L'HOTEL -DE - VILLE
Nous n'avons point oublié cette antique corporation des naules ou navigateurs parisiens qui, dès le règne de Tibère , consacrait un autel à Jupiter dans l'île de la Seine. Cette corporation représentait évidemment les intérêts généraux de la cité , intérêts qui , par la position même de Lutèce , devaient se résumer surtout en questions de navigation et de transit . S'assurer le monopole de la Seine pendant un certain parcours, assujettir à certains droits toute navée abordant aux rives parisiennes , tel dut être , dès le premier jour comme il le fut incontestablement par
la suite , le but de cette association de marins et de marchands. Or, il y avait là , on le conçoit , une pensée confuse encore, mais instinctive , d'organisation municipale.
Au ive siècle, cette pensée reçut un développement subit par rétablissement de municipes romains dans la plupart des villes des Gaules. Nul doute en effet qu'à l'époque de Julien Paris n'eût sa curie , ses décurions et ses duumvirs avec leurs attributions civiles et judiciaires, et son défenseur du peuple , defensor plebis , avec sa justice populaire et son droit d'instruction criminelle. Dulaure suppose même , non sans vraisemblance , que la tour ou forteresse de la Cité fut originairement consacrée aux réunions de la curie : cette tour aurait été le Capitole parisien.
L'invasion franque étouffa malheureusement bientôt les libertés romaines , et elle dut les étouffer surtout à Paris, où le voisinage des rois francs rendait nécessairement leur pouvoir plus sensible. Et cependant si grande est la force des droits acquis , si imprescriptible est la puissance des traditions , que nous retrouvons sans cesse , à travers le moyen âge , l'antique corporation des naules, tantôt sous le nom de con frérie de la marchandise de l'eau , tantôt sous le nom de hanse, concentrant peu à peu en elle les divers pouvoirs de la curie. Cette corporation, qui aura dans la suite son prévôt des marchands, a dès le ixe siècle ses scabins ou échevins , et , même dès le vme , sa milice commandée par un spatharius , nom fastueux emprunté aux grandes dignités de l'empire de Bysance.
La révolution sociale qui signala le xif siècle eut d'ailleurs peu d'écho à Paris. La raison en est simple : c'était
de l'Église, plus encore que de la royauté , que partait le mouvement. Aussi les chartes communales furent-elles d'abord obtenues par les villes particulièrement soumises à l'influence de l'Église : les premières communes furent celles de Noyon, de Beauvais et de Laon, les trois pairies ecclésiastiques. « L'Église avait jeté là, dit M. Michelet, la base d'une forte démocratie. »
Mais si l'autorité royale conserva toujours officiellement sa pleine indépendance à Paris , nous n'en voyons pas moins la république bourgeoise des marchands de Veau y croître plus rapidement dès lors en attributions et en privilèges. Diverses ordonnances de Louis le Gros, de Louis le Jeune et surtout de Philippe-Auguste lui donnèrent une importance administrative qu'elle n'avait pas. A partir de cette époque , ou tout au moins dans la seconde moitié du xme siècle , la confrérie de la marchandise a son prévôt des marchands, ses gardes de la prévôté, ses archers, ses jurés-c rieurs, etc.; elle a son parlouër aux bourgeois avec sa juridiction communale , et ses prud'hommes (probi hommes). Dès le xne siècle, elle avait son blason qui n'était que l'expression héraldique de son titre même de marchandise de l'eau. C'était une nef d'argent à six cordages avec la légende suivante en orle : Sigillum mercalorum aquœ parisiensis (Sceau des marchands de l'eau de Paris). Dans Ja suite l'antique nef devint un navire ponté et voilé; le chef de Fécu fut semé de fleurs de lis ; mais le souvenir des nautes parisiens , on le voit , demeura toujours vivant dans les armoiries municipales.
Le plus ancien parloir aux bourgeois qui ait laissé quelque trace sur le sol de Paris , était situé sur le coteau
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de Sainte -Geneviève , près des murs de la ville. Le réfectoire et le dortoir des Jacobins en occupaient, au xvif siècle, les derniers débris. De la rue des Grès, les bourgeois paraissent avoir transporté leur auditoire dans la Vallée de misère , nom que l'on donnait à tout le quartier occupé maintenant par les quais Pelletier et de la Mégisserie. Il est certain du moins que la ville a longtemps possédé une maison située entre Saint - Leufroy et le grand Châtelet , maison désignée dans divers baux par le nom de Parloir aux bourgeois. Elle était affermée , au xve siècle , à des particuliers , au prix de seize livres parisis , plus demi-douzaine de ehapeaux de roses vermeilles el six bouquets de même.
Dès lors en effet la hanse parisienne avait quitté la Vallée de misère pour aller s'établir sur la place de Grève , qui était une propriété communale et le centre des opérations commerciales de la cité. La place de Grève avait été acquise par les bourgeois du quartier , sous le règne de Louis VII , pour la somme de soixante-dix livres. L'acte est de 1141 ; la confrérie des marchands n'y posséda d'abord aucun établissement; mais en 1367 le célèbre prévôt Etienne Marcel y acheta du dauphin la Maison aux piliers, qui était la plus ancienne et la plus remarquable de la Grève. Depuis plus de cent ans cette maison avait toujours été occupée par des princes ; elle reposait sur de gros piliers qui formaient un promenoir dont l'ordonnance fut reproduite dans la plupart des édifices delà place.
