux, carrosses, serviteurs. Et pour les assemblées, lorsque les mariages se font , ce n'est que pompe en vêtements , en chaînes , en diamants et toute sorte de dorures non empruntées ni louées. Et n'y a qu'une chose fâcheuse en cela, c'est que les hommes changent les mœurs. En cette grande vogue , ils méprisent la limestre et par suite leur parenté. Mais quoi! c'est la grandeur du temps ; il faut que tout s' entresuive , le superbe des banquets à six services , à quatre et six pistoles par tète 4.

« Paris a acquis et est parvenu sous le règne de Louis XIII à ce haut degré de perfection pour être à présent puissant en tout , florissant en doctrine , en hardiesse , en commodités , en sagesse et en toutes autres vertus, et en laquelle l'étranger s'admire, quittant son pays pour y faire sa retraite , son trafic , ses études , son

1 Un écrivain du xvie siècle , Belon, indique ainsi l'ordre des services : « Pour entrées nous avons mille petits déguisements de chair, comme potages, fricassées, hachis, salade; le second service est de rôti, de bouilli de diverses viandes , tant de boucherie que de gibier; pour issues de table, choses froides , comme fruitages et doulceurs, rissoles, petits choux, petits gâteaux baveux, rations de fromage, marrons, pommes de Gapendù, salades de citron ou de grenades. »

exercice comme en un lieu de délices et le paradis du monde 1 . »

LOUIS XIV. — LA FRONDE. — CARACTERES DE L ART SOUS LOUIS XIV — SOMPTUEUX ÉDIFICES. — VASTES PERSPECTIVES. — ASPECT MONUMENTAL DE PARIS

Le vendredi 1 5 mai 1643, la population de Paris , précédée de ses prévôts et échevins , de ses compagnies d'archers vêtus de hoquetons et de ses sergents de ville portant encore la robe mi- partie comme au temps de Charles VI, encombrait les avenues de la croix du Roule. Vers trois heures le régiment des gardes -françaises, les mousquetaires, les cent-suisses parurent de leur côté, venant de Saint- Germain-en-Laye et escortant le carrosse royal tendu de deuil. Au lieu de la longue et maigre figure de Louis XIII on n'apercevait dans ce carrosse que les traits altérés d'une femme belle encore et la naïve tète d'un enfant. Cette femme était Anne d'Autriche; cet enfant, depuis vingt -quatre heures, était Louis XIV. « Je me présente à Vos Majestés avec toute la ville de Paris , dit alors le duc de Montbazon , pour vous renouveler nos vœux et affections. L'expérience du passé vous a assez fait connaître que ladite ville n'a jamais bronché dans les commandements qu'elle a reçus du défunt roi , et elle continuera d'ainsi faire sous le nouveau règne. »

1 La chasse au vieil grognard de l'antiquité. Archives curieuses , 2e série , tome II, p. 364-372.

Belles paroles que le peuple salua de ses acclamations, mais auxquelles la Fronde allait se charger de répondre.

Cependant le génie etlagloire s'unissaient, ce semble , pour fêter le nouveau règne ; Corneille écrivait , Condé triomphait, jamais la France n'avait paru plus brillante et plus jeune; mais cette surabondance de vie jetait en même temps dans la société une activité fébrile. On conspirait en riant , on associait follement le ressentiment de ses caprices aux passions du peuple ; on se battait , on se trahissait , on se vendait ; c'était un conflit mouvant de partis et de prétentions qui changeait au jour le jour suivant le jeu des mille intrigues d'ambition ou de coquetterie qui se disputaient la puissance. Beauté, caractère, talent , tous les plus heureux dons du ciel venaient se perdre dans ces intrigues : beauté de Mme de Longueville , caractère du grand Condé , talent du cardinal de Retz , de ce génie de l'émeute égaré sous la soutane.

La régence d'Anne d'Autriche n'en fut pas moins toutefois, malgré les dévergondages d'esprit et d'ambition qui la troublèrent, une époque de grandeur pour la France. Les parlementaires cherchaient vainement à le nier. «On vous parle, disait Orner Talon à Anne d'Autriche , du bonheur de votre régence, du nombre de vos victoires et de vos conquêtes; mais je vous supplie de vous ressouvenir que le peuple compte toujours entre les mauvaises plantes les myrtes et les lauriers. » Mais ces lauriers se nommaient Rocroi , Lens , Nordlingue ; mais les myrtes qui les accompagnaient servaient de sanction à la paix de Westphalie et à la paix des Pyrénées.

Richelieu avait posé les bases de l'équilibre de l'Eu-

rope. Mazarin assura la prépondérance de la France ; et il parvint à ce but , on peut le dire , en dépit de tout le monde, en dépit des grands qui le jalousaient, des parlementaires qui le méprisaient , du peuple qui le haïssait et le chansonnait. « Si tu t'avisais de prêcher ses louanges au milieu de la Grève , disait le libraire Saint- Ange à l'imprimeur Mascaret , on ne tarderait guère à te faire entrer Peau de la Seine dans tes souliers par le collet de ta chemise. »

La Fronde représente dans notre histoire deux esprits bien différents : esprit d'intrigues légères et d'ambitions cupides auquel se mêle , par le contact des magistrats , une certaine séve de liberté inquiète et jalouse. Parmi les opposants les plus fiers on ne connaît guère d'autre influence que celle des femmes et de l'argent. C'est un perpétuel et élégant caquetage de galanterie et de politique qui aboutit en définitive à des luttes sanglantes ; puis, quand la première pointe d'opposition est émoussée , Mazarin met à l'encan toutes ces consciences flétries et les achète une à une.

Tel est le spectacle que nous offre la Fronde lorsque nous regardons en haut. Le parlement était loin de demeurer étranger à toutes ces petitesses ; chaque faction y avait son parti; il y avait d'ailleurs , dans l'opposition de la magistrature , une préoccupation de ses intérêts de corps et un désir de se constituer en pouvoir pondérant qui ne lui laissaient guère que l'apparence de l'austérité. Cette apparence d'ailleurs, lorsqu'elle se manifestait sur la calme figure d'un Matthieu Molé , n'était assurément ni sans dignité ni sans noblesse. Quant au peuple, il est

pendant la Fronde ce qu'il est toujours, fougueux et mobile; c'est une armée sans tactique et sans chef, prête à se donner au premier venu , pourvu que le premier venu flatte ses passions , en se montrant disposé à courir sus à Mazarin. Aussi le voit -on , tantôt aux ordres du prince de Condé , tantôt aux ordres du cardinal de Retz , bien que ni les intérêts du prince ni ceux du cardinal ne soient les siens. On se sert de lui comme d'un levier; mais le levier, une fois en mouvement , finira par briser la main qui s'en sert.

