‹ Histoire de Paris et de ses monumentsChapitre 13 sur 36 · NAPOLEON. — CREATIONS DE TOUT GENRE · texte numérisé non relu

NAPOLEON. — CREATIONS DE TOUT GENRE

Mais , à partir de la chute du Directoire , la société se réforme, les plaies se cicatrisent , les institutions naissent et se multiplient; les sentiments refoulés depuis dix ans se font jour sous toutes les formes ; jamais spectacle plus grand ne fut donné au monde : on eût dit la résurrection d'un grand peuple.

Malheureusement la centralisation était un levier trop puissant pour que Bonaparte fût tenté d'y renoncer au milieu d'une confusion et de difficultés sans égales. Il s'en empara donc, il le perfectionna; non content de replacer la société sur sa base , il riva ses fers.

Quoi qu'il en soit, Paris reprit sous son règne l'essor

qu'il avait pris sous Louis XVI. Sa population avait atteint en 17891e chiffre de 650,000 âmes; elle atteignit en 1814 le chiffre de 800,000. Depuis le xne siècle on l'appelait la reine du monde; mais jamais, à aucune époque , l'antique cité ne ressentit aussi complètement l'enivrement de la puissance et de la gloire. Les temples se rouvraient ; le génie , las des saturnales du doute , s'élevait vers le ciel avec la prière. Quel temps que celai où Chateaubriand écrivait , où Donald méditait , où de Maistre jetait de ces éclairs de pensée qui d'un trait illuminent l'histoire! Et près d'eux, autour d'eux, Delille chantait encore ; Ducis voyait reverdir chaque soir, sur le front de Talma , ses lauriers de quinze ans ; Mme de Staël était applaudie et persécutée , ce qui était un applaudissement de plus ; Guvier faisait oublier Daubenton; Mille voye ressuscitait Tibulle.

Sous le règne de Louis XVI , les arts, délaissant l'école maniérée de Louis XV, étaient glorieusement entrés avec Vien et David dans une voie de simplicité et de vérité , à laquelle on ne pouvait reprocher que de s'attacher d'un amour trop exclusif à la beauté académique. La révolution ne leur inspira que quelques tristes œuvres oubliées aujourd'hui ; mais avec la renaissance sociale apparaissent coup sur coup et le Marcus Sextus de Guérin , et les immortelles batailles de Gros, et le Pie Vil de David , et YAlala de Girodet. La muse de Grétry et de Dalayrac reprenait en même temps possession de la scène avec Berton , Lesueur, Méhul , Nicolo , Paësiello et Gherubini .

La France n'avait plus de lois; toute une législation lui était donnée, avec une organisation judiciaire contre

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laquelle devait être impuissante l'épreuve du temps. Son crédit était perdu; il renaissait en quelques jours par de sages institutions et par la confiance.

Et c'était au bruit de conquêtes sans exemple depuis Charlemagne , au bruit de Zurich , de Màrengo , d' Austerlitz , que toutes ces merveilles s'accomplissaient. Paris était devenu un théâtre de fêtes perpétuelles ; tantôt il s'agissait de célébrer le retour des guerriers qui avaient promené la victoire sur tous les champs de l'Europe; tantôt de souhaiter la bienvenue au pape ou à la fille des Césars venant l'un après l'autre consacrer le trône du nouvel empereur ; tantôt de saluer la naissance de l'enfant auquel, dans l'éblouissement de la fortune, on ne croyait pouvoir donner de moindre titre que celui de roi de Rome.

Une pareille époque a nécessairement dû laisser de profondes traces sur le sol de la capitale. Nous ne pouvons que les indiquer brièvement. Par la suppression des institutions religieuses , la révolution avait jeté l'anarchie dans la pratique de la charité comme dans celle du gouvernement. Les hôpitaux, livrés aux premiers venus , n'avaient plus ni direction ni discipline , les secours au dehors n'existaient plus. Bonaparte, ne pouvant refaire le passé d'un coup , préférant d'ailleurs par goût l'omnipotence d'une action suprême , constitua du moins une administration générale des hospices , avec pharmacie et boulangerie centrales, établissement de filatures pour les indigents , bureau de nourrices , services de secours à domicile. Aidée des dévouements que la religion inspire , cette nouvelle organisation devait contribuer, on le con-

çoit , malgré la complication coûteuse de ses rouages, à alléger les souffrances des classes pauvres.

