MOUVEMENT DES ÉTUDES ET DES ARTS
Le cloître de Notre-Dame était alors la principale école de Paris. C'est toujours dans les cloîtres que nous apparaît , au milieu de la nuit des temps, le faible rayon de lumière qui éclaire encore le monde. Saint-Germain-des- Prés , Saint- Germain -l'Auxerrois , Sainte - Geneviève avaient également leurs écoles publiques et gratuites ; mais l'école épiscopale se distinguait entre toutes et par le talent des professeurs et par le nombre des élèves. Lorsque Louis le Jeune y fut reçu , c'est-à-dire au commencement du xif siècle , elle comptait parmi ses maîtres les plus grands maîtres du temps , Adam de Petit-Pont, Michel de Corbeil , Pierre le Chantre , et leur maître à tous, Guillaume de Champeaux.
La célébrité de l'école de Paris était au reste toute récente. Naguère encore c'était à Poitiers, à Reims, au Peeq, au Mans, à Auxerre , que se pressaient les docteurs et les élèves; mais à partir de Guillaume de Champeaux
et de ses luttes avec Abélard, tout le mouvement des intelligences sembla converger vers Paris. Paris, de capitale de la France, devint dès lors la capitale du monde. Cette subite puissance dont elle va s'emparer pour des siècles ne tient pas uniquement , il faut le dire , à quelques hommes fameux. Depuis déjà cent ans, les Normands et les croisades ont importé par tout pays la gloire et la langue de la France. On bégaie le français à Stratford comme à Antioche ; on a même la prétention de l'y parler correctement et gracieusement , bien qu'on n'ose pas se flatter de comprendre parfaitement encore le français de Paris.
Paris est donc devenu insensiblement le centre de la pensée humaine, et, de toute l'Europe , jeunes et vieux y accourent pour s'y réchauffer au foyer de la science et du génie. Devant cette foule empressée, les écoles deviennent chaque jour plus nombreuses. Jean de Salisbury comptait jusqu'à douze professeurs qui tenaient maison ouverte , soit dans les environs de Notre -Dame , soit sur la montagne Sainte -Geneviève , et ils n'étaient pas les seuls. Ce qu'ils enseignaient comprenait ordinairement la grammaire, la dialectique, les arts et la théologie. L'étude du droit avait ses écoles spéciales à Orléans et à Angers. Mais le droit, science toute positive ; s'effaçait alors devant les hautes questions philosophiques qui agitaient les intelligences. Ce que l'on recherchait, c'était avant tout l'étude de notre être et de ses perceptions si diverses; on se battait dans le champ clos des idées avec ardeur, avec passion. D'un côté étaient les réalistes, qui admettaient une vérité immatérielle en dehors de ses
applications sensibles, qui proclamaient que la vertu était indépendante de l'homme vertueux , le temps indépendant des hommes qui passent; de l'autre, les nominalistes, pour qui il n'y avait que des vérités de détail et nulle vérité universelle, qui reconnaissaient bien des hommes vertueux , mais ne voyaient dans la vertu qu'un nom . Terribles problèmes dans la solution desquels on ne pouvait pas toujours admirer la foi cherchant l'intelligence , comme l'aurait voulu saint Anselme , fides quœrens intelle clum : étroites formules , qui contenaient cependant en germe toutes les questions que tourne et retourne, depuis le commencement du monde, l'éternel Sisyphe de la philosophie.
Les champions les plus zélés de l'Église , Anselme de Laon , Guillaume de Champeaux , saint Bernard , étaient réalistes; les rationalistes du temps, au contraire, les hommes qui, dans leurs aventureuses recherches , ne se laissaient jamais arrêter par les limites de l'orthodoxie, Roscelin , Abélard , étaient franchement ou indirectement nominalistes.
Et la foule se pressait enthousiaste autour des uns et des autres , tantôt en plein air, tantôt sous les voûtes du cloître de Notre-Dame ou dans les écoles qui entouraient Sainte-Geneviève. Vous diriez toute une nouvelle population d'Espagnols , d'Anglais , d'Allemands , de Romains , qui a fait irruption sur Paris. Les discussions et les thèses courent les rues. Le péché est-il dans l'intention ou dans l'acte? la faute originelle est-elle un péché ou une peine? Le grand mystère de la rédemption est-il un sacrifice
d'expiation ou un acte de pur amour? La religion enfin
U HISTOIRE DE PARIS
est -elle une croyance qui s'apprend, comme dit saint Paul, fidcs ex auditu , ou bien une philosophie livrée à toutes les incertitudes de la raison , ainsi que semble l'enseigner Abélard? Voilà sur quoi discutent, du matin au soir, tous les groupes d'adolescents que vous trouvez errants de la Cité à la montagne Sainte-Geneviève , et parmi lesquels, si vous aviez la science de l'avenir, vous apercevriez de loin des évèques , des cardinaux et un pape \
De cette époque , nous l'avons déjà dit , date un accroissement subit dans l'étendue et dans la population de Paris. Paris avait dû sa première grandeur à l'importance de sa position et de son commerce; mais aujourd'hui et désormais il devra surtout le rang qu'il va occuper dans le monde au mouvement des idées dont il devient le centre.
