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LE PALAIS-DE-JUSTICE ET LA SAINTE-CHAPELLE

Dès les premiers temps de l'histoire de Paris , il est question d'une tour, ou forteresse , située dans l'île de la Seine , et qui ne pouvait , suivant toute apparence , occuper d'autre emplacement que celui où s'élève aujourd'hui le palais de justice. C'était évidemment dans cette tour, dans ce château romain qu'habitait sainte Clotilde lorsque ses deux fils , Childebert et Clotaire , lui envoyèrent demander les enfants de leur frère Clodomir, qu'elle gardait pieusement auprès d'elle. Grégoire de Tours fait remarquer en effet que Clotilde demeurait dans la ville même , in urbe ipsa : ce qui ne peut s'entendre que de l'intérieur de l'île, qui comprenait alors toute la cité.

Après cette pieuse princesse , nous ne voyons qu'un seul roi franc, Charibert, qui ait fixé sa résidence au centre de Lutèce. Charibert avait peu des goûts de ses compatriotes; il n'était ni chasseur, ni guerrier; et l'on eût dit , à voir la gravité pesante de sa démarche , quelque digne magistrat d'une cité gallo-romaine. On ne peut donc s'étonner de la préférence qu'il donna à la ville sur les champs et les forêts. Charibert s'occupait de jurisprudence ; il se plaisait à juger les causes difficiles , à jeter la lumière sur les questions les plus embrouillées ; et , tout Germain qu'il fut , son élocution latine se distinguait par une telle pureté, que les Romains de-

venus flatteurs s'avouaient vaincus : Nos Romanos vincis in eloquio 1 .

Sous cette enveloppe exotique se cachait toutefois encore la brutale audace des Francs. Charibert s'appropria , puis épousa les deux filles d'un ouvrier en laine de la truste royale ; Tune de ces jeunes filles portait le voile de religieuses. La voix de saint Germain se fit alors entendre sous les voûtes de la tour de la Cité. Elle excommunia Charibert , et celui-ci, persistant dans son impénitence , ne tarda pas à être frappé de malemort, ainsi que l'avait déjà été l'objet de ses folles passions.

Depuis ce moment , les échos de la tour demeurent muets jusqu'aux jours de la féodalité, dont elle devient le centre, d'abord pour le comté de Paris seulement, puis pour la France entière. Ce fut en effet là que s'établirent les comtes de Paris et les ducs de France ; ce fut là que la glorieuse race de Robert le Fort fit son apprentissage du trône, en sauvant Paris de l'anarchie et des Normands.

Il serait difficile défaire connaître d'ailleurs ce qu'était alors l'ancienne tour romaine de la Cité. On peut croire du moins qu'à l'époque où Hugues Capet y mourut, en 996, elle formait une demeure assez peu digne de la majesté royale. Une des premières pensées de Robert , son fils, fut en effet d'élever un palais magnifique , palatium insigne; et les annalistes qui nous parlent de ce palais ne se donnent même pas la peine d'indiquer par un mot l'antique construction dont il dut prendre la place.

1 Fortunat, Carmin., 1. IV,

Le nouvel édifice fut somptueusement inauguré par un festin royal , un jour de Pâques; il comprenait dans son enceinte une chapelle dédiée à saint Nicolas.

Robert est resté connu dans l'histoire sous le nom de Robert le Pieux ; il avait en effet une douce et fervente piété. L'incrédule et railleur Dulaure se plaît à rappeler qu'il chantait au lutrin ; c'était une religieuse habitude qu'il avait empruntée à Charlemagne. L'historien de Paris aurait pu ajouter que cet humble roi, qui se levait la nuit pour aller chanter matines avec les clercs , était en même temps le plus généreux et le plus intelligent des princes : il aurait pu dire qu'il était sage, lettré, philosophe, musicien, poète 1 ; qu'il pratiqua et fit progresser tous les arts; et qu'enfin, durant son règne, la paix et la concorde abondèrent en France et dans l'Eglise*. Tel est l'hommage que lui rendent tous les historiens.

Ce fut sous ce bon roi Robert que se passa cette terrible époque de l'an 1 000 , à laquelle la croyance générale avait attaché la fin du monde : « et il sembla , dit M. Michelet, que la colère céleste fût désarmée par cet homme simple en qui s'était incarnée la paix de Dieu. »

Les successeurs de Robert, jusqu'au xive siècle, firent tous leur demeure , à son exemple , du palais royal de la Cité. Ce fut là que Louis le Gros mourant demanda à être étendu sur un lit de cendres ; Suger, son ministre , versait de chaudes larmes à ses côtés : « Pourquoi pleurer, lui dit le roi , lorsqu'un Dieu de miséricorde m'appelle à lui? »

1 Voir Annales de Saint-Bertin.

- Raoul Glaber, 1. III , c. iv.

Suger, enfant du peuple, avait grandi au sein de F Église , qui « s'empressait alors , suivant la remarque de M. Guizot, d'accueillir et de rechercher, jusque dans les rangs les plus obscurs , tous les hommes capables de la servir et de l'honorer. Partout présente et active , en rapport avec toutes les conditions sociales , fréquentant les pauvres comme les riches, vivant avec les petits comme avec les grands , elle allait au-devant de l'enfance même, étudiait ses dispositions, s'en emparait, et lui ouvrait une brillante carrière , la seule où les facultés intellectuelles fussent invitées à se développer, ou tout fût accessible au mérite, où régnait enfin le principe de l'égalité et du concours \ »

Le jeune Suger fut donc élevé à Saint -Denis ; l'enfant du pauvre devint le compagnon d'étude du prince qui devait être un jour Louis le Gros. Une touchante amitié se forma dès lors entre ces deux jeunes hommes , amitié qui les suivit dans les grandeurs et se perpétua par delà la tombe.

Ainsi , après avoir été le ministre du père , Suger fut encore le ministre du fds ; il occupait en outre la haute position d'abbé de Saint-Denis, et , à ce titre, il était à la fois vassal et suzerain de son maître, vassal du roi, et suzerain du comte de Vexin : or le comté de Vexin avait été récemment uni à la couronne. C'était même comme avoué de l'abbaye que le roi avait adopté l'oriflamme de Saint -Denis pour être la bannière de la France.

Si nous en croyons saint Bernard, tant d'élévation et de puissance éblouit un instant Suger. Le moine devint

1 Notice sur Suger.

fastueux et magnifique ; mais le repentir suivit de près l'enivrement. Suger continua cependant d'être magnifique , mais il le fut pour Dieu. Il construisit la basilique de Saint -Denis, il F enrichit de vases d'or et d'argent, de fioles d'onyx, de sardoine et d'émeraude , d'étoffes de pourpre et de soie , d' œuvres d'art en verre et en marbre. Et lui , retiré dans une petite cellule large de dix pieds , longue de quinze, lisait, priait, travaillait, n'étant jamais moins seul, dit son biographe , que lorsqu'il était seul.

Lorsque Suger était à Paris, il habitait une maison qu'on appela longtemps le collège Saint- Denis, et qui était située près de l'église Saint- Merry. C'était Suger lui-même qui l'avait achetée, au prix de mille sols, pour être une dépendance du monastère.

