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LES TUILERIES

Catherine de Médicis venait de quitter les Tournelles , et } se trouvant bientôt étouffée dans l'étroit espace du Louvre , elle appelle Philibert Delorme \ l'un des plus merveilleux génies de la Renaissance , et lui demande un palais des champs avec bassins , volières, profonds ombrages, où elle puisse retrouver l'air avec la liberté. Philibert se met aussitôt à l'œuvre et édifie hors des remparts \ sur remplacement d'anciennes tuileries, une gracieuse villa semi - italienne , semi - gauloise , où les hautes toitures et les pavillons saillants du nord s'allient aux terrasses suspendues, aux galeries à jour et aux coupoles de d'Italie.

Il serait difficile aujourd'hui de retrouver la pensée primitive de l'artiste parmi les altérations et les additions que le goût suspect des âges suivants a fait subir à son œuvre ; mais les dimensions du moins en sont encore visibles. Ainsi toute la partie de l'édifice qui est divisée en deux ordonnances superposées , ionique et corin-

thienne \ appartient plus ou moins complètement au xvr siècle; celle au contraire qui n'a qu'une seule et colossale ordonnance, c'est-à-dire les deux corps de logis et les deux pavillons qui terminent le palais , sont de lourdes superfétations du xviie.

Figurez-vous maintenant , à la place du dôme quadrangulaire des Tuileries actuelles , une élégante coupole flanquée de tourelles, et sous laquelle se développe un escalier circulaire. A droite et à gauche de cette coupole s'étendent, sur la façade du jardin, deux terrasses en arcades , au fond desquelles apparaissent les bâtiments percés de hautes fenêtres dont les baies ouvragées pénètrent la toiture , et se dessinent en festons blancs sur le bleu foncé des ardoises. Enfin, deux pavillons habilement combinés pour ne point écraser de leur masse la coupole centrale , et dont les gracieux détails semblent trahir la main de Jean Bullant, l'un des contemporains de Philibert Delorme , complètent heureusement cet harmonieux ensemble \

Tel était le palais de Catherine de Médicis en 1570: tel il nous apparaît encore dans d'anciennes gravures, objet perpétuel d'admiration et de regret. On dirait une

} Philibert Delorme , dans la dédicace de son Traité d'Architecture à Catherine de Médicis, lui attribue une certaine part dans les œuvres qu'il exécuta par ses ordres : « Madame, lui dit-il, je voy de jour en jour l'accroissement du grandissime plaisir que Votre Majesté prend à l'architecture et comme , de plus en plus , votre bon esprit s'y manifeste et y reluit ; quand vous-même prenez la peine de portraire et esquicher les bastimeots qu'il vous plaist commander . estre faicts, sans y omettre les mesures des longueurs et largeurs, avec le département des logis qui véritablement ne sont vulgaires et petits, ains fort excellents et plus que admirables : comme entre plusieurs est celuy du palais que vous faictes bastir en Paris, près la porte Neuve (les Tuileries). »

de ces charmantes villas que Galeas Àlessi semait vers la même époque sur la côte de Gènes. C'est la même légèreté de colonnes et d'arcades ; ce sont les mêmes terrasses parfumées d'arbustes en fleur; mais les Tuileries ont de plus ce charme du pays, cette variété dans les élévations qui rappelle de loin nos vieilles demeures féodales et que lui reprochent en vain les partisans de l'unité italienne. Elles ont de plus ce royal aspect que ne possède au même degré aucune des villas de Gênes.

Philibert Delorme et Jean Bullant se proposaient de lui donner une étendue plus royale encore ; mais Catherine de Médicis interrompit tout à coup leurs travaux. Un astrologue lui avait dit qu'elle mourrait près de Saint- Germain , et elle venait d'apprendre que les Tuileries faisaient partie de la paroisse de Saint-Germain-FAuxerrois. Elle fuit donc les Tuileries , comme elle a déjà fui Saint- Gerrnain-en-Laye , comme elle fuit la pensée de la mort , et la voilà qui commande à Jean Bullant un nouveau palais au centre de la ville 1 .

Les Tuileries demeurèrent par suite un lieu de promenade plutôt qu'un lieu d'habitation. Un jour, cependant, Catherine arrive suivie de ses conseillers dans ses appartements déserts. C'était le 23 août 1572; elle sortait de chez Coligny ; elle avait pu entendre les menaces des huguenots et apprécier l'irritation de Charles IX. Une pensée affreuse lui traverse alors l'esprit , et craignant que les murs du Louvre n'entendent , elle vient dans la solitude des Tuileries épancher son secret au sein de quelques hommes qu'elle sait tout prêts à le comprendre, et leur

1 L'hôtel de Soissons, sur remplacement actuel de la halle au blé.

demander des forces pour triompher de l'opposition du roi. Lorsque la reine rentra au Louvre, la Saint-Barthélemi était résolue.

