LE LUXEMBOURG
Le Luxembourg est parmi nous , comme les Tuileries , un souvenir des Médicis , et , comme les Tuileries , il a été édifié par un artiste français. Il est remarquable , en effet , que, tandis que nos rois allaient demander à l'Italie ses Giocondo , ses Serlio , ses Boccadoro , ses Primatice , les deux princesses italiennes qui occupèrent , vers le même temps , le trône de France , s'adressèrent de préférence au génie français. Catherine de Médicis avait misàl'œuvre Philibert Delorme et Jean Bullant; Marie de Médicis mit à l'œuvre Jacques de Brosses.
Ce fut deux ans après l'assassinat de la rue de la Ferronnerie que Marie , devenue régente du royaume et se souvenant des grandeurs de Florence , demanda à de Brosses un palais à bossages qui lui rappelât le palais Pitti. Dans
ce but, elle commença par acheter l'ancien hôtel de Harlay, appartenant alors au duc de Pinei - Luxembourg ; elle en agrandit l'enclos par l'acquisition de divers jardins , d'un moulin et d'une ferme de l'Hôtel-Dieu , et livra à de Brosses cet immense espace où, à l'exemple de Catherine , elle espérait trouver plus d'air et plus de liberté qu'au Louvre.
Ce qu'elle voulait, d'ailleurs, je l'ai déjà dit, c'était un palais conçu dans les idées architectoniques de Florence, un palais imposant par son expression de solidité et de grandeur ; ce qu'elle voulait , c'étaient des terrasses , des parterres, des nappes d'eau, des fontaines mythologiques, comme elle avait été accoutumée à en voir, enfant, à Poggio-a-Cajano, et dans le jardin des Ruccellai. Enfin, le dessin de Jacques de Brosses devait être approuvé en Italie avant d'être exécuté en France.
Jacques de Brosses prend aussitôt la règle et le compas , et jamais imagination d'artiste ne répondit à la fois avec plus d'exactitude et plus d'indépendance à un programme . Le plan qu'il traça causa une générale admiration dans la patrie elle-même d'Ammanati et de Michel -Ange. C'était, en effet, avec le caractère imposant et les bossages de l'architecture de Florence, quelque chose de plus élégant et de plus dégagé que les forteresses florentines. Le portail, avec ses terrasses à balustres et son dôme entouré de statues et de colonnes , était une création neuve , dont on ne pouvait trouver le modèle dans aucun des splendides palais de la Via larga ou de la place du Palais- Vimx. La cour d'honneur faisait oublier, par ses vastes proportions, la cour du palais Strozzi. Nulle part
enfin on n'eût pu trouver un plan plus riche de détails et dont les membres s'agençassent avec une plus parfaite harmonie .
La première pierre du Luxembourg fut posée en 1 61 5 , et cinq ans après, l'édifice était déjà complet. 11 s'élevait sur une surface de 5168 mètres, et formait un parallélogramme exact et symétrique dont les faces principales avaient 90 mètres de longueur, et les faces latérales 118.
Mais ce n'était là encore qu'une partie de l'œuvre de de Brosses. Dans le même moment, il dessinait et plantait les jardins ; il amenait de Rungis à Paris une source abondante , en lui faisant franchir la vallée d'Arcueil sur une suite d'arceaux gigantesques , près des ruines de l'aqueduc romain, et construisait , pour la recevoir, cette grotte élégante avec sa statue de Naïade et ses colonnes en rocaille que nous remarquons aujourd'hui encore à l'extrémité de l'allée des Platanes.
L'intérieur du palais répondit dignement à ce vaste ensemble de splendides travaux. Le grand escalier, construit en coquille , occupait le centre du principal corps de bâtiment ; il était surmonté d'un dôme à la ceinture dorée comme le dôme du portail , et se faisait remarquer par sa majesté et par son élégance. 11 a été détruit au commencement de ce siècle, pour faire place à la salle des séances du sénat. Un autre escalier à rampes droites, et du caractère le plus imposant, fut alors pratiqué sur une partie de l'espace qu'occupait originairement la galerie de Rubens.