Si maintenant nous considérons la Fronde du point de vue de son influence sociale , si nous étudions le mouvement que cette grande agitation, cette grande liberté de tout dire et de tout faire imprima aux exprits , il nous sera impossible de ne pas y voir une des sources de l'activité puissante qui caractérisa le siècle de Louis XIV. Ce fut dans le monde élégant et décousu de la Fronde que Mme de Sévigné apprit si bien à laisser trotter sa plume, la bride sur le cou; ce fut en face de l'hôtel de Rambouillet que Molière écrivit les Femmes savantes; ce fut au milieu des mille intrigues de l'hôtel Mazarin et de l'hôtel de Longueville que La Rochefoucauld se prit à mépriser et à calomnier la société , La Fontaine à sourire bonnement de ses travers , et Rossuet à sonder ces profondeurs des desseins de Dieu dans lesquelles viennent se perdre toutes les intrigues et toutes les misères de la politique humaine.

La Ligue était chose trop sérieuse , et elle captivait trop fortement l'esprit et le cœur, pour pouvoir agir hors du cercle de ses préoccupations dominantes ; mais la Fronde ,

espèce de tournoi chevaleresque, ou, si Ton veut, de satire armée, loin d'absorber les facultés, leur donna en tous sens une liberté et une activité nouvelle. La Ligue produisit des hommes de conscience et de cœur, la Fronde produisit des hommes de salons et des hommes de lettres.

Richelieu avait magnifiquement reconstruit la Sorbonne, et il s'était édifié pour son habitation personnelle un splendide palais ; Mazarin tint à honneur, lui aussi , de consacrer à l'étude et de se consacrer à lui-même de royales demeures. Le palais Mazarin , dont une partie est occupée aujourd'hui par la bibliothèque Royale , dépassa même en luxe , en étendue et en richesse le Palais- Cardinal. Et, d'un autre côté, le collège des Quatre-Nations avec sa façade en segment de cercle , son dôme , ses pavillons massifs qui forment pendant au Louvre , rivalisa sans désavantage avec la Sorbonne.

Le collège des Quatre-Nations, occupé aujourd'hui par les différentes classes de l'Institut, remplaça l'antique séjour de Nesle et sa tour célèbre. Il fut fondé par Mazarin pour servir à l'éducation gratuite de soixante jeunes gens choisis de préférence clans les quatre provinces qui avaient été unies , sous son ministère , au territoire français : Pignerol , Alsace , Roussillon et Flandre.

Sur la même rive de la Seine , et à peu de distance du collège des Quatre-Nations, s'élevait déjà, depuis quelque temps , le couvent des pères Théatins et son église de Sainte-Anne-la-Roy aie , disparue aujourd'hui derrière les bâtisses du quai Voltaire, Les Théatins étaient venus

de Rome à la voix de Mazarin en 1642 ; et le vocable de leur chapelle devint comme un pieux souvenir du généreux patronage qu'Anne d'Autriche se plaisait à exercer sur les maisons de charité et de prière,

Mais c'était surtout au Yal- de -Grâce que l'heureuse mère de Louis XIV répandait avec profusion ses largesses. Devenue mère après vingt-deux ans de stérilité, elle voulut faire hommage à Dieu , dans une solitude où elle était allée souvent le prier et où les pieuses filles de Saint- Benoît l'avaient souvent prié pour elle , d'un monument qui fût l'expression grandiose de sa reconnaissance. Le Val-de-Grâce fut déclaré abbaye royale , ses armes furent les armes de France; les cœurs de tous les princes et princesses du sang royal durent à l'avenir y être inhumés , et un nouveau monastère , une nouvelle et riche chapelle , un dôme d'une beauté de forme et d'une hardiesse de construction qui ne devaient pas être dépassées, s'élevèrent pour les religieuses Bénédictines à l'extrémité du faubourg Saint-Jacques.

La Sorbonne , le collège des Quatre -Nations et surtout le Val-de-Grâce signalent une nouvelle phase dans notre architecture. Depuis les premières années du xvie siècle F influence des maîtres italiens et l'étude de l'antique avaient considérablement appauvri les sources d'inspirations auxquelles allaient puiser les artistes. Il n'était plus permis au génie d'innover comme au moyen âge, de créer de nouvelles expressions pour des pensées nouvelles ; il ne lui était plus permis de faire parler, de faire prier la pierre comme l'avaient fait ces maîtres -maçons des xme et xive siècles, qui savaient atteindre aux der-

nières limites de l'art par la seule puissance de la foi. A l'inspiration avait succédé l'imitation, à l'élévation de la pensée la perfection de la main-d'œuvre.

Cette transformation de l'art n'avait pu toutefois s'opérer d'un coup ; la liberté ne se façonne pas , sans un long travail, à la servitude. Aussi le xvie siècle s'était-il distingué par un style de transition où l'antique indépendance du génie français se révélait encore sous les formes harmonieuses que le crayon et le ciseau empruntaient à la Grèce. Le vieux Louvre et l'hôtel de ville suffisent pour caractériser cette époque. Mais au xvne siècle la révolution fut complète, absolue ; l'art ne fut plus seulement une imitation, il devint une copie. Le Parthénon, le Panthéon, Saint -Pi erre de Rome et quelques fabriques de Palladio devinrent les types consacrés de tous les monuments à venir, les colonnes d'Hercule du génie. Saint- Pierre de Rome surtout dut se retrouver plus ou moins dans tous les plans d'église. On lui prit ses arceaux décorés de pilastres , son baldaquin aux colonnes torses , son dôme sublime rompant au-dessus de l'autel l'emprisonnement des voûtes et s' élevant vers le ciel comme un élan d'amour,

L'importation du dôme fut au reste la seule grande pensée religieuse de l'art au xvne siècle. Elle donna un peu de vie à de froids édifices que n'animait plus la séve croyante du moyen âge ; et si , par l'ampleur de ses formes, le dôme rappelait un autre génie que le nôtre , s'il manquait de l'élancement de nos légers clochetons , de nos flèches aériennes , il nous apparaissait du moins comme un dernier souvenir de Dieu planant au-dessus de nos

villes. Le dôme du Val-de-Grâce marqua magnifiquement sous ce rapport la jeunesse de Louis XIV; le dôme des Invalides marqua dignement encore ses derniers jours.

