ÉGLISE DES INVALIDES
L'hôtel royal des Invalides fut assurément Tune des plus grandes pensées de Louis XIV. Toute grande qu'elle fut néanmoins , peut-être serait-il possible d'en contester jusqu'à un certain point l'utilité. Comment ne pas songer en effet que ces 2 à 3,000 vieux soldats, réunis de tous
les points du territoire clans une caserne de Paris , préféreraient sans doute une modique pension au sein de leur pays et de leur famille ; les affections morales y gagneraient, et le gouvernement y gagnerait aussi. Mais, d'un autre côté , il faut en convenir, les gouvernements ont besoin , vis-à-vis des peuples , non-seulement de grandes pensées, mais encore d'éloquentes pensées. Il leur faut faire le bien, et il faut de plus que ce bien parle aux yeux de tous. A ce titre , rien de plus digne et de plus vraiment grand que cet immense palais consacré aux débris mutilés de nos victoires. Cette majestueuse esplanade, cette ligne de fossés bordée de canons enlevés dans les combats et qui ne tonnent plus que pour annoncer les fêtes de la patrie, cette façade de 200 mètres, ces grandes statues de Louis XIV et de Napoléon , cette vaste cour entourée d'une double rangée d'arcades , cette église toute de marbre et d'or dont la voûte disparaît sous les plis flottants des drapeaux pris à l'ennemi , ce dôme doré enfin qui domine la ville entière , tout cet ensemble de richesse et de gloire exalte l'imagination et nourrit Y enthousiasme .
L'église des Invalides est formée de deux parties complètement distinctes : la nef et ses collatéraux, qui sont de l'architecture de Libéral Bruant; et le dôme, qui fut construit par Mansard et d'Orbay. Au point de jonction de ces deux parties s'élève le maître- autel, couronné d'un baldaquin de bronze doré que soutiennent six colonnes torses. Du côté de la nef, l'ordonnance de l'église se compose , suivant l'invariable usage du xvne siècle , d'arceaux décorés de pilastres. Au-dessus de ces arceaux
règne une longue suite de tribunes. Cette nef a son entrée au nord ; celle du dôme est au sud : elle s'annonce sur le boulevard par deux ordres de colonnes doriques et ioniques superposées, au-dessus desquelles s'élève un fronton aux armes de France. A droite et h gauche de ce portique sont les statues en marbre de Charlemagne et de saint Louis.
Le dôme des Invalides jouit depuis deux siècles d'une réputation méritée. Il n'est pas de provincial ni d'étranger, approchant de Paris, qui ne cherche à distinguer dans l'espace, au reflet du jour sur les lames dorées, cette coupole si grande par elle-même, et si grande surtout par les gloires qu'elle abrite. Élévation, dignité, force , tels sont les caractères dominants de son architecture. Moins élégante que la coupole de Sainte-Geneviève, elle a peut-être plus de majesté.
Plusieurs guerriers célèbres reposent dans l'église des Invalides. De ce nombre sont le comte de Guibert, le duc de Coigny, les maréchaux Jourdan, Molitor, Mortier, Bugeaucl, de Lobau, et le général Damrémont tué à l'assaut de Constantine. Le cœur d'une femme y est aussi pieusement conservé : ce cœur est celui de la comtesse de Villelume (Mlle de Sombreuil). Fille du dernier gouverneur des Invalides avant 89, unie dans la suite au gouverneur des Invalides d'Avignon, les vieux débris de nos batailles ont tenu à conserver au milieu d'eux ce pieux souvenir de celle qui, après avoir été une fille héroïque , était devenue pour eux une mère *.
1 Lors de l'évacuation de l'hôtel des Invalides d'Avignon, les vieux soldats ont apporté avec eux à Paris le cœur de Mme de Villelume.
Sous le dôme on ne voyait naguère que les tombeaux de Vauban et de Turenne. Dans peu de jours on y verra , au centre d'une crypte imposante , la tombe de Napoléon ; elle sera accompagnée de statues de victoires et de basreliefs héroïques; près d'elle chacun pourra contempler Tépée d'Austerlitz , le manteau du sacre, etc., etc. Et au-dessus de cette tombe l'œil continuera d'apercevoir les vieilles peintures de Lafosse . ces peintures qui survivent à tout et qui disent tout. Elles nous montrent la gloire des cieux s' ouvrant devant saint Louis , et Jésus- Christ entouré des anges et des saints.