Le xie et le xne siècle nous apparaissent dans l'histoire comme deux fournaises ardentes, où les éléments divers de la civilisation et de la barbarie sont en fusion, sans qu'on puisse prévoir encore quel sera l'alliage qui en sortira : d'un côté, la violence , le brigandage, la simonie , le meurtre ; de l'autre, quelques purs rayons de génie et de vertu qui viennent de temps en temps éclairer l'horizon d'une lumière plus douce. C'est d'abord le bon roi Robert , homme de bénignité et de paix , dont l'âme poétique s'épanche en hymnes pieuses; c'est Louis le Gros, le justicier, toujours en armes et en selle dès que le tocsin ou, comme on disait alors, la cloche irritée, campana ira ta, annonçait par ses lugubres sons que les
1 Innocent ITT.
ET DE SES MONUMENTS. 35 châtelains du pays étaient en campagne; c'est Bernard , le grand abbé de Clairvaux , dominant les rois et les papes de toute l'autorité de sa sainteté et de sa parole ; c'est Suger, intelligence pratique et étendue , forte et calme , dont la sévère administration est devenue pour les étrangers un objet d'étude , et auquel le titre de Salomon a été décerné par l'admiration de l'Europe.
Autour d'eux et grâce à eux, la civilisation marche, quoique à pas lents. La royauté se consolide , les communes se forment , et à ce réveil de la nation les arts aussi s'éveillent. Quels monuments citer avant le xie siècle? Des masses pesantes et inertes , que l'inspiration n'a pas encore animées. Mais avec le xne commencent les chefsd'œuvre : Saint -Germain -des -Prés, Saint e- Geneviève , Notre-Dame se suivent sans interruption ; puis viendront Saint -Nicolas -des -Champs , Saint-Martin-des-Champs , Saint-Se vérin, Saint-Jacques-de-la-Boucherie , etc. Après de longs âges de tâtonnements et d'impuissance , l'art est enfin parvenu à se créer une esthétique à lui , esthétique sublime , dont le principe , définitivement marqué par F ogive, sera de substituer la ligne verticale à la ligne horizontale de l'art païen. La pensée de l'homme n'est plus désormais attachée par des voûtes pesantes à la terre. Le temple, comme la prière, semble monter vers les cieux.
HISTOIRE DE PAMS
PHILIPPE-AUGUSTE. — RUES DE PARIS. — NOUVELLE ENCEINTE — UNIVERSITÉ. — FONDATIONS PIEUSES
Le 22 septembre 1180, une foule inquiète se pressait aux abords du palais de la Cité , où le roi Louis le Jeune s'affaissait lentement sous le poids des dernières douleurs. Tout à coup une sourde rumeur se fait entendre : le roi est mort , dit-on , et la foule des courtisans et du peuple court s'agenouiller aux pieds d'un pâle et faible jeune homme à peine âgé de quinze ans. Ce jeune homme, cet enfant était Philippe- Auguste. C'était une bonne fortune pour les grands vassaux que ce règne d'un enfant ; mais l'enfant ne s'émut ni de leur puissance ni de leurs menaces. « Quelles que soient, dit- il, leurs outraiges et grandes vilainies, aujourd'hui me les convient souffrir; mais, si à Dieu plaist, ils s' affaibliront et envieilliront, et moi je croistrai en force et en pouvoir, et serai , à mon tour, vengé à mon talent. »
Ainsi se révélait du premier coup une des intelligences les plus habiles et les plus fortes qui dussent régner sur la France. Dans quelque circonstance de sa vie que l'on considère Philippe-Auguste , soit qu'il dompte les grands vassaux , soit qu'il augmente le territoire de la France , province par province, soit qu'il lutte avec Richard ou qu'il triomphe d'Othon IV à Bouvines , on reconnaît toujours en lui le caractère qu'indiquaient ses premières
paroles : caractère ardent et réfléchi, brave et ferme , passionné, mais surtout politique.
Paris prit sous son règne un essor rapide ; pour apprécier toutefois ce qu'il devint, il est nécessaire de se représenter un instant ce qu'il était. De nombreuses églises, la plupart de bois, des monastères flanqués de hautes murailles , un palais sombre , une multitude de chaumières boiteuses, entre lesquelles circuitaient au hasard des voies boueuses et étroites, tel était le spectacle qu'offrait à l'œil la capitale des Francs. Or, un jour, raconte Rigord , « le bon roi Philippe toujours Auguste se mit à une des fenestrcs, à laquelle il s'appuyoit aucunes fois pour regarder la Seine couler... et advint que charrette vint à mouvoir si bien la boue et l'ordure... que le roi sentit ceste pueur si corrompue et s'entourna de ceste fenestre en grande abomination de cœur. Lors fist demander li prévost et borgeois de Paris, et li commanda que toutes les rues fussent pavées bien et soigneusement de grès gros et forts. »
Suivant quelques historiens , un financier du nom de Gérard de Poissy contribua aux frais de cette coûteuse entreprise pour une somme de 11,000 marcs d'argent. Suivant une autre opinion , le prix fut uniquement payé des deniers de la commune. Ce pavé était formé de larges blocs de pierre, dont les dimensions sont portées par Dulaure à plus d'un mètre carré sur dix-sept centimètres d'épaisseur. Cette première amélioration, qui ne paraît, au reste, s'être étendue qu'aux deux rues principales de la Cité , c'est-à-dire à ce qu'on appelait la croisée de Paris , ouvrit la voie à tout un avenir de vastes tra-
vaux. Les croisés avaient été généralement frappés de la splendeur des villes d'Orient. — « Oh! que Gonstantinople estunebelle et grande cité! s' écriait Foulques de Chartres. Que de couvents ! que de palais ! quel art admirable dans l'architecture ! On ne saurait imaginer toutes ses richesses en or, en argent, en variété d'étoffes. » — «Nous avions peine à croire , dit Villehardouin , qu'il y eût au monde une ville si belle et si riche. Grandes murailles , hautes tours , riches palais , superbes églises , tout était si magnifique que nous n'aurions jamais pu nous faire une idée de cette ville impériale si nous ne l'avions vue de nos propres yeux. »
Ces vives impressions avaient suivi les croisés sur la terre de France. Elles leur révélèrent dans leurs gothiques cités mille imperfections jusque alors inaperçues , et de nouvelles idées de luxe et de grandeur se firent jour dans toutes les tètes.
