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STATISTIQUE ET TABLEAU DE PARIS SOUS PHILIPPE LE BEL

Jusqu'à l'époque à laquelle nous sommes parvenus , l'histoire civile cle Paris ne nous est connue que par quelques détails assez peu précis des chroniques ; mais à partir du règne de Philippe le Bel les documents deviennent moins rares. Nous possédons entre autres deux rôles de contributions, l'un de 1291. l'autre de 1313, qui fournissent de curieuses données tant sur la population que sur l'industrie et les mœurs parisiennes. Le chiffre du dernier de ces rôles s'élève, pour le nombre des imposés , à 5,955, et , pour la somme à percevoir, à 13,021 livres 19 sols 8 deniers. Le nombre des imposés s'entend évidemment des feux ou familles , et en dehors de ce nombre se trouvaient les deux ordres privilégiés du clergé et de la noblesse. L'étendue de Paris au xive siècle est d'ailleurs connue. En réunissant les conséquences qu'on peut en tirer pour la population et celles qui résultent tant du rôle de 1313 que des autres mémoires et terriers du temps , un jeune savant , M. Géraud , a été conduit à porter dès lors la population de Paris à plus de 200,000 âmes , tandis que Dulaure , systématique détracteur du passé, ne la porte qu'à 49,000.

Un seul fait met du reste à néant l'estimation de Dulaure . Lors des fêtes qui furent célébrées à Paris , en 1 3 1 0 , à l'occasion de la veillée d'armes des fils du roi, « tous

les bourgeoise! artisans, disent les chroniques , défilèrent sous les fenêtres du palais , les uns à cheval , les autres à pied ; on estima qu'il pouvait y avoir 20-, 000 chevaux et 30 , 000 fantassins. »

La surface de Paris , au commencement du xive siècle , était de 439 hectares 18 ares; c'était juste 3,000 hectares de moins que celle comprise aujourd'hui dans le périmètre du mur d'enceinte (3,439 hectares 68 ares); mais les rues étaient plus étroites, les logements plus exigus, l'espace plus rempli. Pour apprécier la population ancienne par comparaison avec la population actuelle , ce sont donc les vieux quartiers qu'il faut étudier, les petites rues de la Cité surtout et celles qui se croisent en tous sens autour de l'hôtel de ville.

Quant au nombre des rues, il était de 310 seulement au xive siècle ; sans compter, il est vrai , les rues sans chief ou impasses , assez nombreuses alors. Au xvie siècle , il n'était encore que de 400 ; aujourd'hui il dépasse 1 ,000. Guillot de Paris a pris plaisir à mettre en vers les noms et la topographie des rues qui existaient de son temps. Son poëme se divise en trois sections : Outre -Petit- Pont, contenant 80 rues, Cité en contenant 36, et Outre-Grand- Pont, 194. Ainsi la masse de la population, celle qui vit du commerce et des affaires , était dès lors répandue sur la rive droite de la Seine. La rive gauche était à peu près uniquement occupée par les écoliers , libraires , relieurs , enlumineurs , etc. ; la Cité , par les couvents, les églises et les industries qui en dépendent.

La plupart des anciens noms de rues se sont perpétués jusqu'à nous , mais avec des variations de formes qui

souvent ont fait perdre la trace de leur origine. Ainsi, par exemple , le quartier habité par les saulniers était traversé par les rues de la Saunerie et de Y Arbre-Sel, dont nous avons fait la Sonnerie et Y Arbre- Sec. La rue où l'on cuit les ouës est devenue la rue aux Ours; la rue de Thibault-aux:Dés , Theobaldi aleatoris , a été transformée en rue Thibautodé. Nous pourrions citer d'interminables exemples de ces altérations. Ici, c'est la rue aux Fers, dont le nom primitif était du Fuère, c'est-à-dire de la Paille; là , la rue Grénetat, désignée dans les rôles de Philippe le Bel par celui de Darne-Eslai (dernière étape); plus loin, la rue du Grand- Hurleur, dont il serait assez difficile de trouver l'homonyme dans celle de Hue-Leu, Hugo Lupus , nom du digne bourgeois qui la baptisa. La rue du Grenier-Saint-Lazare avait été nommée par un bourgeois du nom de Guernier de Saint-Ladre ; la rue de la Tâcherie était habitée , du temps de Philippe le Bel, par les àtlachéeurs ou fabricants d'agrafes. Enfin, au lieu où était jadis le pissot Saint-Martin, nous avons aujourd'hui la rue des Fontaines.