Cette galerie, autre souvenir italien, était, par ses peintures , transportées aujourd'hui au Louvre, une des
plus riches merveilles du palais. Marie de Médicis avait demandé à Rubens vingt -quatre tableaux qui reproduisissent les événements heureux et malheureux de sa vie : d'abord jeune fdle au val d' Arno , puis reine de France, épouse de Henri le Grand, mère de Louis le Juste. Le premier acte de ce poëme, que le génie de Rubens avait su rendre héroïque, la représentait naissante , sous l'influence des Grâces ; et le dernier était destiné à consacrer ses plus vives joies de mère lorsque, revenant d'exil, elle put se faire entendre du cœur de son fils.
A la suite de la galerie de Rubens, se trouvait l'appartement de la reine. Ce que nous appelons aujourd'hui la salle des gardes formait son oratoire ; il était orné de peintures du Poussin , de Philippe de Champagne , et de divers élèves de Rubens. Quelques-unes de ces peintures ont été réunies , il y a trente ans , dans une petite pièce voisine de la chapelle , et connue sous le nom de salle du Livre- d'Or. L'oratoire de Marie de Médicis communiquait immédiatement avec sa chambre , qui servait naguère de salle d'attente aux huissiers. Cette chambre « est grande ; belle et carrée , lisons - nous dans une description contemporaine, enrichie d'une cheminée admirable par son ouvrage et dorure , garnie de deux gros chenets d'argent. En cette chambre se voit la place du lit enfermée debalustres dont les piliers sont d'argent.
ce De cette chambre , on entre au cabinet ( salle actuelle des messagers d'Etat) , le plus riche qui se puisse voir. Le plancher est fait de marqueterie de bois, la cheminée d'un ouvrage très -rare et tout doré, le lambris fait de
pièces de menuiserie de rapport doré , les vitres de fin cristal, et. au lieu de plomb pour les lier, la liaison est toute d'argent. »
Faut -il ajouter que ce royal appartement fut à peine habité parcelle qui avait éprouvé de si vives jouissances à le faire construire! Marie de Médicis n'y séjourna qu'entre ses deux exils. Au retour du premier, elle était accompagnée de Richelieu, qui était alors son conseil et son ministre. Pour l'avoir même toujours près d'elle, elle lui donna quelques arpents de terre à l'ouest de son palais , et sur ces arpents s'éleva aussitôt pour le cardinal l'hôtel princier du Petit- Luxembourg. Mais cette affectueuse confiance de la reine ne tarda pas à faire place à une aversion profonde , et le Luxembourg fut plus d'une fois témoin des scènes violentes dans lesquelles s'exhalait l'amer ressentiment de Marie.
Elle si hautaine, si entière, comment eût -elle pu pardonner à l'homme qu'elle était allée chercher au fond d'un évêché de province pour en faire un cardinal et un ministre , la fière indépendance de son administration ? Une lutte ardente s'engagea donc entre la reine et le ministre , et par suite entre Louis XIII et sa mère. Marie essayait surtout vis-à-vis de son fils les ressorts secrets que sait faire jouer la rancune d'une femme. Un jour (c'était le 12 novembre 1630), Richelieu, qui avait essuyé la veille un des plus violents accès de colère auxquels se fût jamais laissé emporter la reine , se présente , le front calme , au Luxembourg. Marie était enfermée avec Louis XIII dans son cabinet , et , sous prétexte d'indisposition , elle avait interdit sa porte ; Richelieu ne
tient compte de la défense et va frapper au cabinet . La porte reste close ; le cardinal pénètre alors dans l'oratoire par les appartements de service qui donnent sur la cour du palais. Une femme de chambre , du nom de Gincolle , veut lui barrer le passage ; mais il lui glisse dans la main un rouleau de doublons , et la femme de chambre le laisse passer. Nous avons dit qu'une porte de communication existait entre l'oratoire et la chambre de la reine ; Marie avait négligé de la fermer; Richelieu l'ouvre subitement, et se trouve en face de Marie de Médicis et de Louis XIII.