Mais c'est surtout dans l'antique palais de nos rois que semble revivre son souvenir, dans ce palais où, pour parler le langage des contemporains, il était l'écho des clameurs de l'orphelin et des plaintes de la veuve, le patron de l'opprimé pourvu que la cause fût juste , toujours désintéressé, toujours accessible, humble dans la prospérité et calme au milieu des orages du monde. « Nul, suivant le moine Guillaume , ne se retirait d'auprès de lui le cœur triste et les mains vides. »

A voir cette robe de moine flottant sur ce corps petit et grêle , on eût dit qu'à peine un souffle de vie l'animait ; et cependant nulle fatigue n'abattait l'énergie de son courage : ni les longues chevauchées , ni les veilles de nuit , ni le poids de l' administration et des affaires. Organe éclairé de tous les intérêts et de tous les droits, il n'était personne qui osât ajouter un mot, après avoir entendu,

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suivant l'expression de Job qu'on se plaisait à lui appliquer, « les flots de son éloquence tomber goutte à goutte1. »

Suger était à la fois la force du peuple et l'appui de la royauté. « S'il y a un sceptre pour le roi, disaient les poètes , il y a aussi un sceptre pour Suger :

Post regem quasi rex sceptra secundo, tenes. »

Le moine Guillaume, qui a écrit la vie de Suger, nous le représente tantôt entouré de voyageurs de toutes nations qu'il retient à sa table , tantôt assis sur un humble marchepied au milieu des seigneurs et du roi , qui tous l' écoutent avec respect et restent comme suspendus à ses lèvres. Lorsque ces conférences étaient terminées et que Suger voulait reconduire le roi, celui-ci s'y opposait, et ne permettait même pas qu'il se levât de son siège. « Telle fut enfin la renommée que Suger acquit en Europe, qu'on venait d'Italie et d'Angleterre, nous dit M. Guizot, pour contempler les salutaires effets de son gouvernement. Du ixe au xne siècle , Suger est le premier exemple d'un ministre admiré comme habile et sage au delà des monts et des mers. »

A la sévère physionomie de Suger succède bientôt le regard altier du vainqueur de Bouvines. Philippe - Auguste construisit le Louvre ; mais sa demeure habituelle n'en fut pas moins le palais de la Cité. A la porte du palais veillent dès lors, nuit et jour, des hommes armés de massues, que le public désigne par le nom de

1 Job, ch. xx, v. 22.

ribauds. Les ribauds ont un chef qui prend le litre de roi, et dont la juridiction s'étend sur tous les crimes commis dans l'enceinte de la demeure du souverain. Un jour viendra néanmoins où le roi des ribauds n'aura plus qu'un simple droit d'inspection et de surveillance.

L'aspect des appartements du palais est généralement triste et nu : point de riche mobilier, point de somptueux décors. Sur les dalles de pierre est étendue une épaisse couche de paille que remplace, aux beaux jours, une jonchée de fleurs. Ce genre agreste de tapis demeurera en usage jusqu'au xvie siècle. Chaque fois que la paille est renouvelée , celle qu'a foulée le pied du roi s'en va aux hôpitaux et aux écoles. « Pour le salut de notre âme et de celles de nos pères, lisons -nous dans une ordonnance de Philippe - Auguste , et dans des vues de piété, nous accordons pour l'usage des pauvres demeurant à la maison de Dieu de Paris, située devant l'église de Notre- Dame , toute la paille de notre chambre et de notre maison de Paris , toutes les fois que nous quitterons cette ville pour aller coucher ailleurs. »

A l'extérieur, le palais de la Cité n'offrait , comme la plupart des constructions du temps, qu'un vaste assemblage de parties disparates, image vivante, ce semble, de la société qui bruissait à ses pieds. Le spectacle en effet de ce monde du xme siècle ne présente souvent que les contrastes les plus étranges. Une certaine liberté cynique s'y joignait à une séve puissamment religieuse : c'était le temps du roman de la Rose et des croisades. Les serments alors étaient de mode ; on jurait par sa part de paradis, par l'âme de son père, par la foi de son corps,

par les membres du Christ ; « jurements sacrilèges et horribles , écrivait Innocent III , qu'on profère néanmoins avec légèreté et comme pour donner de l'aplomb au discours. » Les hommes disent : Par la mort- Dieu! les femmes disent : Diva! (déesse.) On épuise en formules de serment la mythologie et l'Évangile. Il étaii toutefois un asile où ne pénétraient point ces imprécations vulgaires : c'était la cour. Philippe - Auguste avait une telle horreur pour les jurements, que si quelque chevalier ou autre, dit Rigord , venait par hasard à en proférer, il était aussitôt jeté à la rivière.

Vous ne voyez en outre , autour de Philippe , aucun de ces ménétriers et jongleurs qui affluaient alors dans les châteaux , épuisant leur verve en dits et risées parsemés cle flatteuses louanges. « Maintes fois , disent les chroniques , lesdits jongleurs recevaient de la main des seigneurs et dames des habits et vêtements dont le prix eût fait vivre vingt à trente malheureux. » De semblables libéralités indignaient Philippe- Auguste. « C'est faire un sacrifice au diable, » s'écriait -il; et tous ses vieux habits allaient aux pauvres.

Laissons maintenant passer quelques jours , et à la place de Philippe- Auguste nous rencontrerons saint Louis. « Je le vy aulcunes fois en esté , raconte Joinville , que pour délivrer sa gent il venoit au jardin de Paris , une cotte de camelot vestu , un surcot de tiretaine sans manches , un manteau de cendal noir (taffetas) autour son col , moult bien peigné et sans coiffe , et un chapel de paon blanc sur sa teste , et faisoit estendre tapis pour nous seoir entour ly , et tout le peuple qui avoit affaire par devant ly estoit

autour ly , et lors il les faisoit délivrer en la manière que je vous ay dy devant du bois de Vinciennes. »

Ce jardin de Paris où saint Louis rendait la justice était le jardin du palais de la Cité, lequel s'étendait sur tout remplacement qu'occupent aujourd'hui la cour de Lamoignon et la cour neuve , et était baigné de trois côtés par la Seine. Un bras du fleuve, qui suivait la direction de la rue de Harlay , le séparait de deux petites îles sur lesquelles ont été construits depuis la place Dauphine et le terre- plein du Pont -Neuf. Ce jardin, tel que les chroniques nous le représentent sous Charles V, était entouré de haies couvertes de treilles enlacées en losanges , et formant çà et là des pavillons et tourelles qui répondaient par leur agreste symétrie aux tourelles du palais. Au centre de ces bosquets ombragés étaient des vignes , des potagers , des pâturages où l'on récoltait bourgeoisement le foin de l'écurie, le vin du cellier, et les légumes de la table royale.

Le palais , construit au xf siècle par le roi Robert , fut agrandi dans de vastes proportions par saint Louis. Du règne de ce prince datent la salle qui porte encore son nom , la grand' chambre où siège la Cour de cassation , l'étage inférieur et les murs de la vaste salle des Pas- Perdus , et enfin la Sainte - Chapelle.

