LE LOUVRE
Hors des murs de Paris, à l'entrée des grands bois qui suivaient jusqu'au Pecq les sinuosités de la Seine, s'élevaient, dès le ixe ou le Xe siècle, les fortes tours d'un domaine royal , dont le nom latin, Lupara, semble indiquer le voisinage des loups de la forêt. Ce domaine réunissait sans doute, comme tous les lieux de plaisance des chefs francs, le double caractère d'une bonne mé-
1 On montre encore, près de la salle des Pas-Perdus, la chambre de saint Louis et de Marguerite de Provence ; elle faisait partie des anciennes constructions du roi Robert, et a porté autrefois le nom de chancellerie.
tairie et d'un rendez- vous de chasse. « Les rois ne faisaient néanmoins, dit Sainte-Foix, qu'y passer et s'y rafraîchir; jamais ils n'y ont été à demeure. »
Userait au reste fort difficile de déterminer avec précision quelle était l'importance des bâtiments du Louvre avant Philippe-Auguste. Tout ce que nous savons, c'est que la grosse tour que ce prince édifia au milieu de la cour du château ne fit que remplacer une tour plus ancienne. Il est donc possible que la tour du Louvre fût déjà ce qu'elle a été constamment depuis, le centre de la France féodale. C'était d'elle en effet que relevaient tons les grands fiefs et toutes les grandes seigneuries du royaume. Chaque vassal était tenu d'y venir rendre hommage, et, en cas de félonie, était sûr d'y trouver une prison. Ferrant de Portugal y fut le premier enfermé, après la bataille de Bouvines. Ferrant s'était vanté d'entrer en triomphe à Paris : il y entra enchaîné sur un char traîné par quatre chevaux richement ornés ; il avait dit qu'il coucherait au Louvre ; il y coucha douze ans.
Après lui , Enguerrand de Coucy, Guy de Flandre ,• Enguerrand de Marigny, Jean de Montfort, Charles de Navarre, Jean de Grailly, captai du Buch, Pierre des Essarts, Jean d'Alençon , Antoine de Chabannes-Dammartiu, etc., vinrent successivement expier leurs velléités de cupidité ou d'ambition sous ces épaisses voûtes.
La tour du Louvre était , en outre , la gardienne du trésor des rois; on n'y entrait que par un pont-levis jeté sur de larges douves. La porte en était fermée par une. grille de fer s' ouvrant sur un escalier à vis , qui conduisait à divers étages d'appartements voûtés dont les croisées
étaient profondément enfoncées dans la muraille En outre de ces appartements on y remarquait un puits et une chapelle.
Cette tour isolée communiquait par une galerie de pierre au vaste parallélogramme que dessinaient , depuis Philippe- Auguste , les bâtiments du château. Ces bâtiments , d'une construction informe , ne manquaient cependant ni de légèreté ni d'élégance, grâce aux tours nombreuses et élancées qui flanquaient leurs angles et protégeaient leurs issues. On eût dit , à voir les pignons aigus de quelques-unes de ces tours que surmontaient de hautes girouettes , à voir les tourelles accolées à quelques autres, tourelles qui se détachaient comme de sveltes donjons de leur sommet crénelé, on eût dit une construction orientale. Dans l'architecture civile comme dans l'architecture religieuse, les lignes prennent toutes alors une direction verticale. C'est une aspiration incessante qui se traduit par mille formes gracieuses : flèches, tours, clochetons, pinacles. Les toits eux-mêmes sont brisés par des ressauts qui semblent lutter de hardiesse et de hauteur. Le Louvre actuel représente l'harmonieuse mais grave poésie des anciens; le Louvre de Philippe-Auguste, les fleurs capricieuses mais variées de la poésie chevaleresque.
J'ai dit que le Louvre était situé hors de Paris; sa position à cet égard ne se trouva pas changée par la nouvelle enceinte de Philippe-Auguste. Cette enceinte fut en effet
1 La tour du Louvre avait 32 mètres de hauteur et 16 de diamètre ; l'épaisseur de la maçonnerie était de 4 mètres dans le bas et de 3 mètres 65 centimètres dans le haut.
tracée entre la façade orientale du palais et le portique de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le Louvre eut sa ligne de eireonvallation particulière , et forma une citadelle à la porte delà ville. Quelques rues cependant commençaient dès lors à s'ouvrir de ce côté , le quartier Saint -Honoré se formait et se peuplait : aussi Charles V finit- il par comprendre le Louvre dans ses travaux de fortifications qui jetèrent les limites parisiennes jusqu'à la tour de Bois , vers le pont actuel des Saints-Pères.
Charles V résidait habituellement à l'hôtel Saint- Paul, qui est quelquefois désigné dans l'histoire .par le titre d'hôtel solcmnel des grands esbaltemenls. Le roi de France pourrait y loger superbement, disait-on , vingtdeux princes de la qualité du duc de Bourgogne. On eût dit , en effet , non pas un hôtel , mais une ville tout entière : tant il y avait de tours, de pignons, de galeries, de jardins, de viviers , de chapelles dans cette immense enceinte. Cette grandiose réunion de palais embrassait , en y comprenant l'église et le couvent des Célestins qui y avaient été édifiés aux frais du roi, tout l'espace circonscrit aujourd'hui par la Seine , les greniers d'abondance et les rues Saint -Antoine et des Nonandières.
Mais si l'hôtel Saint-Paul était le lieu des pompes de la royauté , le Louvre était devenu avec Charles celui de ses méditations et de ses études. C'était là en effet que ce prince, à l'esprit durement sage et subtil, pour parler comme Froissart, avait fait transporter sa librairie et ses instruments astrologiques. C'était là que venaient le trouver de préférence les philosophes, les érudits, les
poètes, Nicolas Oresmes, Philippe de Maizières, Bauchant de Saint -Quentin, Raoul de Presle, Everard de Conti et l'astrologue Thomas de Pisan , près duquel se presse attentive Christine de Pisan , sa fille , « petite clochette qui grand bruit sonne. »
On croit les voir, les entendre dans cette tour de la Librairie, dont le roi avait fait griller les fenêtres avec du fil d'archal, pour n'y être troublé par les pigeons et colombes. Tantôt ils conversent de chevalerie ou de belles-lettres; tantôt, « pour obvier à vaines et vagues paroles , » ils prêtent l'oreille à une musique composée d'instruments bas , ou à la voix de quelque prud'homme disant « gestes et mœurs vertueux d'aulcuns bous trépassés. »
Qui ne reconnaîtrait , au milieu d'eux , le roi sage , c'est-à-dire, suivant le langage du temps, le savant, le lettré , dans ce front pâle, cette tête amaigrie et méditative, toujours penchée pour entendre, mais sur laquelle les impressions sont à peine sensibles , tant il y a en elle de réflexion et de calme. Jamais prince ne fut moins chault ni furieux, mais jamais non plus tant de bénignité et de douceur ne se cacha sous une enveloppe de marbre. « Que vous êtes heureux, Sire! lui disait le beau chevalier Burel de la Rivière, son ministre et son ami. — Oui, je suis heureux , répondait Charles , car j'ai le pouvoir de faire le bien. »
Charles V consacra 55,000 livres à agrandir le Louvre, et particulièrement à en exhausser les bâtiments d'un étage. Sur le pignon du pont-levis qui donnait entrée à la grosse tour, on remarquait sa figure tenant le
sceptre. Elle y avait été sculptée par Jean de Saint - Romain , au prix de six livres huit sols parisis 1 .
Le Louvre s'étendait alors de la rivière à la rue de Beauvais , et de la rue Froi- Manteau à celle d'Autriche , aujourd'hui de l'Oratoire. Il était accompagné de plusieurs jardins ; le plus considérable était borné par la rue Froi -Manteau , et comprenait le terrain sur lequel a été édifié depuis lors l'angle nord- ouest du palais actuel. Quatre ou cinq basses -cours avaient en outre été réservées dans l'intérieur de l'enceinte, afin de suffire sans doute au service des nombreux gouverneurs qui y exerçaient un commandement. Chaque tour du Louvre était en effet une capitainerie , et ces tours étaient sans nombre. J'ai déjà parlé de la grosse tour et de la tour de la Librairie ; je pourrais citer encore la tour de la Fauconnerie, la tour de l'Artillerie , la tour de la Taillerie , la tour de la Grande- Chapelle, la tour de l'Écluse , la tour de Windal, la tour du Pont -des -Tuileries , la tour de l'Horloge , les deux tours du Fer-à-Cheval, etc.
Charles VI ajouta, de son côté , quelques pierres à ce vaste ensemble de constructions. Le Louvre fut momentanément habité sous son règne parle dauphin, jeune homme frivole et voluptueux qui cherchait un asile pour
1 L'architecte qui présida aux travaux se nommait Raymond du Temple. Il se plut à prodiguer toutes les richesses de l'art dans cette royale habitation. Les murs de la salle des festins étaient ornés de paysages; les escabelles, les bancs, les faudesteuils , les escaliers, les cheminées surtout étaient enrichis de sculptures. Celle de la chambre du roi se faisait remarquer par treize statues de prophètes, douze figures d'animaux allégoriques et deux anges qui soutenaient les armes de France. Parmi toutes ces magnificences se trouvait un vieil banc que le roi gardait avec un pieux respect; ce vieil banc avait appartenu à saint Louis.
ses plaisirs loin de l'hôtel Saint - Paul , où vivait sa femme ; mais les fenêtres du Louvre éclairées chaque nuit de mille bougies, ses grandes salles, ordinairement solitaires, retentissant tout à coup de bruit et de musique, ne tardèrent pas à éveiller une vive irritation au cœur des princes et du peuple. Un soir donc, les princes et avec eux la reine et la dauphine se présentent au Louvre et y font saisir de vive force Jean de Croy, David de Brimeu , Bertrand de Montauban , le seigneur de Mo y et quelques autres conseillers du dauphin. Le jeune prince s'irrite, il veut sortir, il veut ameuter le peuple, mais on ne lui en laissa pas les moyens ; et la « royne sa mère , dit Monstrelet , tant qu'elle put le rapaisa. » Le dauphin , qui jusque-là avait suivi les impulsions de la faction d'Orléans, passa alors du côté du duc de Bourgogne.