SAINT-SULP1CE
De toutes les églises conçues dans le style académique de Rome et de la Grèce , Saint-Sulpice est incontestablement celle qui se distingue à Paris par le plus imposant et le plus religieux caractère. Commencée par le pieux Olier, terminée par Languet de Gergy, deux prêtres qui préférèrent aux évèchés et aux grandeurs l'humble cure d'une paroisse alors déserte ou mal habitée , il était impossible qu'elle ne se ressentît de l'esprit profondément chrétien qui inspira toutes leurs œuvres.
Lorsque l'abbé Olier prit possession, en 1642, de la cure de Saint-Sulpice, l'église était vieille, délabrée, et la population éparse du quartier passait pour être la plus
corrompue de Paris. « Vous nommer le faubourg Saint- Germain, écrivait-il, c'est vous dire tous les monstres des vices à dévorer à la fois. » Mais Olier, l'ami de saint Vincent de Paul , ne venait pas seul ; il amenait avec lui de jeunes clercs qu'il formait depuis quelque temps à l'esprit de Dieu, et la cure de Saint -Sulpice devint le centre de cette congrégation naissante où l'apostolat se joignit à la méditation et à l'étude. En quelques années la paroisse fut transformée. Ainsi, à une époque où les grands s' entretuaient dans de perpétuelles luttes d'honneur, on vit un jour, c'était le jour de la Pentecôte 165 1 , de nombreux gentilshommes signer au pied de l'autel du séminaire , et remettre à l'abbé Olier une solennelle protestation de n'accepter désormais et de ne provoquer aucun duel. Cet engagement fut religieusement tenu
Or, ce n'étaient pas seulement quelques hommes du monde qui revenaient à Dieu; c'était surtout le clergé, surtout le peuple. Dès le matin on entendait par les rues la clochette des disciples du pieux Olier appelant , suivant l'heure , les enfants, les vieillards, les maîtres, les valets au catéchisme. Et ceux qui s'en allaient sonnant ainsi , c'étaient tantôt M. de Bretonvilliers , tantôt M. Tronson, tantôt M. d'Entrechaux . tantôt M. de Lantages. Lorsque l'abbé de Mérin ville, qui fut depuis évèque de Chartres, parcourait ainsi les rues la clochette à la main, une
1 Afin de parvenir à ce but, M. Olier avait commencé par former dans son église, sous le titre de Compagnie de la Passion, une association d'hommes du monde qui s'engageaient à renoncer publiquement aux maximes mondaines, sans s'écarter pour cela des habitudes de la vie commune. A leur tète étaient le maréchal Fabert, le marquis de Fénelon, le vicomte de Montbas, maréchal de camp, le duc de Liancourt, le baron de Renty, etc.
duchesse de ses parentes , raconte son biographe , fermait ses fenêtres de dépit pour ne le voir ni l'entendre.
Et à côté de ces hommes d'ardente charité, à côté de MM. Picoté, d'Urfé, de Bassancourt, de Poussé, de la Barmoudière , comment ne pas nommer le coutelier Clément et le mercier Beaunais , qui prêchaient et convertissaient dans les charniers de Saint-Siilpice ! comment ne pas rappeler cette pauvre femme inconnue de qui M. de Flamen ville apprit le Paier de la jardinière ! et Marie Bousseau , une simple marchande , qui était tellement éclairée des lumières célestes que les plus saints , les plus doctes , ne se croyaient sûrs de la volonté de Dieu qu'après avoir connu la sienne. « Il faut que tout le bien qui s'opère aujourd'hui , écrivait M. Olier, passe en quelque sorte par ses mains, surtout les grandes entreprises. »
Et cependant Marie Rousseau n'était pas la seule dévouée aux grandes et saintes œuvres sur la paroisse Saint- Sulpice. Mme de l'Esturgeon fondait la maison des orphelins ; Mme de Pollalion , les sœurs de Y Union chrétienne ; Mme et Mlle Leschassier se disputaient les malheureux ; la duchesse d'Aiguillon et la princesse de Gondé avaient des prières et des trésors pour toutes les infortunes.
