SAINT - MERRY — SAINT - NICOLAS - DES - CHAMPS
Sous le règne de Childebert III et sous la mairie de Pépin, deux pauvres moines arrivaient d'Autun à Paris et s'y logeaient dans une cellule, près d'une chapelle dédiée à saint Pierre. Trois ans après, le 29 août de l'année 700, l'un de ces moines, nommé Médéric ou Merry, mourait saintement dans sa cellule ; et son compagnon , Frodulfe ou Frou , déposait précieusement ses reliques dans la chapelle voisine. Les miracles qui s'opérèrent près de ces reliques y attirèrent promptement la foule ; une translation solennelle du corps du bienheureux eut lieu vers la fin du ixe siècle , et , la chapelle devenant insuffisante, une église fut construit e sous F invocation de Saint- Pierre et de Saint -Merry.
Lorsque ce nouveau monument fut démoli à son tour pour faire place au monument actuel, on découvrit un tombeau de pierre contenant le corps d'un guerrier chaussé de bottines de cuir doré ; on y lisait l'inscription suivante :
Hic jacet vir bonœ memoriœ Odo Falconarius ,
fundator hujus ecclesïœ.
Ci gît, de bonne mémoire, Odon le Fauconnier,
fondateur de cette église.
HISTOIRE DE PAIUS
Cet Odon n'était -il pas peut-être l'intrépide guerrier qui défendit Paris contre les Normands , sous les ordres du comte Eudes ? On peut du moins le supposer, et par le silence des chroniques sur tout autre guerrier de ce nom , et par l'importance du monument qu'il fit construire.
L'église édifiée par Odon fut agrandie au xne siècle , puis jetée à terre au xvf. Nous étions alors en pleine Renaissance ; c'était l'époque de François 1er, du Louvre , de Fontainebleau, de Chambord. L'Italie devenait de jour en jour davantage l'oracle du goût, et les vieux monuments de notre gloire artistique commençaient à n'être plus considérés que comme de barbares caprices. Telle était cependant la puissance de vie qui restait encore à l'esthétique ogivale comme expression des pensées religieuses , que tandis que les ordres grecs envahissaient les palais , l'entrée des temples leur demeurait interdite : Saint - Jacques - de - la - Boucherie , Saint - Etienne - du- Mont, Saint-Merry en sont des preuves frappantes.
Saint-Merry a tout le luxe, toute la richesse des derniers temps de l'art ogival. La disposition de son plan est également fidèle à la tradition : nef étroite , bordée de collatéraux, ambulatoires autour du sanctuaire, splendides vitraux au nombre desquels figurait la Suzanne de Parroy et l'histoire entière de Joseph par Pinaigrier 1 ; il eût été assurément difficile de reconnaître à ces détails un monument classique.
Dans le dernier siècle Saint-Merry a été, malheureusement, comme Saint- Germain -l'Auxerrois et comme Notre-Dame, surchargée d'ornements dont la richesse est
1 Ces vitraux, l'un des plus beaux ouvrages de Pinaigrier, existent encore.
ET DE SES MONUMENTS. 2tô
le seul mérite. On y a prodigué le stuc, le marbre, les colonnes , les bas - reliefs ; la sculpture des frères Slodtz a tout envahi. Du milieu de ces splendeurs, la châsse de saint Merry attirait surtout les regards; elle était d'argent, enrichie de pierres précieuses et soutenue par deux anges. Au xvne siècle, l'église Saint- Merry fut, pendant quelque temps, le centre du prosélytisme janséniste. Son curé, du Hamel, l'un des coryphées du parti, prétendit y renouveler les exercices de la pénitence publique, laquelle seule , au dire de la secte , pouvait rendre efficace la puissance des clefs. Les pénitents étaient divisés en diverses catégories : pécheurs secrets , pécheurs sans scandale, pécheurs avec scandale, etc. Ils assistaient tous à la messe , pieds nus , et se tenaient distancés , suivant l'ordre de leur pénitence, soit dans l'église, soit même hors de l'église. Défense leur était faite de jeter les yeux sur le saint Sacrement. On leur imposait quelquefois en outre des disciplines publiques , quelquefois des heures de larmes. Ces heures étaient employées en gémissements et efforts pour pleurer. Quant aux disciplirieuses , elles se réunissaient ordinairement à quatre heures du matin dans une chapelle et s'y fustigeaient avec ferveur. Encore un siècle , et les convulsionnaires de Saint-Médard feront oublier les flagellants de Saint-Merry.