Sept ans s'écoulent, et nous rencontrons au Louvre, non plus le fils étiolé de Charles VI, jeune homme dont les débauches ont en quelques jours épuisé la vie, mais Henri V d'Angleterre , régent et héritier présomptif de la couronne de France. « Le roy d'Angleterre et ses deux frères, dit Monstrelet , se logèrent au chastel du Louvre... et quant à parler des dons et présents qui furent faits audict roy et à sa femme la royne, il seroit trop long à raconter chacun à part soi. » Tristes souvenirs de honte et de bassesse !
Au xvf siècle , le Louvre servit de demeure à Charles- Quint pendant les huit jours qu'il passa à Paris en 1 539 1 .
1 François Ier avait évité de placer dans le palais aucune tapisserie de Flandre , se souvenant avoir ouï dire à l'empereur qu'il les détestait , « parce que en icelles sont toujours figurés divers banquets, pots, tasses ou raisin, qui sont actes de mangerie. » — Sous le règne de Charles VI , le Louvre avait déjà
L'empereur y arriva le 2 janvier « monté sur un beau cheval moreau et vestu d'un petit manteau de drap noir, et , en sa teste . un chapeau de feutre noir, parce qu'il portoit le deuil de sa femme \ » Le présent que lui fit la ville fut « un bel et grand Hercule, effigie tout en argent . vestu d'une peau de lion, lequel estoit de environ six pieds de haut , et tenoit deux grosses colonnes d'argent lesquelles il plantoit à force dedans terre. . . et à l'entour desdictes colonnes estoit escript plus oultre, qui estoit la devise dudict empereur, lequel Hercule fut mis dedans un étui de' cuir sur lequel avoit des aigles à deux testes dorés et estoit doublé de satin vert. »
Charles -Quint, de son côté, laissa à Paris diverses marquesde sa générosité. On citait, entre autres, un candélabre à dix branches d'un fort beau travail qu'il offrit à l'église Sainte-Opportune, et qu'on y voyait encore en 1 789 .
Cependant le Louvre que venait d'habiter le grand empereur n'était déjà plus qu'une ruine. François Ier y avait fait , il est vrai , d'importantes réparations ; mais , soit que ces travaux fussent insuffisants, soit que la vieille architecture de Charles VI et de Philippe- Auguste blessât l'œil du prince qui avait construit Fontainebleau et Chambord , toujours est -il qu'immédiatement après le départ de Charles - Quint , un nouveau et splendide palais s'éleva, sur les dessins de Lescot, à la place du gothique manoir.
L'œuvre de Lescot, qui est restée connue sous le nom
servi de demeure à Manuel, empereur de Constautinople . et à Sigismond, empereur d'Allemagne.
' Registres de l'hôtel de ville ,
de vieux Louvre , se composait de deux corps de bâtiments dont un seul est demeuré intact . Ce bâtiment est celui qui s'étend du pavillon du Dôme au pavillon des Antiques ; le second , qui lui était semblable , formait un retour d'équerre depuis le pavillon des Antiques jusqu'au guichet actuel du bord de l'eau. Ce dernier a été complètement modifié, d'après les dessins de Perrault, lors de l'achèvement du palais.
Enfin . deux autres corps de bâtiment , de dimensions égales aux premiers , devaient , suivant le plan de Lescot , terminer le parallélogramme qui n'eût occupé ainsi que te quart de la surface actuelle du Louvre. La mort de François 1er, celle de Henri II et celle de Lescot arrêtèrent l'exécution du monument. Elle ne fut reprise que sous le règne de Louis XIII , et alors seulement les proportions actuelles lui furent données, proportions étrangères à ta pensée primitive de l'artiste.
Le vieux Louvre n'en reste pas moins, malgré le dôme et le péristyle de Lemercier et malgré la colonnade de Perrault, la partie la plus remarquable de l'édifice. Nous n'y retrouvons sans doute ni la hardiesse ni le grandiose du moyen âge ; mais la Renaissance y a semé à pleines mains toutes ses harmonies : élégance du dessin , pureté des détails , correction sans sécheresse , alliance merveilleuse de l'équerre et du ciseau ; voilà ce qui frappe dès l'abord dans cette splendide construction. C'est encore le moyen âge pour la richesse, mais c'est aussi l'antiquité classique pour l'habileté technique de la main. La pensée de l'art s'est amoindrie . mais elle est toujours féconde et puissante.
Lescot s'était associé Goujon pour l'accomplisseriient de son œuvre ; et tandis que l'architecte dessinait les profils du monument , le sculpteur taillait dans la pierre des trophées, des esclaves et des figures allégoriques, telles que la Pudeur, l'Abondance, le Courage, etc.; tandis que Lescot suspendait les voûtes de l'immense salle des Cenl- Suisses, Goujon en décorait l'extrémité d'une tribune supportée par ces célèbres cariatides qui rappellent Michel -Ange. Jamais lutte plus brillante et plus fraternelle ne s'était engagée entre deux beaux génies.
On se ferait du reste difficilement une idée de ce qu'était le Louvre à la mort des deux artistes. Une partie considérable des vieux bâtiments existait encore à l'est et au sud , et leurs hauts toits , leurs tours noircies par le temps se raccordaient assez mal avec la construction italienne et tout éclatante de blancheur et d'art du Bramante français. Ajoutons que des échoppes boiteuses se pressaient dans la cour parmi des monceaux de gravois, tandis que de nouveaux bâtiments s'élevaient, dans la direction de la Seine , en dehors du plan régulier du palais. Telle était, par exemple , la galerie des Antiques commencée , par Serlio peut- être, dès le règne de Henri II , et qui formait terrasse pour les appartements du Louvre au premier étage. Henri IV la surmonta plus tard de la galerie d'Apollon.
Ainsi , confusion d'âges, de styles et de plans, tel était l'aspect que présentait le Louvre lorsqu'il devint tout à coup, après des siècles d'oubli, la résidence habituelle de la royauté. L'hôtel Saint - Paul n'existait plus ; Henri 11 venait de mourir frappé d'un coup de lance au palais des
Tournelles , et Catherine de Médicis , sa veuve , s'empresse de chercher un refuge contre un si pénible souvenir dans les salles toutes neuves du Louvre. C'est donc au Louvre que va s'accomplir le drame douloureux et lugubre des derniers Valois : c'est là que vont passer sous nos yeux et Charles IX et Henri III , et les Guise et Coligny , et la Saint-Barthélemi et les Barricades.
Quelques jours avant ces tristes jours la cour se trouvait réunie au Louvre, prêtant l'oreille à une belle jeune fille alors dans son
Doux printemps et fleur de jeunesse 1 ,
laquelle déclamait publiquement une oraison en latin qu'elle avait faite , soutenant et défendant , contre l'opinion commune, qu'il est oit bien séant aux femmes de savoir les lettres et arts libéraux... « Je Pay vue là! » s'écrie Brantôme avec un triste et pieux souvenir. Cette jeune fille , cette enfant de treize ans , était Marie Stuart.
Ce fut également dans le bastimenl neuf du chasleau du Louvre qu'eurent lieu les fêtes de son mariage avec le roi-dauphin. Marie était vêtue de blanc, avec carcans de pierreries autour du cou, et couronne d'or, de diamants et de perles sur la tète ; à cette couronne était attachée une escarboucle pendante de 500,000 écus. Ne noussemble-t-il pas la voir avec ce pas modeste et cette belle grâce dont parle Brantôme , ballant dans la salle des Cent- Suisses , au bruit des clairons, hautbois, flageols, et parmi
1 Vers de Marie Stuart.
la joie et délectation de tous les seigneurs et princes qui sentaient F amour voletler autour d'elle 1 ?
Quatre années s'écoulent, et cette gracieuse figure ne nous apparaît plus que sous un voile de deuil :
Ce qui m'esloi! plaisant Ores m'est peine dure ; Le jour le plus luisant M'est nuit noire et obscure -.
Et en rien n'ay plaisir Qu'en regret et désir.
L'esprit s'attache involontairement à ces détails d'une mélancolique poésie , en présence surtout des scènes violentes auxquelles ils préludèrent.
A l'époque de Catherine de Médicis , le côté du Louvre qui fait face à Saint-Germain-l'Auxerrois présentait un confus assemblage de tours et de bâtiments qui , la plupart , dataient du règne de Philippe-Auguste. Sur une partie de l'emplacement de la colonnade actuelle s'étendaient la chapelle et la galerie de l'hôtel du Petit- Bourbon, splendides débris de la demeure du connétable. Ce fut dans cette galerie , la plus vaste de France , qu'eurent lieu les fêtes du mariage de Marguerite de Valois et de Henri de Navarre. L'histoire ne dit pas si Marguerite y dansa ce branle de la torche dans lequel elle se montrait si grave et si belle ; mais ce qui est certain , c'est que jamais danse n'eût été mieux à sa place ni mieux nommée. Avoir en effet catholiques et huguenots se toiser de l'œil et de la dague, il était évident que ces fêtes étaient les premières étincelles d'un terrible incendie. Le pur-
1 Poésie du temps citée par Brantôme.
gatoire et l'enfer avaient été représentés au Petit-Bourbon , raconte Tavannes, et les huguenots y furent jetés après un combat de barrières, « présage de leur malheur. »
A peu de distance de cette galerie , s'élevait entre deux grosses tours la porte orientale du Louvre, et près de cette porte se trouvait le jeu de paume . Plus d'une fois Catherine de Médicis y avait fait voler la balle avec cette légèreté et cette adresse qu'elle déployait si souvent , du vivant de Henri II, soit à Y assemblée du cerf, soit au tir de l'arbalète. Quatre seigneurs jouaient en ce lieu le vendredi matin, 22 août 1572; c'était le roi Charles IX, le duc dè Guise, l'amiral de Coligny et le comte de Teligny, gendre de l'amiral. A peine s'étaient-ils séparés, qu'un coup de feu parti d'une fenêtre treillissée du cloître Saint-Germain , atteignit au bras un gentilhomme qui paraissait sortir du Louvre et se dirigeait vers la rue des Fossés-Saint- G ermain-l'Auxerr ois en lisant une lettre. Ce gentilhomme était Coligny. La main qui le frappait avait été dirigée par le duc de Guise.