Henri IV conçut la pensée d'agrandir les Tuileries , et il en chargea Androuet Du Cerceau, le jeune artiste qui venait de s'illustrer par la construction du Pont -Neuf. Mais si Du Cerceau avait de la science , il manqua de goût. D'un élégant palais il fit une confusion de palais : confusion par le style , par les élévations, par le caractère. A deux ordres remarquables par leur légèreté on le vit accoler une ordonnance de pilastres gigantesques ; à des bâtiments d'un étage on le vit ajouter les hautes et pesantes masses du pavillon Marsan , du pavillon de Flore et des deux corps de logis qui les relient au palais de Philibert Delorme. Ces travaux , commencés par Henri IV, ne furent achevés que sous le règne de son successeur. Louis XIV voulut à son tour répandre un peu d'harmonie dans ce chaos ; il confia ce soin à Levau et d'Orbay , et alors fut consommé le sacrifice du chaslel de Catherine. Afin de l'aider à supporter le poids des bâtisses de Du Cerceau, on l'exhaussa; la svelte coupole devint un large dôme; les ailes et les pavillons furent couronnés d'un attique , et l'on parvint de la sorte à établir du moins entre les diverses parties une certaine unité d'entablement.

Que restait-il alors cle l'œuvre de Philibert? les galeries du rez-de-chaussée et les terrasses qui les surmontaient. Eh bien ! il a fallu qu'une de ces terrasses disparût encore sous Louis- Philippe pour la commodité de l'habitation royale , de telle façon que la symétrie des lignes , cette beauté dernière de l'art, n'existe même plus.

A l'intérieur du moins la splendeur des Tuileries n'a fait que s'accroître. Escalier d'un beau style ; vaste galerie ornée de peintures de Mignard représentant l'histoire de Psyché d'après Annibal Carrache ; salle grandiose du Dôme tapissée naguère encore dans tout son pourtour des portraits en pied des maréchaux de France ; chapelle où prêcha Bourdaloue ; théâtre où siégea la Convention nationale : tels sont les lieux qui , dans ce palais , appellent plus particulièrement l'attention ou les souvenirs.

Pendant l'enfance de Louis XIII, les grandes allées des Tuileries devinrent le lieu accoutumé de ses plaisirs. C'était là qu'il s'exerçait à tracer des bastions, à sonner du cor , à dresser les faucons et émerillons de sa volière ; ce fut là qu'il connut et qu'il s'attacha le jeune Albert de Luynes , le plus expert des gentilshommes dans l'art de siffler les oiseaux, et qu'il devait décorer du titre de maître de la volerie du cabinet avant d'en faire un connétable de France.

Peu de temps après , le royal jardin n'est plus connu dans l'histoire que sous le nom de jardin de Renard, qui était celui d'un industriel auquel on avait permis l'établissement d'une ménagerie sur l'emplacement actuel de la grande allée des orangers , et dont les bêtes curieuses ne cessaient d'attirer la foule. Le jardin de Renard devint, par suite, surtout pendant la Fronde , la promenade habituelle de la mode et de la politique. On s'y montrait , on s'y bravait. Un jour les petits maîtres, c'est-à-dire le parti du prince de Coudé , ou , pour parler le langage du peuple , les mentons rasés et les têtes sans cervelle , s'y étaient réunis pour dîner. Ils dînaient donc et s'enivraient,

ne parlant de rien moins que de faire manger de l'herbe à tous les bonnets carrés du parlement , lorsque le duc de Beaufort se présente tout à coup avec deux cents frondeurs. On tire la nappe , on renverse les mets sur les convives ; mais quelle que fût la rage des petits maîtres , en présence du nombre il leur fallut céder. Ces rixes, qui se renouvelaient tous les jours, qui se traduisaient même parfois en coups de feu, n'étaient que les passe-temps de la Fronde.

Louis XIV est le premier de nos rois qui ait habité les Tuileries , et encore n'y fit-il que de rares séjours. À l'époque de sa minorité , les Tuileries étaient séparées du jardin par une rue et par un mur qui ne tardèrent pas à disparaître. L'appartement de Louis le Grand était situé au rez-de-chaussée sur le jardin; il avait été décoré , par une flatterie souvent répétée de son vivant , de l'épopée mythologique du dieu de la lumière. Ces peintures étaient de Pierre Mignard et de Francisque Millet; sontrône.s'élevait à l'extrémité de la grande galerie du Carrache ; c'était dans cette galerie qu'il recevait les ambassadeurs. Mais qu'étaient ces richesses près de celles de Versailles? qu'était ce jardin de 35 hectares, dont Le Nôtre, il est vrai, venait de dessiner de nouveau les parterres et les ombrages, près du tapis vert , du grand canal et de ces rampes de marbre , de ces bosquets , de ces labyrinthes parsemés de grottes , de fabriques , de statues , au milieu desquels s'égarait la cour du grand roi? qu'étaient ces bassins des Tuileries alimentés par la Samaritaine , et d'où s'échappaient aux grands jours quelques maigres filets d'eau, comparés à ces lacs jaillissants qu'entretenait et qu'animait la machine de Marly ?

Aussi Louis XIV n'habita -t -il parfois les Tuileries qu'avant l'achèvement des travaux de Versailles. Nous l'y rencontrons spécialement pendant les derniers mois de l'année 1670, année si tristement marquée par la mort de Madame , par ce triomphe de la mort , comme dit Bossuet. Bossuet offrait alors le rare spectacle , non point d'un évèque de cour, mais d'un évêque à la cour, comme le disait si bien Massillon. Depuis neuf ans sa grande voix n'avait cessé de retentir dans les chapelles royales ; hier encore , s' apitoyant magnifiquement sur la misère de l'homme, il jetait, comme un cri de détresse, du milieu des splendeurs de Louis le Grand , ces mots qui atteignaient toutes les consciences: Oh! que nous ne sommes rien! Mais aujourd'hui voué à de nouveaux devoirs, nommé évêque de Gondom , chargé de l'éducation du Dauphin , on ne devait plus l'entendre qu'à de rares intervalles. La place qu'il laissait vide dans la chaire chrétienne fut d'ailleurs immédiatement et dignement remplie.