Lorsque nous parcourons aujourd'hui ces vénérables restes des vieux âges , il ne nous est pas toujours facile d'y reconnaître la marque du temps. Les antiques lambris de la salle des Pas-Perdus ont fait place à une voûte en pierre; la nudité de la grand' chambre a disparu sous le luxe d'ornements qui lui firent donner , dès le règne

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de Louis XII, le nom de chambre dorée. Mais enfin c'est le même lieu, ce sont les mêmes pierres , impassibles témoins du passage des siècles. L'écho qui répète aujourd'hui les sentences de la justice a redit jadis les arrêts vénérés qui émanaient de la bouche de saint Louis.

Jusqu'à saint Louis , le palais n'avait été que la demeure du roi ; avec lui, il devint en outre le centre de l'administration et de la justice , car c'est à partir de son règne que le gouvernement cesse d'être purement militaire , pour embrasser dans un vaste ensemble les divers intérêts de la communauté sociale. Avec lui, des grandes routes sont ouvertes , des canaux sont creusés , le commerce est encouragé , la corruption est réprimée , l'audace des hauts barons fléchit sous le poids du sceptre , les duels judiciaires sont prohibés dans les domaines royaux, un vaste système de police civile est organisé au milieu et en dépit de l'anarchie féodale; et l'Europe entière demeure pénétrée d'un si grand respect pour le saint de la France , que les princes et les peuples invoquent à l'envi dans leurs luttes intestines la justice de saint Louis.

Il me semble le voir couvert de ce mantel armorié aux armes de France , que Joinville lui reprochait malignement à cause des huit livres parisis qu'avait coûté la broderie. Chaque matin, à son retour du moutier, où il est allé prier avec les frères de Saint-François ou de Saint- Dominique , il donne audience publique dans ces grandes salles toutes pleines encore de son souvenir et de son nom. Voici les ambassadeurs du roi et des barons d'Angleterre qui viennent lui remettre le jugement de leurs querelles; voici des prêtres et évèques qui viennent s'édifier de ses

mœurs et vertus : « car les prêtres désiroient ensuivre sa vie , et l'on croyoit mesmement qu'il fût saint dès qu'il vivoit. »

Mais ce qui est surtout remarquable dans cette cour de roi , c'est l'afïluence des povres el souffreteux; c'est ce cortège d'heureuses misères qui sont toujours sûres de trouver là espérance et consolation. Peut-être , il est vrai, entendez -vous quelque chevalier , Fécu au bras et le heaume en tête, maugréer à demi-voix contre le béguin et le papelard. Celui-ci ne peut lui pardonner la croix rouge de pèlerin d'outre -mer qu'il lui a envoyée pour son cadeau de la nuit de Noël ; celui-là se plaint qu'on ose contredire à ses droits de prise et de potence. Il y a même parmi le peuple quelques, mauvaises passions qui éclatent parfois malgré l'amour et le respect dont est entouré le saint roi. Écoutez cette femme du peuple : « Fi! fi! dit-elle, devriez-vous être roi de France? Il eût mieux valu que tout autre occupât le trône; vous n'êtes que le roi des moines et des clercs. » La foule s'émeut , elle se rue sur cette femme ; mais une parole de Louis calme la tempête. « Certes, elle dit vray , s'écrie-t-il, je suis indigne d'être roy ; mais puisque Dieu Ta voulu , j'en rempliray la charge. »

Il est remarquable que c'est du sein du mysticisme que sortirent les plus grands esprits pratiques des xne et xine siècles : saint François , saint Dominique , saint Louis! On dirait que ces hommes célestes connaissaient par intuition la juste étendue des forces de l'homme , pour lui demander tout ce qu'il peut , rien au delà. Faut-il nous en étonner? lorsque nous voulons apprécier l'im-

portance d'une ville, nous gravissons quelque hauteur écartée au lieu d'aller nous perdre dans le dédale de ses rues et carrefours. Ainsi du monde : regardez-le de loin , si vous voulez le connaître ; plus près vous seriez aveuglé par lui.

Ajoutons que le mysticisme , en même temps qu'il éclaire la vue, jette sur les objets je ne sais quel charme poétique. La poésie , comme la foi, est fille du cœur. Elle s'élève avec chacun de ses élans en soupirs ou en cantiques. Lisez Joinville, parcourez la Sainte -Chapelle, et vous vous sentirez élevé au-dessus de la terre. Partout où la foi étend ses puissants rameaux , soyez sûr que la poésie sèmera ses fleurs; vous la trouverez sur le seuil du palais de saint Louis comme autour du tombeau de saint François d'Assise.

« Saint Louis est l'homme modèle du moyen âge , a dit Chateaubriand ; c'est un législateur, un héros et un saint. » Le législateur a dicté les établissements, le héros a vaincu à Taillebourg , le saint a laissé au monde comme un écho de son âme dans la Sainte-Chapelle.

On sait dans quel but fut construit ce gracieux monument de la piété royale. L'empire d'Orient croulait, et les plus précieuses reliques du trésor de Constantin devenaient un objet de trafic entre des mains appauvries et impuissantes. Saint Louis n'hésita pas à les sauver au poids de l'or. Une ambassade part pour Constantinople dans le courant de l'année 1239, et bientôt après elle en rapporte la couronne d'épines , la lance et l'éponge du Calvaire. Depuis Villeneuve-1' Archevêque jusqu'à Paris , la couronne d'épines , enfermée dans trois cassettes de

bois, d'argent et d'or, fut portée par le roi et son frère. Le roi marchait nu-pieds , sans sceptre , sans couronne , et simplement vêtu d'une tunique. Le peuple et le clergé de Paris l'attendaient à Saint- Antoine -des -Champs : le peuple poussait des cris de joie ; le clergé chantait des cantiques et portait les reliques les plus vénérées de chaque église. Un échaffaud avait été dressé près de Saint- Antoine , et la sainte couronne y fut exposée aux regards et aux respects d'une foule immense ; puis la procession se remit en marche , une procession de princes , de chevaliers , de moines, de clercs, de peuple, tous nu-pieds , tous s' unissant par leur émotion à l'émotion du roi.

Les pieuses reliques furent déposées à la chapelle Saint- Nicolas du palais, petite chapelle bâtie, nous nous le rappelons, par le roi Robert, reconstruite par Louis le Gros , et qui avait succédé jadis à l'antique oratoire dédié à saint Barthélémy par les rois de la première race. Mais cette chapelle exiguë et sans art répondait peu à la grandeur du dépôt qui lui avait été confié. Saint Louis appelle donc Pierre de Montreuil , un maître maçon chez lequel semble innée cette inspiration du cœur qui donne une voix à la pierre f» Montreuil prend aussitôt l'équerre et le crayon, ce crayon qui vient de dessiner les splendides

1 Deux artistes du nom de Montreuil, Pierre et Eudes, ont atteint à la plus haute renommée sous saint Louis. Nous indiquons les principaux ouvrages du premier. Quant au second, il accompagna comme ingénieur saint Louis à la croisade , et construisit à son retour les églises des Quinze-Vingts , des Chartreux, des Cordeliers, de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie , de l'Hôtel- Dieu et des Blancs-Manteaux. Aucune d'elles n'existe aujourd'hui. On voyait la tombe et la statue d'Eudes de Montreuil dans l'église des Cordeliers ; la tombe de Pierre se trouvait à l'entrée du chœur de la chapelle de la Vierge qu'il avait construite dans l'enclos de Saint-Germain-des-Prés. Cette chapelle a été détruite pendant la Révolution.

réfectoires de Saint-Martin- des- Champs et de Saint- Germain-des-Prés , qu'on prendrait pour des nefs de cathédrales , tant il y a de majesté dans leur plan et d'élégante hardiesse dans leur architecture, et en six années, de 1242 à 1248, l'oratoire Saint-Nicolas fait place à cette merveilleuse Sainte-Chapelle , l'un des plus gracieux fleurons de la couronne poétique de la France.