« Pour ce qui est du bâtiment, raconte Sauvai , c'étoit un petit logis qui consistoit en deux pignons et quitenoit
à plusieurs maisons bourgeoises. (L'une de ces maisons , celle de Dimanche de Châtillon , fut achetée , dès l'année 1359, par le prévôt des marchands Culdoé, et servit à T agrandissement du parloir.) Je ne m'amuserai point, poursuit Sauvai, à faire un long récit de tous ses appartements. Il suffira de savoir qu'il y avoit deux cours , un poulailler ? des cuisines hautes et basses , grandes , petites , des études ou bains, une chambre de parade, une autre appelée le plaidoyer, une chapelle lambrissée , une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et large de trois, avec plusieurs autres commodités. En 1430, il y avoit encore un grand grenier pour l'artillerie. Mahiet ou Matthieu Biterne peignit la chambre qui tenoit au bureau et l'embellit , à la façon du temps , de fleurs de lis et de rosiers entremêlés et rehaussés des armes de France et de la ville. »
A ces détails nous pouvons en ajouter quelques, autres que fournissent les comptes de recettes et dépenses de la prévôté. Ainsi la grande chambre du parloir était , suivant l'usage assez général alors , jonchée de nattes l'hiver et d'herbe verte l'été. Au-dessus du bureau apparaissaient un Dieu de pitié (un crucifix) et un saint Grégoire. Dans une autre partie de la salle se faisait remarquer une horloge à sonnerie dont « les cont repoix dévoient estre relevés chacun jour. » Enfin , divers coffres servant à la fois de caisse et de bibliothèque, quelques tablettes de bois recouvertes de corne noire avec agrafes d'argent pour serrer les mémoires et registres ; une chaîne de fer et un grésiller auxquels pendaient les pintes, ch opines et demi-setiers qui se trouvaient confisqués; des bancs, des sièges, un
comptoir avec son huis pour le receveur de la commune : voilà à quoi se bornait à peu près le mobilier municipal.
Quelque modeste qu'il fût, la bourgeoisie , dont le parloir était le palais, n'en était pas moins fière, ni son autorité moins puissante. C'est même à partir du moment où la prévôté s'établit à la Grève qu'on la voit, dans ce centre du commerce parisien , vers lequel rayonnaient les mille bras de ses quarteniers et de ses dizainiers , tendre à transformer son auditoire municipal en tribune politique. Le premier prévôt des marchands que nous y rencontrions est Etienne Marcel , coiffé de son chaperon pers et rouge avec fermoir d'argent émaillé aux mêmes couleurs. Marcel songe bien moins à administrer la cité qu'à régenter le dauphin et à réformer l'État. Le Parloir aux bourgeois, pendant son administration, est agité par une tempête perpétuelle. Ce qu'on y veut, ce qu'on y demande , c'est que les gens ne soient plus ni formenés ni Iriboulés, que les soudoyers soient payés , que les salaires des agents de l'autorité soient déterminés de façon à ce qu'on n'en voie plus « aller à quatre ou cinq chevaux , tandis que s'ils alloient à leurs dépens , leur sufïiroit bien d'aller à deux ou trois. » Ce qu'on y veut encore, c'est que prompte et exacte justice soit rendue par les tribunaux, tandis qu'aujourd'hui « on vient tard, on dîne à l'aise , on fait muser les plaideurs. »
Certes nuls vœux n'eussent été plus légitimes, s'il ne fût arrivé alors ce qui arrive trop souvent , que derrière d'honnêtes formules se cache une opposition de vanité et de pouvoir qui ne tend qu'à bouleverser l'État.
Marcel était parvenu à faire de son titre de prévôt une
royauté de place publique , et ses succès cle tribun formaient sur ses yeux comme un voile qui l'empêcha de s'arrêter à temps. Après avoir été le salut de Paris , il faillit en être la ruine. Les génies de cette trempe sont ainsi faits: enivrés d'eux-mêmes, à chaque résistance qu'ils rencontrent ils s'irritent, et à chaque appui qui leur manque ils suppléent d'abord par l'audace, plus tard par le crime.
Ne nous semble - 1 - il pas voir encore Marcel sur la place de Grève , après le massacre des maréchaux de Clermont et de Gonflans? Son front est couvert du chaperon doré qu'il vient de prendre au dauphin. «Ceux qui ont été tués , crie-t-il à la foule , étoient des traîtres ! — Oui , oui , répondent un grand nombre de voix ; nous vous avouons de tout • nous sommes à vous à la vie et à la mort ! »
A l'avènement de Charles VI, nouveaux troubles à THotel-de- Ville. Les impôts étaient lourds, et les oncles de Charles les aggravent encore par de nouvelles taxes et par leurs rapines. La capitale n'en reçut pas moins son roi avec transport. La misère publique se cacha un instant pour lui souhaiter la bienvenue; mais après les acclamations, les bruyants spectacles, les cris de Noël! Noël! poussés sur le passage du royal enfant dont la franche et ouverte physionomie semblait annoncer un heureux avenir, la misère se retrouve vis-à-vis d'ellemême , les impôts sont toujours là, et, malgré ses promesses, le duc d'Anjou n'a rien accordé. Une sourde fermentation agite alors la ville. Le prévôt des marchands croit l'apaiser en réunissant les bourgeois et les
conjurant d'attendre au moins l'issue des fêtes ; mais un cordonnier se lève : « La patience du peuple est à bout , s'écrie-t-il; prenons donc les armes, mieux vaut mourir que souffrir ! »
Et Ton part, et l'on se rend au palais. A la vue de cette multitude, le duc d'Anjou monte sur la table de marbre, et ses paroles sont encore des paroles d'espérance. « Retirez-vous paisiblement , dit-il , demain vous obtiendrez peut-être ce que vous désirez. »
Le peuple se retire ému , incertain. Tout à coup quelques riches perdus de dettes jettent à ces flottantes passions le nom des juifs , et la foule court aux juifs ; elle les pille , elle les tue ; puis elle enfonce les portes des receveurs publics, elle brise leurs caisses, répand l'argent et déchire les rôles. Une fois lancé dans la voie du crime , le peuple va toujours loin. Il se flattait du moins d'avoir conquis l'abolition des taxes ; mais quatorze mois s'étaient à peine écoulés qu'un homme armorié de France parcourait les rues cle Paris au galop en criant que les impôts seraient perçus le lendemain. Le lendemain, 1er mars 1382, le peuple court aux armes; ceux qui n'ont point d'armes prennent à F Hôtel- de -Ville des maillets de plomb qui avaient été fabriqués à l'intention des Anglais : « périlleux bâtons pour enfoncer heaumes et bassinets , » dit Froissart; et chaque rue de la capitale devient -le théâtre d'une violente orgie.