Depuis quelque temps, Coligny, le vaincu de dix batailles , avait été introduit au conseil par l'influence de Catherine de Médicis, qui cherchait à contrebalancer par les protestants la puissance des catholiques ; elle divisait pour régner. Mais Coligny, au lieu d'être un aide , prétend du premier coup être un maître. Il ne conseille pas, il commande, il menace. Ce qu'il lui faut avant tout, c'est la rupture de toutes les alliances catholiques et traditionnelles de la France; ce qu'il lui faut, c'est la guerre avec l'Espagne dans les Flandres , c'est une union intime avec les Provinces-Unies de la Hollande , dont il
n'est pas un huguenot de France qui n'envie l'oligarchie républicaine. Charles IX se laissait volontiers bercer par les rêves d'agrandissement et de gloire dont Goligny savait entourer ses projets. Goligny lui promettait d'ailleurs un secours de 10,000 hommes. « Où donc M. de Ghâtillon a-t-il pris ces 10,000 hommes? s'écria un jour Tavannes. Ne serait-ce pas chez vous , Sire? Si jamais un de mes sujets me portait de telles paroles, je lui ferais trancher la tête. »
Charles IX refusa; Goligny n'en envoya pas moins ses 1 0,000 hommes en Flandre , où ils furent battus , suivant leur habitude. Mais il fit plus, il posa fièrement comme ultimatum au conseil la guerre avec les huguenots ou la guerre avec l'Espagne.
Voilà donc à quoi aboutissait la politique de bascule de Catherine de Médicis! Voilà quel était le terme de ces éternelles compositions que le saint pape Pie V prévoyait depuis longtemps ne pouvoir être que feintes et embûches , nisi fictam insidiïsque plénum compositionem. On avait eu peur du triomphe des catholiques; eh bien ! il faudra suivre, tête baissée, le char de triomphe des battus de Jarnac et de Montcontour. Catherine de Médicis frémit; elle convoque ses affidés, Tavannes, Retz, de Sauve, et, plutôt que de courber le front devant l'amiral , elle se prononce pour la trahison et pour l'assassinat.
N'était-il pas facile d'ailleurs d'en rejeter la honte sur
autrui? Depuis la mort de l'illustre François de Guise,
une rameur persistante accuse Goligny d'en avoir été
l'instigateur ou le complice. Henri de Guise, le Balafré,
avait vingt fois depuis lors demandé justice contre celui
qu'il tenait pour être le meurtrier de son père. Il Payait même traduit devant le parlement , mais le parti politique s'était empressé d'arrêter les poursuites; il l'avait provoqué aune lutte en champ clos, mais la provocation était demeurée sans effet, «pour beaucoup de raisons, et surtout pour l'incertitude de l'événement. » C'est un écrivain huguenot qui parle ainsi.
Sans aucun doute, à la suite de tels refus, bien des projets de vengeance avaient traversé le cœur du Balafré. On le pensait du moins ; on supposait avec raison peutêtre que MM. de Guise n'étaient pas plus scrupuleux que les pieux ministres et les loyaux chevaliers de la réforme qui payaient le cheval de Poltrot et lui mettaient le pistolet au poing. Eh bien! on permettra à MM. de Guise de tuer Coligny; on leur fournira même un meurtrier dont la main est sûre ; on placera ce meurtrier avec leur aveu dans la maison de Villemur, leur ancien précepteur. Assurément il était impossible de mieux calculer un crime pour en rejeter la honte et en garder le profit .
Coliguy ne fut que légèrement blessé ; mais l'irritation des huguenots ne connut plus de bornes; elle étouffa même en eux la prudence , qui leur ordonnait de quitter Paris. Au lieu de se disperser, ils s'assemblent, ils menacent, ils demandent justice. Le duc de Guise l'avait demandée lui aussi ; F avait-il obtenue?
Charles IX ne se montrait d'ailleurs guère moins irrité qu'eux; il va voir l'amiral, accompagné de sa mère, et promet de lui faire réparation « si rondement qu'il en sera mémoire a jamais. » Puis il demande à voir la balle. « Je suis bien aise qu'elle soit dehors, dit alors
Catherine avec un à-propos perfide ; car il me souvient que lorsque M. de Guise fut tué devant Orléans , les médecins dirent qu'une fois la balle dehors , fût-elle empoisonnée , il n'y avait plus danger pour la vie. »
Cependant l'amiral avait demandé à parler en secret au roi, et pendant cette mystérieuse conférence, les huguenots , au nombre de plus de deux cents , passent et repassent sans respect autour de la reine mère , causant à voix basse et indiquant par leur physionomie et par leurs gestes les intentions les plus sinistres. « Onc Catherine ne s'étoit trouvée, disait- elle, en lieu où il y eût plus d'occasion de peur et d'où elle fût sortie avec plus de plaisir. »
Lorsque le roi et sa mère rentrèrent au Louvre, ils étaient dans les intentions les plus opposées : le roi décidé à poursuivre et à punir, la reine résolue à empêcher une poursuite qui, en passant par -dessus M. de Guise , risquait d'arriver jusqu'à elle. Le conseil s'assemble : il était composé des afïidés de Catherine. Chacun d'eux savait que le roi était facilement irritable ; aussi lui rappellent-ils avec complaisance la conjuration d'Amboise , où il s'était agi de la vie de ses conseillers , de la sienne peut-être ; ils lui rappellent cette « traitte de Meaux que l'amiral lui fit faire plus vite que le pas; » ils lui parlent des forces des huguenots , de leurs menaces , de leurs levées en Allemagne. « La guerre est infaillible aujourd'hui, disent-ils; eh bien! mieux vaut gagner une bataille à Paris , où tous, les chefs se trouvent , que de la mettre en doute dans la campagne. » A chacune de ces paroles il était aisé de voir le changement qui s'opé-
rait sur les traits du roi. « Par la mort-Dieu , s'écrie-t-il tout à coup , si nous en croyons le récit de son frère , puisque vous trouvez bon qu'on tue l'amiral , je le veux ; mais aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en demeure pas un qui puisse me le reprocher ; et donnez-y ordre promptement. »
Les intentions du conseil n'allaient pas jusque-là ; la mort des chefs lui suffisait. Pauvre volonté humaine , qui déchaîne les passions , et croit ensuite pouvoir leur dire : Tu n'iras pas plus loin 1 .
Bref, le samedi 23 août au soir, le duc de Guise et le prévôt des marchands sont mandés au palais. Au duc on donne la mission de tuer l'amiral; au prévôt, d'assembler la milice , de faire fermer les portes de la ville et enlever les bateaux qui servent au passage de la rivière. Il s'agit, lui dit-on, d'une vaste conspiration qui vient d'être découverte. Il s'agit de la sûreté du roi /de la reine et du royaume; plus tard on lui donnera des ordres.
La nuit s'écoule, nuit d'insomnie et d'angoisse. Tout à coup, aux premières lueurs du jour, la cloche de Saint- Germain-rAuxerrois se fait entendre, le tocsin de l'horloge du palais lui répond. Quelques auteurs prétendent même que, redoutant les hésitations de son fils, Catherine de Médicis fit sonner avant l'heure. « Ainsi que le
1 II nous en coûterait fort peu de croire à une longue préméditation de la Saint-Barthélémy , car nous n'avons aucune estime pour le caractère de Catherine de Médicis; mais nous n'y croyons pas, parce que rien ne la prouve. La correspondance diplomatique que ne connaissait pas de Thou, témoigne au contraire de l'irréflexion avec laquelle l'exécution fut décidée. Le récit de Tavannes et celui du duc d'Anjou, qui d'ailleurs ne cherchaient pas à s'excuser, sont donc seuls vraisemblables.
jour commençoit à poindre, racontait le duc d'Anjou à son médecin Miron , durant une de ces nuits pénibles où le souvenir de la Saint-Barthélémy revenait comme un affreux cauchemar troubler son sommeil , le roi , la reine et moi allâmes au portail du Louvre , pour voir le commencement de l'exécution; où nous ne fûmes pas
longtemps que nous entendîmes tirer un coup de
pistolet, et ne saurois dire en quel endroit ni s'il offensa quelqu'un. Bien sçai-je que le son seulement nous blessa tous trois si avant dans l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre jugement. Espris de terreur et d'appréhension , nous envoyâmes soudainement à M. de Guise pour lui dire qu'il se retirât en son logis, et qu'il se gardât bien de rien entreprendre sur l'amiral; mais M. de Guise répondit que le commandement estoit venu trop tard, et que l'amiral estoit mort, et que l'on commençoit à exécuter par tout le reste cle la ville. Ainsi retournâmes à notre première délibération, et peu à peu nous laissâmes suivre le fil de l'entreprise et de l'exécution. »
Que se passait-il cependant à l'Hôtel-de- Ville? La milice bourgeoise s'y était assemblée sur l'ordre du prévôt des marchands. Là on lui annonce qu'un complot vient d'être découvert , et qu'elle est appelée à sauver le roi et la reine. On va plus loin (ce sont les pamphlets huguenots qui nous apprennent ces détails) ; on dit aux bourgeois que les conjurés sont déjà à l'œuvre , qu'ils ont tué quinze soldats de la garde ; on nomme même ces soldats: se disoient ceux qui estoienl morls1. Qu'on juge
1 Voirie Mémoire sur V Estât de France sous Charles IX: le Tocsin contre les massacreurs ; le Réveille-matin des François, etc.
