‹ Histoire de Paris et de ses monumentsChapitre 21 sur 36 · SAINT-EUSTAGHE — SAINT-ÉTIENNE -DU - MONT · texte numérisé non relu

SAINT-EUSTAGHE — SAINT-ÉTIENNE -DU - MONT

Saint -Eustache et Saint -Etienne -du -Mont appartiennent, sous deux formes très - diverses , aux idées de transaction que détermina la Renaissance. A Saint -Eustache l'artiste s'est efforcé de combiner, d'amalgamer les deux esthétiques en lutte de manière à donner plus de hardiesse à l'une , plus de délicatesse à l'autre ; il a pris à l'art ogival ses hautes voûtes, ses clefs pendantes, ses forêts de piliers , et à Fart grec son plein cintre et ses ordres classiques. A Saint- Etienne, il n'y a pas amalgame ; mais il y a ce passage du temps qui efface peu à peu les vieilles traditions pour leur en substituer de nouvelles. L'ogive s'y montre encore , mais timidement, puis finit par s'élargir en plein cintre; les colonnes mon-

tent encore jusqu'à des hauteurs inusitées pour l'art grec ; mais en même temps le portique se ressent des études classiques et des riches ornements de l'architecture romaine.

Sur le lieu qu'occupe aujourd'hui Saint-Eustache s'élevait au xne siècle une petite chapelle dédiée à sainte Agnès et construite, disait-on , par un maltôtier du nom d'Alais , qui avait cherché à expier ainsi l'établissement d'un impôt d'un denier dont il était l'auteur sur chaque panier de poisson arrivant aux halles. Le Pont-Alais, disait-on encore , large pierre jetée sur l'embouchure d'un égoût au bas de la rue Montmartre et de la rue Traînée , devait son nom à ce même maltôtier, dont la dépouille, suivant sa volonté dernière, avait été jetée dans ce cloaque où se perdaient les eaux et les immondices du marché.

Quoi qu'il en soit de cette tradition , l'existence de la chapelle Sainte- Agnès n'en est pas moins certaine. Elle fut agrandie au xme siècle , et placée alors , sans qu'on en sache la raison, sous le vocable de Saint-Eustache. Le bâtiment actuel fut commencé en 1532; la consécration en eut lieu en 1637, et plusieurs années après on y travaillait encore. Le portail de Saint-Eustache ne formait pas alors disparate comme aujourd'hui avec le style de l'église : « Il est environné , raconte un de nos anciens historiens , d'un circuit formé de balustres, et c'est un des plus beaux de Paris pour sa largeur et l'excellence de ses ouvrages , taillés fort mignonnement et délicatement sur la pierre. » Sous le règne de Louis XIV, on en jugea autrement , la démolition du frontispice fut résolue ;

mais , l'argent faisant défaut , ce ne fut qu'au xvme siècle que s'éleva le portique à la fois mesquin et théâtral auquel notre âge devait mettre la dernière main.

La véritable façade de Saint-Eustache est et sera toujours celle de la rue des Prouvaires. Là du moins les grandes lignes de la nef se reproduisent à l'extérieur ; là sont encore vivantes et la poésie et l'inspiration chrétiennes.

Saint-Eustache , comme Notre-Dame et comme Saint- Germain -l'Auxerrois , est divisée en cinq nefs. Notre- Dame seule la dépasse en grandeur, et sans le défaut d'harmonie qui caractérise son architecture , peu d'autres églises , à Paris, pourraient lui être comparées.

Colbert, un des bienfaiteurs de Saint-Eustache, y avait été enterré sous un mausolée froidement allégorique de Coysevox. Les maréchaux de Strozzi et de Tourville, le général Chevert , le médecin Cureau de la Chambre } et quelques hommes de lettres , tels que Voiture , Benserade, Genest, Furetière, y avaient également des monuments ou des inscriptions commémoratives. Ce fut enfin à Saint-Eustache, nous ne pouvons l'oublier, que Fléchier prononça, le 10 janvier 1676, l'oraison funèbre de Turenne, l'une des plus belles œuvres de l'éloquence française.

« Tout le peuple le pleura amèrement , et après avoir « pleuré durant plusieurs jours ils s'écrièrent : Comment « est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple « d'Israël ! . . . »

Trois ans à peine avant le coup fatal qui avait donné lieu à ce discours, par une sombre nuit d'hiver de

l'année 1673, deux prêtres de Saint -Eustache conduisaient silencieusement, au cimetière de la rue Montmartre, une bière que suivaient un grand nombre de personnes portant des torches. On n'entendait d'autre bruit dans ce morne convoi que les cris d'une femme répétant dans sa douleur : « Il a mérité des autels! » Cette femme était la Béjart, et l'époux qu'elle pleurait était Molière 1 . »

Il y a peu d'années , les voûtes de Saint-E us tache faillirent être calcinées par un incendie. Le feu avait pris dans le buffet d'orgue par la maladresse d'un ouvrier, et les flammes remplissaient l'église ; grâce à de prompts secours elle fut sauvée.