Les noms des rues furent d'abord empruntés aux impressions de crainte et de dégoût qu'elles éveillaient : de là ces antiques appellations de Vide- Gousset , Tire- C happe, Trou-Punais, etc. Il ne serait ni intéressant ni décent de lès citer toutes. Lorsque la police eut rendu ces impressions moins vives , les rues prirent les noms des couvents ou églises et ceux des riches bourgeois du quartier. Les rôles de Philippe le Bel sont pleins de ces désignations qui tiennent au sol même et à l'histoire de la ville. Ainsi, près de la rue des Fossés-Saint-Germain, vous

trouvez la rue Roulant-VAvenier et la rue Jehan-Evrotd ; à quelque distance de la porte Saint -Honoré, la porte F "eu-Nicolas- Arr ode ; non loin de la rue Saint-Martin, la rue Eudebours- la -Très filière. Ces noms de bourgeoisie sont tellement multipliés dans les rôles, qu'on pourrait suivre en quelque sorte , par la nomenclature des rues de Paris, celle des célébrités de la commune parisienne : Arrode, Piedeë, Bourdin, Gharonne, Tison, Menuisset, Roissolle, Boigne , Gieffroy l'Angevin, Pain-Mollet, Cocatrix, Barbette , etc.

Tâchons maintenant de pénétrer dans ces rues du xiv6 siècle , et d'y surprendre le mouvement et la vie qui les animent. Le rôle de 1291 commence par le quartier de Saint - Germain -l'Auxerr ois ; nul quartier n'a un aspect plus morne et plus sévère ; n'en soyons pas surpris , c'est là que demeurent l'usure et les Lombards. On y compte jusqu'à quarante -neuf Lombards. Les Lombards prêtent sur gages. Il ne faut pas les confondre avec les changeurs , qui occupent, ainsi que bon nombre de drapiers et d' orfèvres, les boutiques du Pont -aux -Changes. Mais si de Saint- Germain -l'Auxerrois vous passez à Saint -Eustache, à Saint- Me rry , à Saint -Martin -des -Champs , tout change , tout prend vie autour de vous. Il n'est pas en effet une seule de ces maisons à pignon sur rue , dans ces voies tortueuses et étroites , qui n'ait sa riche enseigne : à Saint- Jacques, à Saint- Jehan , à la Corne-de-Cerf , au Cheval- Volant, à laPomme-d'Or, au Bon-Pasteur, etc.; et, sous l'enseigne , son brillant étalage. Vous remarquerez surtout de nombreux étalages de pelleteries : ici , des peaux d'agneau, de chat, de renard et de lièvre; c'est pour le

peuple : là , des peaux de lapin , de chat sauvage , de loutre, de martre ; c'est pour le bourgeois : ailleurs, du petit -gris, de l'hermine, de la martre zibeline et des peaux de lérot ; c'est pour les prélais et pour les nobles.

Les drapiers sont rares. On n'en compte que dix -neuf dans tout Paris , tandis qu'on y compte deux cent quatorze pelletiers. Les Parisiens, on le voit; restent encore fidèles aux vieilles fourrures gauloises.

Lorsque vous traverserez le quartier de Sainte -Opportune , il vous arrivera presque infailliblement de rencontrer la rue de la Cordouanerie et la rue où l'on fait petits souliers de bazenne. Nulle part on ne trouve déplus nombreuses et de plus belles chaussures. Veut -on des souliers de maroquin de Gordoue , on s'adresse au cor 'douanier Préfère -t-on des souliers de bazenne, désire -t -on des estivaux pour l'été , des heuses pour voyages , des sandales à lacets , à bandelettes , à boucles , on va chez le cavalier. Avec deux sols on est toujours sûr de trouver chez lui chaussure à son pied. Chez le cor douanier } au contraire, il faut avoir au moins deux sols huit deniers dans sa poche. Le cavalier et le cor douanier sont connus sous le nom générique de sueurs; c'est le sutor antique.