Dès cette année 1670, un jeune prédicateur de Tordre des Jésuites se fit remarquer en elfet , sinon par le feu de son génie , du moins par la souveraine et constante raison de sa parole. « Le père Bourdaloue prêche divinement bien aux Tuileries , écrivait Mme de Sévigné : il passe infiniment tout ce que nous avons ouï. »

Louis XV occupa les Tuileries pendant sa minorité. C'était dans la pièce connue alors sous le nom de cabinet du roi , vaste appartement dont le plafond richement sculpté et doré était orné de figures en stuc , que se tenait le conseil de régence. A cette époque de notre histoire et

à ce palais des Tuileries se rattache le souvenir d'un des plus beaux monuments de l'éloquence française ; le Père Massillon avait été chargé de faire entendre la parole de Dieu au jeune roi, Il se rapetissa alors pour lui comme le prophète lorsqu'il voulut ressusciter le fils de la Sunamite , et écrivit ce Petit C arême , incomparable modèle de simplicité et de dignité. Il nous semble le voir encore dans cette royale chapelle; il nous semble entendre sa voix douce et pénétrante enseignant toute vérité et toute justice à ce monde d'orgueil , de doute et de débauches , qui inaugurait pour la Révolution le xvuf siècle.

« Sire , heureux le peuple qui trouve ses modèles « dans ses maîtres , qui peut imiter ceux qu'il est obligé « de respecter , qui apprend dans leurs exemples à obéir « à leurs lois , et qui n'est pas contraint de détourner ses « regards de ceux à qui il doit ses hommages... Plus on « est grand, Sire , plus on est redevable au public; l'élé- « vation qui blesse déjà l'orgueil de ceux qui nous sont « soumis , les rend des censeurs plus sévères et plus « éclairés de nos vices. . . Non , Sire , les grands se croient « tout permis , et l'on ne pardonne rien aux grands ; ils « vivent comme s'ils n'avaient point de spectateurs , et « cependant ils sont tout seuls comme le spectacle éter- « nel de toute la terre. . . et si un amour outré de la gloire « les enivre, tout leur souffle la désolation de la guerre. « Alors , Sire , que de peuples sacrifiés à l'idole de leur « orgueil ! Que de sang répandu qui crie vengeance « contre leur tète ! Que de calamités publiques dont ils « sont les seuls auteurs ! Que de voix plaintives s'élèvent « au ciel contre des hommes nés pour le malheur des

« autres hommes ! Que de crimes naissent d'un seul « crime! »

Et c'était au petit-fils de Louis XIV que Massiilon parlait ainsi ; c'était en face du régent et de ses roués qu'il s'apitoyait magnifiquement sur le sort de ces peuples « contraints de détourner leurs regards de ceux à qui ils doivent leurs hommages. » Trente -sept ans auparavant, Mme de Sévigné écrivait à sa fille , au retour d'un voyage de Versailles : « Nous entendîmes après dîner le sermon de Bourdaloue , qui frappe toujours comme un sourd , disant des vérités à bride abattue , parlant à tort et à travers contre l'adultère : sauve qui peut , il va toujours son chemin. »

Ainsi du moins parmi tant de fronts courbés il y en avait encore quelques-uns d'inflexibles ; et si nous marchions vers l'abîme , ce n'était pas faute de prophètes pour nous l'indiquer de loin.

Après la minorité de Louis XV , les Tuileries redeviennent désertes ; la plupart de leurs appartements sont même distribués à de vieux serviteurs , et le théâtre du palais est transformé pendant vingt ans en théâtre public. Puis, à partir de 1783, le silence se fait de nouveau dans les grandes salles jusqu'à l'heure néfaste de 1789.

Un soir de cette armée (c'était le 6 octobre), un bruit inaccoutumé retentit , à la nuit , sur toute la ligne des quais de la Seine. La population entière s'y était portée pour voir passer le cortège royal qu'une armée de bandits et de mégères amenait triomphante de Versailles. Jamais Paris n'avait vu semblable entrée de roi ; jamais pareil mélange d'enthousiasme et d'ignominie n'avait accueilli un sou-

verain dans sa capitale. Le peuple saluait Louis XVI , il est vrai, de ses acclamations ; il l'accueillait avec bonheur dans l'espoir surtout qu'il fixerait sa résidence au milieu de lui ; mais à cette effusion d'une imprudente ivresse répondaient les hurlements patriotiques et les chants obscènes de la multitude déguenillée , à qui les tètes des gardes-du- corps massacrés dans le palais avaient, jusqu'aux portes de Paris, servi de bannière.

Les hommes brandissaient des piques ou des haches dont quelques-unes étaient sanglantes, ou bien encore fraternisaient hideusement avec des militaires désarmés; les femmes, à cheval sur des canons, criaient au peuple , en faisant allusion à la cherté du blé qu'on attribuait à la cour : « Courage , amis , nous ne manquerons plus de pain ; nous amenons le boulanger , la boulangère et le petit mitron. » Les archevêques d'Aix et de Bordeaux ayant été reconnus à la suite du roi , on entendit le cri sinistre qui devait être si souvent répété depuis : « Les évêques , les prêtres à la lanterne! »

Et c'était au milieu de ces clameurs, au milieu de ces hontes que s'avançait lentement la voiture du roi. Elle passa sans s'arrêter au pied du pavillon de Flore , et prit la direction de l'hôtel de ville ; elle ne devait être de retour au palais que vers le milieu de la nuit.