Une particularité qui frappe d'abord à la Sainte- Chapelle, ce sont ses deux étages d'églises, particularité toutefois qui lui était commune avec la chapelle de l'archevêché , construite par Maurice de Sully, sous le règne de Philippe -Auguste. L'église inférieure fut destinée à servir de paroisse aux domestiques et marchands du palais. On y entre par une porte latérale ornée jadis de la statue de la Vierge. La voûte en est supportée par un rang de sveltes colonnes qui suivent le mur et rappellent par leur légèreté les colonnes de Saint-Martin-des-Champs. Cette église fut dédiée à Marie.

La chapelle supérieure , qui était proprement la chapelle royale , fut placée de son côté , sous le vocable de la sainte Couronne et de la sainte Croix. Là en effet étaient déposées sur F autel , dans une châsse éclatante d'or et de pierreries, les insignes reliques de la Passion. « Et le benoit roy aourna d'or et d'argent et de pierres précieuses les lieux et les châsses où les saintes reliques reposent ; et croit-on que les aournements desdites reliques valent bien cent mille livres de tournois et plus \ »

Nulle part plus qu'à la Sainte-Chapelle l'art du moyen âge ne s'est montré prodigue d'imagination et de poésie.

1 Vie de saint Loyst par le confesseur de la reine Marguerite.

Hautes colonnes , riches vitraux dont les éclatantes couleurs défient encore les siècles , arcades et colonnettes peintes avec chapiteaux dorés , médaillons en verre émaillé et argenté sur lesquels se découpent des sujets de l'histoire sainte brillant des teintes les plus vives : tel est le magnifique ensemble qu'offre ou plutôt qu'offrait à i'œil la chapelle de saint Louis , et qu'elle nous offrira bientôt encore, grâce aux restaurations intelligentes dont elle est aujourd'hui l'objet. Mais les saintes reliques, mais les émaux de Léonard de Limoges, la Mère de Pitié de Germain Pilon , le chef en or de saint Louis , la croix de vermeil dans laquelle était enchâssé le bois du Calvaire et que portaient quatre figures de lion ; mais le modèle de la Sainte -Chapelle en argent doré, chef-d'œuvre de Pijart , mais la chaire où Massillon, debout devant le catafalque de Louis XIV, fit entendre ce cri sublime : Dieu seul est grand! qui nous les rendra? qui comblera jamais le vide qu'a creusé en un jour le torrent révolutionnaire ?

La chapelle de saint Louis existe du moins encore.

C'est bien là la poésie ardente de la foi, lançant dans les

airs, comme l'encens, ses clochetons et ses pinacles;

c'est bien là la pensée mystique de ce bénoit roi qui

demandait à Dieu fontaine de larmes. Près de l'autel, à

droite, vous apercevez encore l'oratoire où il priait.

L'autel lui-même n'est-il pas celui où , chaque année , le

jour du Vendredi saint , il exposait la sainte couronne à la

vénération publique? Enfin, sous le pavé, au pied de

l'autel , voilà l'endroit où , suivant toutes les probabilités

de la critique historique, son cœur repose. La couronne,

l'éponge \ la vraie croix rappelaient le grand mystère du salut du monde ; on les a jetées au vent. Le cœur de saint Louis eût eu le même sort , s'il eût été reconnu pour être le cœur d'un roi ; mais on l'a pris pour celui de quelque pauvre homme , de l'architecte du monument sans doute, et il a été remis dans son coffret de plomb sous les dalles. Ce cœur dont la Sainte-Chapelle fut comme un élan d'amour est aujourd'hui la seule relique qui lui reste.

Saint Louis avait agrandi le palais, et en avait fait le centre de l'administration ; Philippe le Bel l'agrandit à son tour, et en fit le centre d'une organisation toute nouvelle pour la justice. Philippe avait été élevé par des juristes , et la finesse cauteleuse du procureur se trouvait jointe en lui à la froide mathématique de l'usurier. Engagé dans d'interminables querelles avec la féodalité et avec l'Église , il s'était servi de la féodalité pour frapper le pape , et du pape pour briser dans la main des templiers la plus forte épée de l'armée féodale. Mais en même temps il travaillait lentement à créer par l'université , par les états et par les parlements , un pouvoir nouveau qui pût devenir le bras droit de la royauté dans la lutte. Ce pouvoir sera celui des juristes et des docteurs , de labourgeoisie et de l'école. Les vues de Philippe étaient étroites et mesquines , son égoïsme ne visait qu'à la toutepuissance ; mais le besoin d'un levier lui en fit chercher un dont la royauté ne devait pas toujours être maîtresse. Il voulait le despotisme, et il travaillait pour ce qu'on est convenu d'appeler la liberté.

Avant lui , les plaids royaux n'avaient ni attributions déterminées ni assises fixes. Philippe le Bel rendit le par-

lement sédentaire ; il régla les diverses fonctions de ses membres , et décida qu'ils tiendraient deux sessions par année, chacune de deux mois, la première après l'octave de Pâques et la seconde après l'octave de la Toussaint. Telle fut toutefois l'importance qu'acquit immédiatement ce grand corps judiciaire que, dès l'année 1316, ses assises devinrent permanentes. Gomme conseil delà couronne , c'était dans le palais du roi que le parlement s'était toujours assemblé ; ce fut là qu'il continua de tenir ses séances. La demeure du roi ne devait-elle pas être naturellement la demeure de la justice?

Le palais fut donc , encore une fois , restauré et agrandi. « Iceluy roi Philippe , lisons -nous dans les grandes chroniques de France, fit faire, en son vivant , le palais à Paris et le Montfaucon, et en eust la charge messire Enguerrand de Marigny. »

On sait que le Montfaucon était le lieu où la justice trouvait sa sanction dernière. Au moment où il pourvoyait à l'organisation de la magistrature , Philippe le Bel n'oubliait pas le gibet.