342 HISTOIRE DE PAHIS
de l'effet de ces proclamations sur une population habituée de longue main à ne voir dans les huguenots que des ennemis de Dieu et du roi. Elle s'associe au massacre , elle s'enivre de sang: mais au bout de quelques heures le Bureau de ville commence à s'apercevoir qu'en lâchant la bride à toutes les passions , on court à une proscription en masse. Il se transporte au Louvre vers onze heures ; il remontre au roi qu'on tue dans les rues , qu'on pille les maisons, qu'on saccage sans distinction tous les huguenots. « Montez à cheval, répond le roi. mettez- vous à la tète de toutes les forces de la ville , et faites cesser la sédition; ayez -y l'œil jour et nuit. »
Vains efforts ! au-dessous du peuple , de cette importante fraction du peuple du moins qui n'a été entraînée que par l'annonce d'une conspiration et, suivant le langage d'un écrivain calviniste , « par un désir de religion joint à l'affection qu'elle porte à son prince ; » s'agite la tourbe famélique et sanguinaire > qu'on retrouve comme la lie au fond de toutes les grandes cités. Mettez -la en mouvement , et elle troublera, elle souillera toute la ville , et il faudra des sueurs et du temps pour la faire rentrer dans sa honte et dans son repos. C'est cette tourbe de cannibales qui s'est attachée au cadavre de Goligny , qui Fa mutilé et qui le traîne de rue en rue ; c'est elle qui tue encore, qui pille, qui saccage; elle le fera encore demain, encore après-demain. Vous voulez la retenir ; il n'est plus temps1.
1 Dans cette appréciation du rôle du peuple, nous ne faisons que reproduire ce qui a été dit par l'auteur du célèbre pamphlet huguenot intitulé : Discours merveilleux de la vie, actions et déportements de la royne Catherine de Médicis. Cet écrivain, que l'on croit être Henri Estienne, dit positivement
Décrirons -nous maintenant , en nous bornant à l'histoire spéciale du Louvre, les scènes hideuses dont il fut le théâtre? Montrerons -nous les officiers du prince de Condé et du roi de Navarre massacrés sous le porche même du palais? Rappellerons -non s Téjean et Ségur- Bourse , poursuivis de coups de hallebarde j usque clans la chambre et dans la ruelle de Marguerite de Valois ? On a dit que Charles IX tirait pendant ce temps-là, avec une grande arquebuse de chasse , sur des huguenots qui traversaient la Seine ; on a même désigné la fenêtre par laquelle il tirait ; c'est celle qui donne sur le quai audessous de la galerie d'Apollon. Il ne nous coûterait nullement de croire à cette honte de plus de la part du prince qui se vanta en plein parlement d'avoir longuement prémédité la Saint-Barthélemy . ce qui n'était pas vrai, et se permit, à la vue du cadavre de l'amiral, des plaisanteries dignes d'Héliogabale. Mais nous repoussons ce fait , parce que , s'il eût été réel , Charles IX s'en fût vanté, et parce que , dans tous les cas, ceux sur lesquels on prétend qu'il tira, et qui tous eurent la bonne fortune d'échapper au massacre , le comte de Montgommery , le vidame de Chartres, Roban-Fontenay , Parclaillan, etc., n'eussent pas manqué de le crier haut et partout. Comment surtout Montgommery, qui fut pris peu de temps
« qu'en la plus grande fureur des massacres, les paisibles catholiques avoient sauvé autant d'huguenots qu'il leur estoit possible. Mais qui s'enquerra, ajoute-t-il, quels ont été les exécuteurs de cet exécrable massacre , on n'y trouvera que des belitres qui attendoient du butin... avec quelques renieurs de Dieu et contempteurs de religion , qui y tuèrent même des catholiques parmi les autres. » Quelques-uns même de -ces catholiques étaient célèbres; qu'il nous suffise de citer Jean Goujon, tué par un artiste qu'il avait renvoyé de ses ateliers.
après et décapité à Paris, n'eût- il pas, du haut de son échafaud , jeté cette accusation à la face du roi comme un sanglant outrage?
Quant à la fenêtre qu'on indique comme ayant donné passage à l'arquebuse de Charles IX, elle ne fut construite que sous le règne de Henri IV.
Assez de détails sur ces cruels souvenirs. Nous avons fait la part de chaque parti telle qu'elle résulte , non pas sans doute des histoires écrites après coup, mais des récits du temps. Nous l'avons dit , et nous le répétons : si les catholiques eussent été les maitres, on n'eût pas traité après Montcontour, et l'on ne se fût pas engagé dans l'impasse d'où des politiques de cour crurent ne pouvoir sortir que par une trouée sanglante. Alors il serait simplement arrivé ce qui était arrivé en Allemagne, en Hollande, en Belgique, partout où s'étaient élevées des guerres religieuses : les vainqueurs seraient restés vainqueurs à la face du soleil , et les vaincus seraient restés vaincus. Il y a enfin un dernier mot à dire sur la Saint- Barthélémy, et ce mot a été dit par notre ami M. de Falloux : « Supposez, au lieu d'une cour pleine d'intrigues et d'adultères, une cour où règne l'Évangile; supposez la loi de Dieu puissante sur les puissants ; au lieu de Catherine et de Charles IX mettez sur le trône Blanche de Castille et saint Louis ; et puis , je vous le demande maintenant : au premier aperçu de votre jugement, au premier cri de votre conscience, dites si la Saint- Barthélémy était alors possible. »
Quelques mois après le 24 août 1572 , Charles IX était pris d'une fièvre erratique qui le mina lentement : la vie
s'éteignait en lui avant l'âge, et la paix, qu'il avait si chèrement achetée , ne venait même pas jeter un peu de calme sur ses derniers instants. De sourdes rumeurs l'assiégeaient sans cesse; le duc d'Alençon conspirait, disaiton ; le roi de Navarre était d'intelligence avec le duc. On parlait même de sortilèges et de maléfices ; deux gentilshommes, La Molle et Coconnas, payèrent de leur tête ces ténébreuses velléités d'opposition. Quelque joie cependant semblait réservée au moribond , Catherine le pensait du moins ; elle entre un jour dans sa chambre et lui annonce la prise de Mont gommer y, le meurtrier de son père. Charles IX fixa sur elle des yeux immobiles et éteints: « Ne m'est soucy, dit-il, ni de cela ni de chose du monde. » Trois jours après, ce roi de vingtquatre ans n'était plus (30 mai 1574).
Charles IX habitait le bastiment neuf du Louvre, c'està-dire ce que nous appelons aujourd'hui le vieux Louvre. C'est donc là , c'est dans la salle des Cariatides , dans l'escalier de Henri II, dans la galerie qui s'avance perpendiculairement sur la rivière et qu'occupent actuellement les Antiques, que nous pouvons nous représenter cette pâle figure de roi , grand jeune homme, maigre, voûté, tète penchée sur l'épaule, teint mat. traits délicats et fins , yeux jaunes et bilieux. Lorsqu'il est dans sa chambre , il s'enveloppe le plus souvent d'une robe de satin vert gaufré , bordé de rubans d'argent ; mais lorsqu'il va à Y assemblée, il revêt un pourpoint de toile d'argent doublé de boucassin avec bandes barbillonnées de satin orange. Ses souliers sont de maroquin blanc ; son bonnet est orné de plumes et d'aigrettes . ses mains sont couvertes
de grands gants de chien qui montent jusqu'au coude.
Autour de lui, ce qui vous frappera davantage peutêtre , ce seront les nains et les naines. Les nains et les naines sont un des objets de luxe les plus appréciés du roi et de sa mère. On leur en a fait par deux fois des envois importants de Pologne et d'Allemagne.
« Charles IX, raconte Papyre Masson, se divertissoit à tous les exercices , comme de danser, jouer à la paulme , piquer des chevaux, leur forger des fers... il savoit encore parfaitement le métier d'armurier, aussi bien que celui de carrossier. » Il y avait en un mot chez lui un continuel besoin d'action. Mais ce qu'il aimait surtout, c'était la chasse à courre ; il erroit nuit et jour dans les forêts jusqu'à perdre le boire et le manger. Rencontraitil des animaux domestiques sur sa route, il leur abattait la tète d'un coup, sauf à payer grassement leurs maîtres.
Dans son palais on retrouvait en lui la même expression de brutalité. 11 s'emportait, il jurait ; puis vous le voyiez tout à coup s'émouvoir sans en deviner la cause : c'est qu'il avait aperçu le sourire de sa nourrice , la bonne femme Richard; c'est que le son lointain de quelque instrument, lyre, luth, viole, était venu jusqu'à lui. Gomme tous les Valois, Charles IX avait une ardente passion pour la musique. Son chanteur favori, le soprano Leroy, est resté célèbre ; Charles avait en outre de nombreux joueurs d'instrument , des compositeurs , des chœurs de petits chantres ; souvent même il se joignait à eux pour chanter en partie. N'y avait -il donc point dans cette sensibilité d'organisation une prédisposition aux qualités heureuses? Charles avait pris pour devise deux
mots sublimes , pietate et justifia ( par la piété et par la justice) ; cette devise était brodée sur la livrée de tous ses varlets. Aucun de ces hommes ne passa-t-il donc sous ses yeux, comme une leçon et comme un reproche, le matin de la Saint -Barthélémy?