Lorsque l'on compare ces deux monuments aux constructions du même genre qui les avaient précédés , à la coupole des Petits - Augustins par exemple, à celle des Carmes et à celle de la Sorbonne , on demeure frappé du caractère de splendeur que l'âge de Louis XIV sut dès le premier moment imprimer à ses œuvres. Il ne fit assurément pas mieux au point de vue de l'esthétique que les âges antérieurs ; Paris ne s'enrichit avec Perrault , d'Orbay et Mansard , d'aucun monument qui put être comparé à ses vieilles églises, et même peut-être à ses vieux palais, aux palais dessinés par Lescot , Bullant et Philibert Delorme ; mais si l'âge de Louis XIV ne fit pas mieux , il fit plus ; il donna en outre à tout ce qu'il fit une majesté et une grandeur qui ne furent plus comme autrefois le privilège particulier d'un petit nombre de constructions , mais devinrent le caractère même de la ville. C'est surtout du règne de Louis XIV que datent ces imposantes lignes de quais , ces places spacieuses , ces vastes esplanades qui permettent d'embrasser les divers aspects delà cité , et donnent tantôt à ses monuments , tantôt à son fleuve, l'espace et l'air indispensables aux grandes perspectives.

Les édifices construits par ordre du roi participaient de ce système de grandeur quelque peu théâtrale. C'était le Louvre avec sa splendide Loggia italienne . l'hôtel des Invalides avec son dôme doré et le majestueux dévelop-

pement de sa façale ; la Salpétrière , vaste assemblage de bâtiments rayonnants autour d'une coupole octogone ; pieuse réunion de toutes les misères humaines autour de l'autel de Dieu ; l'Observatoire, haute et sévère construction que Ton dirait taillée d'un bloc ; c'étaient les portes Saint - Bernard , Saint - Antoine , Saint - Martin , Saint- Denis , donnant entrée dans la capitale du monde par autant d'arcs de triomphe; c'était la place du Carrousel, s'ouvrant pour les fêtes du grand roi, parmi les bosquets du jardin de Mademoiselle ; la place des Victoires, tracée en quelques jours par l'orgueil fastueux d'un courtisan ; la place des Conquêtes, prenant avec son enceinte de palais et sa statue gigantesque de Louis le Grand, la place de l'ancien hôtel Vendôme , dont le peuple devait lui faire perpétuer le nom.

Philippe -Auguste , Charles V, Louis XIII avaient successivement agrandi Paris; Louis XIV recula de nouveau ses remparts et il les fît planter. Depuis cette époque Paris s'est agrandi encore , il a franchi hardiment ses limites du xvif siècle ; mais les boulevards de Louis XIV n'en sont pas moins restés avec leur double ligne de grands arbres se dessinant désormais entre deux rangs de somptueux hôtels.

Le long du Cours -la-Reine s'étendait un vaste espace occupé par des cultures et des maisonnettes ; Louis XIV en fait les Champs-Elysées. Le jardin de Renard, séparé des Tuileries par une rue, lui est rattaché par Le Nôtre, et devient avec ses terrasses, ses statues, ses massifs, un parc digne du palais.

Jamais Paris n'était devenu plus digne d'être le séjour

de la royauté que depuis que la royauté en était absente. Mais de Saint - Germain et de Versailles le génie de Louis XIV planait sur la capitale. Il y conviait les sciences et les arts par la création de nombreuses académies: académie des inscriptions , académie des sciences , académies de peinture, de sculpture, d'architecture, d'équitation , de danse, de musique, etc. Il y conviait l'industrie par l'établissement de manufactures modèles qui, telles que les Gobelins et la fabrique de glaces du faubourg Saint -Antoine , devenaient en quelques jours célèbres par toute l'Europe. Il y conviait les étrangers de tout pays par l'admiration qu'éveillaient tant de merveilles , et y appelait les habitants par la prospérité et la sécurité qu'était parvenue à leur assurer une administration intelligente.

Nous n'avons point oublié les pénibles impressions qu éveillaient naguère encore non- seulement l'aspect, mais encore les noms des rues de Paris. Crimes et ordures , voilà trop souvent ce que ces noms rappelaient ; mais avec Louis XIV les rues sont nettoyées , les larges voies se multiplient ; les vagabonds sont chassés de la ville ou enfermés à la Salpétrière , défense est faite aux laquais et à tous soldats sans emploi de porter l'épée , et un service général de lanternes gatmies de chandelles fait cesser les terreurs qui suivaient le couvre -feu.

La plupart de ces progrès furent dus à l'établissement d'un lieutenant spécial de police et à l'activité de La Reyuie, qui le premier en remplit les fonctions.

Les incendies si fréquents au moyen âge avaient cessé de l'être , grâce aux perfectionnements successifs appor-

tés à l'art de bâtir ; mais leurs effets surtout devinrent moins terribles par l'usage des pompes , qui fut introduit à Paris dans les dernières années du règne de Louis XIV. Ces pompes , imitées de celles d'Allemagne et de Hollande, jouèrent pour la première fois en 1 705 , lors de l'incendie de l'église du Petit -Saint -Antoine. Louis XIV en fit construire vingt pour les vingt quartiers de Paris.

Avec de pareils éléments de prospérité , Paris ne pouvait que s'agrandir et se peupler dans des proportions toutes nouvelles. Un recensement fait par le prévôt des marchands en 1 590 portait à 200,000 âmes la population de Paris ; cent ans après elle approchait de 500,000. Et cependant, il faut le dire, quels qu'aient été les progrès de la science administrative sous l'heureuse impulsion de Golbert , elle demeura impuissante contre la famine , ce fléau périodique de notre vieille société. Les barrières qui entravaient le commerce de province à province et les obstacles apportés à l'exportation des blés, obstacles dont l'effet fut de réduire la culture, peuvent en être considérés comme les principales causes. La guerre et les impôts firent le reste. C'est ainsi que de 1660 à 1665 et de 1692 à 1695 Paris souffrit affreusement de la faim; il souffrit plus encore en 1 709 et 1 710 , époque où la gelée causa une disette générale. A la cour on ne mangeait que du pain bis ; Mme de Maintenon ne voulait que du pain d'avoine ; le parlement s'abstint de siéger tout l'hiver, le commerce était interrompu; la comédie et tous les jeux furent fermés, ajoutent gravement nos futiles historiens , et , pendant la seule année 1 709 , le nombre des décès augmenta de 12,000.

Ce fut dans cette triste année que Massillon prononça son admirable sermon sur l'aumône : « Et certes , ditesmoi, tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités , que des hommes créés à l'image de Dieu et rachetés de tout son sang broutent l'herbe comme des animaux, et, dans leur nécessité extrême, vont chercher à travers les champs une nourriture que la terre n'a, pas faite pour l'homme , et qui devient pour eux une nourriture de mort, auriez- vous la force d'y être le seul heureux? » Ce cri de Lame du moins était entendu; et à quelle époque eût-il pu l'être mieux qu'en cet âge de foi active, de hautes pensées et de grandes œuvres qu'on appelle le siècle de Louis XIY ?