« Tout est perdu! » s'écrie Louis en regardant sa mère. « Je m'assure que vous parliez de moi , dit à son tour Richelieu avec le plus grand calme. — Non , répond la reine. — Avouez-le, Madame, » reprend le cardinal avec une fermeté qui ne connaît plus le respect. Marie alors s'emporte en reproches et en injures. Richelieu s'humilie , il offre de quitter les affaires ; il veut , dit-il, aller dans la plus profonde retraite pleurer le malheur d'avoir déplu à sa bienfaitrice. Le roi, de son côté, s'efforce d'apaiser la princesse. Marie insiste pour qu'on chasse l'ingrat. « Serez -vous assez dénaturé, dit -elle à son fils, pour préférer un valet à votre mère? » Ne pouvant la calmer, Louis XIII sort et part pour Versailles. Richelieu le suit , le visage blême ; les courtisans se pressent alors autour de Marie ; chacun la flatte , la félicite. Le cardinal est perdu; nul n'en doute. On sait cependant ce qui arriva. La scène du Luxembourg n'était que le premier acte de ce qu'on a appelé la journée des dupes.
Exilée de nouveau, Marie quitta le Luxembourg, au
commencement de l'année 1631 , et elle ne le revit plus. Tout le monde sait les tristes vicissitudes de son existence pendant les onze années de vie qui lui restaient encore, Lorsqu'elle mourut à Cologne, en 1642, elle n'avait plus ni argent ni serviteurs , et l'on ne pouvait plus reconnaître en elle une reine qu'en voyant le nonce apostolique priera deux genoux au pied de son lit.
Marie avait légué le Luxembourg à son second fils , Gaston d'Orléans , à ce prince dont le cardinal de Retz a dit que la passion dominante était la peur. Ce fut donc là que Gaston hésita et trembla toute sa vie , mais c'était également là que sa fille , la grande Mademoiselle, réunissait les frondeurs et activait la révolte. C'était du Luxembourg qu'elle sortait, le 2 juillet 1652, avec ses maréchales de camp mesdames de Fiesque et de Frontenac , et allait faire tirer le canon de la Bastille sur les troupes du roi. C'était du Luxembourg qu'elle sortait le lendemain pour se rendre à l'Hôtel -de- Ville : un bourgeois essoufflé venait en effet d'apporter la nouvelle du massacre dont nous avons parlé ; « Le feu est à FHôtel-de -Ville ; l'on y tire, Ton s'y tue, avait-il dit ; c'est la plus grande pitié du monde. »
A ces mots qu'on lui apporte , Gaston d'Orléans , qui changeait de linge , oublie qu'il n'est pas vêtu , et s'élançant en chemise dans le salon qui était plein de dames : (( Mon cousin, dit -il au grand Condé, allez à l'Hôtel— de-Ville, vous donnerez ordre à tout. — Monsieur, je ne m'entends pas en sédition et j'y suis fort poltron , répond Condé; envoyez-y M. de Beau fort , il est connu et aimé du peuple. »
Mademoiselle offre alors ses services; elle part, elle rencontre des cadavres dans les rues; on lui dit même que des coups de feu ont été tirés sur le saint sacrement : effrayée , elle rentre au Luxembourg ; puis elle en ressort sur les instances des princes , et se laisse distraire en chemin par les accidents les plus grotesques : « Je trouvai Mme Lariche, dit -elle, une vendeuse de rubans, en chemise; il avoitfait grand chaud ce jour-là, et la nuit étoit la plus belle qui se puisse voir. Elle étoit avec le bedeau de Saint-Jacques-la-Boucherie ; il étoit en caleçon. Cette mascarade me parut assez plaisante. Ils se mirent à me faire mille contes en leur patois de francs badauds, qui me firent rire, nonobstant l'embarras où l'on étoit. »
Cependant un inconnu se présente à la portière du carrosse de la princesse , demandant le prince de Condé ; on supposa qu'il voulait le tuer. Ce ne fut que vers minuit que l'ordre rentra à l'Hôtel-de-Ville. Mademoiselle contribua à sauver la vie du prévôt des marchands.
