LA MADELEINE
Les églises de Paris offrent quatre époques de style parfaitement distinctes. La première de ces époques , qui va de Saint -Germain -des -Prés à Saint -Merry, est par excellence l'époque religieuse. Ce n'est pas encore la science qui bâtit, c'est la foi.
1 Une transformation analogue à celle qui eut lieu au xviie siècle à Saint- Sulpice s'est opérée de nos jours à Notre-Dame-des- Victoires. Cette petite église, qu'il faudra bientôt agrandir comme autrefois l'église de M. Olier, date de l'époque de Louis XIII et rappelle les victoires que ce prince remporta sur les hérétiques. Desservie d'abord par des religieux Augustins, connus sous le nom de Petits-Pères , elle ne fut érigée en paroisse qu'à l'époque de la constitution civile du clergé, et, au mois de mai 1793, un prêtre, marié et père de famille (Moniteur du 15), le citoyen Aubert , en fut nommé curé. Voués d'ailleurs au culte des plaisirs et de l'argent , les habitants du quartier demeuraient étrangers à toute religion. Il y a seize ans encore, « l'église était déserte, même aux jours des grandes solennités; il n'y avait plus de sacrements même à l'heure de la mort. » Ce tableau, tracé par le pieux abbé Desgenettes, curé actuel de cette paroisse, ne rappelle-t-il pas exactement celui que M. Olier traçait de Saint-Sulpice ? L'abbé Desgenettes conçoit alors la pensée de recourir d'une manière toute particulière à la protection du saint Cœur de Marie. Lo
La seconde est visiblement frappée des caractères de la transition et de la décadence ; mais cette décadence se ressent encore de la force et de la grandeur des traditions dont elle s'éloigne , et Ton ne se sent pas sans respect pour elle à Saint -Eustache et à Saint-Ëtienne-du-Mont.
Mais bientôt l'art perd toute originalité pour se faire copiste. A Fart français succède l'art romain : les grands arceaux, les voûtes à caissons, les piliers ornés de pilastres , les façades pyramidales de deux ou trois ordres. Ce qui frappe dans ce style , c'est d'abord la monotonie et la froideur, mais aussi, il faut le dire, une certaine gravité ; c'est une grandeur simple, calme, imposante, sans apprêt et sans inspiration : la foi ne domine plus l'art, mais elle l'accompagne encore. Ainsi la forme traditionnelle de la croix est fidèlement conservée ; les chapelles y gardent leurs dispositions anciennes ; quelquefois même, à Saint-Roch , par exemple , et à Saint-Sulpice , elles continuent d'entourer le sanctuaire comme une couronne. Les principaux monuments de cette époque sont, avec ceux que je viens de nommer, Saint -Louis de la rue Saint -Antoine, les Invalides, Saint -Nicolas- du - Chardonnet, Saint-Louis en l'île, le Val-de-Grâce, la chapelle des Carmes et celle de la Sorbonne. C'est à cette phase de l'art parmi nous qu'appartient surtout la coupole.
Mais l'art n'était pas au bout de ses transformations ;
11 décembre 1837, une confrérie pour la conversion des pécheurs est instituée dans son église sous l'invocation de Notre-Dame-des-Victoires, et aussitôt un immense changement commence à s'opérer. L'année 1835 n'avait donné que 720 communions pascales; il y en eut 9,950 en 1839, et cette progression est toujours allé croissant. L'Archiconfrérie s'est en outre étendue sur tout le monde catholique , et partout les conversions se multiplient au cri de Notre- D(i rne-d es- Vietoi res.
du style romain nous passâmes au style grec ; les piliers firent place aux colonnes, les frontispices pyramidaux aux portiques. Nous imitions des églises italiennes , nous nous prîmes à imiter des temples antiques. Le premier monument de ce genre qui se soit élevé à Paris est Sainte- Geneviève ; puis vinrent successivement Saint -Philippedu -Roule, le chef-d'œuvre de Chalgrin, et les églises récentes , Notre - Dame - de - Bonne - Nouvelle , Notre - Dame-de-Lorette et Saint -Vincent -de -Paul. Ce qui domine ici , c'est l'harmonie sensuelle des lignes et des décors j c'est l'éclat des marbres, c'est le luxe captivant la pensée par ses richesses et par ses aises.