Une première enceinte avait été tracée autour de Paris. Philippe-Auguste en traça une seconde plus digne de la future grandeur de sa capitale. Ce nouveau cercle de fortifications embrassa au nord les villages de Saint- Honoré , Saint-Martin , Bourg-l'Abbé , et au sud , les vastes clôtures qui entouraient Sainte -Geneviève. Quatre tours lui servirent de point d'appui sur la Seine : à l'ouest , la tour qui fait le coin , entre Saint- Germain -l'Auxerrois et le Louvre , et la tour de Nesle , sur les terrains actuels de la bibliothèque Mazarine. Ces deux hautes tours, flanquées de tourelles plus hautes encore , n'étaient séparées Tune de l'autre que par le cours du fleuve; à l'est, la ligne de murailles aboutissait d'un côté à la porte fortifiée de Bar-
ET DE SES MOiNUMENTS. 39
belle -sur- l'yeaue, au point de jonction du quai des Ormes et du quai des Célestins, et de l'autre à la Tourne! le , sur le quai qui en a conservé le nom. De l'une à l'autre de ces portes s'étendait un large canal , tracé en ligne droite à travers les prairies et les chantiers de l'île Saint -Louis. Il résulte d'un devis extrait des registres de Philippe- Auguste , que cette vaste enceinte se composait d'un mur épais surmonté d'un parapet crénelé. Une suite nombreuse de tours rondes la flanquait de distance en distance , et chaque porte était également défendue par des tours.
Le plan de la ville était tracé ; il fallait maintenant peupler cette vaste enceinte. Dans ce but, Philippe- Auguste déploya toutes les ressources d'une intelligente administration. Il créa des aqueducs, des hôpitaux, des boucheries , des halles ; il fonda des collèges , et fit un appel tout-puissant aux études par les immunités et franchises qu'il accorda aux écoliers. Ainsi nul écolier ne put être appréhendé au corps par le prévôt ou ses officiers. Lorsqu'il était frappé , tout bourgeois était tenu de lui venir en aide. Maîtres , écoliers et leurs serviteurs ne relevaient que de l'autorité épiscopale ; il n'était permis de les arrêter qu'en cas de flagrant délit ; pleine franchise leur était accordée de tous droits de tailles, aides et gabelles.
Quelque exorbitants que fussent ces privilèges, nos rois les concédaient volontiers , par la raison que la gloire et la richesse de Paris tenaient surtout à ses écoles. On continuait , en effet , d'y venir de partout , et on y enseignait partout, dans les cloîtres , dans les églises , dans la
rue. Vers la fin du xne siècle, le Petit -Pont était même bordé de maisonnettes dans lesquelles Jean de Petit-Pont et ses disciples attiraient les passants pour les prêcher et instruire. Eh bien! cette ardeur, cette frénésie d'enseigner et d'apprendre s'accrurent encore, on le conçoit, lorsque la profession de docteur et celle d'écolier devinrent, en quelque sorte, sacrées et inviolables. La capitale de la France fut alors universellement proclamée l'institutrice du monde , doclrix lotius or bis. « Tout ce que d'autres pays, d'autres peuples, d'autres siècles ont jamais produit de délicieux , de beau , de spirituel et de grand, s'écriait Guillaume le Breton, tous les trésors de la science et tous les biens de la terre , les jouissances les plus variées de l'esprit et du corps, les leçons de la sagesse , les ornements des beaux -arts, les sentiments chevaleresques , la politesse des mœurs , tout cela se trouve réuni à Paris. »
« Paris est au-dessus d'Athènes, au-dessus de la savante Egypte , » s'écriait à son tour Rigord , et , en effet , il n'était pas de science qu'on n'y enseignât, pas de docteur en Europe qui ne considérât comme le but le plus élevé de son ambition d'être admis à professer dans ses chaires. Telle était alors l'afïluence de jeunes gens de toute l'Europe à Paris , qu'à peine était -il possible de s'y procurer quelque logement , et que maintes fois , disent les annalistes , le nombre des étrangers y surpassa celui des habitants de la ville. Paris! c'était l'arbre de vie du paradis terrestre, s'écriait- on avec enthousiasme, c'était le candélabre qui éclaire la maison du Seigneur; et les charmes de son séjour, ajoutait-on , l'abondance de tou-
tes les choses nécessaires à la vie , la dignité du clergé , le caractère enjoué des habitants y enchaînaient les étrangers jusqu'à leur faire oublier la patrie.