Le siècle de Louis XIV ne fut pas en effet seulement le siècle des victoires et des belles- lettres , ce fut en tout et surtout le siècle du génie et du dévouement. Suivez les traces qu'il a laissées dans la capitale , et vous l'y reconnaîtrez sans cesse à ces deux caractères. Voici d'abord, au parvis Notre-Dame, l'hospice des Enfants - Trouvés , admirable fondation de Vincent de Paul en faveur des pauvres êtres délaissés que Ton vendait auparavant vingt sous la pièce , rue Saint -Landri ; près du Jardin des Plantes , voici l'hospice général de la Salpétrière ; dans la rue du Bac , le séminaire et l'église des Missions -Étrangères pour la conversion des infidèles ; en face de Saint- Sulpice , le séminaire non moins célèbre formé par le pieux curé de cette paroisse , l'abbé Olier ; sur la montagne Sainte- Geneviève, le séminaire des Eudistes ; au quartier de la place Maubert , le refuge de Sainte - Pélagie ;

à peu de distance du Luxembourg, les filles du Saint-

Sacrement , vouées au culte perpétuel de l'Eucharistie et faisant chaque jour, la corde au cou , un cierge à la main , amende honorable à Dieu pour les outrages dont il est l'objet sur nos autels; on sait qu'Anne d'Autriche voulut s'associer à cette amende honorable, et qu'elle la fit solennellement dans le chœur de ces religieuses qui occupaient alors le cul-de-sac Férou.

L'Abbaye-aux-Bois, Saint -Pierre- de -Chaillot, Sainte- Valère , les séminaires anglais et irlandais, l'hospice des Gordeliers de la Terre -Sainte , la maison de Saint- François-de-Sales qui devint comme l'hôtel des invalides du sacerdoce, appartiennent également à cette féconde époque. Avec la population et la richesse croissaient ainsi les œuvres de charité et de prévoyance ; la civilisation se développait simultanément au point de vue moral et au point de vue matériel , et l'on n'en était pas venu à ce progrès impie qui, réduisant les préoccupations de l'homme au bien-être d'un jour, dessèche lentement son cœur pour le livrer ensuite à toutes les impulsions d'une volonté sans conscience et sans frein.

TAfiLEAU SATIRIQUE DE PARIS SOUS LOUIS XIV

Nous avons cherché plusieurs fois à nous représenter Paris à ses divers âges , et à surprendre un instant l'expression mobile de sa physionomie ; mais sous le règne de Louis XIV cette physionomie devient plus mobile ?

plus vivante encore. L'activité féconde que répand d'un bout de la France à l'autre le génie du grand roi se révèle par des traits de caractère qui peignent un peuple. Boileau s'est spirituellement amusé des embarras de Paris ; un autre écrivain non moins spirituel et non moins satirique nous a laissé, sous le voile de l'anonyme , une critique agréable de Paris qu'il met à tort ou à raison dans la bouche d'un voyageur sicilien. Tout est passé en revue dans cette critique , depuis le Louvre resplendissant d'or et de grands seigneurs jusqu'au carrefour boueux où s'agitent les mendiants, depuis les dames de la cour jusqu'aux dames de la halle. Nous ne pouvons citer que quelques traits plus ou moins chargés de ce piquant tableau. « Les étrangers sont bien venus ici , écrit le voyageur de Sicile , pourvu qu'ils ne demandent rien. Ils n'y ont d'autre emploi que de se divertir et quelques-uns d'ôter la suie des cheminées, qui est le privilège des Savoyards , qu'on voit dans les rues plus noirs que les Ethiopiens et plus puants qu'une synagogue... Il faut ici louer tout... aussi me suis-je rendu docteur dans les compliments, et surtout à demander pardon; ces sortes de cérémonies sont plus triviales en France que' les soupirs même ne sont communs en Italie. Les amitiés , les promesses , les offres de service, sont ici de la nature des rossignols : Vox, vox, prœtereaque nihil. On ne se fait ni compliment, ni civilité qu'on ne demande toujours pardon... Si quelqu'un pouvait se souvenir d'avoir été offensé, il ne serait pas bon Français.

« Pour ce qui est de Paris , je ne sais par où commencer pour vous faire la peinture d'une ville dont les habitants

148 HISTOIRE DE PAKIS

sont logés jusque sur les ponts de la rivière et sur les toits des maisons , et où les femmes , qui n'enfantent que des braves, commandent plus que les hommes. Cette grande ville est le siège du tumulte. »

Nous ferons grâce à nos lecteurs de tous les cris, de tous les bruits dont l'auteur nous fait ici rénumération : claquements de fouets sur de maigres coursiers qui mangent en marchant comme les chevaux de Sénèque, retentissements lugubres des cloches , clameurs de marchands, psalmodies de mendiants et d'aveugles qui errent parmi les chevaux et les carrosses comme s'ils avaient des yeux aux pieds.

Les femmes , poursuit notre satirique , parcourent les rues de Paris avec une liberté qu'on ne retrouve au même point dans aucune autre ville d'Europe. On les y rencontre à toute heure , chaussées de mules malgré les immondices , et le visage couvert d'un masque de velours noir. Les plus nobles traînent après elles dans les églises et les jardins une longue queue d'or ou de soie , et sont accompagnées de petits chiens qu'elles caressent avec autant de tendresse que s'ils « étaient delà race du chien qui suivit Tobie. » Les Parisiennes sont rarement belles ; mais rien au monde n'est comparable à leur agrément et à leur vivacité , rien à leur éloquence et à leur finesse ; aussi gagnent -elles toujours et ne perdent -elles jamais rien ; elles commandent à leurs maris et n'obéissent à personne.

Viennent ensuite les boutiques; les plus remarquables sont celles des boulangers, avec leurs devantures d'interminables pains qui feraient douter, disent les plaisants ,

de la réalité du miracle des cinq pains de l'Évangile , et celles des fripiers s' enrichissant jour par jour de toutes les inconstances de la mode. Cent mille hommes s'y vêtiraient en une heure.

Le langage des Parisiens et en général des Français est tellement précipité et rapide , qu'ils semblent se faire un plaisir de parler pour n'être pas entendus ; ils discourent rarement du passé, toujours de l'avenir. On reconnaît en outre le véritable Français , s'il faut en croire notre satirique , à la perpétuelle impatience de son esprit . L'horloge commence -t-elle à sonner, il demande quelle heure il est. Va-t-on l'interroger, il fait la réponse.

Les maisons des Parisiens sont , pour la plupart , grossières au dehors , niais remarquables au dedans par les tapisseries qui en recouvrent les murailles. Une vaste tenture en tapisserie , un lit , une table , quelques chaises , un miroir et le portrait du roi : voilà ce qui en forme l'ameublement le plus ordinaire. Le luxe de la bonne chère y a d'ailleurs élu domicile.

Quant aux vêtements, c'est une profusion d'or et d'argent, d'écarlate et de plumes, qui a fini par couvrir même les épaules des laquais.