Les allachéeurs ou fabricants de boucles et agrafes habitent de préférence le quartier Saint-Merry. Les bouchers (ils sont quarante -deux) ont leurs étaux partie au Grand- Châtelet, partie à Sainte -Geneviève. La lingerie et la poterie ont surtout leur débit aux Halles; mais le plus grand nombre des métiers n'en est pas moins épars de rue en rue. Nous citerons, entre autres , les marchands de denrées, tels que vinetiers, cervoisiers, talme?

lier s , oïers , de sorte que chacun peut en trouver dans son voisinage. Il y a à Paris cinquante - huit vinetiers ou marchands de vin, trente -sept cervoisiers ou marchands de bière, quatre-vingt-quatorze talmeliers ou marchands de pain , sans compter , bien entendu , les fourniers de fours banaux et les talmeliers des monastères. Les talmeliers font des pains de mille formes différentes ; ils se plaisent même parfois à imiter des objets naturels ; l'idée néanmoins ne leur est pas encore venue de pétrir leur farine en forme de boule : aussi ne les appelle-t-on point encore boulangers.

Quant à Yoïer, il tient fourneau public. Son nom vient de l'oie, qui était évidemment alors le mets d'élite des Parisiens; il est remarquable en effet que le mot d'oie revient sans cesse, soit dans les rues , soit dans l'histoire municipale delà ville. Ainsi , près de Saint-Merry , vous trouverez la rue Baille-Oê; plus loin , à Test, la ruelle Bec-Oë; entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, la rue où Von cuit les ouës. Et dans l'histoire parisienne, qui ne se rappelle le bourgeois Piedoë et le célèbre prévôt des marchands Cudoë, dont l'action fut si puissante aux jours troublés de Charles VI?

Je dis donc que l'oie était , au xive siècle , le mets d'élite des Parisiens. Peut-être faudrait-il lui adjoindre l'ail; car je remarque neuf ailliers, presque autant que d'épiciers sur les rôles. Peut-être faudrait-il y adjoindre le cresson, si nous ne savions que le cresson était fréquemment employé comme spécifique. Dès qu'on se sent une démangeaison à la peau, on va chez le cressonneur. Le roi Philippe le Bel a même voulu avoir un cressonneur à lui

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seul dans son palais. Les spécifiques de ce genre sont fort nombreux , et ils tiennent assez bien la place des experts en médecine , qu'on n'a pas comme on veut dans la capitale. Paris ne possède en effet que vingt-neuf mires et dix mirgesses; voilà à quoi se réduisent toutes ses ressources pour la naissance comme pour la mort.

Mais une chose plus étrange encore que tout ce que nous avons remarqué d'étrange dans ce vieux Paris, c'est le bruit qui vous y poursuit jusque dans l'intérieur des maisons, bruit tantôt strident, tantôt sonore. On dirait que tous les maréchaiix-fèvres et que tous les serruriersfèvres de France s'y sont donné rendez-vous. La raison en est que Paris est le centre de la chevalerie , et qu'à la chevalerie il faut des heaumes et des haumiers, des hauberts et des haubergiers , des écus et des écuciers , des armes et des armuriers. Il lui faut des trumeliers qui lui fabriquent des cuissards, des escreveissiers qui lui donnent des cuirasses aussi bien ajustées que celles des écrevisses. Ceux qui entrent dans les ateliers de ces frappeurs d'enclume portent tous le cabasset ou la bourguignotte. Il est facile de reconnaître en eux des écuyers ou des hommes du guet .

Les prêtres et les moines entrent de préférence chez les chasubliers , les aumussiers , les ymagiers , les paternostriers. H y a, bien compté, à Paris, quatorze paternostriers qui font des chapelets d'os, de corne, de corail, de coquillage, d'ambre ou de jayet. D'habitude aussi le paternostrier s'essaie dans l'industrie des boucles et bouclettes et des noyaux à robe en laiton ou ivoire. Les ymagiers comprennent dans leur domaine à peu près tout

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ce qui ressortit aux arts du dessin ; ils peignent à l'eau ou à l'huile , ils ouvrent l'ivoire ou le bois. Ceux qui s'adonnent à la fusion des métaux prennent le nom d'orfèvres. Il y a cent seize .orfèvres à Paris , sans compter les joailliers et perriers qui s'occupent spécialement de la vente des pierres précieuses. Les étoffes de luxe, telles que soieries et draps d'or ou d'argent , sont du ressort des merciers. On trouve en outre chez les merciers grand nombre d'aumônières ou de bourses garnies de perles.