Cette sédition, nous l'avons dit , eut pour effet l'élection du vieux Broussel. Broussel prêta serment au Luxembourg , entre les mains du duc d'Orléans : « J'étois dans la galerie lorsque cela se passa , raconte Mademoiselle ; j'avoue que cela me parut être une comédie. »
Quelques années auparavant, en 1646 , le pieux abbé Olier était venu chercher un refuge au Luxembourg contre les passions ameutées par ses réformes. Une ambassade de trois cents femmes de mauvaise vie brillamment vêtues s'y présenta à son tour, demandant justice contre un curé qui était, disaient-elles , un sujet de gêne
et de troubles pour la paroisse. On devine aisément quel accueil elles reçurent.
Sous Louis XV, le Luxembourg fut le triste témoin des orgies de la duchesse de Berry, fdle du régent. Pour mieux cacher sans doute les hontes de sa vie, la princesse interdit l'entrée du jardin au public. Rentré plus tard dans le domaine royal , le Luxembourg fut donné par Louis XVI à Monsieur, comte de Provence, depuis Louis XVIII. Monsieur s'établit même au Petit -Luxembourg le 6 octobre 1789, et y resta jusqu'au moment de son émigration.
En 1793, le Luxembourg fut transformé en prison. Parmi les victimes qui y attendirent la mort nous citerons le maréchal de Mouchy, ce vieillard de soixantedix-neuf ans , qui n'avait pas quitté Louis XVI le 20 j uin ; sa femme voulut souffrir et mourir avec lui. Le vicomte de Beaubarnais et Joséphine , Danton , Camille Desmoulins,'Fabre d'Églantine, Héraut de Séchelles, David, furent également incarcérés au Luxembourg. Robespierre y resta quelques heures; de tous ces captifs deux seuls en sortirent avec un arrêt de vie ; ce furent Joséphine et David.
A T avènement du Directoire, le grand et le petit Luxembourg servirent de logement aux directeurs. Ce fut dans le palais de Marie de Médicis que Barras tint sa cour de femmes gracieuses et légères où se pressait la jeunesse dorée de tous les partis. Bonaparte , au retour de sa première campagne d'Italie , reçut au Luxembourg une sorte d'ovation théâtrale. Un autel, décoré du sobriquet d'autel de h Patrie, avait été dressé au fond de la
cour. Autour de cet autel siégeaient, vêtus du costume romain, en leur qualité sans doute de grands prêtres de la patrie française, les cinq directeurs Barras, Sieyès , Roger- Ducos, Gohier et Moulins. Il y eut des coups de canons , des fanfares, un hymne de Ghénier, un discours de Talleyrand , une réponse de Bonaparte qui d'ailleurs fit mieux que parler, qui remit aux membres du gouvernement le traité de Gampo-Formio et de nombreux drapeaux pris sur F ennemi.
Devenu consul, Bonaparte s'établit au Petit-Luxembourg , l'ancien hôtel de Richelieu , et le sénat prit possession du grand. Quelques modifications que nous avons indiquées furent alors pratiquées à l'intérieur du palais. C'est de la salle du sénat que partirent les premiers vœux officiels qui portèrent Bonaparte à l'empire, et c'est de cette même salle que partit en 1814 l'arrêt de sa déchéance.
Sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet le Luxembourg fut affecté à la chambre des pairs.