En sa qualité de demeure royale , le palais fut témoin en outre , sous le règne de Philippe le Bel , des fêtes splendides qui accompagnèrent, en 1310, la veillée d'armes des fils du roi. « Jamais on n'avoit vu rien de pareil , dit un historien ; car tous les ducs , comtes et barons de France s'y trouvèrent présents, et dans un seul jour ils changèrent trois fois d'habits. On vit aussi les artisans marcher en procession , chaque métier avec ses ornements. Toute la ville étoit couverte d'étoffes de soie ou de lin , et des théâtres y avoient été dressés avec lu-

mières infinies. On y voyoit Dieu manger des pommes , rire avec sa mère , dire ses patenostres avec ses disciples \ susciter et juger les morts. . . Des sauvages , des rois de la fève menoient grands ricolas; des ribauds en blanches chemises agaçoient par leur biauté et liesse ; des animaux marchoient; des enfants joutoient ; des dames caracoloient de biaux tours ; des fontaines de vin coul oient ; le grand guet faisoit la garde en habits uniformes 1 ; toute la ville balloit , dançoit et se déguisoit en plaisantes manières. »

Le jour de la Pentecôte avait été choisi pour la réception des chevaliers. Cette cérémonie, dans laquelle Tordre fut conféré non - seulement aux lils du roi , mais encore à un certain nombre de gentilshommes, fut suivie d'un splendide diner dans la grande salle du palais. La salle était resplendissante du feu des lustres , bien qu'il fit grand jour. Le lendemain et le surlendemain, le roi de Navarre et le roi d'Angleterre tinrent à leur tour table ouverte. La table du roi d'Angleterre avait été dressée dans les jardins de Saint-Germain -des -Prés ; les mets étaient apportés au bruit du cor et à cheval.

Quelques jours après, Philippe ouvrait au palais les états du royaume pour leur demander des subsides , car plus d'une fois le besoin d'argent était venu en aide à la liberté. Les premiers états généraux de France avaient été réunis, en 1302, à Notre-Dame. Il s'agissait alors d'obtenir l'appui du clergé et de la nation contre le pape, et Philippe le Bel n'avait pas été fâché sans doute de

' L'uniforme du guet se composait de la jaque de mailles et du cabasset ou coiffe de fer.

donner à cette politique assemblée l'apparence d'un religieux concile. Mais à partir de 1308 c'est au palais que se réunissent les députés du royaume. Nous les y voyons, après la mort de Louis le Hutin, donner une éclatante sanction à la loi salique en excluant du trône la fille du roi. Nous les y voyons au xive siècle disputant l'administration du royaume au dauphin après le désastre cle Poitiers.

C'est également au palais que fut signée cette belle ordonnance de Louis le Hutin, par laquelle « considérant, dit le roi, que, selon le droit de nature, chacun doit naître Franc, et que nostre royaume est dict et nommé le royaume des Francs; voulant que la chose en vérité soit accordante au nom... avons ordené et ordenons que servitudes soient ramenées à franchises. »

Philippe le Long, successeur de Louis le Hutin , nous a laissé un règlement pour le gouvernement de son.palais. Nous y voyons qu'il entendait la messe chaque matin, et que nul ne pouvait alors l'entretenir, sauf son confesseur et seulement pour choses touchant la conscience. Défense était faite « à toute personne ménagère et garçon de petit estât » d'entrer à la garde -robe royale, de mettre la main au lit, d'y introduire des draps étrangers. Toujours et partout la crainte des maléfices !

Transportons -nous maintenant au règne de Philippe de Valois. Avec lui commencent les malheurs de la France, mais les fêtes n'en continuent pas moins nombreuses et brillantes, à Paris et au palais : « et n'y avoit oncques mais eu en France roi, comme ondisoit, qui eût tenu l'État pareil au roi Philippe , et faisoit faire tour-

nois, joutes et esbattements moult et à grand plenté. »

Philippe de Mézières nous représente ce prince , dans son Songe du vieil Pèlerin , festoyant les souverains d'Ecosse, de Navarre, de Majorque, et ce vieux roi de Bohême , l'aveugle de Crécy , qui ne pouvait se résoudre à quitter Paris. « le séjour le plus chevaleresque du monde. »

Devant eux sont deux quartes dorées pleines de vin , et à chacune son aiguière et sa coupe. Sur le dressoir, au lieu de vaisselle d'or et d'argent, de flacon ou ydre, une outre de cuir dont le ventre rebondi promet aux convives de ne laisser tarir la source de la gaieté. En parcourant les chambres du palais, on peut remarquer que tout autre roi que le roi de France n'a que demi -ciel. Si vous assistez enfin à quelque tournoi ou fête , et qu'un rubis ou balai de mille florins vienne à briller par hasard sur un mantel ou sur un casque , mantel de roi ou casque de prince, vous le verrez « réputé à grande admiration. »

Mais bientôt à Crécy succède Poitiers , aux ruines succèdent les ruines. Le dauphin captif au palais , pendant que son père est captif à Londres, cherche vainement à secouer le joug de la populace et d'Etienne Marcel. Le jeune prince avait commencé par être faible , il voulut finir par être fort ; malheureusement il le fut mal à propos. L'exécution violente d'un bourgeois qui avait frappé à mort un trésorier de la couronne , exécution juste en elle-même , mais attentatoire au droit d'asile dont jouissait l'église où le meurtrier s'était réfugié, exaspéra surtout la foule. Une collision était imminente; elle le devint plus encore par l'intention qu'on supposa au dauphin de

déclarer la guerre à Charles le Mauvais, le fidèle allié de Marcel.

Un matin donc, Marcel assemble devant Saint -Éloi les corps et métiers en armes, A peine cette ardente multitude était-elle rangée en bataille qu'elle aperçoit Regnauld d'Acy ; l'un des conseillers du dauphin, sortant du palais. Elle se rue aussitôt sur lui, le poursuit jusque dans la boutique d'un pâtissier et l'y frappe à mort; puis, ivre de saug , elle gravit les degrés de la demeure royale , Marcel en tète, et pénètre jusque dans la chambre du dauphin. « Monseigneur , ne vous étonnez de rien de ce que vous allez voir, s'écrie Marcel, il faut qu'il en soit ainsi. » Et se tournant vers les diaperons verts et rouges qui l'entourent (c'était la livrée populaire ) : « Allons vite , faites votre besogne. » Jean de Conflans, maréchal de France et l'un des conseillers du dauphin , est aussitôt massacré au pied du lit du prince. Robert de Clermont s'était réfugié dans un cabinet; il y est atteint et tué. Le dauphin restait immobile et éperdu , sa robe était tachée de sang , ses officiers avaient fui. « En voulez- vous donc à ma vie? s'écrie-t-il. — Non , Monseigneur , soyez tranquille , » répond Marcel , et , prenant au prince son chaperon broché d'or, il le coiffe en échange du chaperon populaire.