Laissons passer le règne de Henri III 9 cette décrépitude de la royauté cru' appauvrissent chaque jour de honteuses débauches. Laissons passer ces fluctuations de l'impuissance qui tantôt court les processions, invente des confréries et harcèle de ses grossiers sarcasmes ceux qui « ne vont que d'une fesse, » tantôt appelle les huguenots , s'allie à eux et leur livre le royaume. De toutes les scènes dont le Louvre fut alors le théâtre , nous n'en rappellerons qu'une. C'était le 9 mai 1588; le duc de Guise venait d'entrer à Paris avec sept ou huit gentilshommes , malgré la défense du roi. Le Lorrain s'était rendu > parmi des flots de peuple qui avaient reconnu sa glorieuse balafre , à l'hôtel de Soissons qu'habitait la reine mère. Cet hôtel occupait remplacement actuel de la Halle-au-Blé . La naine de la reine était aux fenêtres ; elle reconnut le duc : « M. de Guise est à la porte, s'écria-t-elle. — On vous baillera le fouet , car vous mentez , » répondit Catherine.
Au même instant la porte s'ouvre , et Catherine de Médicis se trouve en face du Balafré. Le trouble de la reine se révèle aussitôt à tous les yeux par une pâleur subite ; elle ne dissimule pas au duc qu'elle eût préféré le savoir partout ailleurs qu'à Paris, et lui propose de le conduire au Louvre. Le duc accepte; on part, la reine dans sa chaise et le duc à pied , et à chaque pas il lui fallait fendre la foule qui le saluait de ses acclamations
joyeuses. Mais au Louvre, au lieu de cris de joie, Henri de Guise ne rencontre que des attitudes menaçantes et des visages sévères. La garde avait été doublée ; Grillon qui la commandait le salua à peine , et lorsque la porte de la chambre du roi s'ouvrit , le duc eut beau s'agenouiller jusqu'à terre , il ne reçut pour accueil que ces sèches paroles : « Pourquoi êtes-vous venu ? — Pour me purger des calomnies qu'on m'a mises sus. » répondit le Lorrain avec une émotion qui faisait refluer le sang de ses veines. « Je vous avais expressément commandé de ne venir pour cette heure , » reprit Henri III ; puis , allant droit au fait , il reproche au Balafré d'être la cause de tous les désordres qui menacent la capitale : « Vous menez les princes de la Ligue par le nez comme buffles , lui dit-il; mais je suis résolu de faire paraître à vous et à tous autres que je suis votre roi. »
Quelques jours après, le duc demanda nettement au roi le renvoi de ses favoris et de ses ministres. « Qui aime son maître , aime son chien , répondit Henri III. — Pourvu qu'il ne morde , » reprit vivement le duc de Guise.
Une crise était imminente ; Henri III crut la prévenir en faisant entrer des troupes dans Paris , mais la seule vue de ces troupes détermina l'explosion. En quelques heures toutes les rues de la Cité sont barricadées , et , après vingtquatre heures de lutte , après une nuit pendant laquelle tout le monde au Louvre, courtisans et soldats, s'était tenu debout, la dague au poing, Henri III, apprenant que les insurgés se proposent d'attaquer son palais par la campagne , se décide à partir. Il sortit du Louvre à pied, une baguette à la main , comme s'il allait se promener ;
il affectait une contenance gaie ; mais arrivé aux Tuileries, qui étaient hors des murs, il s'assit, dit- on, sur une pierre et pleura chaudement : « 0 ville ingrate , s'écria-t-il , je t'ai plus aimée que ma propre femme ! » Suivant quelques historiens , il aurait ajouté : « Je n'y rentrerai plus que par la brèche. » Mais, avant que celle menace pût s'accomplir , Henri devait rencontrer les Guise à Blois , et Jacques Clément à Saint-Cloud 1 .
Les cinq premières années du règne de Henri IV furent guerroyantes et besogneuses. Paris , la grande capitale de la Ligue , lui avait fermé ses portes , et le Louvre demeurait vide.
Un événement tragique s'y passa vers cette époque. Le duc de Mayenne , étant subitement arrivé à Paris , au mois de décembre 1591 , y fit pendre dans la basse salle du Louvre , Louchard , Anroux , Sémonot et Ame-
1 Parmi les souvenirs du règne de Henri ITI qui se rattachent au Louvre, il en est un que nous fournit le procès de Salcedo. Salcedo fut condamné et exécuté à Paris, en 1582 , pour avoir voulu attenter à la vie du duc d'Alençon, à l'instigation du duc de Parme. Un certain nombre de personnages marquants passaient pour être compromis par ses révélations. Cette pensée affectait profondément le roi. Se trouvant un jour à une fenêtre intérieure du Louvre avec le conseiller au parlement Angenoust, chargé de l'instruction du procès, et jetant les yeux sur la foule de seigneurs qui remplissait la cour : « Maistre Angenoust , vous voyez là bien du. inonde ; dites-moi en qui me fier en tous ceux-là? » Angenoust, pour toute réponse, le pressa de venir assister, derrière une tapisserie , à la question ordinaire et extraordinaire qui allait être donnée au coupable. Henri hésitait; il aurait voulu savoir si jamais ses prédécesseurs s'étaient trouvés en pareille exécution. Sur les instances réitérées d' Angenoust, il finit cependant par se rendre au palais, les portières baissées. Lorsque la géhenne et la question eurent été subies et les réponses faites, Angenoust congédia Salcedo et leva la tapisserie qui cachait le roi. Celui-ci « se tint un espace de temps dans sa chaire, regardant d'un œil fort pensif... et dit qu'on lui avoit fait faire une chose qu'il ne feroit jamais plus, mais que, pour une partie de son royaume, il ne voudroit pas n'avoir entendu de ses oreilles les confessions de ce misérable. »
line -j quatre des principaux chefs de la faction des Seize . qui venait de se souiller par le meurtre du président Brisson. Ce fut également au Louvre que se réunirent , deux ans après , les états de la Ligue. Henri IV ne tarda pas à les y remplacer. Le 22 mars 1594, il était définitivement reçu dans la capitale , moins par amour que par argent ; et le lendemain la communauté de ville venait lui offrir au Louvre , comme don de bienvenue, quelques confitures , dragées , hypocras et flambeaux de cire blanche. Le roi agréa le tout joyeusement, « disant en ces mêmes mots : « — Hier j'ai reçu vos vœux, aujourd'hui je reçois vos confitures; » — puis mêla à cette récréation les plus vives expressions de contentement pour avoir trouvé le peuple si affectionné à son endroit.
Les heureuses et franches qualités de Henri devaient , en effet , promptement lui attirer les sympathies populaires ; mais le crime, naturalisé en quelque sorte par trente ans d'assassinats, n'en germait pas moins sans relâche dans quelques tètes.
On avait entendu un bourgeois se plaindre tout haut , sur le passage même du roi, du grand nombre de chiens qui depuis quelque temps étaient entrés à Paris ; on en citait d'autres qui rappelaient le nom de Jacques Clément comme un grand souvenir et comme une perpétuelle menace. Bref, le 7 décembre 1594, sur les six ou sept heures du soir, au moment où Henri IV rentrait au Louvre 1 et se baissait pour relever les chevaliers de Mon-
1 La plupart des historiens placent cet événement au Louvre; il en est cependant qui le placent à l'hôtel de Schomberg , au coin de la rue Saint- Honoré et de la rue Baillet; et d'autres à l'hôtel de Joyeuse, rue du Coq,
iigny et de Ragny qui le saluaient , il fut atteint à la tète d'un coup de couteau dirigé sur sa poitrine. La douleur fut d'ailleurs assez peu vive pour que le roi crût avoir affaire à une plaisanterie de sa folle Mathurine. « Il y a , Dieu merci, si peu de mal , écrivait-il dès le soir même, que pour cela nous ne nous mettons pas au lit de meilleure heure. » L'assassin, Jean Châtel, était âgé de dixneuf ans. Il fut arrêté, condamné, tenaillé et écartelé dans l'espace de deux jours.
Avons-nous besoin de rappeler que les jésuites , chez lesquels il avait étudié , furent en outre chassés de Paris ; que le père Guéret , son professeur de philosophie , dut souffrir la question ; et que le père Guignard expia sur l'échafaucl « quelques écrits injurieux et diffamatoires trouvés en son étude, qu'il avoit faits pendant la guerre et avant la conversion du roi et réduction de Paris. » Aucun indice de complicité n'existait d'ailleurs contre les jésuites.
Cette condamnation « n'était pas seulement une scandaleuse iniquité , a dit Sismondi, c'était un grand acte de lâcheté politique ; carie parlement qui condamnait l'ordre entier des jésuites, d'après quelques doctrines contraires à l'autorité royale qui se trouvaient exprimées dans les écrits de quelques-uns de ces religieux , était le même corps qui , Tannée précédente, sanctionnait la révolte et donnait une adhésion tout au moins tacite à l'assassinai commis par Jacques Clément. En effet, toute sa sévérité n'avait qu'un but , celui de faire oublier sa précédente opposition à l'autorité royale. »
qu'occupait alors Gabrielle d'Estrée. L'hôtel de Joyeuse a été occupé dans la suite par la congrégation de l'Oratoire.
Jean Chàtel avait encore son père. Ce malheureux père fut mis à la question , puis condamné à neuf années d'exil et 2,000 écus d'amende. Quanta la maison qu'il occupait en face du palais de la Cité , elle fut rasée , et sur son emplacement fut érigée une pyramide commémorative chargée d'inscriptions contre le meurtrier et contre les jésuites. Cette pyramide , qui perpétuait la basse iniquité du parlement , ne pouvait faire oublier à jamais le droit et la justice. Elle fut démolie par ordre même de Henri IV en 1605. La petite place sur laquelle elle s'élevait forme aujourd'hui l'entrée de la rue de Constantine. '
Transportons -nous maintenant à Tannée 1601 ; Marie de Médicis vient d'arriver, sans grande solennité, à Paris, et, au bout de deux jours, elle prend possession du Louvre. Marie avait alors vingt -sept ans; elle était épaisse de taille et de figure ; ses gros yeux presque ronds n'avaient ni douceur ni grâce. Son caractère froid et obstiné manquait également du charme qui manquait à sa personne. Elle trouva Henri IV bien ridé et bien gris. Henri , de son côté , eut peine à oublier, près de la quinteuse Florentine, la gaieté toute française de la marquise de Verneuil. Il fit venir la marquise au Louvre : insulte poignante qui éveilla entre les époux de violentes querelles.