Le roi seul est obéi en France ; mais il l'est d'une telle sorte, ses désirs sont tellement des ordres, qu'il n'est pas rare, suivant le critique sicilien, de rencontrer des Parisiennes toutes disposées à s'évanouir au parfum d'une fleur parce que Louis XIV n'aime pas les parfums. Une fois d'ailleurs que vous lui avez rendu ce qui lui est dû , libre à vous de vivre à la grecque , sans être même obligé de tirer votre chapeau devant qui que ce soit.

Ceux de la lie du peuple jouissent du même privilège; ils ne cèdent le pas à personne et ne souffrent aucune injure.

Les boutiques de Paris, si riches, si splendides, sont cependant moins remarquables encore par le luxe de leurs étalages que par le flux de gracieuses paroles et de civilités empressées qui vous y disputent votre bourse. Avez-vous assez peu d'oreille pour l'emporter sauve, les fdous vous en débarrasseront dans la rue avec une telle adresse , que s'il n'était honteux de se laisser voler, ce serait , à Paris , un plaisir de l'être.

Parmi les amusements des Parisiens , Fauteur cite la musique , qui s'y fait entendre sans cesse jusque dans les jardins et sur les places. Depuis la grande dame jusqu'à la servante, depuis le noble cavalier jusqu'au dernier laquais , il n'est personne en cette ville qui ne sacrifie à Orphée. On chante d'ailleurs beaucoup moins chez soi qu'en public , beaucoup moins pour le plaisir de l'art que pour le plaisir de la louange.

Enfin , malgré le bruit des rues , malgré la puanteur de plusieurs d'entre elles,' espèces de cloaques qui pourraient porter le navire de Ptolémée, malgré la légèreté de pensées et de paroles, la promptitude de l'oubli et l'activité oisive qui semblent les traits distinctifs de la capitale française, Paris est encore, et c'est la conclusion du voyageur, la plus délicieuse et la plus sûre ville du monde, bien qu'on soit porté à y souhaiter parfois le repos, le secret et un ami véritable.

LOUIS XV. — ACCROISSEMENT DE PARIS. — MONUMENTS. — PHILOSOPHISME — DECADENCE SOCIALE

Louis XIV avait transporté le siège du gouvernement hors de Paris ; le régent l'y rétablit momentanément, et le cercle de la capitale s'élargit encore. Près de la ligne des boulevards apparaissaient, clairs-semés encore sous Louis XIV, un petit nombre de villages qui peu à peu se trouvèrent liés à la ville par l'exubérance chaque jour croissante de la population. Tels furent , par exemple, le village et le château des Porcherons avec la ferme voisine de Grange-Batelière et les petites chapelles Sainte-Anne et Notre -Dame- de -Lorette. Une large voie fut ouverte , dès les premières années du règne de Louis XV, à travers ce vaste espace , sous le nom de Chaussée- d'Antin , nom qu'elle devait communiquer à tout le quartier. Le village du Roule était également érigé en faubourg vers 1722. Les traditions monumentales du xvne siècle se perpétuèrent en outre pendant le xvnf, et continuèrent de donner à l'ensemble de Paris le pompeux aspect qu'avait rêvé Louis le Grand. Ce sont toujours les mêmes grandes lignes, froides mais majestueuses, théâtrales mais imposantes: l'École militaire, avec son immense esplanade du Champ-de-Mars , figure sans trop de désavantage auprès des Invalides; l'hôtel des Monnaies s'élève également, non sans quelque dignité, avec son soubas-

io2 HISTOIRE DE PARIS

sèment d'arcades à refends, ses belles colonnes ioniques et son riche entablement orné de modillons et de consoles , en face des merveilles du Louvre.

Louis XIV avait planté les boulevards du nord; Louis XV planta ceux du midi. Au premier de ces princes remonte l'ouverture de la place Vendôme; au second, celle de la place Louis XV ; enfin, si les colonnades de Gabriel sur cette dernière place sont loin de rappeler par leur maigreur la colonnade de Perrault , Perrault lui-même et Mansard ne se trouvèrent -il s pas égalés, dépassés peutêtre par Servandoni à Saint - Sulpice , et par Soufïlot à Sainte-Geneviève?

Et cependant, il faut le dire, la décadence avait marché depuis le commencement du xvme siècle. Robert de Cotte et surtout Gilles -Marie Oppenord, les deux artistes préférés du régent, s'étaient lancés dans la voie tortueuse de l'afféterie et du caprice . qui succède presque infailliblement, dans l'histoire de l'art, à la voie si droite et si large de la dignité et de la grandeur. A leur exemple, chacun se prit de passion pour les formes brisées, pour les décors superflus et bizarres. Quelle que fût toutefois l'influence de cette école dont Bouchardon , Pigale et Slodtz se firent les interprètes dans la sculpture , et quelques traces qu'elle ait laissées dans diverses églises et dans beaucoup de palais , elle ne parvint néanmoins à exercer qu'une action assez indirecte sur les principaux monuments de l'époque. Mme de Pompadour la soutint quelque temps de sa faveur; mais Servandoni et Soufïlot lui portèrent les derniers coups.

Le style Louis XV représente dans les arts la débauche

de l'esprit, à peu près comme l'Encyclopédie représentait au même moment dans le domaine de la science le dévergondage de la pensée. De part et d'autre c'est le même mépris des traditions , la même recherche d'idées nouvelles, le même gaspillage du génie. Dieu avait été tout aussi prodigue de ses dons pour le xvine que pour le xvne siècle; il ne lui avait accordé ni moins de pénétration, ni moins de force, ni moins d'éloquence ; et cependant les œuvres du xvme siècle sont loin de produire l'impression de grandeur que produisent celles du siècle précédent. C'est que, si le génie était le même, le caractère était autre; c'est qu'à la puissance que l'homme tient de sa pensée , il joint quelquefois une autre puissance non moins respectée, qu'il ne tient que de sa conscience; c'est que le xvne siècle était un siècle sérieux, et que le xvme ne l'était pas.

Voilà pourquoi , indépendamment de toute sympathie personnelle , Bossuet rappellera toujours quelque chose de plus que Voltaire , Mme de Sévigné que Mme du Deffand , Pascal que d'Alembert , Fénelon que Diderot : voilà pourquoi on sent, on s'émeut, on s'élève avec les grands écrivains du xvne siècle ; tandis qu'avec ceux du xvme on n'éprouve que le froid du rire ou le froid du doute, ces tristes dépérissements de la sensibilité qui suivent toujours le dépérissement delà foi et des mœurs.

Ce que nous disons ici des écri vains , nous pourrions tout aussi justement le dire des artistes. Qui ne reconnaîtrait en effet , en parcourant nos villes , Paris surtout , les monuments des siècles de vive foi et les monuments des siècles d'affaiblissement moral? Les uns parlants, vivants,

comme tout ce qui naît de l'inspiration , les autres bizarres ou froids , comme tout ce qui naît du caprice ou de l'étude. Lorsque j'entre à Notre-Dame ou à Saint- Germain, je prie et j'admire tout ensemble; lorsque j'entre à Sainte -Geneviève j'admire avant de songer à prier : heureux encore d'y retrouver cette beauté de formes et cette pureté de goût qui , sans pouvoir suppléer le sentiment chrétien, impriment du moins aux monuments une incontestable noblesse.