Les Tuileries , abandonnées depuis soixante ans , s'étaient peu à peu remplies, je l'ai dit, d'une population étrangère à la cour, et à peine avait- on conservé intacts quelques grands appartements qui y représentaient la royauté absente. Ces appartements étaient d'ailleurs à peine meublés, et rien , dans cette surprise de l'émeute ,

n'avait été disposé pour y recevoir des hôtes. Les princes et la cour campèrent donc dans ces salles où allait s'accomplir l'agonie de la royauté.

Les jours suivants , on parvint à établir quelque ordre dans le palais ; Louis XVI prit au premier, sur le jardin , les appartements qu'avait occupés Louis XV; Marie- Antoinette prit ceux de Marie - Thérèse , dans le double de la grande galerie. En même temps une instruction était commencée sur les crimes du 6 octobre , instruction hypocrite dont il n'est resté qu'un mot , mais un mot sublime. Lorsqu'on demanda à Marie -Antoinette ce qu'elle savait des faits de cette journée , « J'ai tout vu , répondit-elle , j'ai tout su, et j'ai tout oublié. »

Le séjour de la famille royale aux Tuileries dura vingtdeux mois. Ce fut une captivité de palais qui ne différa que par quelques hommages de faux aloi de la captivité du Temple. Au mois d'avril 1791, Louis X VI voulut aller demander à la calme résidence de Saint-Cloud un peu de repos et de liberté ; mais le peuple se porta autour des Tuileries et lui barra le chemin. Deux mois après, dans la nuit du 20 au 21 juin , le malheureux prince sortait à pied de la demeure royale , donnant la main à son fds et suivi de loin par les autres membres de sa famille. A voir ce roi traversant la cour de son palais en étouffant le bruit de ses pas, on eût dit un conspirateur qui se cachait daus l'ombre. Louis XVI se crut un instant libre ; il allait revoir son armée, ses généraux fidèles; il allait jouir de l'indépendance qui lui était nécessaire pour l'accomplissement même des devoirs que la constitution lui imposait; mais reconnu à Sainte -Menehould, arrêté à Varen-

nés , il est ramené aux Tuileries comme un voleur , avec trois de ses gardes enchaînés sur le siège de sa voiture. Les cheveux de la reine blanchirent en chemin.

Le titre de roi cependant restait encore à Louis XYI , et comme roi on le somme de sanctionner des décrets contre ses frères et contre les prêtres qui ne veulent pas être apostats. Louis refuse; et alors l'émeute gronde de nouveau autour des Tuileries ; elle y pénètre même le 20 juin ; elle en gravit la rampe, et la fait gravir à un canon qu'elle braque contre la porte de l'appartement du roi, en menaçant de l'enfoncer à coups de mitraille.

Louis se présente alors. « Je ne crois pas, dit -il, avoir rien à craindre des Français. » Et le calme de son regard 7 l'affabilité de son visage, jettent un instant le trouble parmi les plus exaltés. Cependant quelques sujets dévoués, MM. Acloque , Aubier, de Marcilly, de Bougainville se serraient autour du prince, et le faisaient monter sur une estrade afin de le soustraire aux basses insultes de la populace. De cette espèce de trône , Louis XYI vit défiler pendant trois heures l'armée de la Révolution, c'est-à-dire toutes les cupidités , toutes les haines , tous les vices sous les traits d'hommes dégradés et de femmes perdues.

L'un de ces hommes portait le mot de Mort écrit en gros caractères sur ses vêtements; il se tint constamment en face du roi. Un autre lui présenta à boire. « La bouteille est empoisonnée , dirent tout bas quelques esprits craintifs. — Eh bien ! je mourrai sans avoir trahi ma conscience, » répond tranquillement Louis, et il boit. On lui demande , on lui commande de nouveau de sanctionner les

décrets: « Plutôt renoncer à la couronne , » dit-il. Le cri de, à bas le veto! se fait alors entendre, et un bonnet rouge est placé sur le front royal , comme autrefois le chaperon pers et rouge de la populace sur la tète du fils de Jean IL Le maire , Jérôme Péthion , un de ces hommes nés pour être complices , veut chercher à rassurer le roi. Il monte sur une chaise , il s'écrie : « Sire, vous n'avez rien à craindre. — L'homme de bien ne tremble jamais, » répond Louis XVI ; et prenant la main d'un grenadier : « Mets-la sur mon cœur, et dis à cet homme s'il bat plus vite qu'à l'ordinaire. »

La rage des plus forcenés finit par faiblir devant tant de simplicité et d'héroïsme, et l'émeute se dissipa sans avoir rien obtenu.

Mais au bout de quelques jours elle se remet à l'œuvre , et cette fois elle a pour avant-garde tout un bataillon de Marseillais qui vient de traverser la France au bruit du chant de guerre , disons mieux , du chant de mort auquel il doit laisser son nom :

Marchons, marchons, Qu'un sang impur abreuve nos sillons.