Un événement heureux ne tarda pas à les apaiser : la reine était enceinte, et l'espérance d'un fils était l'une des plus chères pensées du roi. Cette espérance ne fut pas trompée : le 21 septembre 1601, Marie donna le jour, dans les grands appartements de Fontainebleau, à
ET DE SES MONUMENTS. 353 l'enfant qui devait être bientôt Louis XIII. A peine fut-il né que Henri IV, ouvrant les grandes portes, laissa entrer dans la chambre de la reine près de deux cents personnes qui obstruaient les vestibules. La sage-femme s'en plaignit vivement. « Tais-toi, sage-femme, reprit Henri IV ; car cet enfant est à tout le monde ; il faut que chacun s'en réjouisse. »
Marie de Médicis n'avait pas reçu, à son arrivée de Florence , la consécration solennelle du couronnement qui avait heu ordinairement pour les reines de France. C'était un regret pour elle , regret qu'elle cacha longtemps, mais qui devint plus vif lorsque l'amour de Henri IV pour la princesse de Condé lui fit craindre un second divorce. C'était en l'année 1610. Moitié par amour, moitié par politique , le roi était alors sur le point de s'engager dans une guerre funeste contre l'Autriche et l'Espagne. Il voulut même accompagner ses troupes et conférer la régence à la reine. Marie de Médicis profita de cette occasion pour demander que la couronne fût d'abord posée solennellement sur sa tête. Cette demande embarrassa le roi. Un jour qu'il était à l'Arsenal , rêvant et battant des doigts sur l'étui de ses lunettes : « Maudit sacre î s'écria-t-il tout à coup , tu seras cause de ma mort; car, pour ne vous en rien celer, ajouta-t-il en parlant à Sully, l'on m'a dit que je devais être tué à la première grande magnificence que je ferais. »
Le couronnement n'eut pas moins lieu à Saint- Denis le jeudi 13 mai 1610. On remarqua qu'au moment où la reine retourna de l'autel au trône 1 la couronne faillit
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tomber; mais Marie de Méclicis y porta la main et la raffermit : augure de bonheur suivant les uns, de malheur suivant les autres. Le lendemain, vendredi 14 mai, un carrosse aux panneaux ouverts attendait le roi dans la cour du Louvre pour le conduire à l'Arsenal, oîi demeurait Sully. Le roi désirait voir son ministre , qui souffrait en ce moment d'une ancienne blessure ; puis , sur le point de partir, il hésitait, par la crainte de se mettre en colère, chose qui lui arrivait souvent avec Sully. « M'amie, irai-je? disait-il à la reine. — Monsieur, envoyez-y, répondit la reine ; vous êtes en belle humeur, et vous irez vous fâcher. » Henri IV se décida néanmoins, comme toujours , pour donner à son vieux compagnon un témoignage de son amitié : « Je ne ferai qu'aller et venir, dit-il, et serai ici tout à cette heure. »
Cependant un homme à la barbe rouge et enveloppé d'un manteau se tenait depuis quelque temps assis sur une borne près de la porte du Louvre. Au moment où le roi descendit de ses appartements, il se leva, voulut avancer ; mais le passage lui ayant été barré par le duc d'Épernon , il s'éloigna rapidement et suivit la voiture à la course. La voiture disparut dans la direction de la rue Saint-Honoré ; mais à peine un quart d'heure s'étaitil écoulé , qu'on la voyait revenir au pas par la Croix-du- Trahoir et la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois. Dès qu'elle fut sur le pont-levis , « on cria au vin et au chirurgien, mais on n'avait besoin ni de l'un ni de l'autre. » Henri IV, frappé au cœur, dans la rue de la Ferronnerie, par l'homme qui s'était attaché à ses pas, était en effet déjà mort. Suivant Matthieu, au contraire,
il ne mourut que sur le lit où il fut transporté par MM. de Montbazon , de Yitry et de Noirmoutier ; mais dès lors tout espoir de vie était perdu. « Sire, souvenez-vous de Dieu , lui disait Petit , son premier médecin ; dites en votre cœur : Jésus , fils de David, ayez pitié de moi. » Et pour lors , si nous en croyons le récit de Petit , Henri aurait ouvert les yeux par trois fois.
Lorsqu'on parcourt les appartements de l'aile du Louvre contre laquelle a été adossée la colonnade, on en remarque plusieurs dont les riches boiseries rappellent le travail duxvi6 siècle. Le premier de ces appartements, en entrant par l'escalier du sud, offre mille fois répétés sur les frises et les panneaux le chiffre de Henri II , et le croissant ainsi que l'image de la duchesse de Valentinois sous les traits de Diane; c'était la chambre de Henri II. Le second porte sur ses boiseries dorées la date de 1603. Le plafond est orné d'une frise autour de laquelle sont sculptés en bas -reliefs des Génies , des Victoires et des groupes de soldats vaincus. Au centre s'élève une légère coupole semée de branches de laurier et de fleurs de lis. Enfin, dans la paroi du nord de cette chambre, s'ouvre une alcôve dont le dais est orné d'arabesques. Cette chambre est la chambre de Henri IV; cette alcôve est celle où il fut déposé sanglant, le 14 mai 1610, après le crime de Ravaillac K
1 En parlant des chambres d'Henri II et d'Henri IV, nous n'entendons parler que des boiseries. Les salles où elles se trouvent aujourd'hui ne datent en effet que de Louis XIII et de Louis XIV. On les voyait autrefois dans les appartements dont on a fait, il y a cinquante ans, la salle des sept cheminées, au-dessus du musée des Antiques. C'est en effet là qu'étaient les chambres d'Henri II et d'Henri IV. Les boiseries furent toutes exécutées, sous le règne d'Henri II, par Rolland , les deux Hardoin, Francisque et Biard le grand-père.
Jamais mort de prince ne causa en France de douleur plus universelle. Seul, au milieu du deuil général, Ravaillac conservait une froide impassibilité. Chacun se perdait en conjectures sur les motifs ou les complices qui avaient pu armer sa main. Pour contraindre Ravaillac à parler, on le menaça, si nous en croyons Malherbe , de faire écorcher devant lui son père et sa mère : menace atroce dont nous ne trouvons , Dieu merci , aucun indice dans les pièces du procès. « Et de fait , ajouta Malherbe, on les alla quérir, ce qui lui attendrit un peu le cœur. » Mais , au lieu de parler de complices , il ne parla que de sa vie agitée et de ses hallucinations nocturnes. Tantôt c'était un papillon qui le poursuivait; tantôt c'étaient soixante hommes armés de toutes pièces qui se battaient à ses côtés; tantôt une tète de Maure qui lui apparaissait dans un triangle : image de la tète du roi, dit-il, que toute l'eau de la mer ne saurait laver. Ravaillac avait été chassé du couvent des Feuillants comme mélancolique ; et tous les tourments de la question, les tenailles , la cire, le plomb fondu ne purent rien lui arracher qui ne fût l'expression d'une pensée personnelle et d'un aveugle fanatisme. 11 fut écartelé en place de Grève, et ses membres épars furent brûlés à tous les coins de la ville.
Henri IV a laissé au Louvre la trace ineffaçable et monumentale de son passage par la construction de la grande galerie du bord de l'eau. La pensée du roi , dans cette vaste construction, fut de se ménager une retraite
A l'époque d'Henri IV on y ajouta seulement quelques ornements de peu d'importance.
sûre hors des murs de la ville , qui séparaient alors le Louvre des Tuileries ; d'être en un mot dehors et dedans quand il lai plairait , de manière à ne se voir jamais pris , ainsi que Henri III avait failli l'être , par uue populace irritée. Henri trouvait d'ailleurs dans ses habitudes libérales et dans son amour des arls un noble emploi pour cette longue suite de bâtiments.
« Gomme entre les infinis biens qui sont causés par la paix, lisons -nous dans des lettres patentes signées de lui, celui qui provient de la culture des arts n'est
pas des moindres nous avons eu égard , en la
construction de notre galerie du Louvre, d'en disposer le bâtiment en telle forme que nous y puissions commodément loger quantité des meilleurs ouvriers et plus suffisants maîtres qui se pourroient recouvrer tant de peinture , orfèvrerie , horlogerie , insculpture en pierreries qu'autres de plusieurs excellents arts , tant pour nous servir d'iceux comme pour être employés par nos sujets en ce qu'ils auroient besoin de leur industrie , et aussi pour faire une pépinière d'ouvriers de laquelle, sous l'apprentissage de si bons maîtres, il en sortiroit plusieurs qui par après se répandroient par tout notre royaume et sauroient très-bien servir le public. »
La mort seule empêcha Henri IV de conduire à terme cette grande œuvre. Il est d'ailleurs facile de reconnaître la partie de la galerie qui remonte à son règne , sinon à la grandeur du style, du moins à la délicatesse des ornements. Du Pérac, sur les dessins duquel elle fut élevée , divisa son plan en deux ordres, toscan et corinthien, avec bossages vermiculés, et toute une profusion cle dé-
358 HISTOIRE DE PAKIS
cors tels que trophées , frises, etc., clans lesquels il semble que le ciseau ait épuisé ses ressources. Malheureusement le fini de ces sculptures disparaît dans la vaste étendue du monument , et les deux ordres manquent d'ailleurs quelque peu d'harmonie dans leurs proportions respectives. Metezeau, qui termina la galerie sous Louis XIII , en modifia complètement l'ordonnance. Au lieu des deux ordres de son prédécesseur , il n'en admit qu'un seul qui se raccordât avec l'architecture du pavillon des Tuileries , sur lequel la galerie devait s'appuyer. Cet ordre de pilastres accouplés répond mieux peut-être , par son élévation et sa simplicité, aux grandes lignes de cette imposante construction. L'œuvre de Metezeau l'emporte évidemment dans son ensemble; celle de Du Pérac l'emporte pour l'exécution.