Alors enseignait à Paris et Pierre Lombard, le Maître des Sentences, et Pierre Comestor, c'est-à-dire le mangeur, ainsi nommé par l'ardeur dévorante qu'il portait à l'étude, et Melior de Pise, le grand théologien, et JEgidius de Corheil, le grand médecin. Encore quelques jours , et Ton y entendra les puissantes voix d'Albert le Grand, de saint Thomas et de saint Bonaventure.
Chaque matin donc , la population des écoliers se pressait dès l'aurore autour de la chaire des maîtres. Les rues de la montagne Sainte- Geneviève étaient alors fermées , ou tout au moins jonchées de paille, pour qu'aucun bruit ne vînt troubler le recueillement de l'étude ; et les écoliers, assis également sur la paille , écoutaient , répétaient , dissertaient. Mais à cet enivrement de la science succédait trop souvent l'enivrement des séductions mondaines. A la porte des écoles rôdaient les juifs et les femmes folles guettant leur proie. « 0 Paris ! s'écriaient quelques hommes graves , ô repaire de tous vices ! 6 source de tout mal ! ô flèche d'enfer! comme tu perces le cœur des jeunes gens écervelés !» Et à la suite du vice venaient les combats de nuit, les rixes , les révoltes , en présence desquels, grâce aux privilèges de l' Université , l'autorité civile se trouvait sans armes.
L'Université formait donc , en définitive , une administration libre et indépendante avec ses droits, ses privilèges, sa juridiction 7 un État dans l'État. D'elle dépendaient les relieurs , enlumineurs , parcheminiers , écri-
vains , libraires , dont les boutiques pressées bordaient les ruelles du quartier Latin. D'elle, comme source de la science , relevaient , en certaines occasions , les prédicateurs ; et il lui arriva plus d'une fois , dans ses luttes avec le pouvoir, d'interdire les sermons et de fermer les chaires.
Quelque part, au reste, que nous jetions les yeux, aux xiie et xme siècles , nous n'apercevons ça et là qu'une multitude de franchises et d'immunités diverses qui font du droit commun un véritable droit exceptionnel au sein du pays. Ces souverainetés multipliées ont pour signe distinctif tantôt des murailles crénelées , tantôt de hautes tours, le plus souvent des fourches patibulaires. Ainsi, à Paris, tandis que l'Université trône sur la montagne Sainte - Geneviève , la grande abbaye de Saint- Germain étend son domaine sur le clos de Laas et les prés de la Seine. Elle ne reconnaît ni la juridiction de l'évêque de Paris au spirituel , ni celle du prévôt de Paris au temporel. Le Temple et Saint- Jean -de-Latran sont également entourés d'une population qui n'est soumise qu'à leurs officiers, et se trouve, par conséquent, soustraite à Faction du pouvoir public. Saint -Martin -des -Champs et Saint- Victor ont également leurs droits et leur justice comme fiefs.
Quant au reste cle la ville , il est à peu près partagé entre le roi et l'évêque. Suivant un accord conclu à Melun , en 1 222 , entre Philippe -Auguste et Guillaume II , évêque de Paris, l'évêque avait le droit de réunir dans le parvis de Notre-Dame un certain nombre d'ouvriers drapiers , cordonniers, bouchers, boulangers, orfèvres, selliers,
barilliers, barbiers , lesquels jouissaient de la liberté dont les ministériaux ou chefs des serfs des évêques avaient toujours joui. Le roi se réservait les causes de rapt et de meurtre dans la culture PÉvèque (quartier de la ville l'Évèque), le bourg Saint- Germain et le clos Bruneau ( espace compris entre la rue des Noyers et le collège de France); c'est-à-dire qu'il conservait les droits de justice, confiscations et amendes sur les ravisseurs et les meurtriers. Tous autres criminels ressortissaient, en ces lieux, aux justices particulières soit des abbayes, soit de l'évêque. Les ministériaux de l'évêque ne tombaient sous le coup de la justice royale qu'en cas de flagrant délit. Dans ce cas , le roi avait tous leurs meubles , sans exception. Était assimilée au flagrant délit la conviction par le duel. Dans la rue Neuve-Nôtre -Dame, l'évêque avait seul la justice, sauf toujours les cas de rapt et de meurtre, pour tout crime commis sur le carreau de la rue ; mais le prévôt de Paris pouvait seul pénétrer dans les maisons. Ailleurs , c'était moins au local habité qu'à la profession exercée que tenait la juridiction. Les marchands , par exemple , étaient justiciables du roi , et tous autres habitants de l'évêque. Ailleurs , la propriété était au roi , mais avec des droits de redevance au profit de l'évêque.
Dans les cruelles années du moyen âge , cet enchevêtrement des juridictions avait souvent présenté d'utiles garanties au peuple. Le pouvoir religieux étant le seul alors qui pût lutter avec les caprices tyranniques du pouvoir civil , il était naturel que chacune des libertés conquises par cette partie intelligente de la nation fut consi-
U HISTOIRE m PARIS
clérée comme conquise au profit de la nation elle-même. « Le peuple s'était fait clergé, » pour parler le beau langage de Chateaubriand. « L'histoire de l'Église est l'histoire du peuple , » a dit également M. Guizot. « La renaissance du droit romain, dont une lueur s'était à peine conservée , dit à son tour M. Dupin , ne tarda pas à ramener dans les cours ecclésiastiques , avec le sentiment du droit , une meilleure manière de procéder , qui leur assura, de ce côté , une incontestable supériorité sur les autres juridictions. »
Cette multiplication confuse des droits , cette ardente rivalité des pouvoirs avait donc servi la cause de la civilisation ; mais , lorsque la civilisation fut en marche , elle lai suscita de fréquents obstacles. Les liens qui avaient entravé le mal finirent par entraver le bien. Quelle force, en effet, pouvait avoir l'autorité centrale au milieu de ces mille privilèges de professions , de rues , de naissance, de crimes? Malheur en effet au prévôt de Paris s'il appréhendait au corps un voleur sur les terres de Tévèque, ou si, en poursuivant un coureur de nuit , il trouvait avoir mis la main sur un écolier !