Avons-nous besoin de rappeler les tristes conséquences de cette rébellion ? La garde bourgeoise fut désarmée , et les antiques privilèges de la cité furent abolis. Paris avait deux prévôts, celui qu'on appelait prévôt de Paris, qui
était l'homme du roi, et le prévôt des marchands, qui était l'homme du peuple. Eh bien ! par ordre royal toutes les attributions du prévôt des marchands furent dévolues au prévôt de Paris; il n'y eut plus ni prévôt, ni échevins, ni communauté de ville , ni confréries de métiers , ni quarteniers , ni dizainiers pour la garde et la police , et le Parloir aux bourgeois, ce palais du peuple, devint la maison de la Prévôté de Paris.
Cet état de choses, modifié toutefois bientôt par la nomination d'un prévôt des marchands d'élection royale et révocable à volonté, dura près de trente ans. Au bout de ce terme, les antiques privilèges de la commune furent rétablis, et la bourgeoisie parisienne rentra en pleine possession de ses armes et de son parloir. Il est remarquable néanmoins que Charles Guldoé , qui exerçait alors les fonctions de prévôt des marchands, protesta contre le rétablissement des quarteniers, centeniers et dizainiers, etc., déclarant que ses concitoyens « entendoient s'en passer, comme ils l'avoient fait depuis trente ans ; qu'ils se félicitoient d'avoir vécu en paix pendant tant d'années sous l'autorité du roi. »
Cette protestation resta sans effet. Nous la rappelons , parce qu'elle indique dès lors la diversité des tendances de P administration communale siégeant au parloir, et des chefs de quartier répandus dans la ville. L'administration municipale, jugeant de plus haut, représentait pins fidèlement les intérêts de la cité ; les chefs de quartier, plus rapprochés du peuple , en exprimaient plus vivement les passions. Cette différence se retrouve dans toutes les crises qui agitèrent Paris, soit à l'époque de Char-
m HISTOIRE DE PARIS
les VI, soit pendant la Ligue, soit pendant la Fronde.
A l'époque de Charles VI, le triomphe des Caboehiens fut dû surtout à l'influence des chefs de quartier. Les discussions qui eurent lieu alors à l'Hôtel-de- Ville offrent une triste analogie avec les scènes qui s'y passèrent il y a soixante ans. Reportons -nous à l'année 1413. Les princes qui guerroient autour de Paris soumettent au conseil des propositions de paix. Ces propositions sont communiquées à l'Hôtel-de-Ville ; mais tout à coup, au milieu de la délibération , on voit entrer les écorcheurs Denis de Chaumont et Caboche. Ils sont en armes, et s'écrient qu'il faut rejeter cette paix fourrée. La séance est levée en tumulte; mais au bout de quelques jours on s'assemble de nouveau. « Il y a des gens qui ont trop dé sang , dit alors Henri de Troyes, et qui ont besoin qu'on leur en tire avec l'épée. » Les bouchers Legoix applaudissent et éclatent en menaces. « Eh bien ! leur répond Guillaume Ciriasse, un charpentier, voyons s'il se trouve à Paris autant de frappeurs de cognée que d'assommeurs de bœufs. » L'assemblée se sépara avec peine. Le lendemain la faction de Caboche fut exilée de Paris.
Quelques déiails sur le mode qui était suivi pour l'élection du prévôt des marchands sont ici nécessaires. Cette élection était loin d'être démocratique. Ainsi, pour y participer il fallait non - seulement être bourgeois de Paris, mais être encore des plus suffisants. Quelques jours avant la Notre-Dame d'août , chaque quartenier réunissait les cinquanteniers et dizainiers sous ses ordres avec six bourgeois notables du quartier , et à eux tous ils désignaient quatre d'entre eux au bulletin secret, parmi
lesquels le bureau de la ville choisissait deux électeurs 1. Étaient en outre électeurs de droit le prévôt des marchands et les échevins en exercice , les membres de la communauté de ville et les quarteniers. Le nombre total des électeurs s'élevait sous Charles VI à soixante-dix-sept personnes.
C'était le lendemain de la Notre-Dame que l'élection avait lieu. Les bulletins étaient déposés dans un chapeau mi -parti rouge et tanné qui étaient les couleurs du prévôt. Ils étaient ensuite comptés et portés sans être ouverts au roi ou à son lieutenant , auquel appartenait seul le droit de proclamer le résultat du scrutin. Louis XI se permit à cet égard plus d'une fois des proclamations assez peu véridiques. A ce droit de proclamation fut substitué dans la suite un simple droit d'approbation. Dans les derniers temps même le prévôt des marchands se bornait à notifier l'élection de son successeur au secrétaire d'État , et à prendre jour avec lui pour la prestation de serment entre les mains du roi.