A cette dernière période de son histoire se rattache le souvenir du maréchal Ney, triste et pénible souvenir. Ney , le brave des braves, homme d'entraînement et d'enthousiasme , s'était trouvé un jour entre un serment solennel et une affection de quinze ans. L'affection l'avait emporté, et toutes les calamités des cent- jours s'étaient appesanties sur la France. Traduit devant la cour des pairs, il occupa, pendant son jugement , l'ancien cabinet du bibliothécaire situé à l'extrémité ouest de la grande galerie des Archives. Ce fut de cette chambre , dont la por(e conserve encore le guichet en fer qui y fut
alors pratiqué, que l'intrépide maréchal marcha à la mort avec le calme du chrétien et la force du soldat. Au moment de monter dans la voiture qui F attendait, le curé de Saint-Sulpicene voulait y prendre place qu'après lui. « Montez le premier, monsieur le curé, lui dit Ney, j'arriverai là-haut avant vous. »
Depuis 1830, le nombre et l'importance des procès politiques augmentant de jour en jour, le palais de Marie de Médicis a dû subir des agrandissements proportionnels. C'est ainsi qu'on l'a allongé, sur chacune de ses faces latérales, d'un corps en retrait et d'un pavillon en tout semblables aux parties analogues déjà existantes. La nouvelle façade sur le jardin n'a été également que la reproduction fidèle du plan de de Brosses.
Magnifique à l'extérieur, le Luxembourg ne l'est d'ailleurs pas moins au dedans : vastes galeries, pompeux amphithéâtres , riches peintures , stucs , marbres , boiseries, tous les talents, toutes les richesses y ont été prodigués.
Le jardin qui s'étend devant sa façade méridionale est peut-être de tous les jardins publics de Paris le plus varié, le plus pittoresque, et certainement celui qui par ses vues lointaines se ressent le moins de l'emprisonnement de la ville. Plus large autrefois, il était loin d'avoir la profondeur qu'il a aujourd'hui. La grande allée de l'Observatoire, ouverte au commencement de ce siècle à travers l'enclos des Chartreux, a surtout, en reliant deux des principaux monuments de la capitale, créé pour chacun d'eux une magnifique perspective. Autrefois le parterre était divisé , suivant le goût du temps, en grand
nombre « d'allées et de carreaux représentant diverses figures et inventions des jardiniers. » Il était séparé des terrasses par des murs de soutènement couronnés de balustres et de vasques à sources jaillissantes; sur les terrasses , à droite et à gauche du palais, s'étendaient de longues avenues d'arbres parmi lesquels on remarquait des ifs et des buis bizarrement taillés.
Aujourd'hui, le Luxembourg a perdu ses ifs, ses buis et ses murs, pour reprendre le port naturel et majestueux des grands bois. Ses terrasses se terminent en talus parsemés de verdure et de fleurs, et le parterre, en carreaux du xvf siècle, a fait place à de larges pelouses.
Au nombre des promeneurs dont le souvenir est resté attaché à ce jardin, la tradition cite plusieurs des philosophes du dernier siècle. Jean-Jacques, entre autres, se plaisait à rêver avec Virgile sous ses épais ombrages. La coterie des encyclopédistes le fréquentait également; Diderot surtout , qu'on y rencontrait sans cesse « en été , avec sa redingote de peluche grise éreintée par un des côtés, sa manchette déchirée, ses bas de laine noire recousus de fil blanc, faisant enfin une assez triste figure dans l'allée des Soupirs. » Aujourd'hui, F allée des Soupirs n'est plus connue que sous le nom d'allée des Philosophes.
A côté de cet homme d'orgueil et de bruit il est une femme de piété et de charité dont le souvenir est inséparable de ces avenues solitaires. Madeleine Robineau, baronne de Neuvillette, était une de ces âmes d'élite comme en produisit en si grand nombre le siècle de Vincent de Paul. Devenue veuve, elle se fit la servante
des prisonniers , des galériens et des infirmes. « Je ne puis rien faire où elle n'ait part , » écrivait l'abbé Olier. Puis après ses longues courses dans les galetas, parmi toutes les misères, on la voyait s'arrêter avec jouissance sous les frais ombrages du Luxembourg, près duquel
elle demeurait « La miséricorde divine m'a détachée
des créatures, se disait- elle avec reproche, et, après tout cela, je sens que j'aime encore un jardin! »
Dans la partie de ce jardin qui touche à la rue d'Enfer, ont été déterrées, depuis cinquante ans, de nombreuses antiquités romaines , parmi lesquelles dominent les ustensiles de ménage et les ornements militaires, tels que ceinturons, agrafes, boucles, fourreaux d'épée, etc. Ces découvertes , d'autant plus remarquables qu'on ne trouve dans le voisinage aucun vestige de maison ou de tombeau, laissent peu de doute sur l'existence en cet endroit d'un camp romain, celai évidemment où Julien harangua ses troupes après avoir été proclamé empereur :
« A peine sorti de l'enfance, leur disait-il, revêtu de « la pourpre qui ne m'était donnée que comme une vaine a parure, la Providence me mit entre vos mains... Tou- « jours à votre tète... vous me vîtes braver mille fois la « mort , et je vous vis terrasser des ennemis désespérés « avec un héroïque courage. Aussi ne craignez plus que a votre mémoire périsse. » Et les légions acclamaient en frappant leurs boucliers de leurs lances.
