‹ Histoire de Paris et de ses monumentsChapitre 6 sur 36 · CARLOVINGIENS. — INVASIONS NORMANDES · texte numérisé non relu

CARLOVINGIENS. — INVASIONS NORMANDES

L'histoire de la dynastie carlovingienne , si glorieuse d'abord avec Pépin et Charlemagne , se résume pour Paris en deux grands faits : les invasions des Normands , et la constitution de la féodalité qui fera de cette ville , momentanément détrônée au profit des vieilles capitales des Lords du Rhin, le centre d'un duché d'où sortira une dynastie nouvelle. Les Mérovingiens avaient été emportés par une invasion germanique ; les Carlo vin giens seront emportés par la féodalité. La féodalité existait sans doute en germe dans les mœurs celtiques et germaines; mais ce qu'on n'a pas vu peut-être assez en elle , et ce que nous y voyons surtout , c'est l'organisation spontanée et instinctive d'un certain nombre de centres de protection et de défense au milieu de l'anarchie qui suivit le règne de Charlemagne et les invasions des Normands. « On répand le bruit ; écrivait Hincmar à Charles le Chauve -, que lorsque , du milieu des rapines et des déprédations , on porte ses plaintes et ses espérances jusqu'à vous, vous répondez que vous n'avez pas à vous mêler de tout cela. — Que chacun, ajoutez -Vous, défende comme il peut ce qui lui appartient. — Voilà, m'assure -t- on, la seule consolation et la seule bonne réponse qu'on obtient. » Ainsi délaissés , les peuples se formèrent par groupes , en

resserrant et attachant au sol les liens qui leur restaient de leurs mœurs antiques.

Quel temps, en effet, que celui où, à chaque instant , il fallait interroger de l'œil le cours des fleuves pour savoir si l'on pouvait travailler et dormir en paix! Trois fois Paris fut pris et saccagé par les Normands , à la vue en quelque sorte des descendants de Charlemagne , qui ne surent qu'acheter à prix d'argent leur retraite. Elle l'eût même été une quatrième fois , sans F ardente énergie de l'évèque Gozlin et du vaillant comte Eudes.

La couronne flétrie des Carlovingiens fut alors déposée sur le glorieux front d'Eudes par la reconnaissance puhlique , Francorum populo gratante. C'était un premier triomphe remporté par l'esprit féodal et français sur l'impuissance croissante et les tendances germaniques des descendants de Charlemagne. La lutte devait toutefois se prolonger encore pendant un siècle ; mais plus le temps marche, plus la scission devient flagrante entre les Carlovingiens et la nation. Les Carlovingiens ne semblent, en effet, se croire sur le sol de la patrie que lorsqu'ils peuvent apercevoir les flots du Rhin. Au lieu du latin, la langue des Gaules, cette langue dans laquelle dissertait Charibert, versifiait Chilpéric , et que parlait avec une si élégante pureté Charlemagne , ils ne connaissent plus que le rude idiome des anciens Sicambres, et c'est en vers tudesques que Louis le Bègue a conçu la pensée de traduire la Bible.

Ajoutez que si la société franque a encore quelque vie , ce n'est plus par eux; c'est par ces ducs, ces marquis et ces comtes qui, sur chaque partie du territoire, sont

devenus des centres de protection énergique et auxquels les rois ont fini , en se suicidant , par accorder l'hérédité comme à la seule force vive de la nation. Eux seuls défendent encore les défilés des montagnes et les passes des fleuves ; vous rencontrerez partout leurs châteaux forts s' élevant comme des sentinelles avancées , aux postes les plus périlleux. Robert le Fort triomphe des Normands à Bisserte ; Eudes , son fils , leur tient tète à Paris et les écrase, quelques années après, dans les plaines de Montfaucon. Que font cependant les rois en présence de cette puissance nouvelle? Ils se laissent arracher une à une leurs plus belles prérogatives ; puis , se voyant dominés , ils tremblent , ils hésitent , et ils finissent par appeler les Germains. Les Germains vinrent jusqu'à Paris; ils n'y entrèrent pas.

Bientôt après , la succession au trône étant venue à s'éteindre dans la ligne directe, au lieu d'aller chercher sur les bords du Rhin , parmi les tributaires de l'empereur, un dernier descendant de Gharlemagne , les primats et barons prirent la couronne et la décernèrent à cette héroïque famille de Robert le Fort, qui, depuis cent trente ans, était le conseil et l'épée de la nation.

Pendant toute la durée de la dynastie carlovingienne , Paris n'eut d'autre importance que celle qu'elle tenait de sa position et de ses souvenirs. La plupart des lois de Pépin sont datées de Vernon; celles de Gharlemagne de Ratisbonne et d'Aix-la-Chapelle ; les autres rois siégèrent tantôt à Metz, tantôt à Laon , et à peine les vit-on quelquefois à Paris. Charlemagne y fit une courte apparition en 779 ; on peut conclure dune phrase d'Éginhart qu'il

y établit quelques-uns des chantres italiens auxquels il avait confié la réforme du chant français. Louis le Débonnaire y vint deux fois : la première, dans les jours qui suivirent son avènement au trône ; la seconde , dans ceux qui suivirent sa déchéance. Paris le vit alors traîné captif par son fils Lothaire , soumis à une pénitence publique pour des crimes imaginaires dont il avait eu la faiblesse de se reconnaître coupable, et entouré de moines qui avaient reçu mission de le préparer à la vie du cloître. Charles le Chauve passa la Seine deux ou trois fois à Paris ; il y lit reconstruire le grand pont , qui venait d'être détruit par les Normands, et aida le clergé à rebâtir quelques-unes de ses églises. Tels sont , avec divers travaux de fortifications et de remparts , les seuls souvenirs qui rattachent l'histoire de Paris à celle de la dynastie carlovingienne.

Ainsi délaissée par les rois , saccagée et brûlée par les Normands, on ne reconnut plus bientôt cette reine des villes, regina micans 07?mes super urbes, que célébrait le moine Abbonavec un si poétique enthousiasme. « Qu'estu devenue , Lutèce des Parisiens? s'écriaient deux autres moines , Hilduin et Andrevald , toi qui naguère brillais comme une couronne au front de la Gaule , par la gloire-, par les richesses , par la fertilité de ton sol , par la douce paix de tes habitants; toi la fortune des rois et le rendezvous des peuples, emporium populorum.

Lorsque le clergé rapporta les corps des saints à travers les ruines de la ville , après les premières invasions des Normands, il chantait en chœur les lamentations de Jérémie : « Comment gît -elle seule cette cité pleine de

peuple? Elle a été faite veuve la maîtresse des nations ; » et , à la vue des rues désertes , à la vue des murailles pantelantes du sanctuaire , les sanglots entrecoupaient les voix.

Il serait difficile d'énumérer tous les monuments dont il cesse à cette époque d'être question dans l'histoire. Le nombre de ceux qui prirent alors naissance est au contraire fort restreint. Nous nous contenterons de citer Saint-Pierre-des-Arcis, sur l'emplacement actuel de la rue neuve du quai aux Fleurs ; et Saint-Merry, qui d'oratoire devint une vaste église. Quelques autres, tels que Saint- Magloire, Saint -Leuffroy et Sainte -Opportune, durent leur origine aux corps saints que la crainte des Normands fit apporter de toutes parts à Paris , lorsque ses fortifications eurent été réparées et accrues. Dépôts sacrés que les Parisiens refusèrent de rendre.

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