Ces douloureuses scènes de sa jeunesse restèrent trop présentes au souvenir de Charles V pour qu'il pût trouver quelque calme au palais de la Cité; aussi fixa— t— il son séjour de préférence hors des murs de la ville , à l'hôtel Saint-Paul et au Louvre. Ce fut toutefois au palais , comme au centre de la puissance royale , qu'il reçut l'empereur Charles IV en 1378. Christine de Pisan nous représente

le roi dans cette circonstance, vêtu d'un manteau d'écarlate et la tète couverte d'un chapel royal à bec richement orné de perles. L'empereur , prince goutteux et infirme , gravit le perron dans une chaire de drap d'or que Charles V lui avait fait préparer. Charles lui céda sa chambre de bois d'Irlande qui regardoit sur le jardin vers la Sainte-Chapelle , et se retira modestement es chambres et galetas que son père le roy Jehan avoil fait faire. Nous n'entrerons point d'ailleurs dans le détail des magnificences qui eurent alors lieu. Qu'il nous suffise de citer un repas dans la grande salle du palais, repas où l'archevêque de Reims tint la première place , l'empereur la seconde. Ce festin royal se composa de quatre assiettes de quarante paires de mets chacune, avec un entremets représentant comme Godefroy de Bouillon conquit Jérusalem. Enfin, lorsque l'empereur prit congé du roi, celui-ci lui offrit de magnifiques présents d'orfèvrerie sculptée tels comme à Paris on les savait faire. On remarquait surtout deux flacons d'or sur lesquels était figuré en relief comment saint Jacques monslroit à saint Charles-Maigne le chemin en Espaigne par revélacion.

Charles n'avait point oublié d'ailleurs d'otfrir à la vénération du prince allemand les reliques du Calvaire. Humble et pieux, souvent il revenait au palais pour les exposer lui-même, comme saint Louis, au respect des peuples.

Charles Yl y revint à son tour à de rares intervalles , pendant les terribles orages de sa minorité et de sa folie , présider aux parades théâtrales que lui faisaient jouer les ambitieux partis qui se disputaient sa personne. Telle fut

entre autres la scène d'intimidation et de pardon qu'il joua dans la grande cour du palais ? sous la direction de ses oncles, à la suite du soulèvement des Maillotins. Le chancelier d'Orgemont commença par lui représenter avec emphase les crimes des Parisiens. On eût dit qu'un arrêt terrible allait être prononcé. Des femmes et des enfants éplorés tendaient leurs mains vers le trône en criant : Miséricorde! Msque 4à au moins le spectacle était pathétique : mais il devint bientôt ridicule . lorsqu'on vit les oncles du roi , c'est-à-dire les instigateurs de toutes les violences, se jeter, eux aussi, aux pieds de Charles et demander sa pitié pour les coupables. La grâce fut accordée ou plutôt fut vendue. Ne fallait-il pas de l'argent à tout prix à MM. de Berry et de Bourgogne?

Charles VII , Louis XI et Charles VIII habitèrent , pendant leurs rares séjours à Paris , le palais des Tournelles, récemment agrandi par les Anglais. Louis XII , au contraire , revint habiter la demeure delà Justice. Souvent on le rencontrait traversant la grande salle sur sa mule , à cause de ses infirmités précoces , pour aller assister aux plaids. Le peuple se pressait autour de lui, et parfois même étendait des tapis sous les pieds de sa monture. Louis XII aimait la justice comme saint Louis ; il la voulait simple , franche , paternelle. La place qu'il prenait au parlement était à peine distincte de celles des juges, « et il entendoit fort volontiers plaider les éloquents advocats , raconte l'un de ses historiens , les comparant néanmoins aux cordonniers qui allongent le cuir avec les dents. Eux , clisoit-il , ils allongent et dilatent les réponses des sages, des loix et des constitutions des empereurs. »

Mais si la prolixité des avocats le désolait, la cupidité des procureurs ne le désolait guère moins. Quelqu'un lui demandant un jour ce qui offusquait le plus sa vue : « C'est, répondit-il, un procureur chargé de ses sacs. »

Ce profond respect pour le droit et la justice détermina Louis XII à décorer avec splendeur le lieu où elle se rendait. La grand' chambre était toujours simple et nue comme au temps de saint Louis ; on n'y apercevait que quelques bancs et escabelles comme dans la salle chapitrale d'un monastère. Mais dès lors ses murs disparurent sous des lambris sculptés , et son plafond sous des voussures terminées en culs-de-lampe. Les peintures et les dorures y furent en outre jetées avec une telle profusion , que cette salle , je Fai dit , ne fut plus connue que par le nom de chambre dorée. Elle est aujourd'hui consacrée à la Cour de cassation; l'ornementation en a été modifiée dans le dernier siècle.

Mais Louis XII ne se borna pas à restaurer et à embellir, il édifia en outre près de la Sainte - Chapelle , sur les dessins de l'illustre dominicain Fra Giocondo , un riche palais pour la Cour des comptes. Ce palais, qui a été détruit par un incendie, en 1737, alliait les éléments classiques de la Renaissance avec la gracieuse ornementation du moyen âge. L'ogive y apparaissait timidement encore près du plein cintre; et les pignons aigus, les tourelles en encorbellement , les hautes lucarnes y rappelaient encore la France , près d' une majeslueuse rampe à arcades qui rappelait l'Italie.

Ainsi, l'antique palais de nos rois ne suffisait déjà plus aux débats judiciaires. Comment nos rois eussent -ils pu désormais y trouver un abri? François Ier rendit toutefois

encore le pain bénit , en 1531, à la paroisse du palais; mais Fontainebleau, Chambord, Madrid, avec leur luxe des arts et leurs frais ombrages, mais les Tournelles et le Louvre , dominant les faubourgs de Paris , devaient rendre chaque jour plus sévère et plus triste le vénérable manoir de la Cité. On lui laissa donc l'honneur des pompes" solennelles , à sa table de marbre les festins royaux , à sa grande salle les réceptions des ambassadeurs et des princes ) à sa chambre du parlement les lits de justice ; mais le roi luimême et sa cour cessèrent d?y résider.

Le véritable roi du palais fut dès lors le parlement , avec toute sa dignité, toute sa fierté, toutes ses ambitions. Chaque matin , on voyait arriver les magistrats sur leurs mules , après la messe ; quelquefois même ils devançaient le jour durant les longues nuits , et perpétuaient par leur simple gravité les mœurs antiques. Sous ces voûtes, dans ces grandes salles trônèrent tour à tour et Jean de la Vacquerie , et Olivier de Leuville, et Michel de l'Hôpital, et les Harlay, les Molé, les Séguier, les de Mesmes, les Lamoignon, les Nicolaï, nobles et magistrales figures qui semblent coulées en bronze dans l'histoire. Ces murs, qui ont entendu la parole de saint Louis, retentissent encore de celles de d'Aguesseau, de Talon, de Patru, de Corbin , de Gerbier et de tous ces hommes de notre siècle qui continuent de porter haut l'antique renom de la probité et de l'éloquence française.