Les hôpitaux furent en outre agrandis ; leur nombre fut augmenté. C'est de cette époque que datent l'hospice des incurables du faubourg Saint -Mar tin , celui des enfants malades de la rue de Sèvres, l'institution de Sainte - Perrine à Ghaillot et les agrandissements de Bicêtre.

Avant Napoléon, les boucheries étaient situées dans l'intérieur de la capitale ; un décret de 1810 les rejeta à divers points de la circonférence, de manière que leur approvisionnement s'effectuât toujours par les boulevards d'enceinte , sans occasionner jamais comme autrefois ni encombrement ni danger dans les rues. Cinq abattoirs remarquables par leur étendue et par l'intelligente appropriation de toutes leurs parties furent alors édifiés , trois sur la rive droite et deux sur la rive gauche.

L'emplacement de l'antique foire Saint-Germain était inoccupé ; l'administration municipale y fit construire par Blondel un marché modèle avec fontaine monumentale; un bâtiment spécial y fut destiné aux et aux delà boucherie.

L'abbaye Saint-Victor avait perdu les grands arbres à l'ombre desquels versifiait Santeuil; elle n'entenclaif, plus les voix et les prières des pieux successeurs de Guillaume de Champeaux : Napoléon y établit la halle aux vins. Plus de 240,000 pièces de vin ou d'eau-de-vie y sont rangées à l'aise dans de nombreux celliers. Sur l'autre rive de la Seine s'élevaient au même moment , dans l'ancien jardin de l'Arsenal, de vastes greniers

publics : 45,000 sacs de farine y sont tenus en réserve pour l'alimentation de Paris pendant un mois.

Trois ponts, dont deux avec arceaux en fer, les ponts des Arts et d'Auslerlitz , et le troisième en voûtes pleines , le pont d'Iéna, venaient ajouter à la facilité des communications et marquer les progrès de la science. Des quais sans nombre , tels que ceux de Billy, de la Conférence , des Invalides , du Marché-aux-Fleurs , de la Cité , de l'Archevêché , le quai Saint-Michel , le quai Morland , le nouveau quai de la Tournelle, remplaçaient partout les misérables cahutes qui baignaient leurs pieds dans les eaux de la Seine. Quelques autres quais plus anciens , le quai du Louvre entre autres et le quai d'Orsay, étaient reconstruits.

Les sinuosités de la Seine exigeaient une navigation de près de trois jours pour monter de Saint-Denis à Paris. A l'aide des canaux Saint-Denis et Saint-Martin , le trajet put désormais se faire en dix heures. Pour alimenter ces canaux, la petite rivière d'Ourcq fut amenée de 24 lieues dans le bassin de la Villette, et le surplus de ses eaux s'écoula dans Paris par un nombre considérable de fontaines.

Chaque place, chaque carrefour eut dès lors ou sa borne jaillissante , ou son château d'eau. Les plus remarquables de ces monuments sont : le Palmier de la place du Châtelet, l'Hygie du Gros - Caillou , les Lions de l'Institut , le Cygne de la rue Vaugirard , le Satyre pressant une outre de la rue Censier, le Tantale de la pointe Saint-Eustache , et par-dessus tout la gerbe du boulevard Saint -Martin retombant en nappe de deux étages de

vasques parmi les jeis croisés sortant des gueules de huit lions.

L'architecture du temps de l'Empire se distingue en général par une certaine perfection technique , mais en même temps par une imitation de plus en plus servile des types anciens. Qu'il s'agisse d'un monument civil ou d'un monument religieux , de la Bourse ou de la Madeleine , c'est toujours le même style > noble et froid , harmonieux et académique. L'idée de la maison de Dieu n'inspirera rien de plus à l'artiste que celle d'un bureau de change. L'un et l'autre formeront un temple entouré de colonnes , du galbe le plus pur , comme le sanctuaire de Minerve à Athènes. Par la même raison le palais Législatif aura pour façade un portique qui rappellera plus ou moins le Panthéon d' Agrippa .

Si l'on s'écarte des anciens, ce sera uniquement par les dimensions. On tiendra à honneur de faire sinon mieux qu'eux , du moins plus grand qu'eux : ainsi l'arc de triomphe de l'Étoile sera un géant à côté de l'arc de triomphe de Constantin ; la colonne Vendôme fera oublier par ses proportions la colonne Trajane.