« Une nuit, j'allais dans l'église de Saint -Sulpice, raconte un des prêtres de la paroisse, et j'étais devant le Saint -Sacrement, lorsque j'entendis ouvrir la porte de l'église... Un peu après, quelqu'un vint se mettre à genoux derrière moi fort doucement. Lorsque j'eus achevé mes prières, je me levai et trouvai que c'était Mme d'Aiguillon toute seule. Je lui témoignai mon étonnement de la voir là , à une heure après minuit , et lui
en demandai la raison. Elle me dit qu'après avoir été toute la journée dans les affaires, revenant du Palais- Royal (où était alors la cour), elle avait voulu faire son oraison , n'ayant su trouver du temps jusqu'à cette heure , et que , pour être plus recueillie que chez elle , elle avait prié le sonneur de lui ouvrir l'église. J'honorai sa piété et m'en allai pendant qu'elle continua. »
Il arrivait en même temps que , chaque année , l'insuffisance de l'église se faisait plus vivement sentir sous l'ardente pression de la foule. En 1646, Olier fit jeter les fondements d'une église nouvelle. Anne d'Autriche en posa la première pierre le mardi 20 février, en présence d'un des plus saints prélats de France , Alain de Solminihac, évèque de Gahors, qui bénit les travaux. L'œuvre fut ensuite poussée avec tant de vigueur qu'en 1678 le sanctuaire, le transsept et les bas- côtés étaient achevés.
Cette majestueuse construction succédait à une église assez peu remarquable des xme et xvie siècles , qui ellemême avait succédé à une petite chapelle de Saint-Pierre dépendante de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. C'est en mémoire de cette chapelle que, parmi ses patrons, la paroisse compte toujours saint Pierre \
A partir de 1678, l'œuvre demeura interrompue faute d'argent, et elle ne fut reprise que par l'abbé Languet vers 1715. L'abbé Languet n'avait que cent écus pour achever son église. Il les emploie à se procurer quelques pierres qu'il étale autour du monument afin d'appeler la,
1 L'église Saint-Sulpice est dédiée à la sainte Vierge saint Pierre et saint Snlpice.
générosité publique. Cet appel est entendu; les dons arrivent ; une loterie autorisée par le régent fournit d'importantes ressources ; puis Langue! , recherché partout pour la facilité de son esprit , demandait partout , pressait , importunait pour son église et pour ses pauvres ; ces deux pensées étaient chez lui inséparables. Ainsi, en même temps qu'il construisait le splendide portail de Saint-Sulpice , il fondait la maison hospitalière de l'Enfant- Jésus , qui en 1741 fournissait des moyens d'existence à plus de quatorze cents femmes. Et tandis qu'il obtenait du roi, pour son église, les grandes coquilles offertes jadis à François Ier par la république de Venise ; tandis qu'il se faisait accorder par le duc d'Orléans les marbres des Pyrénées qui revêtent la base des piliers de Saint-Sulpice; tandis qu'il s'attribuait, dit- on, pour en faire une statue de la Vierge, le couvert d'argent qui lui servait, partout où il était invité, ses aumônes montaient parfois jusqu'à un million par an. Lui-même avait vendu ses biens, ses meubles, et il ne couchait que dans un lit d'emprunt que Mme de Gavoie, à qui il appartenait, se gardait bien de lui donner, car il avait successivement vendu tous ceux dont elle l'avait laissé maître.
Admirables souvenirs qui s'unissent , qui s'identifient pour nous avec l'impression que produit le portail de Saint-Sulpice ; c'est ainsi que se font les grandes choses.
Nous ne prétendons pas assurément que Saint-Sulpice ait cette expression de foi et de piété que possèdent nos vieilles églises ogivales. C'est de l'architecture classique, païenne si l'on veut , mais traitée du moins avec un esprit chrétien. Ce n'est ni le Parthénon comme la Madeleine ,
ni le Panthéon comme le frontispice de Sainte-Geneviève ; Saint-Su Ipice ne s'annonce pas davantage par une de ces froides devantures sans relief, sans ombres, à la manière de Mansard ou de Palladio. Son double portique est une pensée grande et neuve ; il rappelle ces bénédictions qui tombent , en Italie et dans nos pèlerinages de province , du haut d'une loggia extérieure, sur la ville et sur le peuple. Il indique en outre ces deux étages de l'église chrétienne qui étaient inconnus aux monuments antiques : l'étage de la prière d'où partent les voix du temps , et cet étage de l'harmonie où l'orgue semble redire les éternels concerts des anges.
Les proportions de ces deux portiques superposés sont d'ailleurs remarquables par le parfait agencement de toutes leurs parties. Ici point de colonnes grêles comme à Saint-Eustache , point de fronton écrasant comme à Sainte- Geneviève. Les tours seul es manquent d'ampleur, celle du midi surtout; la tour du nord, reprise en 1777 par Chalgrin , se fait remarquer du moins par une plus riche et plus imposante ordonnance.