Mais plus aussi la pensée s'éloigne du ciel, plus les travaux qui n'ont que la terre pour objet acquièrent de perfection et de développement : on ne peindra plus de madones comme celles de Raphaël, on ne construira plus de cathédrales comme celle de Robert de Luzarches ; mais on dessinera des ponts , on construira des halles , on creusera des canaux , on tracera des chemins de fer sans égaux et sans modèles. Ce n'est plus la pensée de l'avenir qui échauffe le génie, c'est celle de l'intérêt; ce n'est plus l'art, c'est le calcul.

Dans cet ordre d'idées , le règne de Louis XV ne fut pas sans éclat , et le pont à courbes surbaissées de l'avenue de Neuilly, la rotonde de la halle au blé avec sa vaste coupole, le marché d'Aguesseau, les fontaines de Saint-Germain-des-Prés , des Blancs-Manteaux, du Diable, du marché Saint-Jean, de la rue Grenelle; l'École de droit , l'École gratuite de dessin , l'Académie de chirurgie furent des progrès marqués de la science ou de l'administration.

Faibles progrès qu'accompagnait un autre progrès plus marqué , plus continu vers la dissolution de tous les liens

sociaux. A voir le xviue siècle , on dirait une société prise de vertige ; débarrassée du frein religieux qui seul donne un sens à la vie, elle se jette au hasard vers tout ce qui lui semble nouveau, inconnu, appelant les idées, appelant le bien-être, demandant à tous les rêves de l'esprit ce sens qu'elle n'a plus. C'est l'époque de la banque du Mississipi et des frénésies de la rue Quincampoix; c'est l'époque du diacre Paris et des convulsionnaires , de l'Encyclopédie et de la Pucelle : illusions, fanatisme , mensonge et impudence, tout est là. La société en était venue au dernier terme de la dépravation de l'esprit et du cœur.

Et cette décadence se révélait au dehors parle ridicule. Les hommes portaient des pantins , les femmes se couvraient le visage de mouches; les uns et les autres se tenaient exhaussés sur d'énormes talons comme sur un piédestal. Est -il besoin de rappeler ensuite les robes à panier , c'est-à-dire la honte appelant la difformité à son aide? Est- il besoin de rappeler ces coiffures poudrées et hérissées qui entouraient le visage des femmes de leur blafarde auréole? Chez les hommes au contraire les larges perruques à la Louis XIV se rétrécissaient en nattes , en queues , en marteaux ; elles étaient surmontées d'un petit chapeau en forme de claque. Deux bureaux de parasols avaient été établis aux extrémités du Pont- Neuf afin de préserver le teint de ceux qui traversaient le pont. C'était le temps des roués , des raffinés , des philosophes et des petits -maîtres. Le nombre des coiffeurs pour dames (industrie toute nouvelle) s'élevait à 1200 ; celui des prostituées à 33,000.

DEVELOPPEMENT RAPIDE DE PARIS SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XVI. — PUISSANTE ET GÉNÉREUSE INITIATIVE DU ROI

Telle était la société sur laquelle fut appelé à régner Louis XVI. Que pouvaient sa bienveillance et ses vertus sur une telle profondeur de vices? Louis XVI cherchait le bien , il le cherchait partout, et cette ardente inquiétude du cœur qui se révélait chaque jour par des institutions populaires, par des monuments utiles, aurait dû, ce semble , répondre admirablement aux vagues aspirations qui travaillaient le monde. Jamais en effet règne de seize ans ne laissa , après lui , plus de glorieuses traces. Paris, pendant ces seize ans , se développa et s'embellit dans des proportions merveilleuses. Déjà, depuis longtemps, les boulevards de Louis XIV étaient dépassés ; un nouveau mur d'enceinte fut élevé par les fermiers généraux, avec autorisation de Louis XVI , afin de faciliter la perception des taxes. Ce mur, qui subsiste encore, n'a pas moins de 28,287 mètres d'étendue ; il fut entouré de boulevards plantés formant chemin de ronde , flanqué de guérites , de pavillons d'angle et percé d'une soixantaine de portes avec bureaux d'octroi.

La plupart de ces bureaux (quarante -trois) furent construits simultanément sur les plans de l'architecte Ledoux . avec une variété de formes qui fait honneur à l'imagination de l'artiste. Quelques-uns d'entre eux, celui de

la barrière Saint -Martin surtout, formé d'un plan carré surmonté d'un étage circulaire à arcades, et ceux de la barrière d'Italie et de la barrière du Trône sont de véritables monuments. Les autres , conçus dans un ordre de pensées parfois heureux , parfois bizarre , affectent tous du moins un certain caractère pittoresque qui n'est pas sans grâce ; et si l'œil ne rencontrait cà et là tantôt des colonnes accouplées par des meneaux, tantôt d'autres colonnes aux assises de pierre alternativement carrées et cylindriques, il ne pourrait qu'être frappé de l'importance que ces édifices donnent à chacune des entrées de la capitale.

En même temps les fossés des anciens boulevards étaient comblés , et deux lignes de splendides maisons les bordaient en quelques jours de la rue Royale à la Bastille. Le quartier d'Antin était encore presque inhabité ; on n'y remarquait que quelques rues , la rue de la Chaussée , la rue Chantereine , qui se perdaient parmi les cultures ; ces rues se peuplèrent sous Louis XVI , et un grand nombre d'autres furent tracées dans leur voisinage. Qu'il nous suffise de citer la rue de Provence , la rue Neuve-des- Mathurins , la rue Caumartin , la rue Joubert. Au sud, la rue de Tournon était prolongée jusqu'à la rue de Seine : les places de FOdéon , des Italiens , du Palais-Royal datent du même règne. N'oublions pas enfin que le plan des trois plus belles rues de Paris , les rues de Rivoli , Gastiglione et de la Paix , fut conçu et arrêté sous Louis XVI.