Les prévôts des marchands, échevins, etc., étaient tous élus pour deux ans, mais ils pouvaient l'être trois fois de suite. Les quarteniers, cinquanteniers, clizainiers , etc. , furent d'abord électifs ; mais telle était leur influence dans chaque quartier, que bien souvent la charge s'identifia en quelque sorte avec eux et avec leur famille Louis XIII finit même par transformer ces divers emplois en offices transmissibles moyennant finance.
Les quarteniers étaient chargés de la police de leurs
1 II y eut avec le temps quelques modifications dans cette manière de procéder; mais ces modifications étaient peu importantes.
quartiers et de la défense des remparts et des portes dont ils gardaient les clefs. Sous le porche de leur maison se trouvaient vingt -quatre seaux et des crocs en fer pour servir en cas d'incendie. Les cinquanteniers commandaient à cinquante bourgeois sous les ordres des quarteniers. Ils veillaient à ce qu'il ne se fît aucune assemblée « pouvant tendre à sédition, » et avaient soin des chaînes des rues ainsi que « de leurs rouets et autres fermetures. » Ils devaient avoir en outre une liste exacte de toutes les personnes qui habitaient les maisons confiées à leur garde.
Il n'était pas enfin de cérémonie publique à laquelle les officiers municipaux de tous grades n'assistassent avec les insignes éclatants de leurs dignités : le prévôt avec la soutane de satin rouge à boutons et ceinturon d'or, et la robe ouverte de velours mi -partie rouge et tannée, fourrée de martre zibeline ; les échevins en robes de velours mi -parties à longues manches ; les conseillers de ville en robes et manteaux de satin ; les quarteniers en manteaux de velours ciselé ; les archers avec la casaque bleue à galons d'argent et le navire d'orfèvrerie sur la poitrine. Venaient ensuite les élus des métiers, les drapiers en velours tanné , les épiciers en velours noir, les merciers en velours pers , les pelletiers en velours violet fourré deloup-cervier, les orfèvres en velours cramoisi; et ce n'était pas tout encore : les hommes de peine avaient également leurs places et leurs vêtements d'honneur dans le cortège populaire. On remarquait, entre autres, les crieurs en robes mi -parties blanches et rouges, les vendeurs de vin avec la robe mi -partie et le bâton blanc,
les courtiers, les jaugeurs, les déchargeurs, les porteurs de sel ou hanouers , les briseurs de sel , les mesureurs de grain, les mofleurs de bois, etc., tous vêtus de longues robes aux mille couleurs. On eût dit qu'il y avait lutte pour la splendeur et pour la richesse entre la cour du Louvre et la cour de l'Hôtel-de -Ville.
L'Hôtel-de- Ville avait ses banquets, ses spectacles, ses feux de la Saint -Jean auxquels le Louvre lui-même était invité. Ainsi, sous le règne de Louis Xï, les chroniques nous parlent d'un moull beau service de chair et de poisson qui eut lieu à l'Hôtel -de- Ville à l'occasion du mariage d'une fille naturelle du roi avec le bâtard de Bourbon, « gentil et loyal chevalier, lequel ne donna jamais à avarice une seule demi -heure pour dormir en son cœur. » Sous le règne de Henri II, en 1558 , nous voyons le roi annoncer lui -même au prévôt des marchands l'intention d'aller souper à la maison commune : aussitôt le bureau de ville envoie quérir des rôtisseurs , maîtres d'hôtel, peintres, etc., et fait marché avec eux par-devant notaires. On mande également un pleyeux de linge , fonctions qui n'étaient pas sans mérite à une époque où l'on tenait à imprimer des plis ondoyants et capricieux au linge des festins. Plusieurs fils des marchands sont en outre réunis, et une livrée de soie leur est donnée afin qu'au jour solennel ils servent à la table du roi. Ajoutons enfin que le plafond de la grande salle fut accoutré de lierre , et « qu'il y avoit , suivant les registres , force chapiteaulx de triumphe dedans lesquels estoient les écussons du roi, de la royne, etc. »
Malheureusement la salle se trouva si pleine et la con-
fusion fut si grande , que « cela ôta le plaisir. » L'artillerie de la ville avait d'ailleurs sonné de telle façon que les haquenées royales avaient failli renverser le roi; puis les chantres étaient enroués, les comédiens, et parmi eux Jodelle , ne purent à cause du bruit achever leur jeu ; et tels étaient enfin la presse et le désordre, « que plusieurs s'en allèrent malcontents , parce qu'ils avoient souppé sans boire. »
Parmi ces détails d'assez médiocre intérêt, nous remarquons seulement que « les damoiselles de Paris s' estaient assises les premières au hault bout , si bien que furent contraints plusieurs grands seigneurs se asseoir au-dessoubs d'elles. » Le fait parut assez grave pour être mentionné au registre.
Quant au menu du souper, on y comptait sans doute , comme au festin qui avait été offert à Catherine de Médias, neuf ans auparavant , dans la grande salle de l'évêché de Paris , force paons , cygnes , grues , faisans , trubles , chevreaux de regain , poulets d'Inde , chapons , tourterelles , cailles , perdrix , outardeaux , etc. , sans parler des pâtisseries, des fruits, du beurre de Vannes, des fromages de Milan , des quartes d'hypocras et de malvoisie , des cagées d'herbes odorantes semées par les salles , des chandelles de parfum et d'ambre , et des chopines d'eau de rose et de mélilot répandues sur le linge ouvré du service .