La plupart de ces monuments ne furent au reste qu'ébauchés sous l'Empire, et il était réservé aux trente années de paix qui suivirent 1814 d'accomplir les vastes projets de l'Empereur.

Enfin, la suppression des couvents avait laissé d'immenses espaces disponibles dans l'intérieur de Paris ; on en profita pour ouvrir un grand nombre de rues ou de places nouvelles. C'est ainsi par exemple qu'à travers les enclos des Feuillants et des Capucins furent tracées les

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rues de Rivoli, de Castiglione et de la Paix, déjà projetées par Louis XVI , et qui donnèrent aux Tuileries et à la place Vendôme les issues qui leur manquaient. Une rue plus monumentale encore fut conçue du Louvre à la Bastille. La vénérable église Saint- Germain -TAuxerrois aurait fait place aux arcades et aux boutiques de celte nouvelle voie triomphale ; heureusement l'esprit plus judicieusement artistique de notre époque a fait justice de ces merveilles au cordeau , auxquelles on prétendrait sacrifier les plus glorieux monuments des siècles.

Avant la révolution de 89 , les églises n'étaient pas seulement des lieux de prière , elles étaient encore des champs de repos, et leurs nefs, leurs chapelles surtout, étaient presque toutes ornées de monuments funéraires qui ajoutaient à la fois et à la splendeur du temple et à cette impression de religieuse tristesse que la méditation inspire. Les morts qui ne pouvaient trouver place dans les églises étaient enterrés sous les charniers de quelques étroits cimetières ; celui des Saints - Innocents ne dépassait pas les limites du marché actuel. Les cadavres y étaient entassés, et répandaient alentour des exhalaisons fétides. Un pareil état de choses éveilla la sollicitude du parlement, qui, par arrêt de 1765, interdit les cimetières situés dans l'intérieur de Paris. Les charniers et l'église des Saints -Innocents furent même démolis en 1786 , et les ossements qu'on en retira furent déposés dans une partie des carrières souterraines du quartier du Luxembourg, qui prirent dès lors la pieuse dénomination de Catacombes.

Aujourd'hui, et depuis Napoléon, quatre cimetières

ont été successivement établis autour de Paris \ Le plus important , celui de l'Est, contenant près de 40 hectares , occupe l'ancien coteau de Mont-Louis , sur lequel s'élevait encore , il y a trente ans , la vieille maison du Père La Chaise. Peu de sites offrent une vue plus riche et plus variée. A gauche se détache du milieu des bois le donjon de Vincennes ; à droite et en face Paris se développe tout entier avec ses tours, ses flèches, ses coupoles, dominant la ville comme autant de pensées du ciel qui planent audessus des pensées de la terre. Puis, à vos pieds, s'étend un riant jardin parsemé de cyprès , de fleurs, de statues dans l'attitude de la vie, de bas-reliefs rappelant des scènes vivantes. Nulle part vous n'y trouverez de ces figures couchées et dormant leur sommeil sous la garde des anges , comme on en voyait jadis sur les tombeaux ; nulle part de statues cl' apôtres , de moines en prière. L'unique préoccupation de nos jours est de prolonger l'aspect de la vie jusque par delà la mort ; on représentera, par exemple, un orateur parlant là où il n'y a qu'un peu de cendre, une tête souriante là où il n'y a qu'un squelette. Si l'idée de la mort se présente parfois , ce n'est que sous la forme d'un flambeau éteint , d'une lyre à la -corde brisée, d'un génie en pleurs; mais l'avenir, mais Dieu , mais cette béatitude du ciel dont nos vieux tailleurs d'images avaient si admirablement deviné l'expression, n'en cherchez point ici la trace : c'est tout au plus si vous retrouverez encore çà et là , sur quelques croix de

1 Ce sont les cimetières Montmartre, du Père La Chaise; du Mont-Parnasse et de Vaugirard.

bois, l'antique inscription de la piété et de l'égalité chrétienne : Priez pour lui.

Après avoir pourvu à la dernière demeure des habitants de sa capitale , Napoléon pourvut à la sienne. Les tombeaux de nos rois , dispersés par la révolution , reprirent vides le chemin de Saint - Denis , et au milieu d'eux , à la place d'honneur, fut préparé le sépulcre de celui qu'on appelait le nouveau Charlemagne. Mais cet homme qui s'était élevé par ses seules forces devait se perdre par l'épuisement cle ses forces; il comptait sur l'avenir, et l'avenir n'était pas à lui.

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