L'impression qu'on éprouve à Saint-E ustache est surtout celle de l'élévation et de la grandeur; celle qu'on ressent à Saint -Etienne -du -Mont , de la grâce et de l'harmonie. Ces piliers si élancés, ces sculptures si délicates , ces galeries si finement ouvragées , ces clefs pendantes retombant de quatre mètres en forme de corbeilles , ces escaliers serpentant en guirlandes autour des colonnes, ce jubé enfin jeté à l'entrée du sanctuaire comme un portique de fleurs, font et feront toujours de cette église l'une des perles de l'art. Quant à l'inspiration qui a guidé le crayon de l'artiste , c'est encore la pensée chrétienne , mais dominée par l'art au lieu de le dominer comme elle le faisait naguère. Il est facile de voir que le souffle de la Renaissance a passé par là.

1 Deux ans après la mort de Molière , l'hiver étant très-rigoureux, la même Béjart, ou M11» Molière, comme on disait alors, eut l'étrange idée de faire brûler cent voies de bois sur la pierre tombale de son mari ? pour chauffer les pauvres du voisinage. - - 1

Jusque dans les moindres détails vous retrouverez à Saint-Étienne le même charme d'exécution. Les vitraux avaient été peints par Pinaigrier, la chaire avait été sculptée par FEstocard ; cette chaire , qui a survécu à la Révolution, est encore la plus remarquable de Paris. Une énergique statue de Samson la supporte; de gracieuses statuettes assises , représentant des Vertus , en séparent les panneaux qui sont eux-mêmes chargés de bas-reliefs, et un ange s'élance de l'abat-voix en tenant deux trompettes. Il nous faudrait citer en outre des statues et des bas-reliefs de Germain Pilon , des sculptures de Biard, des tapisseries représentant la vie de saint Etienne, d'après des cartons de La Hire, etc. ; enfin le portail, dont Marguerite de Valois posa la première pierre en 1610, conserve, quoique avec une ordonnance classique , le caractère de grâce pittoresque et originale qui est le type distinctif de l'église entière.

Saint-Étienne -du -Mont, dédiée primitivement à la Vierge , puis à saint Jean , puis à saint Etienne , n'était autrefois qu'une annexe de Sainte - Geneviève , avec laquelle elle avait une communication intérieure. Sainte- Geneviève était l'abbaye et Saint-Étienne la paroisse. L'édifice actuel fut commencé dans les premières années du règne de François Ier; il ne fut terminé que sous Louis XIII. On y voyait autrefois les inscriptions funèbres de Le Sueur, de Racine , de Pascal et de plusieurs membres de la congrégation de Port-Royal , tels que Le Maître de Sacy et son frère.

Le quartier sur lequel s'étendait sa juridiction , fut un de ceux où le jansénisme parvint à se faire le plus de

prosélytes, et où, par suite, les refus de sacrements .suscitèrent le plus d'agitation dans le dernier siècle. Le curé de Saint-Etienne, Bouettin, fut décrété d'abus par le parlement , pour n'avoir pas administré des hérétiques. Etrange époque que celle où des magistrats conçurent sérieusement la pensée de disposer des grâces spirituelles par arrêt de la cour !

Depuis la destruction de l'ancienne église de Sainte- Geneviève, l'humble châsse de la glorieuse patronne de Paris a été transportée à Saint- Etienne- du-Mont, où elle est l'objet d'un constant pèlerinage et d'un pieux respect. C'était même là, naguère encore, avant la purification du Panthéon , que la neuvaine de sainte Geneviève était célébrée chaque année , comme aux vieux âges , par le concours empressé de la population des divers quartiers de Paris. La place de Saint-Etienne -du-Mont se couvrait alors d'étalages de cierges, de chapelets et de. fleurs; la châsse de sainte Geneviève étincelait de feux. Il n'est pas de jour au reste où ce tombeau vénéré ne soit entouré de lumières par la piété des fidèles. En contemplant ces lueurs vacillantes, comment ne pas songer que chacune d'elles est le symbole d'une espérance , d'un vœu , d'une action de grâces qui monte vers le ciel !

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