Paris fut le théâtre, sous le règne de Philippe -Auguste, d'une fête publique, Tune des plus anciennes dont il soit question dans l'histoire. Elle eut lieu en 11 87 , à l'occasion de la naissance d'un fils du roi ; et, durant huit jours, ce ne furent dans toute la ville que chants , danses et plaisirs. « Les rues, dit Rigord , étaient éclairées, la nuit, par des flambeaux de cire dont la splendeur eût éclipsé la lumière du jour. »
Au règne de Philippe -Auguste remontent et l'organi-
sation de l'Hôtel-Dieu et la fondation de diverses autres maisons hospitalières dues à la charité privée, telles, entre autres , que la Trinité de la rue Saint -Denis et l'hospice Sainte -Catherine. De ce même règne datent rétablissement des conduites d'eau qui firent jaillir, au milieu de Paris, les sources pures de Ménilmontant et de Belleville , et la construction des halles aux Champeaux, c'està-dire aux lieux mômes qu'elles occupent aujourd'hui. Ces halles ne se composèrent d'abord que de deux grandes maisons avec étal couvert. Elles étaient entourées d'un mur dont les portes étaient fermées pendant la nuit.
Près des halles , et toujours sur le terrain des Champeaux , in C ampitellis , s'étendait un espace vague , désert, que traversaient les passants , dans lesquels erraient les animaux , et qui , aux heures de ténèbres , servait trop souvent de repaire à la débauche. Parfois, cependant, vous y rencontriez des familles à genoux, et à la vue d'ossements déterrés vous pouviez reconnaître un cimetière , un des plus anciens cimetières de Paris. « Les marchands , dit Rigord , y débitaient leurs marchandises , et les habitants de Paris avaient coutume d'y ensevelir leurs morts. » Philippe- Auguste, indigné de l'abandon dans lequel il gisait, le fit entourer de murs qui ne s'ouvrirent plus que pour les cérémonies funèbres. A l'angle nord de ce cimetière, du côté de la rue Saint-Denis, s'éleva presque en même temps une église sous le vocable des saints Innocents. On y remarquait la sépulture d'un enfant du nom de Richard, que les juifs de Pontoise avaient égorgé , disait-on, dans une crypte souterraine. Cette église existait encore il y a un siècle; aujourd'hui elle a disparu ,
et les antiques charniers des Innocents sont devenus un marché public.
Cependant, tandis que les Champeaux, c'est-à-dire l'espace compris aujourd'hui entre la rue Saint -Denis et la pointe Saint -Eustache , étaient encore à l'état de champ de foire, boueux et désert, le quartier du Palais-Royal était un bois. Ce fut en effet dans un bois, m luco , qu'un boulanger nommé Renaud Chereins et sa femme Sibylle édifièrent et dotèrent , en 1204, une collégiale en l'honneur de saint Honoré, le patron des boulangers. Cette collégiale était surmontée d'un clocher à pans coupés, qui se terminait en pyramide. Vainement aujourd'hui chercherait-on quelques traces de cet humble et pieux monument qui donna un commencement et un nom au plus brillant des quartiers de Paris. Sur l'emplacement qu'il occupait s'ouvre aujourd'hui la rue Montesquieu ; et les obscurs passages qui relient cette rue avec les rues Croixdes -Petits -Champs et Saint-Honoré ne sont que des débris mutilés de son cloître.
La nef de Saint -Nicolas -des - Champs , avec ses colonnes sans chapiteaux qui s'épanouissent en nervures, date également du règne de Philippe - Auguste. Nous commençons en outre à entendre parler pour la première fois, vers cette époque, de Saint -Etienne -du- Mont, de Saint- Jean- en- Grève , du couvent des Mathurins- aux- Thermes et de celui des Frères Prêcheurs de Saiut -Dominique à l'hôpital Saint- Jacques, au faîte delà montagne Sainte-Geneviève.
Enfin à l'est de Paris, hors la porte Baudoyer, sur la longue voie qui commence à Saint -Jean -en- Grève et à Saint- Gervais, voyez-vous cette troupe de femmes éplo»
rées se pressant à la suite d'un pauvre prêtre ? Où vontelles? Au monastère de Saint -Antoine -des -Champs, dont la flèche aiguë apparaît à peu de distance à travers les grands arbres , monastère que ce pauvre prêtre, Foulques de Neuilly, dont la foi et F amour remueraient des montagnes, vient d'ouvrir à la pénitence. Chaque matin Foulques se met en campagne , et tantôt sur une place , tantôt dans une église , il prêche , il émeut , il entraîne sur le dur chemin de la croix toutes ces créatures d'insouciance et de plaisir. Le monastère de Saint- Antoinedes --Champs a donné son nom à une longue rue et à un populeux quartier, comme le faisaient au même moment , pour d'autres rues et d'autres quartiers , la collégiale fondée par Renaud Chereins et le couvent des Dominicains de Saint -Jacques. De toutes les grandes artères de la capitale française, à peine en citerait-on qui n'aient été nommées par ta charité.