Ce fut également sous le règne de Louis XIII que le palais même du Louvre fut agrandi dans des proportions complètement étrangères à la pensée de Lescot. Au lieu de terminer le parallélogramme dont ce grand architecte avait tracé deux des côtés , l'architecte Lemercier édifia en droite ligne le pavillon du Dôme et le bâtiment qui lui fait suite jusqu'à l'aile du nord. Dans le dessin de ce bâtiment le style de Lescot fut d'ailleurs rigoureusement conservé. Le pavillon du Dôme , au contraire, avec sa calotte quelque peu pesante , ses gigantesques cariatides , et son vestibule à colonnes, appartient uniquement à Lemercier.
Ainsi chaque jour le Louvre prenait des dimensions plus royales , et chaque jour on rêvait pour lui des accroissements nouveaux. Tantôt il s'agissait comme aujourd'hui
d'élever une galerie « pareille à celle qui regarde sur la rivière, » puis, « de ruyner toutes les maisons entre les deux galeries , de manière que des Tuileries au Louvre se fût trouvée une grande cour admirable ; » tantôt de jeter à terre la chapelle du Petit -Bourbon et tous les bâtiments qui sont entre le Louvre et Saint -Germain , lequel deviendrait alors « la bienséance de la chapelle des rois 1 . » Puis on dessinait de nouveaux corps de logis , des pavillons , des terrasses : immenses projets que la mort venait sans cesse interrompre , car
La garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend pas nos rois.
Malherbe , qui écrivait ces vers sous Louis XIII , était un des habitués du Louvre , comme Ronsard l'avait été sous Charles IX. Ses lettres à M. de Peiresc offrent un tableau assez curieux de la vie intime de la cour à cette époque , avec ses querelles d'honneur , ses galanteries et la familiarité de ses habitudes. Nous y voyons , par exemple, le roi et Madame tenir bonnement sur les fonts l'enfant d'Arlequin ; nous y entendons les propos des courtisans qui paient des gueux pour aller dire à la reine « de ne se plus mettre de colon aux oreilles 2. » Nous y suivons pas à pas et sans voile la fortune de cet Italien Concini , qui , en quelques jours , devient marquis d'Ancre, premier ministre et maréchal de France, a Hier, il bouffonnoit avec M. de Guise de son marquisat d'Ancre, écrivait Malherbe, et disoit que cela
1 Mémoires de Gaspard de Saulx-Tavannes , édit. Buchon, p. 400.
2 Le père Coton n'avait alors rien perdu du crédit qu'il avait acquis à la cour, sous Henri IV.
s'étoit rencontré fort à propos à cause qu'en Italie il est descendu des comtes de la Plume. M. de Guise lui répondit qu'avec une comté de Plume et un marquisat d'Ancre il ne lui falloitplus qu'une devise de papier pour assortir tout l'équipage. »
Concini , beau et fier, trouvait d'ailleurs dans la promptitude de son esprit, dans la hauteur de sa volonté et dans l'assurance de sa tenue que ne parvenaient même pas à troubler les grotesques inexpériences de son langage , une ressource un peu plus puissante que ses titres de fraîche date. La prudente activité de sa femme lui venait de plus en aide. Nul contraste n'était plus étrange que celui que présentait , près des épaisses formes de Marie de Médicis, la figure pâle et exiguë de la maréchale d'Ancre , qui ne la quittait pas. Les traits de cette petite femme avaient en outre une délicatesse et une finesse d'expression qu'étaient loin de posséder ceux de la reine. Elle tenait son voile constamment baissé pour se préserver , dit-on , de Iwgettatura : c'était une espèce de sortilège italien. On prétendait de plus qu'elle avait toujours à la main des boulettes de cire qu'elle pétrissait dans des intentions magiques. La seule chose certaine , c'est qu'il y avait chez la maréchale beaucoup d'esprit , beaucoup de fermeté et beaucoup d'intrigue.
Marie de Médicis se laissait complaisamment dominer par les deux Italiens, dont l'insolence et le despotisme ne connurent bientôt plus de bornes. Concini levait , de son chef, des corps de troupes , il faisait dresser des potences sur le Pont -Neuf; et Léonora, de son côté, qui habitait alors le Louvre, faisait dire fièrement au jeune roi de
cesser ses jeux lorsque le bruit l'en incommodait. — « Si j'incommode madame la maréchale , répondit un jour Louis XIII , elle peut sortir du Louvre ; Paris est assez grand pour la loger. »
Louis XIII croissant en âge , une catastrophe devenait inévitable. Les ennemis du maréchal d'Ancre eurent peu de peine à s'emparer de l'esprit du roi , et l'arrestation , le meurtre peut-être du maréchal fut résolu. Louis XIII autorisa-t-il le meurtre? Il paraît certain qu'on ne parla que de l'arrestation , et que le meurtre ne fut admis que comme dernière extrémité , si le maréchal et sa garde faisaient résistance.
Goncini venait de perdre sa fille , et la mort de cette enfant qu'un prince du sang , le comte de Soissons , n'avait pas dédaigné de demander en mariage , lui semblait un présage de calamités pour toute sa famille. « Partons pour Florence, disait -il à Léonora si nous en- croyons Bassompierre ; je ne vois depuis quelque temps ici que des avertissements sinistres. — -Quitter la France, mais ce serait quitter la reine ! répondait Léonora: le pourrionsnous sans lâcheté et sans ingratitude ? »
Et les époux étaient restés. Le lundi 24 avril 1617 , le maréchal sortit à pied de chez lui , vers dix heures du matin , pour aller au Louvre ; il avait, suivant son habitude , une nombreuse suite : mais à peine eut-il mis le pied sur le pont dormant du palais que Vitry , capitaine des gardes, placé là par de Luynes avec promesse du bâton de maréchal de France, s'écria en avançant vers lui: « Je vous arrête au nom du roi. — Moi! » répondit Concini ; et , disant cela , il reculait violemment comme
pour se mettre en garde ; à ce geste les gentilshommes de la suite de Vitry Y étendirent mort à leurs pieds; et les cris de Vive le roi ayant appelé Louis XIII au balcon : « Grand merci, amis, dit-il , maintenant je suis roi. »
Cependant , au bruit du meurtre , Léonora se met au lit afin de cacher sous son corps ses pierreries et celles de la couronne ; mais les hommes qui ont tué son mari pénètrent dans sa chambre , la mettent nue sur le plancher et s'emparent de ses richesses. On trouva chez elle , dit-on, une figure de cire dans une bière, des boulettes de verre et quelques feuilles de parchemin vierge ; c'en fut assez pour la faire accuser de sorcellerie. « N'est-il pas vrai , méchante femme , lui dirent les juges , que vous avez jeté un charme sur la reine mère pour lui persuader tout ce que vous vouliez? — Mon charme, répondit Léonora, a été le pouvoir que doivent avoir les âmes fortes sur les esprits faibles. »
Léonora Galigaï, maréchale d'Ancre, fut décapitée et brûlée comme sorcière, le 8 juillet 1617, en place de Grève. On voit encore l'hôtel qu'elle habitait avec son mari, rue de Tournon; il sert aujourd'hui de caserne.
L'éloignement de Marie de Médicis était une conséquence naturelle de la mort des Concini. Marie sortit éplorée du Louvre , sans avoir pu voir son fils autrement que dans une audience publique dont les termes avaient été réglés d'avance. On dit que Louis XIII se mit froidement à la fenêtre pour la voir partir.
Louis XIII est le dernier roi qui ait passé sa vie au Louvre. Après lui l'antique palais de Philippe -Auguste demeura à jamais veuf de la royauté. L'appartement
qu'y avait occupé Anne d'Autriche, au rez-de-chaussée du pavillon des Antiques, conserva néanmoins jusqu'en 1789 le nom d'appartement de la reine; mais la seule princesse qui l'occupa quelque temps fut cette jeune infante Marie- Victoire, appelée d'Espagne en 1719, pour être élevée en France, où elle devait un jour épouser Louis XV, et qui , six ans après, fut renvoyée sans égard en Espagne. Le pavillon qu'elle habita et le jardin qui fut planté pour elle , portent aujourd'hui encore le nom de Pavillon et de Jardin de l1 Infante.
S'il n'habita pas le Louvre , Louis XIV d'ailleurs ne l'oublia pas. Une de ses plus constantes pensées fut même de terminer magnifiquement cette œuvre toujours inachevée des siècles. Dans ce but il s'adressa d'abord à Levau , qui édifia l'aile septentrionale ; puis au cavalier Bernin , le célèbre architecte de la colonnade de Saint- Pierre de Rome, auquel un plan général d'achèvement et de raccordement avec les Tuileries fut demandé.
A la voix de Colbert Bernini vint de Rome; De Perrault dans le Louvre il admira la main : « Ah ! dit-il, si Paris renferme dans son sein Des travaux si parfaits, un si rare génie, Fallait-il m'appeler du fond de l'Italie? »
Cette anecdote poétisée par Voltaire a le malheur de n'être pas vraie. On l'a également racontée de Serlio , à l'occasion du plan du Louvre par Lescot; nous ne savons si c'est avec plus de fondement. Toujours est-il certain que , prenant au sérieux le rôle de prince des arts que Louis XIV lui fit jouer pendant son séjour parmi nous , Bernin se montra avare de louanges pour les œuvres
françaises. « Il avoit l'esprit vif et brillant et un grand talent pour se faire valoir, raconte Perrault. Beau parleur, tout plein de sentences , de paraboles, d'historiettes et de bons mots , dont il assaisonnoit la plupart de ses réponses... il ne louoit et ne prisoit guère que les hommes et les ouvrages de son pays. Il citoit souvent Michel - Ange , et on l'entendoit toujours dire : Siccome diceva il gr an Michel- Agnolo Buonar olli. »
Bernin traça le plan qui lui avait été demandé; ce plan réduisait à néant l'œuvre de Levau et masquait celle de Lescot. 11 était d'ailleurs conçu avec grandeur, tant dans le dessin du palais que dans celui de ses dégagements. La première pierre en fut solennellement posée par Louis XIV lui-même ; mais Bernin ayant sur ces entrefaites quitté la France , comblé d'honneurs et d'argent, nul ne songea plus ni à son projet ni à lui.