En parcourant ces lieux, on est comme obsédé d'immortels souvenirs. C'est Olivier de Leuville, refusant sa signature à François Ier : « Vous ne ferez jamais , lui dit-il , qu'un acte inique devienne juste en lui donnant le

m HISTOIRE DE PARIS

titre de loi. » C'est Mathieu Molé, impassible au milieu des factieux et les terrassant d'un mot. C'est Achille de Harlay , calme et ferme devant le duc de Guise le lendemain des barricades, comme il le sera un jour devant Bussy le Clerc. « Le duc le rencontra se pourmenant au jardin de son hôtel (occupé aujourd'hui par la préfecture de police), lequel s'estonna si peu de sa venue , qu'il ne daigna pas seulement discontinuer sa pourmenade commencée, laquelle achevée qu'elle fut , il retourna et vit le duc de Guise. « Monsieur, lui dit- il, quand la ma- « jesté du prince est violée , le magistrat n'a plus d'au- « torité. Au reste, mon âme est à Dieu, mon cœur est à « mon roi, et mon corps est entre les mains des mé- « chants. Qu'on en fasse ce que l'on voudra. »

Oublierons -nous maintenant Clavier, répondant aux émissaires de Napoléon , qui lui demandent la condamnation de Moreau en lui promettant qu'on pardonnera : « Eh ! qui donc me pardonnera , à moi ? »

Malheureusement, à côté de ces grands actes d'indépendance et de cœur, se présentent de tristes souvenirs , tantôt de faiblesse , tantôt d'ambition mesquine et jalouse ; à côté de cette simplicité de mœurs . se révèle parfois une austérité d'apparat qui n'est que le déguisement de l'orgueil. Un jour (c'était le lendemain de la Saint -Barthélémy) Charles IX arrive au palais accompagné de sa mère, et là, entouré de magistrats du tiers -parti qui n'ont pas même le courage de la peur, de Christophe de Thou, entre autres, il s'avoue l'auteur de tous les crimes et fait condamner au gibet ses ennemis morts.

Quelques années après, le 16 janvier 1589, soixante

ET DE SES MONUMENTS. m

conseillers se lèvent comme un seul homme pour suivre leur premier président que Bussy le Clerc conduit, le pistolet au poing, à la Bastille. Tous ils descendent les degrés du palais entre deux lignes de spadassins , tous ils passent le guichet de la prison au milieu des huées du peuple ; mais le lendemain , le peuple les retrouva siégeant au palais sous la présidence de Barnabé Brisson , dont la conscience savait céder aux événements , moyennant de certaines protestations secrètes. Plus tard, du moins, Barnabé Brisson sut mourir.

Ainsi donc , tremblant à la suite des partis , le parlement n'est plus alors qu'un instrument docile de leurs passions. Il pactise avec la Ligue, il triomphe avec Henri IV; il fait plus , il flétrit , il condamne suivant l'impulsion du jour.

Mais avec la paix , avec l'avènement des minorités chancelantes recommence son action personnelle ; et nous voyons le perron du palais, la salle des Pas-Perdus et quelquefois la grand'chambre devenir le théâtre de luttes passionnées. Qui ne se rappelle la Fronde avec tous ses héros : le bonhomme Broussel , le duc de Beaufort , le prince de La Bochefoucauld, le cardinal de Betz , et malheureusement le grand Gondé ? Qui ne voit encore le cardinal saisi par La Bochefoucauld entre les deux battants de la porte de la grand'chambre et ne lui répondant , après avoir été délivré toutefois , que par cette insolente facétie : « Tout beau, mon ami, tu es un lâche, et je suis un prêtre : le duel nous est défendu. »

Institué par Philippe le Bel, non-seulement comme corps judiciaire , mais encore comme point d'appui contre le clergé et contre la féodalité , le parlement se proposa

constamment pour but de faire de la grand' chambre tout à la fois le conseil politique et le conseil religieux de la nation. De là une guerre perpétuelle d'empiétements et vis-à-vis de l'Église et vis-à-vis de l'Etat ; de là ces sacrements portés, entre deux haies de soldats, à des hérétiques , par arrêt de la cour ; de là cette fastueuse opposition à l'absolutisme royal, opposition qui, ne tendant en définitive qu'à fonder sur d'inébranlables bases l'oligarchie parlementaire , ne se montra guère moins hostile à la liberté qu'à la royauté. Puis après tant de bruit , tant d'oppositions, tant de remontrances , la grande assemblée finit un jour par se perdre comme bien d'autres, mais plus muette et plus inaperçue que bien d'autres, dans l'arène brûlante des révolutions.

Le nom du parlement de Paris n'en est pas moins resté grand dans l'histoire. 11 le doit à ce que le parlement fut longtemps en France la seule tribune publique , le seul écho des souffrances ou des plaintes de la nation; il le doit à cette habitude de la lutte qui lui fit défendre parfois les intérêts du peuple. Mais il le doit aussi au caractère traditionnel de ses membres , soit comme citoyens , soit comme magistrats ; à cet ensemble de science , d'honneur, de simplicité et de droiture qui, sans être complètement à l'épreuve de l'esprit de secte et de l'esprit de corps, n'en a pas moins toujours été le patrimoine de la magistrature française.

L'organisation du parlement remontait , nous l'avons dit, à Philippe le Bel. La chambre des plaids ou la grancl'chambre en était l'âme; elle seule possédait la plénitude de la juridiction qui était répartie entre les

requêtes, les enquêtes et la Tournelle; elle seule était ouverte au chancelier, aux princes et aux pairs; et lorsque le roi tenait son lit de justice , c'était toujours dans la grand' chambre du palais. Le spectacle que le parlement offrait alors était sans égal et pour la majesté et pour la lichesse. Les pairs ecclésiastiques et les conseillers- clercs y venaient en grand costume de chœur, les pairs laïcs en habit et manteau de cour, avec toque à plume et épée au côté, et les conseillers de robe courte en toge écarlate avec chapeau rouge fourré d'hermine.

En avril, mai et juin , les ducs et pairs, fussent -ils fils de France , devaient au parlement , chacun à leur tour, la baillée des roses. Le jour de la baillée, toutes les chambres du palais étaient jonchées de fleurs et d'herbes odoriférantes. Un déjeuner splcndide était offert aux magistrats ; puis, l'heure de l'audience venue, le donateur se présentait à la barre , au son des hautbois , et offrait , dans un bassin d'argent, autant de bouquets et de couronnes de roses qu'il y avait de présidents et de conseillers.

Il serait difficile de pénétrer l'origine de cette coutume , qui semblait transformer de graves magistrats en divinités pastorales. Nous savons cependant que la rose, cette reine des fleurs, était considérée, au moyen âge, comme le symbole de la dignité et de la prééminence. Il n'était pas un souverain qui ne s'honorât de recevoir la rose d'or des mains du pape , et , à ce titre , nul plus que nos fiers parlementaires ne devait tenir à ce gracieux tribut du printemps .

De son coté, la basoche ne manquait jamais déplanter solennellement un mai au pied du grand escalier du pa-

lais. On eût dit , dans le monde poudreux de la chicane , une rivalité de fêtes printanières.

La basoche réunissait jadis en corporations tous les clercs de commissaires, notaires, procureurs et greffiers. Elle avait sa juridiction, ses armoiries, sa bannière, et formait un petit royaume dans l'État. Ses armoiries étaient d'argent à trois éçritoires de sable, l'écu surmonté d'une couronne de marquis et supporté par deux jeunes filles à longue chevelure. Le chef de la basoche prenait le titre de roi , qu'il prétendait avoir reçu cle Philippe le Bel 1 ; il tenait ses audiences dans la grand' chambre, et les arrêts qu'il rendait commençaient toujours par la formule sacramentelle : La basoche régnante et triomphante, salut. Le roi de la basoche avait même le droit de battre monnaie , mais sans pouvoir toutefois donner cours à ses deniers hors de son royaume. Chaque année il faisait une revue de son peuple , le 1er mai, après la plantation de T arbre aux guirlandes de fleurs. François Ier voulut assister à l'une de ces revues ; sept à huit cents clercs de la basoche y figurèrent à cheval.

