CAPÉTIENS. — GUERRES FÉODALES. — COMMUNES
Hugues Capet monta sur le trône , bien moins comme roi que comme chef de la puissante féodalité qui s'était partagé le royaume. Il fut le premier entre ses pairs, primas inter pares. Son empire n'est plus l'antique Gaule, c'est l'Ile-de-France; le drapeau de sa race ne sera plus la chape de Sai nt- Martin , l'apôtre des Gaules, mais l'oriflamme de Saint-Denis, l'apôtre de Paris. La Gaule est fractionnée en vingt états divers , dont la hiérarchie n'est souvent que nominale : étrange organisation qui s'est
levée tout armée en face de l'invasion, et qui peut-être a sauvé la France , mais qui risque , à la longue , de briser le lien social. Ce sera donc à resserrer ce lien que tendront tous les efforts de la dynastie nouvelle ; elle s'appuiera , pour cela , d'abord sur le clergé , plus tard sur le peuple . Fille de la féodalité , elle lui portera , à chaque siècle , de nouveaux coups. C'est d'abord Hugues Capet, posant en principe la réversibilité à la couronne des fiefs en déshérence ; c'est Louis le Gros abattant les donjons des seigneurs et secondant de tout son pouvoir le mouvement cl' affranchissement des communes ; c'est saint Louis et son prévôt Estienne Boylesve organisant les métiers de Paris ; c'est Louis XI et sa potence, Richelieu et son bras de fer, Louis XIV et ce palais de Versailles où les derniers enfants des grands vassaux viendront, sous le regard du grand roi , se transformer en vain ornement de cour. Il n'y avait plus de France à Favénement de Hugues Capet; son œuvre et celle de sa race sera de la reconstituer lentement, malgré la féodalité , malgré l'hérésie , cette autre féodalité du xvie siècle , et de sauver ainsi à jamais son unité et sa grandeur.
Hugues Capet , en sa qualité de comte de Paris , habitait le palais de la Cité. Il continua de l'habiter comme roi. Ses successeurs jusqu'à Charles V et Charles VI, c'est-à-dire pendant un espace de quatre cents ans , y fixèrent également leur résidence. Les principaux événements qui suivirent l'avènement de la dynastie nouvelle peuvent se réduire à trois : les croisades, la guerre féodale et la famine.
La famine ? suite naturelle de l'anarchie et delà guerre ,
sévit particulièrement et cruellement sur la capitale, pendant les règnes de Robert le Pieux et de Henri Ier. « De sorte que , dit naïvement un historien , on eut peine à s abstenir de chair humaine. » Tout le inonde même ne s'en abstint pas, si nous en croyons la chronique de Glaber : « Sur les chemins , dit-il , les forts saisissaient les faibles , ils les déchiraient , les rôtissaient , les mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un fruit, et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Cet affreux délire alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme 1 . »
Et à la suite de tant d'excès et de souffrances, venaient de cruelles épidémies qui promenaient la mort de ville en ville, et jetaient un tel effroi dans les imaginations, qu'à entendre les historiens du temps, la plus grande partie du genre humain aurait été enfouie dans la tombe. L'une de ces épidémies est restée célèbre dans l'histoire sous le nom de mal des ardents. On eût dit un brasier intérieur brûlant à petit feu. Ce fut à Paris surtout que s'exercèrent ses ravages.
Les règnes de Henri Ier et de Philippe Ier commencèrent la lutte armée de la royauté contre la féodalité , et malheureusement ils furent absorbés par elle. Ainsi ce n'est pas sans regret qu'on voit ces deux princes rester étrangers aux grandes questions qui s'agitaient dès lors entre le sacerdoce et l'empire, et à cette grande croisade de Jérusalem qui fut l'œuvre des Français sans être celle de leur roi.