Et ce n'étaient pas seulement des rues qui s'ouvraient , c'étaient des monuments qui s'élevaient à tous les coins de la ville : les uns créés pour le plaisir, tels que rOdéon,

le théâtre' des Italiens , le théâtre de la Porte-Saint-Martin , le théâtre Français; les autres produits par ce besoin de piété et d'intelligentes améliorations qui était dans le cœur du roi : tels étaient entre autres Saint-Louis-d'Antin, avec son couvent transformé aujourd'hui en collège ; l'hôpital du Midi 1 , T École de médecine avec sa brillante colonnade, l'un des chefs-d'œuvre de Gondouin, et les deux pompes établies par les frères Perier à Ghaillot et au Gros -Caillou. L'effet de ces pompes fut de répandre journellement 20,000 muids d'eau dans la ville. Ajoutez encore de nombreux marchés, le marché des Innocents surtout; ajoutez des halles pour les cuirs, pour les toiles; ajoutez des institutions de bienfaisance, sans modèles jusque-là , une maison d'enseignement pour les sourdsmuets , une autre pour les aveugles ; des écoles nouvelles pour les applications multiples du calcul, l'école des ponts- et-chaussées par exemple, et l'école des mines; un conservatoire de musique pour les jeunes artistes ; une école de natation pour le peuple. Jamais essor ne fut plus rapide , jamais grandes et généreuses pensées ne trouvèrent plus d'interprètes.

Avant Louis XVI , les prisonniers gisaient dans d'affreux cachots dont les noms seuls: la Fosse, le Puits, la Grièche, les Oubliettes , Fin - D'aise révèlent toute l'horreur. Louis XVI fit vider ces antres et transporter les criminels à l'hôtel de la Force; la torture était encore en usage, Louis XVI la supprima. Tout ce qui pouvait vivifier ou

1 De cette époque datent pareillement l'hôpital Necker, l'hôpital Beaujon, l'hôpital Cochin, l'hôpital La Rochefoucauld au Petit-Montrouge, et le Conservatoire de jeunes filles fondé par le curé de Saint -Sulpice Languet, conservatoire qui est devenu depuis l'hôpital des enfants malades.

Et DE SES MONUMENTS. 189

embellir Paris le préoccupait également : c'est de lai que date l'établissement du Mont-de-Piété , et ce fut par ses ordres que disparurent enfin les maisons qui bordaient la plupart des ponts de la capitale et coupaient disgracieusement la riche perspective du fleuve.

Nous n'avons pas encore nommé les galeries du Palais- Royal parmi les grandes œuvres du règne de Louis XVI ; c'est qu'en effet , si le roi s'associa plus ou moins directement à toutes les autres , il demeura étranger à celle-ci. Il y eut même pour lui quelque amertume à voir un de ses parents , un fils de saint Louis , dépecer comme un spéculateur à Farpent son apanage de prince pour en faire le palais du lucre et de la débauche.

Jusqu'en 1 781 , le jardin du Palais- Royal formait , avec ses larges allées d'antiques marronniers qui se prolongeaient jusqu'à la rue Richelieu et à la rue Neuve- des - Petits - Champs , une oasis de paix et de verdure au milieu du plus bruyant et du plus populeux quartier de Paris : aussi était-il le rendez -vous de tous ceux que fatiguaient l'oisiveté ou les affaires. Mais, le 1er août 1 781 , la cognée fut mise au pied des grands arbres , et toute une ceinture de rues et de galeries forma en quelques années du paisible jardin de Richelieu le champ de foire de la capitale.

Les Roulevards et le Palais-Royal devinrent dès lors le centre de la vie parisienne. Affaires , curiosités , plaisirs, modes , tout se réunit pour y faire tourbillonner la population dans un mouvement perpétuel. Naguère encore, sous le règne de Louis XV, grands et petits se contentaient d'aller aux Porchcrons , chez Ramponneau , au Tambour- Royal, cabaret enfumé qu'avaient mis en renom les lazzis

de son maître et que décoraient modeste aient les figures crayonnées de Camargo , de Belle-Humeur , de Prêt-à- Boire entourant Bacchus sur son tonneau : Bacchus n'est pas mort, portait l'inscription, puisqu'il vide encore. Mais aujourd'hui , avec le Palais-Royal et les Boulevards, les cabarets se sont transformés en salons des Mille et une Nuits, et des spectacles de tout genre, feux d'artifice, musique , mannequins de cire , baladins se disputent pendant plus d'une lieue l'attention publique.

C'est donc sur cette longue ligne des Boulevards et sous les riches galeries du Palais-Royal, qu'il nous faut suivre une fois encore ce monde d'autrefois dont allait sonner la dernière heure. Aux nuances près , nous y retrouverons la même richesse , la même élégance et la même bizarrerie que sous Louis XV. Les hommes ont quitté l'épée pour la canne : les femmes portent également la canne comme au xie siècle. Elles sont coiffées en limaçon; les hommes ont de petits tricornes blancs à la Boston, ou à la Colin- Maillard. « Une rage de frisure, écrivait Mercier, a gagné tous les états : garçons de boutique , clercs de procureurs et de notaires, domestiques, cuisiniers, marmitons, tous versent à grands flots la poudre sur leur tête ; tous y ajustent des bonnets pointus , des boucles étagées. L'odeur des essences et des poudres ambrées vous saisit chez le marchand du coin comme chez le petitmaître. »

Considérez maintenant cet homme qui se tient planté contre un arbre et dévisage tous les passants : c'est un disciple de Lavater; c'est un physionomiste. Les physionomistes ont donné naissance aux lorgneurs, qui leur

survivront ; on les rencontre déjà en grand nombre aux spectacles et aux promenades , insultant à toute dignité et à toute pudeur par leur curiosité impertinente. La légèreté insouciante et grivoise du temps de Louis XV fit place , avec Louis XVI , ou plutôt avec le règne des philosophes , à une fatuité étudiée et dédaigneuse. Beaucoup moins de gestes , beaucoup moins de paroles , mais un silence facilement contempteur, un imperceptible sourire ; on ne se contemple plus dans un miroir, mais on a les yeux incessamment fixés sur soi-même ; on vise à la simplicité, c'est-à-dire qu'on est affecté au lieu d'être simple.

Cette prétention, cette humour, pour parler comme les Anglais , tenait à la fois et de l'anglomanie qui commençait à se faire jour, et de l'influence croissante du philosophisme. On avait importé d'Angleterre les courses de chevaux, le théâtre de Shakespeare, et l'on rêvait l'importation de la charte britannique. D'un autre côté , l'élude de la philosophie voltairienne avait jeté dans les esprits un dédain du passé et un sentiment de la supériorité des idées modernes qui devaient nécessairement se traduire et par de la morgue et par des révolutions.

Ainsi se mourait la vieille société française. Elle si vive d'ordinaire, si spontanée dans ses allures, elle se faisait hautaine et guindée au bord de la tombe. Née dans les camps, empreinte de toute la franchise des guerriers, elle s'en allait aujourd'hui discutant et raillant , des salons aux académies , épuisant tour à tour sa vie dans les plaisirs et dans les sophismes. Puis, quand elle eut tout profané, tout nié, quand elle n'eut laissé debout qu'une

seule chose, la force du nombre, ou plutôt la force de l'audace , alors la révolution se leva et la brisa d'un coup sur les ruines quelle avait faites.