Dès le matin du 10 août, le terrible refrain se fait entendre , et les cohortes indisciplinées des faubourgs se précipitent avec les Marseillais à l'assaut des Tuileries.. Louis XVI les attendait , le front calme comme au 20 juin ; il avait passé une partie de la matinée enfermé avec l'abbé Hébert , supérieur des Eudistes , et avait puisé dans les secours de la religion cette sublime égalité d'âme qui ne sait ni braver ni se laisser abattre. Autour de lui se près-

ET DE SES MONUMENTS. 383 saient quatre cents gentilshommes accourus de toutes les parties de la France pour lui faire un rempart de leurs corps. Plusieurs bataillons de la garde nationale s'associaient sinon à l'enthousiasme chevaleresque de cette poignée de braves, du moins à l'énergique pensée de défendre jusqu'au bout l'inviolable représentant du droit et de la loi. Les Suisses, voués au culte du drapeau, étaient d'ailleurs prêts à mourir. Mais dans la cour et sur les terrasses du jardin des dispositions toutes différentes se manifestaient d'heure en heure. Les artilleurs éteignaient leurs mèches , et la garde nationale des faubourgs brandissait ses piques en proférant les cris les plus outrageants pour le roi et pour la reine. Louis XVI \ ayant parcouru toute la grande allée du jardin jusqu'au pont Tournant , ne pat rentrer au palais que sous le feu croisé de ces huées odieuses.

Une collision était imminente, non- seulement' avec l'émeute, mais même parmi les forces sur lesquelles on avait compté pour la défense du roi. Le résultat de cette collision ne semblait toutefois douteux à personne. Mais si Louis XVI était brave pour lui , il l'était peu pour les autres. N'était-ce pas lui qui avait dit. lorsqu'on l'engageait à fuir dans la nuit du o octobre : « Ce serait le signal de la guerre , j'aime mieux périr. » Au 10 août sa pensée fut la même: il fallait se sacrifier ou faire couler le sang, Louis XVI se sacrifia.

Et le sang n'en coula pas moins ! Parmi les serviteurs fidèles qui encombraient les salons des Tuileries , chacun avait pu apercevoir le procureur de la commune , Rœderer , un de ces hommes de tiers-parti trop honnêtes pour

vouloir le mal de sang-froid, trop faibles pour lui opposer énergiquement leurs bras et leur cœur; hommes toujours incertains dans leurs pensées comme dans leurs actes, marchant toujours, toujours dépassés, et ne cherchant que des faux- fuyants au milieu de toute crise , comme si Ton pouvait fuir une crise après s'y être engagé. Rœderer suppliait le roi de se réfugier au sein de rassemblée nationale; c'était éviter un siège , mais c'était abdiquer; Louis XVI hésita, puis il se rendit.

Mais à peine a-t-il quitté son palais que la populace y pénètre en massacrant les sentinelles. Les Suisses la refoulent à coups de feu et déblaient en un instant la cour et le Carrousel. Malheureusement leur petit nombre était connu. On savait qu'un de leurs bataillons avait suivi le roi, que la plupart des gentilshommes en avaient fait autant. Le sang de plusieurs de ceux-ci, de MM. de Castéjà entre autres et de Clermont-d'Amboise , tués sur le seuil de la grille de la reine , avait laissé sa trace sur le sable du jardin. Cette vue du sang appelle le sang ; on s'échauffe , on se rallie , on retourne à l'assaut ; quatrevingts Suisses, échelonnés sur les marches du grand escalier, jonchent le vestibule de cadavres ; mais cette fois la rage étouffe la peur, les flots des assaillants se renouvellent, et de minute en minute les coups des Suisses deviennent plus rares ; ils ne s'éteignirent toutefois qu'avec la dernière vie. Chaque soldat avait tenu à honneur de couvrir, mort comme vif, le poste qui lui avait été confié : Sito corpore legunt.

Peindrons -nous maintenant les saturnales qui suivirent, ces corps dépouillés et insultés, cette demeure des rois

profanée et saccagée, et ces feux de joie qui dans le jardin et clans la cour consumèrent jusqu'à la nuit les débris des cadavres entremêlés aux meubles du palais? Leur rougeur blafarde pénétrait jusque dans la salle de l'assemblée , où la famille royale subissait depuis le matin la longue torture de sa déchéance.

Les Tuileries n'étaient plus qu'une ruine. Au bout d'un an, la Convention s'y installa dans l'emplacement du théâtre. Ce théâtre , construit par Vigarani sous Louis XIV, pouvait contenir de six à huit mille spectateurs. Il fut à la fois réduit et modifié pour les besoins de la législature. C'est donc là qu'ont passé toutes les hontes révolutionnaires ; c'est là que Drouet s'écriait : « Soyons brigands pour le bonheur du peuple ! » que Barrère faisait mettre la terreur à l'ordre du jour ; que le comité de salut public demandait à Fouquier-Tinville 150 têtes par vingt-quatre heures, ce qui causait un tel saisissement au monstre lui-même, qu'en quittant les Tuileries et suivant les quais de la Seine il répétait comme un insensé : « Il me semble que la rivière roule du sang. »

Évoquerons -nous d'autres souvenirs? Rappelleronsnous les apostasies hideuses de quelques prêtres jureurs , et les ornements des églises , les vases sacrés , les reliques des saints, les reliques de saint Denis entre autres, apportés à la barre au chant de la Carmagnole ? Et ce ne fut pas tout encore. Qui osera redire cette soirée du 10 novembre où la déesse Raison fut amenée aux Tuileries, embrassée par le président de la Convention, et reçut les honneurs delà séance! Peuple et législateurs se prirent

alors par la main , et leur tourbe cynique dansa avec la prostituée une ronde effroyable.