Ces fêtes , qui se reproduisent de temps en temps dans l'histoire de nos rois, n'étaient toutefois que des solennités extraordinaires ; mais le feu de la Saint- Jean revenait chaque été avec sa pompe traditionnelle. La coutume
était de semondre le roi ou autre prince de son sang , à l'effet de mettre le feu à la pyramide qui était alors dressée en la place de Grève. A l'arrivée des hauts personnages invités \ le prévôt et les échevins, parés d'écharpes de fleurs nouées en sautoir sur l'épaule , offraient à leurs hôtes, fussent- ils évêques ou cardinaux, des écharpes semblables. Le feu était mis ensuite au son de l'artillerie et des instruments , puis les officiers municipaux donnaient la collation on le bal.
Une dernière particularité du feu de la Saint -Jean, c'est que, par un bizarre et cruel amusement, on jetait dans les flammes grand nombre de chats; on y jeta même une fois un renard, « pour donner plaisir à Sa Majesté. »
Reprenons cependant l'histoire chronologique de l'Hôtel-de -Ville. A l'époque de Henri II, l'ancienne Maisonaux- Piliers avait disparu pour faire place à un monument conçu dans des proportions dignes à tous égards de la municipalité parisienne. Ce monument avait été entrepris sous le règne de François Ier. « Nous voulons qu'il soit somptueux et des plus beaux que l'on sache, » avait dit ce prince, et l'architecte, Domenico Boccadoro da Cortona, s'était noblement inspiré de la pensée royale. La première pierre du nouveau bâtiment fut posée le 1 5 juillet 1533, par Pierre Viole, seigneur d'Atbis, prévôt des marchands, au bruit des canons et des cloches, et avec grand accompagnement de tables dressées et de tonneaux défoncés pour donner pain et vin à tous venants. Dès l'année suivante, 1534 , Me Thomas Ghoqueur, tailleur d'images , s'occupe des sculptures ; mais , à partir
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de 1541 , l'ouvrage demeure suspendu ; il le fut pendant plus de cinquante ans.
L'Hôtel -de -Ville ne se composait donc, vers le milieu du x\ie siècle , que du pavillon de droite, dit le pavillon Saint -Jean, et du premier étage des autres parties de la façade. Sa construction ne fut reprise qu'en 1605 , à l'époque de la prévôté de François Miron ; un vieux dessin sur parchemin avait été trouvé, et il fut suivi. Ce ne pouvait être évidemment que le plan du Gortone.
Ce plan remarquable offre une preuve de l'influence que le génie français exerçait même sur les artistes italiens. Ainsi Fra Giocondo avait édifié le palais de la chambre des comptes dans un style que les critiques du dernier siècle accusaient d'être semi-gothique : ainsi Boccadoro construisait de hautes toitures à l'Hôtel- de- Ville , et prenait soin, à l'exemple de nos vieux maîtres , d'en dissimuler la monotonie par des lucarnes ouvragées et d'élégants campaniles.
L' Hôtel- de -Ville , tel qu'il fut conçu par l'artiste italien , comprenait le corps de logis central avec les deux pavillons de Saint- Jean et du Saint-Esprit1. La cour, entourée de ses deux étages d'arcades avec colonnes engagées, offrait , malgré l'absence de parallélisme de deux de ses côtés , une élégante décoration qui , cette fois , rappelait complètement l'Italie. Les sculptures des plafonds du portique , ainsi que celles de l'escalier, étaient remarquables par leur variété et leur délicatesse. La même harmonie de dessin se retrouvait dans les entable-
1 Le pavillon de gauche , ainsi nommé parce qu'il se trouvait placé devant le petit hôpital du Saint-Esprit.
ments, les profils, les chambranles, et en général dans tous les détails d'ornementation du monument. Officiers municipaux et artistes avaient rivalisé de zèle, les uns parla dépense, les autres parle talent. Jamais plus de précautions ne furent en même temps prises pour assurer longue vie à une œuvre. Il était stipulé, par exemple, que les colonnes de la façade ne seraient que de deux pièces, qu'elles seraient en pierres de Torcy, plus dures que les pierres déjà employées-, et qu'enfin l'entrepreneur les garantirait « de ne se gaster et dépérir de la lune , soleil , gelées et autres incommodités , fors et excepté du tonnerre et autres furies qui pourraient arriver du ciel. »
A l'intérieur nous retrouvons les mêmes soins, la même richesse. La salle du Trône, éclairée par huit fenêtres en bois enrichi, était en outre ornée de deux cheminées monumentales dues au ciseau de Biard et de Boudin ; les jambages en étaient formés par des dieux termes, parés de colliers de roses. La salle du Zodiaque se distinguait, de son côté , par une menuiserie scidptée représentant les douze mois de l'année , sous la forme de douze femmes. Ces sculptures, dans lesquelles on retrouve une pensée déjà exprimée par Jean Goujon à l'hôtel de Carnavalet , passaient pour être de cet incomparable artiste.
Disons enfin que la statue équestre de Henri IV, par Biard , se détachait en bosse sur un fond de marbre noir au-dessus de la porte d'entrée , et que bientôt après la statue pédestre de Louis XIV par Coysevox fut placée en face de la même porte ? sous l'arcade centrale du portique.