Ce n'est au reste que de nos jours qu'on a pu apprécier le portail de Saint -Sulpice. Resserré autrefois dans une rue étroite qui le séparait du séminaire de M. Olier, il demeurait complètement inaperçu. Telle était même l' exiguïté des lieux, que l'artiste s'était vu obligé de rejeter le perron à l'intérieur du portique , disposition bizarre que nous nous étonnons de voir conserver aujourd'hui.
Cet artiste était un Italien du nom de Servandoni, qui était surtout célèbre comme peintre décorateur. On ne peut se dissimuler que l'aspect majestueux de son œuvre
tient quelque peu aux habitudes théâtrales de son talent.
A l'intérieur, Saint-Sulpice est vaste , imposant , sévère ; et , si l'on fait abstraction de quelques détails du dernier siècle d'un goût plus ou moins hasardé , tels que la chaire -, tels surtout que le tombeau de l'abbé Languet dans la chapelle Saint-Jean, son ordonnance générale est d'une noblesse pleine de grandeur. On y retrouve la disposition traditionnelle des églises du moyen âge, le transsept , les nefs ambulatoires autour du chœur, la chapelle absidiale dédiée à la Vierge. Cette chapelle est particulièrement remarquable à Saint-Sulpice par la profusion de peintures et de dorures qui y règne , et par le jour céleste qui y éclaire la statue de la Vierge 1 : cette statue était autrefois d'argent.
Le grand autel de Saint-Sulpice , vaste bloc de marbre blanc, orné de bronzes dorés, est placé à l'entrée du sanctuaire , dont la rampe monumentale dessine Un demicercle sur le transsept ; les cérémonies saintes s y développent avec une incomparable majesté. Jamais nous n'oublierons l'impression que nous avons plus d'une fois ressentie en assistant à ces cérémonies de Saint-Sulpice. Cette impression tenait sans doute au souvenir des hommes qui ont parlé ou prié en ces lieux , Olier, Languet , Brydaine , Frayssinous ; à celui de l'éloquent père Mac-Carthy et de l'ardent abbé Combalot que nous y avons si souvent entendus ; mais elle tenait aussi à la dignité des offices et à ce choral des enfants de M. Olier, auquel répondaient naguère encore les religieux accords de Séjan, du haut de la tribune de l'orgue.
1 Cet effet très-simple d'optique a été souvent répété depuis,
A l'époque de la Révolution, Saint-Sulpice eut ses grandes journées; le souvenir doit en être sacré pour l'histoire. Ce fut d'abord le 9 janvier 1791. M. de Pancemont, curé de Saint-Sulpice , appelé à prêter serment , monte en chaire et, au milieu des interruptions les plus violentes, ne fait entendre que ces simples paroles: Ma conscience me le défend. Aussitôt des sicaires se précipitent sur lui , le saisissent aux cheveux , le frappent à la tête. La garde nationale arriva néanmoins à temps pour empêcher un plus grand crime. Huit jours s'écoulent, et, le dimanche 16, nouvelle sommation, nouveaux refus. Sur quarante-trois prêtres qui formaient le clergé de la paroisse, quarante -trois refusèrent.
Quelques années après, Saint-Sulpice devenait le temple de la Victoire, et à ce titre il était choisi par la ville de Paris comme salle de banquet , lors de la fête qui fut donnée à Bonaparte au retour de ses premières campagnes.
Mais à peine Tordre moral commence-t-il à renaître que l'abbé de Pancemont rentre à Saint-Sulpice avec son fidèle troupeau. L'abbé Émery, le digne successeur des Olier et des Leschassier, y ramène de son côté les élèves du sanctuaire ; l'abbé Frayssinous y assemble autour de la chaire toutes les intelligences que le vent de la Révolution n'a pas encore complètement flétries. C'est de Saint-Sulpice en un mot que part le mouvement religieux qui s'efforce de renouveler la France. Pourrionsnous oublier enfin, que ce fut dans le sanctuaire édifié par lé pieux Olier, que Pie VII sacra évêques , le 2 février 1 805 , au milieu d'un immense concours de clergé et
de peuple, MM. de Pradt et Paillon , récemment nommés aux sièges de Poitiers et de la Rochelle ?
L'esprit de M. Olier semble planer toujours sur cette paroisse. Dans plus d'une église de Paris, dans celles même qu'assiège la foule, vous retrouverez encore parfois le monde a\ec ses aises, ses recherches, ses distractions, son luxe. A Saint -Sulpice, vous ne trouverez que Dieu \