Mais dans cette même salle aussi , nous ne pouvons l'oublier, retentirent parfois de généreux accents. N'entendez-vous pas Lanjuinais répondant aux insultes du prêtre apostat Chabot, dans la terrible séance du 2 juin : « On a vu dans l'antiquité orner les victimes de fleurs et de bandelettes , mais le prêtre qui les immolait ne les insultait pas. » La Convention siégeait enfin aux Tuileries au 31 mai , au 10 thermidor; elle y siégeait également lors des journées de prairial et de vendémiaire. On se rappelle qu'en prairial l'assemblée fut envahie, le représentant Ferraud tué, et sa tête présentée au bout d'une pique, comme une menace de mort, au président Boissy-d'Anglas , qui demeura impassible sur son siège. Après la dissolution de la Convention, le conseil des Anciens prit sa place dans l'antique palais de nos rois, puis un jour la royauté y reparut sous F égide de la gloire.

C'était le 30 pluviôse an x (10 février 1800). Bonaparte n'était encore que premier consul , mais les grandeurs du Luxembourg ne suffisaient plus à ses ambitions et à ses espérances. Il donna en conséquence l'ordre d'effacer aux Tuileries les traces du 10 août, de passer le pinceau surtout sur les faisceaux, les piques et les bonnets rouges qui , depuis cette journée de triste souvenir , avaient été prodigués dans les appartements. « Faites-moi disparaître ces vilenies, » avait-il dit, et les vilenies avaient disparu. Nul n'osa toucher néanmoins à l'inscription qui se lisait sur la façade du palais : « Le

10 août 1 792 , la royauté a été abolie en France ; elle ne s'y relèvera jamais. »

Bonaparte arrivait cependant ; il arrivait avec une pompe toute royale , voiture attelée de six chevaux blancs , brillant état-major, nombreux soldats, acclamations enthousiastes. Du haut du balcon du Dôme il assista au défilé des troupes, et, le soir, il se reposa sur l'oreiller de Louis XVI , en rêvant sans doute à Ghaiiemagne.

Joséphine , la superstitieuse créole , prenait en même temps possession, au rez-de-chaussée, de l'appartement de Louis le Grand, en attendant le diadème que lui avait prédit la nécromancienne de la Martinique.

Quelques jours après , l'inscription de la façade des Tuileries avait disparu.

Pendant les quatorze ans qui suivirent , le palais de Catherine de Médicis devint le rendez-vous de toutes les grandeurs et de toutes les gloires. Français et étrangers, rois de naissance et rois de fortune , princes , ambassadeurs , maréchaux , vainqueurs et vaincus se pressaient autour de celui que les uns appelaient le nouveau Cyrûs , les autres le nouveau César , et la tourbe incrédule du xvme siècle, l'homme du destin.

Parmi ce flot de visiteurs il y en eut de tels que Paris n'en avait vu depuis plus de six siècles. Lorsque le pape Innocent II vint en France, « nous allâmes au-devant de lui , raconte Suger , en formant une procession magnifique aux yeux de Dieu et des hommes , et nous l'embrassâmes en exaltant son arrivée par des chants d'allégresse. Les siens l'habillèrent alors suivant l'usage romain , le parèrent d'une foule d'ornements admirables, placèrent sur

sa tète , comme insigne de sa puissance , la tiare en forme de casque et environnée d'un diadème d'or, et le conduisirent porté sur une haquenée blanche couverte d'une riche housse. Eux-mêmes, richement vêtus, et montés sur des chevaux de couleurs diverses , mais parés de blanc, s'avancèrent deux à deux, en chantant des hymnes. Les barons , vassaux de notre église , et de nobles châtelains , tous à pied et faisant les humbles fonctions d'écuyers , tenaient les rênes de la monture du pontife. Quelques hommes qui le précédaient jetaient une grande quantité d'argent pour écarter la foule qui obstruait le passage , et a rout e royale était parsemée de branches et tendue somptueusement de tapis précieux attachés aux arbres... »

L'entrée de Pie VIÏ à Paris , au mois de brumaire an xnr , fut loin de rappeler cette religieuse solennité du moyen âge ; mais le respect , mais la vénération publique n'en entourèrent pas moins le successeur de Pierre , et se traduisirent fréquemment par des scènes touchantes. La foule s'agenouillait sur son passage ; elle implorait sa bénédiction. Un jeune homme du peuple, demeurant un jour couvert devant lui , allait ressentir les effets de l'indignation générale , lorsque le pontife se tournant de son côté : « Découvrez- vous, lui dit-il, afin que je vous bénisse : la bénédiction d'un vieillard n'a jamais porté malheur à personne. » Et le jeune homme tombait à ses pieds.

Pie VII fut logé aux Tuileries , dans les salons du pavillon de Flore , et il y trouva , par une attention délicate de son hôte, un appartement en tout semblable à celui du Quirinal qu'il venait de quitter. Ce fut au reste à cette surprise que se bornèrent à peu près les prévenances et

les égards de Napoléon vis-à-vis du pontife qui était venu le sacrer.