Le clerc de la basoche se reconnaît en général à son entrain caustique , à sa loquacité de palais semée de traits du métier, et à cette souplesse de talent et de caractère que l'on dirait particulière aux enfants de Paris. Aussi nul ne l'égale pour les moralités et sotties qu'il joue tout simplement sur la table de marbre, c'est-à-dire sur la table du roi , cette table à laquelle nul n'a le droit de s'asseoir aux grands jours s'il ne porte couronne souveraine. Le matin, il fait suer la procédure ; le soir, il

1 Henri III le lui ôta,

s'ébat sur son théâtre ou court les rues avec torches et flambeaux pour donner des aubades , tandis que ses confrères du haut et puissant empire de Galilée, c'est-àdire les clercs de la chambre des comptes , se livrent à des danses , mo?isques, mommeries et autres triomphes. Tantôt scribe, tantôt comédien , orateur toujours, on le verra même changer parfois l'écritoire pour l'épée sans rien perdre de sa causticité joyeuse. Le roi de la basoche offrit fièrement 6,000 de ses sujets à Henri II , pour l'aider dans une de ses expéditions ; et, aux premiers jours de 91 , ne vit- on pas les basochiens du palais s'organiser en corps sous un uniforme rouge à boutons d'argent , pour voler des premiers aux frontières?

Au-dessus de la basoche s'élevait l'ordre anticrue des avocats , qui participait par sa forte éducation et par ses traditions de famille et de palais à la dignité de la magistrature. S'il y eut des avocats patelins , ainsi que nous le prouve la piquante comédie du xve siècle, il y avait aussi, et c'était le plus grand nombre, de religieux et graves avocats qui commençaient la journée par la prière commune, et reproduisaient dans leur vie cette impression de bonté et de dignité que l'antiquité considérait comme l'aide la plus puissante de l'éloquence : Vir bonus dicendi perilas.

Le palais où ont passé toutes ces gloires, gloires de la royauté, de la justice, de l'éloquence, fut longtemps circonvenu de rues étroites qui ne lui laissaient un peu de jour et d'air qu'à l'ouest, du côté du jardin de Saint- Louis. Comme le Louvre, ses bâtiments irréguliers étaient

flanqués çà et là de tourelles à toit conique dont quelques-

unes existent encore sur le quai de l'Horloge. Leur pied était alors baigné par la Seine : chacune d'elles avait son nom ; il y avait la tour de Beauvais , la tour des Joyaux , la tour de la Question , la tour Carrée , la tour Civile , etc. Dans la tour Carrée , qui forme aujourd'hui encore l'angle du quai , fut placée par Charles V, en 1370 , une horloge avec son horloger. L'horloge était la plus considérable qui eût encore été vue à Paris; l'horloger , Henri de Vie, était Allemand. Il vint en France sur l'invitation du roi , et un appartement lui fut assigné dans la tour , afin qu'il pût constamment surveiller son œuvre. Au-dessus de F horloge, dans la lanterne , était le tocsin.

L'aspect extérieur du palais a d'ailleurs été considérablement modifié dans le dernier siècle. A la place de la porte basse qui lui donnait entrée sur la rue de la Barillerie , se développe depuis 1787 une grille monumentale. La rue elle-même s'est élargie , et une nouvelle voie de communication forme , depuis quelques années , une splendide avenue au sanctuaire de la justice. Malheureusement la façade du palais est lourde; elle affecte une certaine grandeur théâtrale , grandeur sans caractère.

De tout temps le palais avait eu sa prison , que nous trouvons désignée par le nom de conciergerie, dès le xi\ e siècle. La Conciergerie a fidèlement gardé ses cachots et ses verroux. Que de cœurs flétris et que de cœurs généreux ont gémi sous ces voûtes : Enguerrand de Marigny le concussionnaire , et Barnabé Brisson le magistrat timide mais intègre ; la Brinvilliers une empoisonneuse , et Charlotte Corday une républicaine de Rome antique ; Vergniaud le régicide , et la reine martyre Marie- Antoinette !

Le cachot de Marie- Antoinette est une salle basse et humide ; vous y trouverez encore quelques souvenirs de son passage ; et, dans les salles du palais, vous verrez le lieu où siégea Fouquier-Tinville à la place de d'Aguesseau ; vous verrez la barre où comparurent et où furent condamnés et Malesherbes et Mouchy , et Cazotte et Mme Élisabeth , toutes les dignités, toutes les vertus, toutes les gloires *.

Près de la Conciergerie on remarque une suite de salles basses à ogives , que leurs vastes cheminées ont fait nommer les cuisines de saint Louis. Au-dessus d'elles s'étend la grande salle du Palais , immense promenoir construit une première fois sous le règne de saint Louis , et reconstruit après un incendie par Jacques de Brosses , du vivant de Louis XI1L Mais la table de marbre a disparu , cette illustre table de marbre qui en occupait toute l'extrémité occidentale, qui avait sa juridiction, et sur laquelle dînait le roi et dansaient les clercs de la basoche. Elle a été calcinée par l'incendie. La salle de Jacques de Brosses reproduit d'ailleurs fidèlement les dimensions et la disposition de la salle de saint Louis. Ce sont toujours deux grandes nefs séparées par un rang de piliers; mais vainement y chercherait-on aujourd'hui les

1 Comment parcourir ces salles sans se rappeler le cri de Marie-Antoinette, accusée d'avoir corrompu son fils : J'en appelle à toutes les mères ! Et cette réponse si belle de M. de Gramont, prévenu de correspondance avec la famille royale : Aucun témoignage ne s'élève contre moi, je pourrais nier- mais je ne rachèterai pas ma vie par un mensonge ! Comment oublier ce vieux conseiller Isabeau auquel Fouquier-Tinville demande ironiquement s'il reconnaît la salle où il se trouve : Oui, je la reconnais ; c'est ici que j'ai vu, quarante ans, la justice épouvanter le crime, et c'est ici que je vois maintenant le crime égorger la vertu 1

compartiments d'azur et d'or qui couvraient, du temps de saint Louis, la nudité des piliers, vainement les lambris ouvragés de la voûte , vainement ces statues de rois dont Gorrozet disait : « On pense que ceux qui ont les mains hautes ont régné vertueusement , et que ceux qui ont les mains basses ont été infortunés ou n'ont fait acte d'excellence *. »

Mais du moins en face de l'entrée des tribunaux et de la chambre de saint Louis s'élève, depuis quelques années, la blanche statue de Malesherbes. Dernier défenseur des rois, dernière gloire de l'ancienne magistrature, il est là comme le génie de la vieille France, veillant encore sur la France nouvelle dans cet antique palais de la justice et de la royauté.

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