Et cependant , dans cette défaillance de Fart chrétien , vous trouverez encore quelques signes qui vous rappelleront les traditions chrétiennes. La forme de la croix malheureusement ne se rencontre plus que par hasard dans les édifices sacrés; mais vous y retrouverez du moins l'abside des premiers âges , vous y retrouverez les chapelles latérales, les trois nefs des basiliques et le clocher chrétien surmonté de la croix qui fait planer la voix de Dieu sur toute la ville. Assis sur l'un des gradins du Montdes- Martyrs, dominant Paris du haut des soixante marches de son perron , le porche ionique de Saint - Vincent -de -Paul jette encore vers les cieux ses deux tours comme nos églises du moyen âge; un dernier pas était donc à faire pour rendre l'art complètement païen , et ce pas on l'a fait à la Madeleine.
Sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui ce Parthénon parisien existait, dès le xme siècle, une chapelle destinée aux habitants de la Ville-l'Évêque. L'évèque de
Paris possédait en effet en ce lieu un séjour, des granges, un port, des dîmes ; et une bourgade n'avait pas tardé à se former, comme toujours, sous la sauvegarde de l'Église. Charles VIII rebâtit cette chapelle et y établit en 1491 la confrérie de Sainte-Marie-Madeleine , à lacpielle il s'affilia ainsi que la reine.
Deux fois , dans la suite , la chapelle devenant trop exiguë pour le nombre croissant des habitants , elle dut être reprise àneuf. La dernière fois (c'était sous Louis XV) , le quartier de la Ville-l'Évêque venait de recevoir de splendides embellissements par l'ouverture des boulevards , de la rue Royale et de la place que nous nommons aujourd'hui place de la Concorde. On résolut de faire entrer la Madeleine dans ce vaste système de grandes perspectives. Elle dut donc s'élever en face de la rue Royale et de la Seine , et dans des proportions en rapport avec l'étendue de l'espace qui s'ouvrait devant elle. La première pierre du nouvel édifice fut posée le 13 avril 1764. Les plans en avaient été tracés par Constant d'Ivry ; modifiés dans la suite par Couture, ils le furent plus encore par Vignon sous l'Empire.
Napoléon avait résolu de faire de la Madeleine le temple de la Gloire. Le décret qui consacra cette pensée porte la date de Posen , 2 décembre 1 806. « Il sera établi , « sur l'emplacement de la Madeleine, y lisons-nous , un « monument dédié à la grande armée , portant sur le « frontispice :
l'empereur napoléon aux soldats de la grande armée. « Dans l'intérieur du monument seront inscrits, sur
« des tables de marbre , les noms de tous les hommes « qui ont assisté aux batailles d'Ulm, d'Austerlitz et « d'Iéna ; et , sur des tables d'or massif , les noms de tous « ceux qui sont morts sur les champs de bataille
« Autour de la salle seront sculptés des bas -reliefs où « seront représentés les colonels de chacun des régiments « avec leurs noms... groupés autour de leurs généraux « de division et de brigade. Les statues des maréchaux « seront placées dans l'intérieur de la salle. . . »
Enfin les armures , les drapeaux , les timbales enlevés à l'ennemi devaient compléter l' ornementation du monument; et, chaque année, aux anniversaires d'Àusterlitz et d'Iéna, on devait y donner un concert héroïque après de solennels discours sur les vertus nécessaires au soldat et sur la gloire de ceux qui périrent au champ d'honneur.
Ainsi pensait, ainsi commandait Napoléon en 1806 ; mais, sept ans plus tard, après 1812 et 1813, il commença à juger plus mûrement de la gloire : « Que ferons- « nous du temple de la Gloire? dit -il un jour au ministre « de l'intérieur : nos grandes idées sur tout cela sont « bien changées. 11 n'y a plus aujourd'hui, dans l'état « où sont les choses, d'autre croyance possible que le « culte catholique ; c'est aux prêtres qu'il faut donner (( nos temples à garder ; ils s'entendent mieux que nous « à faire des cérémonies et à conserver un culte. Que le « temple de la Gloire soit donc désormais une église ; « c'est le moyen d'achever et de conserver ce monument, a II faudra bien aussi par suite dire la messe au Pan- « théon. »
L'édifice de la Madeleine était alors élevé d'une vingtaine de pieds au-dessus du sol, et nous n'oublierons jamais l'aspect de ces colonnes sans chapiteaux , qui rappelèrent pendant plus de dix ans, sur la ligne des boulevards, le souvenir imposant et triste de quelque ruine de la Grèce. La Restauration finit cependant par continuer l'édifice , et le gouvernement de juillet l'acheva.