SAINT LOUIS; SON ADMINISTRATION. — MÉTIERS. — GUET DES BOURGEOIS — ESSOR DE LA PIETÉ ET DE LA CHARITÉ
Le règne de Louis VIII ne se rattache à l'histoire de Paris que par le souvenir d'une procession ordonnée par la reine Blanche pendant que son mari guerroyait dans l'Albigeois. La foule s'y porta nu-pieds et en langes , pour parler le langage d'un vieil historien,
La vie de Louis VIII a été écrite en vers latins par Guil-
laume de Bray , un pieux chanoine qui avait lu Homère et Virgile et s'était profondément imbu de leurs formes poétiques. On se croirait facilement transporté sur l'Hélicon en entendant son invocation à la muse : — « 0 muse, raconte les exploits du magnanime roi Louis, combien il a été brave et ce que vit la France belliqueuse sous son règne. » Le bon chanoine nous promène ensuite de l'antre du repos au palais de la nature , du palais de la nature à l'obscur séjour de Pluton. Il nous représente Phébus balayant les nuages , Flore étalant ses mille couleurs printanières , Pallas excitant des guerriers que fortifie d'ailleurs l'image du Christ , et dans un coin du tableau , la trahison se cachant pour mélanger du venin de serpent et de l'écume de Cerbère.
Quelle distance il y a , ce semble , entre ces prétentieux efforts de mémoire et la verve si naturellement éloquente de Joinville! Et cependant Joinville est déjà à l'œuvre ; déjà il entreprend de faire pour Louis IX ce que Guillaume de Bray vient de faire pour Louis VIII. Mais l'un copie, tandis que l'autre se laisse nonchalamment aller au courant de son génie et de son siècle. Guillaume de Bray suit la veine classique qui n'a pas cessé un instant de se faire jour, tout en s' égarant quelquefois à travers les sables déserts du moyen âge. Joinville, au contraire, ne connaît d'autre veine que celle de la foi et de la gentilhommerie, source vive qui jaillit, coule au hasard, s'épuise facilement entre ses mains, mais forme du moins çà et là des oasis de fleurs. Ce n'est pas seulement l'histoire de saint Louis qui vous attache à la chronique de Joinville, c'est le charme du récit, qu'on dirait identifié
avec la sereine et noble figure du pieux roi , soit qu'il nous le montre guerroyant les Anglais et les infidèles , soit qu'il nous le représente écoutant les complaintes d'ung chacun , ou enseignant à ce monde de rapines et de violences que bataille n'est pas voie de droit,
La vie de saint Louis retentit dans le lointain de l'histoire comme un hymne de douce et pieuse charité. Religion . bonté, intelligence, activité, courage, rien n'y manque de ce qui peut rendre le passage de l'homme utile sur la terre. Cet homme extatique qui enclin le soir delèz son lict, les coudes appuyés au banc , demeurait en oraison de si longues heures qu'il ennuyoil fort, disent les historiens, à la mesniée de sa chambre; ce fils si faible devant sa mère , ce maître si docile à ses serviteurs , vous le retrouverez à Taillebourg et à Damiette , une épée d'Allemagne au poing, un heaume doré sur la tête , dominant tous les chevaliers des épaules en amont , pour parler l'expressif langage de Joinville , et s' exposant hardiment à tous les coups. Vous le verrez dans sa chambre du palais, compilant ces Etablissements célèbres qui seront à jamais un admirable modèle d'intelligence et de droiture ; vous le rencontrerez au Châtelet de Paris , faisant bonnement métier de prévôt avec l'un des plus sages prudhommes du temps, Me Estienne Boylesve.
Or , c'était un rude et difficile métier que celui de prévôt de la grande ville. Jadis on la renommait pour sa fidélité et pour sa gloire. « C'était le paradis de volupté , s'écriait Jacques deVitry avec amertume, c'était un jardin de délices répandant dans le monde entier de suaves parfums ; on eût dit le puits des eaux vivantes qui arrose
toute la surface de la terre ; mais maintenant , telle qu'une chèvre galeuse ou qu'une brebis malsaine, elle corrompt par ses pernicieux exemples les hôtes nombreux qui affluent de toutes parts dans son sein ; elle dévore ses propres habitants et les entraîne avec elle dans l'abîme. »
Et le pieux chroniqueur, se laissant aller à toute la verve d'une sainte colère , nous dépeint en traits hideux les vices sans nombre , usure , violence , ivrognerie , passion du jeu et de la débauche qui souillent du matin au soir les maisons parisiennes. Paris , à l'entendre , est une autre Sodome , et il ne craint pas d'appliquer à ses habitants , comme à tous les peuples de l'Europe occidentale , les sévères paroles du prophète Michée : « Le meilleur d'entre eux était comme une ronce, et le plus juste comme l'épine d'une haie. »
Alors aussi on entend de nouveau parler de la fin du monde. « Le monde vieillit tous les jours, écrivait Rigord sous Philippe - Auguste , et avec lui l'habitude du bien ; c'est une décrépitude , c'est une enfance nouvelle. » Il y a cinq cents ans que ce même cri de douleur sortait déjà de la poitrine de Frédégaire. Et au milieu des tristesses du présent , en face des inquiétudes de l'avenir , on s'exagérait à soi-même, dans l'aveuglement de la douleur , la défaillance sociale.