Quelques années après , Napoléon épousait une petite fille de Marie -Thérèse ; l'enfant de son mariage était salué roi dès sa naissance , et les grandeurs et les fêtes devenaient plus éclatantes que jamais aux Tuileries. Les vieilles Tuileries ne semblaient même plus dignes ni de l'empereur ni de l'empire. Déjà on avait repris le projet d'en faire un seul palais avec le Louvre par l'édification d'une galerie parallèle à la galerie des tableaux, et ce projet était conduit aux deux tiers de son exécution en moins de six ans. Les bâtiments de servitude qui formaient jadis trois cours distinctes sous les fenêtres du château avaient en outre fait place à un champ de manœuvre où les soldats de Marengo et d'Austerlitz défilaient chaque jour , à la garde montante . sous les yeux de leur chef. Cette vaste esplanade était séparée du Carrousel par une grille majestueuse entremêlée de statues de victoires. Enfin , aux deux avenues de la demeure impériale, s'élevaient deux arcs de triomphe , l'un immense à l'extrémité des Champs- Elysées , l'autre gracieux et élégant, orné de statues, de bas -relief s, de colonnes de marbre et surmonté des chevaux de Corinthe, à l'entrée même du palais. On ne devait plus pénétrer dans ce palais qu'en passant sous des arcs de triomphe.

Napoléon y passait encore le 25 janvier 1814 , en partant pour ces victoires de la Champagne dont il ne devait pas revenir. Il y passait le 20 mars au soir , enlevé de son cheval, et porté de bras en bras , à la lueur des torches qui avaient éclairé , le matin , le départ de Louis XVIII. 11

y passait enfin une dernière fois le 12 juin, huit jours avant Waterloo. Les murailles du 10 août semblaient porter malheur à leurs hôtes.

Rappellerons -nous maintenant l'ivresse qui accueillit la Restauration en 1 8 1 4 , et dans la France , et dans Paris , et sous les voûtes du vieux palais? A ces premiers moments d'union et d'oubli succèdent bientôt les haines des Cent-Jours ; haines vivaces , que quinze ans de prospérité sans égale dans l'histoire ne devaient pas éteindre. Poignard ou calomnie , tantôt elles tuent , tantôt elles déshonorent. Les fêtes cependant reparaissent aux Tuileries , fêtes entremêlées de larmes , mais qui étaient du moins les fêtes de la France. En 1820, on y célébrait la naissance de celui que les poètes appelaient alors Y enfant du miracle; en 1823 . le retour de l'armée d'Espagne ; en 1825 , le sacre de Charles X, du roi chevalier dont la première parole avait été : Plus de hallebardes !

La Révolution attendait et veillait. Un jour enfin elle se lève de nouveau comme au 1 0 août ; elle pénètre dans le palais et le saccage, s' attachant de préférence aux appartements d'une princesse connue pour la générosité de son cœur. Puis , quelques jours après , les insignes de la royauté reparaissent aux Tuileries, le trône est relevé, et la Révolution s'y assied en personne ; elle se coiffe d'un diadème ; elle parle de stabilité et d'avenir , sans prendre garde qu'elle n'est et qu'elle ne sera jamais que la Révolution.

Le 24 février 1848 , Louis -Philippe , le roi des barricades, déjeunait paisiblement en famille, tandis que ces barricades auxquelles il devait le trône se reformaient et se resserraient autour de lui. Après de longues hésitations

il avait dissous son ministère , et , cette concession faite aux passions du moment , il avait repris sa confiance ordinaire en son habileté et en sa fortune. Tout à coup. un député se présente , l'inquiétude peinte sur le visage ; la famille entière se lève et l'entoure. « L'émeute grandit, raconte-t-il , les noms des nouveaux ministres sont repoussés ; l'ordonnance qui les appelle au pouvoir est déchirée par le peuple. » Et au même instant on entendait dire que les barricades s' élevaient jusque dans la rue de Rivoli et dans les rues qui aboutissent au Carrousel.

Louis- Philippe était descendu à son cabinet de travail , au rez-de-chaussée du pavillon de Jean Bullant : l'indécision était dans son regard , et l'abattement dans ceux de ses conseillers les plus fidèles. Une voix se fait alors entendre : «Sire, abdiquez. » Louis-Philippe se retourne comme frappé au cœur ; mais d'autres voix se joignent à la première , et le roi abdique. Ce n'est pas assez ; il faut que la régence, lui dit -on, soit confiée à la duchesse d'Orléans : Louis -Philippe résiste , il invoque la loi; mais on lui répond par la Révolution , et le malheureux vieillard fléchit une fois encore la tète devant sa mère.

Le sacrifice était fait; il ne s'agissait plus que de le consommer en quittant Paris, afin de n'y plus paraître ni un danger ni un obstacle. Une voiture est demandée ; mais à peine les premiers chevaux ont -ils franchi le seuil des écuries royales , en face même des Tuileries , que le piqueur qui les guide tombe frappé à mort. Alors on se met en route à pied , à la hâte , par un souterrain qui établit une communication entre le pavillon de Flore et la terrasse du bord de l'eau. On suit précipitamment cette

terrasse , et l'on arrive par le pont Tournant sur la place de la Concorde , au moment où une immense cohue de toutes les passions et de toutes les curiosités la sillonnait pèle- mêle pour se porter au palais Bourbon. Le cortège royal se trouve coupé, morcelé par cette foule tumultueuse et distraite : personne d'ailleurs ne pense au roi du matin ; on ne prend garde ni à lui , ni à son chapeau agité en l'air , ni aux paroles qu'il articule pour faire connaître son abdication et s'assurer une libre sortie. Ceci se passait au lieu même où avait été dressé l'échafaud de Louis XVI.