1 Glaber, liv. iv, ch. m. — Dans un espace de soixante-treize ans , on compte quarante-huit années de famine.
Louis VI , qu'on nomma le Gros lorsqu'il fut vieux , imprima une activité toute nouvelle à la guerre féodale. Aidé des hommes du peuple , à qui les croisades viennent de donner un certain sentiment de leur importance , par les pensées de fraternité et d'égalité qu'elles ont répandues sous la tente , et par la gloire ou le martyre , qui a été commun à tous , il marche à la conquête des châteaux forts qui dominent l'Oise et la Somme. La lutte fut vive de part et d'autre. Paris était cerné et dominé par un cercle étroit de tours féodales , près desquelles il eût été peu sûr de voyager, sans avoir l'armet en tète et la lance en arrêt. Lorsque le roi voulait aller d'Orléans à Paris, il lui fallait une armée pour escorte; mais ces tours finirent par tomber une à une sous les coups du roi et sous les coups du peuple. Le roi commença à reconquérir son autorité, et le peuple conquérait en même temps la sienne . On vit en effet dès lors se former à petit bruit , autour de chaque clocher, une sorte de république populaire sur les anciens fondemenls d'organisation municipale que Rome avait jetés dans les Gaules. Louis le Gros sanctionna les chartes de plusieurs de ces commîmes, et la révolution sociale dont elles étaient l'expression fut ainsi consacrée.
Depuis les Romains jusqu'aux premières années du xne siècle, l'enceinte fortifiée de Paris n'avait compris que l'Ile de la Cité. Louis le Gros la rejeta sur les deux rives. La nouvelle enceinte fit au nord un demi-cercle du Louvre à la Grève , en embrassant d'un côté Saint- Germain-l'Auxerrois , et de l'autre Saint-Jacques- de -la- Boucherie. Au sud, elle s'appuya à la Seine vers les deux
extrémités de l'île de la Cité, et s'éleva sur le coteau jusqu'aux Mathurins et aux environs actuels de la Sorbonne. Telles sont du moins les conjectures de la science. Les portes qui donnaient entrée dans cette ligne de circonvallation devaient être : la porte Guéhéri , dans l'axe de la rue Saint-Denis; fArchet-Saint-Merry, dans le voisinage de l'église de ce nom ; la Barre , près des rues Hautefeuille et Saint- André-des-Arcs , et enfin une dernière porte sur remplacement actuel de la place MauberL
Le grand et le petit Ghâtelet , sombres constructions qui fermaient les deux ponts de l'île , le Pont-au-Change et le Petit-Pont, et dont quelques historiens ont prétendu faire remonter l'origine à l'époque romaine, auraient été, suivant Dulaure, l'œuvre de Louis le Gros et le complément naturel de son système de défense.
Louis VII, fils aîné de Louis le Gros, monta sur le trône dès sa jeunesse, ce qui lui valut pour toute sa vie le nom de Louis le Jeune. C'était une de ces âmes pieuses et douces telle qu'était accoutumée à en produire la race de Hugues le Grand , depuis qu'elle tenait en main le sceptre royal. Rien ne diffère plus en effet des Robert, des Eudes, des Raoul, ardents et ambitieux hommes d'armes, toujours en lutte avec les Normands ou avec le roi, que cette suite de monarques pacifiques et débonnaires, auxquels Hugues Capet laissa la couronne qu'il n'osa jamais porter lui-même. Mais cette placidité de caractère fut peut-être , on l'a remarqué , la plus grande force de la dynastie nouvelle. Le roi ne fut plus seulement le chef des guerriers comme à l'époque des dynasties franques, il fut l'homme du pays , le représentant vivant
de ce qu'il y a de perpétuellement calme sous le bruit et le mouvement des passions : la religion et la loi.
Louis le Jeune avait été élevé dans le cloître de F église cathédrale de Paris , et , longtemps après , il se rappelait encore , comme un touchant souvenir, ces jours de sa vie commençante où il vécut dans l'église comme au sein d'une mère, quasi in quodam mater nali gremio .