S'il faut en croire Jacques de Vitry , la foi dépérissait, la charité était éteinte, toute tête était languissante, tout cœur pénétré d'affliction ; et afin que nul n'en doute , il touche du doigt chaque plaie. Ici , le puissant qui mange La chair du peuple ; s'il rencontre un voleur, il court se joindre à lui. « Partage avec moi, lui dit -il, faisons
bande commune. » Le voyez -vous, bardé de fer, infestant les voies publiques , ne ménageant ni les religieux ni les pèlerins , ou , la torche à la main , promenant l'incendié sur les propriétés des monastères? Là, le magistrat , l'homme de la loi et de la justice : on dirait de ces loups dont parle Sophronie , qui dévorent leur proie au soir sans en laisser les os pour le matin. Ailleurs, les docteurs de l'Université , tètes gonflées de science , mais cœurs vides, brillants canaux de pierre où ne coulent jamais d'eaux rafraîchissantes. Ce qui les distingue surtout, c'est la haine qu'ils se portent les uns aux autres , ce sont les flatteries par lesquelles ils se disputent les écoliers et mille subtilités sophistiques qui voltigent devant leurs yeux, semblables aux sauterelles de l'Egypte. Et les écoliers ! ils sont dix mille , vingt mille dans la seule enceinte de Paris, toujours en rivalité d'idées, de systèmes, de prééminence , de jeux et de dépenses folles. Jacques de Yitry nous les dépeint toujours en querelle. L'Anglais se fait remarquer par sa morgue ridicule , le Français par sa fierté vaniteuse et ses parures efféminées , l'Allemand par ses brutales orgies , le Lombard par sa méchanceté et son avarice , le Romain par un incessant besoin de bruit , de révolte et de médisance, etc. , etc.
Continuez de parcourir de l'œil cette longue suite de misères humaines, et vous rencontrerez çà et là plus d'une figure connue : le médecin , qui promet beaucoup et tient peu , qui tue le corps et quelquefois tue l'âme en poussant à la volupté l'imprudente jeunesse; l'avocat, écumeur de bourse , qui excelle à faire naître , à faire grandir , à faire vivre un procès ; la femme mondaine , à
qui il faut de riches parures, de l'argent, des joyaux, des applaudissements , des danses , et qui , pour réussir , ne craint pas même d'appeler le sortilège à l'aide de ses charmes ; le moine portant la croix du Christ par corvée , serviteur nonchalant dont la main est à la charrue et l'œil toujours en arrière comme celui de la femme de Loth.
L'énergique chroniqueur ne voit partout que juments du diable , fosses de larrons, corbeaux d'enfer ; mais tout à coup , à travers les ténèbres visibles de ce monde livré aux plus viles passions, pénètrent les rayons d'une vive lumière. En face des loups revêtus de la toison des brebis se rangent les pasteurs fidèles brandissant les armes de la justice, de la droite et de la gauche. A leur tête marchent Foulques de Neuilly, Robert de Gourçon, Jean de Lirot , Jean de Nivelles , et sous leur forte influence renaît l'âge d'or des poètes.
Si la vérité a sa part et sa grande part dans ce tableau, l' imagination y a sans doute aussi la sienne ; Tanière douleur qui y est empreinte nous révèle d'ailleurs combien étaient profondes les émotions qui agitaient alors la société. Le règne de saint Louis fut pour la France comme une brillante aurore après de pénibles jours d'obscurité. La France se multiplie alors et s'amende d'an en an par la justice et la droiclure, pour parler comme Join ville.
Mais c'est à Paris surtout qu'il faut suivre cette marche rapide de la civilisation. Avant saint Louis la charge de prévôt de Paris était vénale ; et le plus souvent elle était occupée par quelques-uns de ces loups dont parle Jacques de Vitry, et que chansonnait si gaiement Jean deMeung dans le Roman de la Rose.
Ce juge fist les larrons pendre, Qui de droit dust estre pendu.
Saint Louis la racheta et en mit en possession Etienne Boyleaûe ou Boylesve. « Et aloit souvent le roy au Chastelet seoir près ledict Boylealie pour l'encourager et donner exemple aux autres juges du royaume... Tellement que désormais, poursuit Join ville , n'y avoit larron , meurtrier ni autre malfaicteur qui osast demeurer à Paris , lequel , tantôt que Boyleaûe en avoit connoissance , ne fust pendu ou puni à rigueur de justice , selon la qualité du malfaict; et n'y avoit faveur de parenté, ni d'amis, ni d'or, ni d'argent qui l'en eust pu garantir, et si grandement fist bonne justice qu'il fist pendre un sien filleul parce que sa mère lui dist qu'il ne se pouvoit tenir de desrober. »
C'est à saint Louis et à Etienne Boylesve que Paris doit ses premiers règlements de police , son organisation des métiers surtout , et celle du guet des bourgeois pour la sûreté de la ville. Le Livre des Métiers d'Etienne Boylesve est parvenu jusqu'à nous. On y distingue trois choses : d'abord les statuts des métiers ; en second lieu les redevances coutumières , telles que routes , tonlieu , péage , qui existaient à Paris ; enfin les droits respectifs du roi et des divers seigneurs qui y possédaient haute ou basse justice. Préciser ces droits et ces coutumes , c'était mettre un frein aux abus.