Au même instant quelques serviteurs dévoués faisaient monter le prince dans une voiture attelée d'un cheval qui s'éloignait immédiatement au galop. La prophétie de Vergniaud continuait de s'accomplir : « La Révolution est comme Saturne ; elle dévorera jusqu'à ses propres enfants. »

Jetons maintenant un épais voile sur les saturnales qui s'accomplirent au palais, sur les meurtres et les pillages qui y furent commis; car on tua et l'on vola, quoi qu'on ait pu dire. Les choses saintes du moins furent respectées ; on a même parlé d'un christ solennellement transporté des Tuileries à Saint -Roch au milieu des hommages empressés et recueillis des vainqueurs. Cet acte isolé fut loin d'avoir la solennité qu'on lui attribue. Il est incontestable d'ailleurs que la passion dominante, dans ces grandes tourmentes révolutionnaires, est toujours la passion de la destruction : on tue et on brise plus qu'on ne vole.

Le silence se fit ensuite aux Tuileries ; leurs fenêtres , naguère encore animées et étincelantes , demeurèrent

muettes et ternes , et le vieux palais n'apparut plus que comme un noir fantôme au fond du royal jardin où se pressait toujours la foule.

Le jardin des Tuileries, dessiné par Le Nôtre en 1 665 , est partagé dans sa longueur en deux parties fort distinctes, un parterre semé de statues , de bassins et de fleurs, et deux épais massifs de verdure formés par des marronniers séculaires. Dans sa largeur il est bordé à droite et à gauche par les terrasses des Feuillants et du bord de l'eau, qui n'ont été plantées que sous Bonaparte. Ces deux terrasses s'élargissent devant la place Louis XV ; elles forment en cet endroit quelques riants bosquets , puis viennent aboutir, en pente douce et en demi- cercle, aux statues de fleuves majestueusement accoudées sur leurs socles qu'on remarque près du bassin du pont Tournant.

La terrasse des Feuillants donna jadis entrée à la première salle de la Convention , qui occupait le manège des Tuileries, sur remplacement des nos 36 et 38 de la rue de Rivoli. Son sable a été plus d'une fois ensanglanté par les sbires révolutionnaires; la terrasse du bord de Feau était réservée aux princes. J'ai déjà dit qu'elle communiquait par un souterrain avec le palais. Le jeune fils de Louis XVÏ y passait ses journées , vêtu souvent d'un petit habit de garde national. Il y élevait quelques animaux domestiques, et y cultivait des fleurs qu'il se plaisait à offrir lui-même aux promeneurs du jardin. Sa pieuse tante, Mme Elisabeth, y venait souvent aussi , pendant la longue captivité des Tuileries : « Je vais , le matin , trois à quatre heures dans le jardin , écrivait -elle à Mrae de

Raigecourt, cela me fait beaucoup de bien. » Le roi de Rome y parut quelquefois plus tard , traîné par des chevaux nains dans une jolie calèche; une petite villa champêtre y avait été construite pour lui. Peut-être le duc de Bordeaux et le comte de Paris y sont-ils venus à leur tour. Les déceptions apparaissent partout en ces lieux à coté de l'espérance , le néant à côté de la grandeur.

La terrasse du bord de l'eau et les parties du jardin qui Tavoisinent sont ordinairement désertes ; la grande avenue des Tuileries, cette voie triomphale qui réunit dans une même perspective le pavillon central du palais, l'obélisque de Louqsor et l'arc de l'Étoile , n'est pas moins solitaire. Seuls l'étroit sentier des Feuillants et le terreplein des Orangers , en face du pavillon Marsan , ont le privilège d'attirer la foule.

Les autres sont déserts; la raison en est bonne : Si personne n'y va , c'est qu'on n'y voit personne.

Mais là se donnent rendez-vous chaque jour le désœuvrement et le luxe; là règne la mode , cette première et dernière royauté des Parisiens , celle qu'ils ont mise à la tète de tout, même de la politique.

Par une bizarrerie classique qui tient à l'esprit des derniers siècles , les statues des Tuileries, au lieu de représenter les grands hommes de notre histoire , ne rappellent que des souvenirs républicains ou mythologiques, et n'offrent , beaucoup d'entre elles du moins , que des nudités blessantes et pour nos traditions et pour nos mœurs. Les plus remarquables sont les copies en bronze de l'Apollon du Belvédère , de la Vénus accroupie , du Mercure

Lantin, du Laocoon, du Rémouleur ; nous citerons également les groupes en marbre de Borée et Orythie, de Lucrèce et Col! afin , d'Énée et Anchise, de Saturne et Cybèle, le Faune jouant de la flûte, le Pygmalion sur son rocher , les chasseresses de Coustou et les chevaux ailés de Coysevox. Enfin , à quelques pas du pavillon du Dôme et en face de lui, a été placée, il y a peu d'années , une statue de Spartaeus par Foyatier. Si cette statue n'avait été mise là par ordre de la royauté , on eût pu croire à une menace : fout ce qui n'est pas maître en effet , dans nos jours de confusion morale , ne se croit-il pas esclave? Les Tuileries étaient vides , que Spartacus les menaçait encore.

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