11 fallait connaître cette histoire pour s'expliquer cette église sans clocher, sans coupole , sans fenêtres, sans traditions et sans mystère. Ce vaste parallélogramme avec sa ceinture de statues et de colonnes , ses deux porches, ses deux frontons , tout cet ensemble de froide et harmonieuse régularité qui charme sans doute , mais qui n'élève pas , qui arrête la pensée au lieu de lui donner des ailes , sera , quand on le voudra , une Bourse , un Odéon , un Vauxhall ; ce sera un temple de Minerve ou de Neptune , mais ce ne sera jamais une église.
Et cette impression qui vous saisit dès l'abord devient plus vive encore en entrant. Après avoir passé la magnifique porte de bronze sur laquelle Triquetti a symbolisé les commandements de Dieu , dans un style qui rappelle ]es grands maîtres de Florence; après avoir jeté un coup d'œil sur les gracieux bénitiers de Moine , on serait tenté de se demander ce que c'est que cet immense vaisseau tout étincelant de marbre et d'or, où la lumière ne pénètre que d'en haut , comme au Panthéon d'Agrippa , où on n'aperçoit ni collatéraux , ni transsept , ni profondes chapelles, et où le sanctuaire lui-même, par sa disposition et par son exhaussement, semble vouloir imiter la scène d'un théâtre. C'est qu'en effet ce monument n'est qu'une
église théâtrale : tout y est pour les sens , rien pour le cœur.
Les statues, les bas-reliefs, les peintures y ont d'ailleurs été semés à profusion. Vous y remarquerez surtout le Ravissement de Madeleine-pav Marochetti, vaste groupe qui, avec ses statues d'anges soutenant la sainte, couronne avec éclat le maître -autel. Derrière ce groupe se déroule dans l'abside la grande épopée du christianisme peinte par Zeigler; l'art est ce qui manque le moins dans ces œuvres. Vous trouverez également de Fart dans les Apôtres de Roman et de Foyatier, dans les Vertus de Guersant et de Bra, dans les tableaux de Schnetz , de Cogniet, de Bouchot, dans les statues d'Etex, de Seurre , de Raggi , etc. ; vous en trouverez beaucoup, et il en fallait, dans le Mariage de la Vierge de Pradier, le célèbre sculpteur de Psyché et de Sapho.
Telle est la Madeleine ; rien n'y manque qu'un' peu de recueillement, un peu de piété; rien n'y manque que le sentiment de la prière. Elle devait marquer d'ailleurs le dernier terme des déviations de l'art chrétien. Ce n'était pas au moment où la pensée religieuse se raviva avec les épreuves, grandit avec les obstacles, que l'art pouvait se faire païen impunément ; la réaction a été prompte et elle sera complète. Notre-Dame-de-Lorette , Saint- Vincentde-Paul , la Madeleine ne datent pas encore de quinze ans, et dans quelques jours va s'ouvrir la pieuse église Sainte-Clotilde.
Ne quittez pas les environs de la Madeleine sans chercher l'ancien cimetière de la paroisse; vous le reconnaîtrez à ses grandes lignes d'ifs et de cyprès qui s'éten-
dent de la rue d'Anjou à la rue de l'Arcade ; tout respire en ce lieu la calme tristesse de la mort. Une chapelle funéraire en occupe le centre; elle s'élève sur une terrasse entourée d'arceaux qui rappellent nos vieux charniers , et de cippes de forme anticpie. La chapelle reproduit également les formes de la Grèce ; un porche dorique , un fronton , une coupole du haut de laquelle le jour descend dans l'édifice comme au fond d'une tombe : tel est l'ensemble que présente ce petit monument. A l'intérieur vous remarquerez un autel en marbre blanc incrusté de bronze doré , divers bas-reliefs représentant , entre autres sujets , la Trinité et l'Eucharistie , et deux groupes en marbre dans lesquels il n'est pas un œil, pas un cœur qui ne reconnaisse Louis XVI et Marie -Antoinette : Marie -Antoinette prie sous la garde d'un ange ; Louis XVI est enlevé au ciel. Près de là vous pourrez lire le testament du martyr ; et dans une crypte souterraine vous vous agenouillerez au pied de l'autel qui occupe la place même de la fosse où furent jetés les restes mutilés des royales victimes.
Louis XVIII avait décidé que la Madeleine servirait de monument expiatoire au crime du 21 janvier; mais l'orpheline du Temple a voulu ensevelir son deuil au fond de ce cimetière. Craignait -elle donc de nous rappeler, dans l'abnégation de sa douleur, que ce deuil était le deuil de la France?