Quant à ce qu'on appelait les abus de la marchandise , l'organisation des métiers y portait remède en faisant de chaque catégorie de travailleurs une famille vouée à l'accomplissement de l'œuvre de Dieu par une sorte de
consécration religieuse , et dont les membres demeuraient solidaires les uns des autres pour la garde de leur dignité non moins que pour celle de leurs droits 1 . Par cette organisation, l'ordre était établi dans l'industrie et dans le commerce, tandis que par celle du guet il était établi dans la rue. Le guet se faisait également par métiers. Chaque métier formait une compagnie de cette imposante milice bourgeoise dont ne furent exempts d'abord que les estropiés, les infirmes, les vieillards. Plus tard on étendit l'exemption au bourgeois dont la femme était en couche et à un certain nombre d'artisans plus ou moins en rapport avec la chevalerie et avec l'Église, tels que les chasubliers, les imagiers, les parcheminiers , les arehiers , haubergiers , orfèvres, etc. La liste des privilégiés ne laissait pas que d'être longue , et l'on ne sait trop à quel titre ils y figuraient tous : pourquoi , par exemple , le buffetier, le fabricant de gants de laine , le faiseur de chapeaux, le tondeur de draps, le filandier, l'oublaïer, l'écorcheur dormaient tranquilles, tandis que le talmelier, le blazennier, le barillier, etc., faisaient le guet de nuit et de jour.
Quels que fussent toutefois les abus , ils n'entravèrent qu'à demi l'heureuse influence de la règle , et les forces vives de la cité se trouvant unies dans un système de réciproque assurance , une noble émulation succéda à la vieille apathie des temps anarchiques. Naguère encore, si nous en croyons Join ville , le commerce « n'osoit habi-
1 Etienne Boylesve ne rédigea d'ailleurs aucun des règlements des métiers ; mais en enregistrant ceux qui existaient déjà, en consacrant ainsi les traditions ouvrières, il leur donna un caractère de publicité et d'autorité qui leur avait manqué jusque-là : il y avait des coutumes, il en fit des lois.
ET DE SES MONUMENTS. m
ter au royaume de France et estoit lors presque vague ; » mais aujourd'hui les champs se peuplent , les villes s'agrandissent et « les revenus croissent d'an en an de moitié. »
Enfin saint Louis environna la capitale (je cite toujours Joinville) « de gens de religion qu'il y ordonna, logea et fonda à ses deniers. » Par le mot de gens de religion, le vieux chroniqueur comprend toutes les œuvres de la piété chrétienne, retraite austère, prières de nuit et de jour, méditation, instruction des enfants , charité envers les pauvres et les malades. C'est l'hôpital des Quinze- Vingts pour les aveugles , le collège de Robert Sorbon , cette célèbre Sorbonne qui ne fut d'abord instituée que pour les pauvres clercs et pour leurs pauvres maîtres. Ce sont les Cordeliers , les Augustins , les Sachettes ou pauvres frères du sac, les Béguins de la rue des Barrés, les Chartreux , les Carmes , les Célestins , les Serfs de la Vierge Marie aux Blancs-Manteaux. C'est la Sainte -Chapelle avec ses glorieuses reliques du Calvaire ; ce sont les églises de Saint- Nicolas- du- Chardonnet, de Sainte- Croix -de- la- Bretonnerie, de Saint -Eustache, de Sainte- Catherine-du-Val-des-Écoliers , de Saint-Sauveur, de Saint- Josse, et les collèges des Bernardins, de Prémontré, de Cluny , de Calvi, des Dix-Huit , etc.
Souvenirs éteints pour la plupart ! Vous rencontrerez , il est vrai , encore la rue des Barrés , la rue des Carmes , le quai des Augustins ; mais les édifices qui leur donnèrent leur nom , mais ces grandes institutions d'autrefois qui ont été les premières institutions populaires de la France , il n'en reste plus que le vague souvenir qui s'at-
tache à quelques lettres mortes. La grande église des Cordeliers est devenue la place de F École de Médecine ; l'enclos et le cloître des Chartreux, ce cloître où saint Bruno revivait sur les toiles de Lesueur, ont été transformés en pépinière. Demandez la petite église de Sainte- Catherine -du -Val -des -Écoliers , ce gracieux monument que les sergents d'armes élevèrent , en 1229, « pour la joie de la victoire qui fut au pont de Bouvines , » on vous montrera le marché de Sainte -Catherine. Cherchez le collège des Bernardins dans l'ancien clos du Chardonnet , et vous rencontrerez à sa place un magasin public. Informez-vous, place de la Sorbonne, de la jolie église du collège de Cluny , on vous racontera qu'après avoir servi d'atelier à David, après avoir vu la foule se presser devant le Léonidas et les Sabines, elle est tombée sous le coup de marteau des démolisseurs. L'abside de l'église des Prémontrés, rue de l'École de Médecine , est aujourd'hui le café de la Bot onde ; la nef de Sainte -Croix -dela -Bretonnerie, l'un des chefs-d'œuvre de Pierre de Montreuil , a été odieusement mutilée pour être transformée en passage, et, à l'instant où j'écris , les derniers arceaux du cloître des Célestins s'écroulent pour faire place aux écuries d'une caserne. Hommes et choses en ce monde ne sont qu'une fuite perpétuelle , v lia in fuga est.