REVOLUTION. — TRACES QU'ELLE A LAISSÉES A PARIS. — RUINES — CEiNTRALISATION

La Révolution n'a pas laissé de monuments à Paris , mais elle y a laissé des souvenirs ; et quels souvenirs ! Au Palais-Royal, ce sont les premières excitations de toutes les émeutes: c'est Camille Desmoulins, avec son éloquence des rues ; Théroigne de Méricourt , avec sa bande de prostituées qui hurlent des chants de mort en attendant qu'elles tricotent autour de la guillotine. A l'Hôtel-de-Ville , ce sont les tètes sanglantes de Foulon et de Rerthier, promenées au bout de longues piques ; à la Bastille , c'est le premier triomphe delà démagogie, toujours invincible lorsqu'on a peur d'elle. Aux Tuileries , c'est le 10 août ; sur la place de la Concorde, c'est le 21 janvier, c'est cette voix, qui retentit encore : Fils de saint Louis , montez au ciel!

Parcourez au reste Paris tout entier : il n'est pas une de ses rues qui ne porte la marque de cette hideuse époque. Aux Carmes, on vous montrera les taches encore visibles du sang des martyrs ; à la Conciergerie , le cachot de la reine; à Notre-Dame, les places vides des statues de nos rois; puis, dans chaque prison, à la Force, à

l'Abbaye , aux Madelonnettes , à Saint-Lazare , les geôles que traversèrent, avant de monter àl' échafaud, et Malesherbes, et Bailly, et Brissac, et André Chénier, et tant d'autres généreux représentants de toutes les gloires de la France.

Et ce n'étaient pas seulement les hommes qui disparaissaient, c'étaient les traditions, les institutions, les monuments , toute cette œuvre des siècles qui nous avait faits ce que nous étions de par le inonde. Plus d'une fois encore il vous arrivera , en parcourant les rues de Paris , de rencontrer un atelier de menuisier ou de tanneur dans une haute nef, un café dans la rotonde d'un sanctuaire, un passage dans le collatéral d'une église ou le cloître d'un couvent; il vous arrivera d'apercevoir encore ça et là, après cinquante ans d'activité, de spéculations et de paix, des ruines empreintes d'une incontestable grandeur : voilà les monuments que la Révolution a semés sur le sol de la capitale ; ne lui en demandez pas d'autres.

Quant aux mœurs, il n'y en avait plus. La philosophie avait prétendu séparer la religion dè la morale , et l'on était témoin, pour la première fois peut-être, de ce qu'était la pudeur d'un peuple qui ne connaissait plus Dieu. Est -il besoin de rappeler ces nudités imitées de la Grèce? La mode naguère n'était que ridicule ; elle devenait cynique. Est -il besoin de rappeler cette apothéose de la raison sous les traits d'une courtisane ? Voilà à quoi se réduisent , en effet , les libertés et la religion de toute société abrutie par le philosophisme !

La Révolution avait commencé par détruire les libertés que la France tenait de ses mœurs, de ses institutions

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locales , cle son organisation hiérarchique et traditionnelle; elle les avait détruites à jamais, et ên échange, elle avait écrit le mot de liberté partout. Elle avait aboli ces milliers de couvents qui étaient autant de maisons cle secours et d'écoles gratuites pour le pauvre ; et en échange, elle avait écrit le mot de fraternité partout. Elle avait livré le pouvoir à une poignée de tyrans qui s'entre - tuaient les uns les autres , après s'être enivrés du sang du peuple ; et elle écrivait le mot d'égalité partout.

Mais ce n'était pas tout de tuer et de détruire ; il fallait édifier, il fallait créer, il fallait montrer à l'Europe un monument plus complet que celui qu'on venait de raser dans un jour d'orgie. Oh se mit donc à l'œuvre : et que fit-on? fortifia- t-on les liens sociaux, ceux surtout de la religion; de la famille, de la propriété? On les attaqua tous, au contraire, par l'athéisme, par la spoliation, par le divorce. Mais en même temps on conçoit la pensée d'une vaste et puissante machine administrative qui , matérialisant la société au profit du pouvoir central , soumet d'un bout de la France à l'autre les libertés , les volontés, les intérêts de tous , à l'énergique action de ses engrenages.

Jusque alors le despotisme avait trouvé un frein dans les mœurs; avec la centralisation il n'en trouva plus. L'État fut tout, en attendant que, par une conséquence naturelle, on voulût qu'if possédât tout. Il suffit désormais de s'emparer de l'État pour être maître de la France.

Telle fut l'œuvre de la Révolution , son œuvre unique ; elle réduisit la société à l'état de machine, et elle en livra le moteur au premier venu.

On conçoit facilement d'ailleurs qu'avec cette éner^ gique action quelle s'attribua, elle ait pu accomplir un petit nombre de réformes vainement tentées par de moins absolus despotismes. Tel fut, par exemple, l'établissement du calcul décimal et de l'uniformité des poids et mesures. Louis XI l'avait rêvé ; la Convention l'accomplit.

La Convention avait détruit des milliers d'écoles fondées et entretenues par la charité des siècles. Quelques écoles primaires furent coûteusement établies pour les remplacer, et Paris, où il n'était pas un enfant, au xvie siècle, qui n'apprît à lire, vit ses jeunes générations abandonnées sur le pavé à l'oisiveté et à l'ignorance.

Deux écoles supérieures, l'École normale et l'École polytechnique furent instituées vers la même époque, pour donner à toute la France des humanistes et des mathématiciens. Une chose remarquable, c'est que ces écoles trouvèrent immédiatement dans les débris de l'ancien régime un personnel de professeurs non moins distingués que si elles les eussent formés elles-mêmes. Est -il besoin de rappeler Prony. Lagrange, Laplace, Berthollet, Monge, Haiiy, Daubenton, Thouin, Buache, Mentelle, Sicard, Garât, Laharpe, etc. La Révolution centralisa l'enseignement , comme elle avait centralisé l'administration: voilà tout.

Cette tendance à l'unité se retrouve dans tous les actes de l'époque; c'est ainsi que l'on consacre la grande galerie du Louvre à recevoir les tableaux épars jusque-là dans les palais; c'est ainsi qu'on réunit dans les vastes salles de l'antique prieuré de Saint-Martin le dépôt de machines de l'Académie des sciences , celui qui avait été

légué par Vaucanson, et les instruments aratoires de tout pays dont la collection se trouvait auparavant rue de l'Université. De cet ensemble de richesses naquit le Conservatoire des Arts et Métiers. C'est ainsi enfin que du Trésor des Chartes et des dépouilles des monastères on parvint à former les Archives nationales.

Le musée des Petits-Augustins eut également pour origine la spoliation des églises et des couvents; ce qu'on ne détruisait pas , on le rangeait et on l'étiquetait , c'est à cela que se réduit à Paris l'œuvre monumentale de la Révolution.

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