La plupart de ces œuvres d'art existent encore ; mais il n'en est plus ainsi des médaillons consacrés à la mémoire d'un grand nombre de prévôts des marchands dans la cour d'honneur, ni des peintures sans nombre par lesquelles chaque administration municipale s'était efforcée de vouer à l'immortalité les traits de ses membres , depuis le prévôt jusqu'au greffier. Deux tableaux de Porbus brillaient comme deux diamants dans cette collection.
On le voit, le palais était digne de l'institution, et plus d'un prince en Europe eût pu envier la demeure de ce chef de marchands , dont les honoraires se bornaient, d'ailleurs à deux robes de velours , au droit de franc salé chez l'épicier de la ville , à quelques bourses de jetons d'argent, à l'usage du grand lit de parade en damas noir, puis enfin à d'amples fournitures de plumes de Hollande, de lunettes de cristal, de canifs à manche du Brésil et d'écritoires de cuir doré à layettes et secrets.
Parmi les noms de ces prévôts, il en est qui sont restés plus particulièrement célèbres. Avons-nous besoin de rappeler celui de Jean Gentien , qui combattait auprès du roi à la bataille de Mons-en-Puelle ; celui de Michel Lallier, qui chassa les Anglais de Paris ; et ceux de Viole, de Buclé , de Thou , de Miron , de Sanguin , de Lepelletier, de Fourcy, de Turgot, de Viarmes, de Taitbout, de La Michodière , de Flesselles, etc.?
Ne pourrions-nous citer encore la Chapelle -Marteau, dont plus d'une fois on aurait pu croire que l'ombre errait encore avec celles des Seize à l'Hôtel -de -Ville? Ne pourrions-nous citer le vieux Broussel , proclamé prévôt après une soirée d'incendie et de massacre?
LT DE SES MONUMENTS. m
C'était le lendemain de la bataille du faubourg Saint- Antoine ; une assemblée de bourgeois avait été convoquée à F Hôtel -de -Ville , et depuis le matin on remarquait aux abords de l'hôtel des groupes menaçants qui contraignaient les passants à s'affubler de poignées de paille en signe d'union contre Mazarin. Lorsque le prince de Condé et le duc d'Orléans se présentèrent , ils portaient eux-mêmes de la paille à leurs mains et à leurs chapeaux. Leur première motion fut de signer l'acte d'union contre le ministre ; mais une lettre du roi venait d'arriver , et cette lettre enjoignait au prévôt des marchands de remettre l'assemblée à huitaine , et un grand nombre de bourgeois paraissaient disposés à obtempérer à l'ordre royal.
Ce n'était pas ce que voulaient les princes ; aussi quittèrent- ils immédiatement la salle. Or. presque au même moment , le feu éclate sur plusieurs points de l'Hôtel -de -Ville, et une multitude exaspérée s'y rue comme sur un repaire de Mazarins. Vainement le curé de Saint-Jean-en-Grève fait apporter l'hostie sainte ; rien n'arrête ces furieux ; ils tirent des coups de fusil aux fenêtres , ils enfoncent les portes. « L'effroi fut si grand et la consternation telle, raconte un contemporain, que la plupart de la compagnie se jeta par terre et crut certainement être arrivée au dernier moment de la vie. »
On ne voyait , en effet , que gens qui se confessaient , prêtres qui absolvaient ; puis chacun se dispersa pour tâcher d'échapper à la mort. Les uns, tels que d'Ali gre et Mandat, se réfugièrent dans les galetas de Y hôtel ; les
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autres, tels que le prévôt et le conseiller Lallemand, se barricadèrent longtemps de salle en salle. Il y en eut qui descendirent par les plus hautes fenêtres sur l'hôpital du Saint-Esprit ; il y en eut qui se travestirent et s'efforcèrent d'échapper à travers les flammes et les mousquets ; mais la mort les attendait au dehors comme au dedans. Parmi ceux qui périrent , l'histoire cite le conseiller Ferrand, le maître des requêtes Legros, l'auditeur auxcomptes Boulanger, et Miron, maître aux comptes, qui, blessé à mort sur la place de Grève, refusa de faire connaître ceux qui l'avaient frappé. Le greffier Lemaire se laissa , de son côté, percer de dix-sept coups de poignard plutôt que de faire connaître l'endroit où se trouvait l'argent des rentes de la ville : il n'en mourut pas. Le président de Guénégaud ne sauva sa vie qu'au prix de vingt pistoles ; le prince de Guéméné au prix de quarante. « Enfin , ajoute la relation que nous avons déjà citée , peu de personnes échappèrent sans être foulées, pillées, rançonnées, mises en chemise, battues, maltraitées, ou massacrées. »
L'Hôtel-de-Ville avait joué un grand rôle pendant les troubles de la minorité de Louis XIV, tant par son action municipale que par le séjour qu'y fit Mme de Longueville , en 1649, dans la vieille chambre du greffier, sur la rue , du côté de Saint-Jean. Le massacre que nous venons de raconter, et que suivit l'élection de Broussel, fut le dernier soupir de la Fronde.
Mais au bout d'un siècle et demi, d'autres massacres devaient souiller l'Hôtel-de-Ville. C'est une triste et pénible histoire que celle du vieux parloir depuis soixante ans. Centre de tous les crimes pendant la première
période révolutionnaire, il continue d'être parmi nous le rendez- vous permanent de toutes les révolutions. Nous n'avons plus ici à raconter, les souvenirs sont trop présents; nous n'avons qu'à mentionner.