Peu de personnages célèbres avaient été enterrés à Saint-Merry ; nous nous contenterons de citer le président de Gannay et le poëte Chapelain. Deux événements politiques qui n'ont pas été sans retentissement se lient à l'histoire de cette église. Le 25 janvier 1358 (c'était pendant l'emprisonnement du roi Jean et la tyrannie d'É-
tienne Marcel), un bourgeois du nom de Perrin Macé arrête, dans la rue Neuve-Saint-Merry, Jean Baillet, trésorier des finances, et lui réclame le prix de deux chevaux qu'il a vendus au dauphin. Baillet refuse ; une dispute s'élève, Macé tue le trésorier et se jette dans l'église Saint-Merry, qui jouissait du droit d'asile. Mais le dauphin l'en fait arracher par Robert de Clermont, maréchal de France , qui le conduit de vive force au Chàtelet où il est pendu. Cette violation du droit sacré d'asile mettait les torts du côté du dauphin , non-seulement aux yeux du clergé, mais encore aux yeux du peuple. L'évèque fit détacher le corps de Macé de la potence , et ordonna qu'il fût enseveli avec toute la solennité de l'Église. Marcel assista à l'enterrement qui se fit , au milieu de flots de peuple, à Saint-Merry, tandis qu'au même moment le dauphin suivait , sur un autre point de Paris , le convoi de Baillet. Ainsi les haines s'avivaient chaque jour, et le moment approchait où Robert de Clermont allait être massacré sous les yeux mêmes du dauphin , dans une des salles du palais.
Le second événement auquel nous avons fait allusion appartient à nos jours. Nous voulons parler de ce combat du cloître Saint-Merry qui tint en suspens , pendant une demi -journée , en juin 1832, les destinées du gouvernement de Louis- Philippe.
Lorsqu'en sortant de Saint-Merry on monte la longue rue qui du pont Notre-Dame conduit à la porte Saint- Martin , on tarde peu à apercevoir sur la droite les hautes fenêtres et la façade nue de la vieille église Saint - Nicolasdes -Champs. Saint - Nicolas ne fut d'abord qu'une cha-
pelle dépendante du célèbre prieuré de Saint -Martin. Aujourd'hui Saint -Martin n'existe plus. Les bâtiments de son monastère forment le Conservatoire des Arts et Métiers ; son réfectoire, l'une des plus belles œuvres de Pierre de MontreuiL, est désert comme une ruine ; et Saint -Nicolas demeure seul pour entendre les prières et répondre aux besoins spirituels de ce populeux quartier.
L'église actuelle remonte en partie au xvf siècle, et en partie au xve. La hauteur et la forme différentes des arcades indiquent dès l'entrée ces deux âges de construction. L'ogive toutefois y domine encore; mais, à la porte méridionale , la Renaissance triomphe avec ses pilastres , ses entablements, ses frontons, et la délicatesse de ses sculptures.
Guillaume Budé, l'ami d'Erasme, Pierre Gassendi, Henri et Adrien de Valois , et la célèbre Madeleine de Scudéri étaient jadis ensevelis dans cette église. On y voyait en outre divers monuments funèbres dans les chapelles de Brief , de Montmort et d'Ormesson.
A l'époque de Louis XIV , la cure de Saint -Nicolas -des- Ghamps fut quelque temps occupée par Claude Joli , depuis lors évèque de Saint-Pol-de-Léon et en dernier lieu d'Agen. Boileau, après avoir tracé dans sa ive satire le portrait d'un importun sermonneur qui toujours bruit à vos oreilles, ajoute malignement :
El loin de nous loucher, Souvent, comme Joli, perd son temps à prêcher.
Ce trait de critique du législateur du Parnasse n'ôte rien aux qualités pratiques et solides des prônes de Claude
Joli. Ce qui peut nous faire penser que le pieux pasteur ne perdit pas son temps, c'est que, de nos jours encore, ces prônes sont réimprimés.
Autrefois les enfants de chœur de Notre-Dame avaient coutume de fêter la Saint-Nicolas en se rendant processionnellement à l'église patronale de ce saint. S'il faut en croire la chronique , ils se permirent quelquefois par le chemin des rires et facéties. Aussi la procession fut-elle supprimée et se borna-t-on par la suite à un salut solennel.