Sur le lieu de ces scènes guerrières , vous ne rencontrez
plus aujourd'hui que de graves promeneurs fuyant pour
la plupart le bruit du monde, quelques groupes d'écoliers
m HISTOIRE DE PARIS
à l'habit éreinlê comme Diderot , et de joyeux enfants épars parmi les statues et les fleurs.
Nous avons émis le regret , en parlant des Tuileries , que la fable et l'histoire ancienne y fussent seules représentées. Ce même reproche eût pu également s'appliquer au Luxembourg, il y a quinze ans. Les Apollon, les Mercure , les Vénus , les Gladiateurs y offraient en effet partout à l'œil leurs nudités inconvenantes et grotesques; mais aujourd'hui, un nouveau et patriotique système d'ornementation s'attache noblement à reproduire, dans ce jardin créé par une reine de France , les traits de la plupart des femmes célèbres de notre histoire : Sainte Geneviève, sainte Clotilde, Blanche de GasuTe, Marguerite de Provence, Jeanne d'Arc, Jeanne Hachette, Anne de Bretagne, Marie de Médicis, etc. Quelques-unes de ces statues sont déjà posées.
Nous avons parlé de la galerie de Bubens. Depuis qu'elle est vicie des tableaux de ce grand maître , elle s'est promptement remplie des ouvrages les plus remarquables de nos peintres vivants. La collection qui en a été faite occupe les galeries supérieures des deux ailes du palais '. Chaque dimanche, la foule s'y presse devant Y Elisabeth et le Joas de Delaroche , le Boê'ce et la Jeanne a" Arc de Schnetz, la Charlotte Corday d'Ary Scheffer, le Pierre le Grand de Steuben, le saint Pierre d'Ingres, le Marins de Cogniet , les Femmes d'Alger de Delacroix, les batailles d'Horace Vernet, les intérieurs de Granet , les animaux de Brascassat , etc. , etc.
1 La galerie de Rubens n'occupait que l'aile droite, c'est-à-dire celle qui v se trouve coupée aujourd'hui par le grand escalier.
De toutes les parties du palais , ces galeries étaient hier les seules dont le mouvement ne se fût pas retiré avec les crises politiques. Le reste était morne et désert. Après Louvel , Fieschi , Alibaud , Lecomte, etc., toute cette suite de régicides qui sont venus entendre au Luxembourg leur arrêt de mort , est arrivée , en effet, la Révolution balayant la royauté et la pairie d'un même coup. Sur le siège du chancelier de France elle plaça un matin Louis Blanc , et l'on vit alors la population ouvrière envahir, pendant trois mois, le Luxembourg, pour s'y repaître à loisir de paroles d'excitation et de haine; puis le silence se fit. Plus profond toutefois fut ce silence, plus grande était l'impression que produisait , dans ces salles si brillantes encore et si vides , le souvenir de cette tribune de la pairie où retentirent les voix de Châteaubriand, de Lainé, de Bonald, de Pasquier, de Fitz- James, de Dreux -Brézé , de Noailles , de Molé , de Broglie , de Montalembert , cette tribune qui , pendant trente ans , fut une des gloires de la France.