La première victime qui se présente à nous est Flesselles, le dernier prévôt des marchands. 11 descendait de l'Hôtel-de-Ville , appelé par le peuple , le jour de ]a prise de la Bastille, lorsque, arrivé au bas de l'escalier, il est étendu sans vie d'un coup de pistolet. «Traître, tu n'iras pas plus loin, » lui avait dit l'assassin. Sa tète est promenée au bout d'une pique et son corps traîné dans la fange.
Huit jours après, Berthier, intendant de Paris, est amené prisonnier à l'Hôtel-de-Ville. Les électeurs qui s'y trouvaient cherchent à calmer la multitude en donnant l'ordre cle le conduire en prison ; mais à peine a-t-il descendu l'escalier comme Flesselles , qu'il est enlevé et pendu à un réverbère , à l'entrée de la rue de la Vannerie. On lui fit embrasser, avant de mourir, la tête sanglante de Foulon , son beau-père.
Foulon , arrêté à quelques lieues de Paris , y avait été conduit pieds nus avec un collier de chardons autour du cou , et venait de précéder son gendre à un des réverbères de la Grève. Sa tète et celle de Berthier furent ensuite promenées de rue en rue.
Louis XVI était venu le 1 7 juillet à l'Hôtel-de-Ville , y avait reçu du maire la cocarde tricolore \ s'était montré avec ce nouvel insigne au balcon , et avait entendu alors les derniers cris de vive le roi! qui dussent frapper, avec quelque ensemble, son oreille. 11 revint le 6 octobre
à la nuit, mais captif, mais entouré d'une pompe insultante , et il dut y subir, pour comble d'humiliation , les harangues adulatrices des puissances du jour et les apparences dérisoires d'un triomphe.
La mairie était alors occupée par Bailly, un de ces hommes de science et d'étude qui ne connaissent ni les passions ni les hommes. Bailly ne tarda pas à faire place à Péthion, c'est-à-dire à la lâcheté se cachant sous le voile de la bonhomie. Avec Péthion apparaît le sanglant fantôme de la commune. L'Hôtel -de -Ville est livré à Marat, à Danton, à Robespierre, à tous ces enfants de Caïn, pour employer l'expression même de Danton, qui avaient résolu d'opérer en grand une saignée nationale. C'est à l'Hôtel -de -Ville que les massacres de septembre furent résolus; c'est de l'Hôtel- de -Ville que partirent les ordres et les sicaires. Déjà au 10 août Mandat y avait été assassiné. Robespierre y fut pris à son tour : c'était le 9 thermidor. Décrété d'accusation par la Convention, Robespierre était parvenu à se réfugier à l'Hôtel-de-Ville. Son frère était avec lui, ainsi que Couthon, Henriot, Lebas et Saint-Just. Là, entourés des satellites de la commune , les proscrits rêvaient déjà un retour offensif ; mais les troupes les abandonnent , l'Hôtelde-Ville est cerué, ses salles sont envahies. A cet instant suprême, Couthon et Saint-Just cherchent vainement à se cacher, Lebas se brûle la cervelle , Henriot est précipité du haut d'une fenêtre par un de ses complices; Robespierre jeune se jette lui-même du troisième étage , et son frère, acculé dans un angle de l'appartement voisin de la grande salle , se tire un coup de pistolet qui
lui fracasse la mâchoire. Le lendemain, l'homme de la terreur montait à l'échafaud.
Sous l'Empire et la Restauration , l'histoire de FHôtelde-Ville se borne à quelques fêtes splendides , comme le furent toujours les fêtes municipales de la grande cité. La plupart des joies officielles et des victoires de nos armes y trouvèrent un bruyant écho : puis, en juillet 1830 , le vieux parloir reprend son rôle émeutier et révolutionnaire. Enlevé par le peuple dès le 28 , repris par la garde royale , et presque aussitôt abandonné , il devient le centre de l'action et le siège cl'uu gouvernement provisoire, dont le général Lafayette était l'âme. Le 29 juillet, l'ordonnance de Charles X qui constituait un nouveau ministère y fut apportée, « II est trop tard! » répondit Lafayette.
Le vétéran de 89 condamnait ainsi d'un geste toute une dynastie , et il ne s'apercevait pas que pour lui-même il était déjà trop tard. Déjà, en effet , s'était constitué, en dehors du mouvement républicain de l'Hôtel-de-Ville , le mouvement orléaniste du Palais-Bourbon. Une lutte entre ces deux tendances si diverses était imminente. Le duc d'Orléans la prévient par une démarche hardie ; il se rend, le 30, à l'Hôtel-de-Ville, et traverse , pour y arriver , les groupes les plus menaçants. Lafayette l'attendait : Louis -Philippe l'embrasse*, puis, après quelques mots de vague politique qui prirent bientôt , dans le langage de l'opposition, le nom de Programme de l'Hôtelde- Ville, ill' entraine au balcon de la grande salle , et là, il le serre de nouveau dans ses bras en agitant un drapeau tricolore. Une immense acclamation s'élève alors de la
place , et assure le triomphe de celui que Lafayette luimême appelait alors la meilleure des républiques.
Du règne de Louis -Philippe date , au point de vue monumental , une ère toute nouvelle pour l'Hôtel-de- Ville. Le vieux palais était devenu complètement insuffisant pour sa destination, et l'entourage de hautes maisons et de rues tortueuses qui l'étreignait, le privait de tous dégagements en cas d'émeute. On résolut donc et de l'agrandir et de l'isoler. Dans ce but, les rues sombres et populeuses du Martroy , de la Mortellerie , de la Levrette, des Audriettes 5 du Mouton , des Vieilles - Garnisons , du Petau-Diable disparurent en quelques jours pour faire place à un vaste rectangle s'étendant de la rue de la Tixeranderie à la Seine , et de la Grève à une nouvelle et large voie tracée en face du remarquable portail de Saint- Gervais.