Ce fut alors , mais alors seulement et après de longues hésitations, que la colonnade dessinée par Perrault s'éleva sur les ruines de la chapelle et de la galerie du Petit -Bourbon \
La colonnade du Louvre peut être envisagée de deux points de vue différents. Gomme dessin, elle réunit dignité , invention et harmonie : peu de monuments classiques pourraient lui être comparés ; comme appropriation , au contraire , elle manque aux plus simples convenances de l'art. On s'explique d'abord difficilement une aussi large galerie placée à l'est d'un palais dont elle
1 La galerie de l'hôtel du Petit- Bourbon était la plus vaste de Paris. Les états de 1614 s'y assemblèrent, et elle servit également aux débuts de Molière devant Louis XIV.
ne peut qu'assombrir sans utilité les grandes salles ; mais en outre , la colonnade du Louvre n'était en rapport ni avec l'élévation intérieure des bâtiments , ni avec celle de ses ouvertures. Pour remédier à ce dernier inconvénient , Perrault supprima les fenêtres de la galerie et leur substitua des niches. La colonnade ne fut plus dès lors .qu'une décoration de théâtre destinée à cacher le jour aux habitants du palais.
L'anomalie était ici tellement étrange, que l'on s'est cru obligé de rétablir les ouvertures au commencement de ce siècle.
La différence d'élévation de la colonnade et des bâtiments intérieurs a nécessité d'un autre côté l'abandon de l'attique si élégant de Pierre Lescot, et l'édification à la place d'un troisième ordre, au risque de donner à un palais l'apparence d'une splendide manufacture. Ces travaux occupèrent non - seulement les trente dernières années du xvif siècle , mais encore une partie du xvme et le demi -siècle entier qui vient de s'écouler.
A l'époque de 1789, la plupart des bâtiments manquaient encore de toits , et , à l'exception du vieux Louvre et de quelques salles occupées par les différentes académies , le palais était à la fois inhabité et inhabitable. Son achèvement extérieur ne date que de Napoléon , et son achèvement intérieur des derniers règnes. Aujourd'hui le Louvre présente, sur trois de ses faces intérieures, les deux étages et les ordres sévères , mais froids , cle l'auteur de la colonnade ; et sur la troisième , qui garde fidèlement le nom de Vieux-Louvre , l'attique , les colonnes , et la richesse d'ornementation du dessin de Lescot, A
l'extérieur, deux des façades seulement, celles du sud et de Test, appartiennent à Perrault ; la façade du nord appartient à Levau : quant à celle qui répond aux Tuileries , elle n'a jamais été faite.
Pénétrez maintenant sous ces voûtes ; montez ces rampes sans rivales, celle du musée des tableaux surtout, monument grandiose du temps de l'Empire; celle de Henri II , à la voûte finement sculptée comme toutes les œuvres de la Renaissance; celles de la colonnade, majestueuses comme toutes les pensées du grand roi. Parcourez ces appartements, ces immenses galeries; tantôt vous rencontrerez la salle des Gardes , où les états de la Ligue s'assemblèrent et où la Restauration tenait ses séances royales; tantôt la salle des Cent-Suisses , immortalisée à jamais par les cariatides de Goujon ; tantôt les galeries de marbre des Antiques , qu'habitèrent successivement Charles IX et Anne d'Autriche ; tantôt les boiseries ouvragées des chambres de Henri II et de Henri IV.
Laissez -vous aller au courant de la foule dans cet incomparable promenoir qui commence au pavillon des Tuileries pour embrasser deux fois toute la cour du Louvre , et vous irez, vous marcherez deux heures, trois heures , parmi les colonnes , les pilastres , les dorures , sous des voûtes sculptées ou peintes, et entre deux rangées de merveilles de tous les pays, de tous les temps et de toutes les écoles.
La pensée de faire de la galerie du bord de l'eau un musée de peinture remonte au règne de Louis XVI ; elle ne fut toutefois exécutée qu après lui. Avec Charles X cette pensée s'est agrandie ; avec Louis-Philippe elle a
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pris des développements plus vastes encore ; enfin , le Louvre n'est plus aujourd'hui qu'un immense musée où vous trouverez des tableaux, des statues, des myriades de dessins échappés à la plume et au crayon des maîtres ; puis des monuments sans nombre de l'antique Egypte , de colossales divinités de la grande Ninive, magnam Niniven, des pirogues, des casse -têtes de sauvages, tout un arsenal maritime en miniature, et, enfin, depuis quelques jours, mille souvenirs des princes qui ont régné sur la France : vêtements, couronnes, armures, etc.
Au rez-de-chaussée vous aurez une apparition de la Grèce en marbre de Paros ; Bacchus , Minerve , Diane chasseresse , Y Apollon Saurochtone, le Discobole , et surtout Vénus, Vénus pudique, Vénus callipyge, Vénus de Milo, ce type de l'art païen, cette poétique et plus ou moins candide expression de la grande divinité du sensualisme.
Au premier étage , le changement de scène est complet ; là, au sortir de l'Olympe , vous rencontrez tout à coup, dans le premier vestibule, des saints et des vierges modelés par la main céleste de la foi, plus encore que par le pinceau matériel de l'art. Ce n'est plus la beauté du corps dans ce qu'elle a d'enivrant , mais c'est elle toujours dans ce qu'elle a de sublime. Entrez ensuite dans le grand salon , et vous vous trouverez en face des Noces de Cana dé Paul Véronèse. On dirait tout un nouveau monde de dignité, d'inspiration, de poésie.
Les genres les plus divers, les tendances d'esprit les plus opposées se pressent d'ailleurs , se succèdent quelquefois pôle -mêle clans ces immenses galeries. Les ba-
tailles de Lebrun et Y Entrée de Henri IV de Gérard y formeront pendants à la Cène ou au Calvaire; une Noce Flamande de Téniers à un Souper d'Emmaus de Rembrandt ; et peut-être serez -vous obligés de détourner les yeux de quelques poétiques nudités de PAlbane pour pouvoir contempler les célestes madones de Raphaël. Cette confusion apparente ne rend néanmoins que plus facile l'appréciation de toutes les nuances de l'art , nonseulement au point de vue de la beauté technique , mais encore et surtout au point de vue de cette beauté intérieure qu'on appelle la pensée.
Citerons-nous maintenant des noms? Ce seront d'abord des noms français : Cousin et son Jugement dernier; Clouet et ses portraits de cour; Lesueur et sa saisissante épopée de saint Bruno; Poussin et son Déluge, et ses Bergers d'Arcadie, et sa Femme Adultère, et toute cette poésie biblique qui s'écoulait à flots de son âme douce et pieuse ; Lorrain et ses perspectives virgiliennes ; Vernet et ses marines; David et ses académies; Gros et la fougue de ses batailles ; Jouvenet , Mignard, Lebrun, Girodet, et Géricault, ce Titan de l'art qui, s'il fut frappé jeune, ne le fut du moins que vainqueur.
Aux grandes scènes qu'ils font passer devant nous succèdent tout à coup ces scènes de tous les jours qu'excelle à représenter le génie des Flandres : une Danse villageoise de Breughel , un Intérieur rustique de Bega, un Mendiant de Meel, un Joaillier de Metsys, un Chimiste et une Cuisinière de Metzu , les Bulles de savon de Miéris, le Maître d'école d'Ostade, le Boi boit de Jordaens , la Femme hydropique et Y Arracheur de dents
de Gérard Dow, Y Enfant prodigue de Téniers , etc. ; puis des chevaux de Paul Potter, des troupeaux de Van den Welde, des abres de Ruysdaël, perles inimitables de Fart , du milieu desquelles se détache la tète lumineuse du Christ dans les sombres tableaux de Rembrandt.
Au-dessus de ces petites toiles s'étalent magnifiquement les grandes peintures de Rubens. On dirait des scènes de Corneille égarées parmi les fables de La Fontaine.
Mais voici l'Italie ! voici l'idéal de l'art à côté de sa vérité vulgaire ! voici le saint François de Giotto , le Couronnement de la Vierge du bienheureux de Fiesole, la Salutation angélique de Frère Barthélemi , la Joconde de Léonard, la Charité d'André del Sarte , le Mariage de sainte Catherine du Corrège, le Silence d'Annibal Carrache ; et plus loin , la sainte Cécile du Dominiquin , la Circé du Guerchin, le saint François du Guide, le saint Pierre de Lanfranc , la Pythonisse de Salvator, le Christ du Tintoret, le Christ du Titien, et des saintes familles sans nombre , des vierges du Titien , du Pérugin, de Sassoferrato , de Jacques Palma , du Parmesan , du Guide , de Vinci , du Véronèse , et , parmi tous , la Belle jardinière de Raphaël.
Ce que la Vénus de Milo est pour l'art païen , la Belle jardinière l'est pour l'art chrétien : ce n'est plus seulement la gracieuse séduction de l'art , c'est son inspiration céleste ; ce n'est plus seulement l'expression de la beauté , c'est encore la transparence de la vertu.
Tel est le Louvre! on dirait la voie triomphale de Fart ; vous l'y suivrez sous toutes ses transformations, et
chacune d'elles y sera marquée par des chefs-d'œuvre. Le palais lui-même compte à bon droit parmi les monuments les plus célèbres. Nulle part au monde la royauté du sceptre ne s'est montrée plus prodigue envers la royauté du génie.