Les deux principaux côtés de ce rectangle , sur la Grève et vers Saint-Gervais , n'ont pas moins de 1 20 mètres , et les deux autres en ont 80. L'ancienne façade , dessinée par le Gortone, s'est trouvée ainsi augmentée d'un corps en retrait et d'un pavillon d'angle à la suite de chacun des anciens pavillons de Saint-Jean et du Saint-Esprit. Le style de l'artiste italien a d'ailleurs fidèlement été suivi dans cette partie des additions faites à son œuvre 1 . Les niches, si nombreuses dans son ordonnance, ont en outre été remplies par les statues de quelques-uns des hommes les plus célèbres de l'histoire parisienne 2.
1 Nous n'excepterons que les toitures, bizarrement coupées; on a trouvé sans doute les anciennes trop françaises.
- Ces statues sont celles de saint Landri, de Gozlin, de Maurice de Sully,
Quant aux trois nouvelles façades , le style adopté a été celui de la Renaissance italienne. Depuis trois cent cinquante ans, l'habitude est prise par nos artistes d'aller chercher , même pour les monuments les plus essentiellement nationaux et populaires, leurs modèles à l'étranger. Ainsi ne fait pas la fière Albion ; ainsi ne ferions-nous pas sans doute nous-mêmes , si nous nous sentions un peu de respect pour les traditions de la patrie.
Le plan et les élévations des nouveaux bâtiments réunissent d'ailleurs richesse et harmonie ; ces arcades à colonnes engagées ou isolées , suivant l'importance de la façade; ces balustres à jour, ces hauts pavillons d'angle, ces larges perspectives ménagées autour du monument , offrent incontestablement le plus grandiose aspect .
Les dispositions intérieures ne sont pas moins magnifiques. Nous n'avons , toutefois, l'intention de décrire ici ni les sept ou huit rampes monumentales qui conduisent aux appartements, ni les salons de 40 mètres , les galeries de 48 mètres, les stucs , les marbres , l'allégorie semant à pleines mains sur les frises , les plafonds et les pendentifs , ses énigmatiques couleurs. Ces détails sont du domaine du cicérone ; nous n'empiéterons pas.
A peine ces immenses travaux étaient-ils achevés , qu'une nouvelle révolution éclate , et que l'Hôtel-de-Ville devient, pendant trois mois, le siège d'un gouvernement
du célèbre prévôt Boylève, de Hugues Aubriot, de Michel Lallier, de Juvénal des Ursins, de Jean de la Vacquerie, de Pierre Viole, de Guillaume Budé , de Robert Estienne, de J. Aubry, de Pierre Lescot, de Jean Goujon , de François Miron, de Lesueur, de Matthieu Molé , de saint Vincent de Paul , de Lebrun , de Mansart, de Voyer d'Argenson, de Rollin, de Turgot, de l'abbé de l'Épée, de Bailly, de Perronnet, de Frochot.
de hasard et le quartier général de bandes sans nom. Ces scènes sont encore présentes à tous les esprits : à quoi bon les redire ? à quoi bon rappeler cette fièvre chaude de tout un peuple , et ce flottement des passions qui s'exaltent ou s'apaisent au souffle de la parole , comme la grande mer au souffle du vent ? De toute cette effervescence -7 de tout ce bruit , de toute cette convulsion d'une société en délire , il ne restera plus bientôt , espérons-le du moins , que quelques mots de Lamartine : Lamartine ! un poëte ! un de ces hommes d'imagination et de plume comme Bailly , qui se plaisent à appeler la tempête , et ne savent plus , au milieu de ces orages des hommes , que parler et mourir !
Lamartine , du moins, s'exposa noblement et éloquemment à la mort. Qu'on se figure les escaliers et les salles de l'Hôtel -de -Ville encombrés d'hommes armés. Des coups de feu partent quelquefois du sein de cette foule ; des cris stridents et frénétiques s'en élèvent , demandant la république rouge , le drapeau rouge ; quelques voix demandent même la tête de Lamartine. « Vous l'aurez tout à l'heure , répond celui-ci ; mais avant tout , écoutez. » Et s'adressant à tout le peuple , à toute la place : « Vous « voulez le drapeau rouge à la place du drapeau trico- « lore! s'écrie-t-il. Le drapeau rouge! je ne l'adopterai « jamais, et je vais vous dire pourquoi : c'est que le « drapeau tricolore a fait le tour du monde avec vos « libertés et vos gloires , et que le drapeau rouge n'a « fait que le tour du Champ-de-Mars , traîné dans le sang « du peuple ! » — Et le peuple applaudit, et le drapeau rouge rentre dans le néant.
ET DE SES MONUMENTS. m
Puisse-t-il n'en plus sortir ! puisse le calme qui règne en ce moment au vieux parloir y être durable! puisse le peuple de Paris n'oublier jamais que les beaux jours de son Hôtel -de -Ville ne furent pas ceux de Marcel et de Broussel , mais bien ceux de Viole , de Miron et de Turgot ! Qu'il considère la nef de ses armoiries , cet héraldique symbole de ses anciennes libertés et prospérités : l'histoire lui dira que la vieille nef n'a jamais abordé à la Grève par des jours d'orage.