Il serait au reste impossible d'énumérer toutes les industries qui font de Paris le marché du monde. Ici, c'est un chapelier de gants de laine et de bonnets ; là , un chapelier de feutre; plus loin, un chapelier de couvre-chefs de soie. Cette femme qui tresse des fleurs, c'est une fioreresse de coiffe; cet homme qui trempe l'acier, c'est un coutelier -fèvre. Lorsque sa lame sera faite, il l'enverra chez son confrère le coutelier emmanchéeur . Si vous vous promenez dans les rues qui aboutissent à la Seine , vous rencontrerez des passéeurs qui vous offriront une barque pour passer l'eau. Si vous vous aventurez sur la plage vague de l'ile Notre-Dame (île Saint-Louis) , vous vous y trouverez au milieu de bon nombre de charpentiers de nez et Ravaleurs de nez. Le charpentier de nèz ou de nefs construit des barques qui voguent à la voile ou à la rame. Vavaléeur de nèz les met à l'eau.

Mais quel est cet homme sinistre qui marque au dos , d'un crayon blanc, chaque villageois entrant dans la halle aux légumes? C'est le bourreau, l'homme du pilori et de la potence. Parmi ses privilèges (et ils sont considérables) figure celui de prélever un droit sur les lier-

ET DE SES MONUMENTS. 65 bages et les légumes verts. Or , afin que nul herbager ne lui échappe dans la foule , il les marque tous de sa quittance à l'épaule. Et celui-ci qui toise le passant d'un air superbe, c'est un champion. Si vous avez un procès à coups d'épée , ou , en d'autres termes , un duel judiciaire, et que vous ne vous sentiez pas le courage à l'égal de votre droit , recourez au champion : il se battra pour vous , comme d'autres un jour plaideront pour vous. C'est l'avocat et Favoué de la procédure en champ clos. Il est toutefois à savoir que depuis saint Louis le métier baisse. Paris ne possède plus , à l'heure qu'il est , que sept champions. Dans peu d'années il n'en possédera plus un seul.

Mais voici un mazelinier. Pour se faire une juste idée du mazelinier, il est bon de se rappeler les vers de Virgile :

Pocula ponam

Faginay cœlatum divini opus Alcimedontis...

Je t'offrirai une coupe de bois, chef-d'œuvre de ciselure du divin Alcimédon.

Eh bien ! Alcimédon était un mazelinier. Le mazelinier fait des coupes et hanaps pour les chevaliers et pour le peuple; il en fait d'agate, de buis, d'érable, de tremble, etc. Que vous dirai -je enfin? Voulez- vous un baudrier? allez chez le baudraïer. Voulez-vous une bride pour votre palefroi ? allez chez le larmier qui travaille le fer, puis chez le sellier qui travaille le cuir. Voulez- vous une selle ? le chapuiséeur commencera par en fabriquer la -carcasse, le blazennier la couvrira , Yarçonnêeur y mettra les arçons, le peintre- sellier la décorera; enfin le sellier proprement dit l'achèvera et la vendra.

Dans le quartier d'Outre -Petit- Pont vous remarquerez que les boutiques sont presque toutes occupées par des relieurs de livres , libraires , enlumineurs 7 parcheminiers, etc. Les parcheminiers ne peuvent vendre d'autre parchemin que celui qui a été solennellement approuvé par l'Université.

Nous avons dit que la Cité était surtout habitée par les clercs et par les moines. Nous aurions dû ajouter qu'elle était aussi habitée par le roi. Chose singulière ! lorsqu'on approche de la demeure royale, on est assourdi, non plus , il est vrai , par le bruit du marteau et du fer comme sur la rive droite de la Seine, mais par le retentissement non moins vulgaire du tranchant et du maillet. Le palais s'ouvre en effet sur la rue de la Barillerie , le grand atelier des barillers et des barils. On y trouve des barils de tous les bois que permettent les statuts du métier, c'està-dire de cœur de chêne, de poirier, d'érable etd'œillet (olivier).

La rue de la Barillerie est étroite, comme toutes les rues de la capitale. Aussi à peine est -il donné d'apercevoir dans toute leur hauteur, lorsqu'on entre au palais, les tours dont saint Louis et Philippe le Bel ont agrandi la demeure royale. Si vous franchissez la porte basse qui la sépare de la rue, vous demeurerez sur-le-champ frappé de la foule des serviteurs qui se pressent dans les cours. On vous y montrera en particulier l'échanson , l'échansonne, le talmelier, la talmelière , le jardinier, le cuisinier, le souffleur de cuisine, le cressonneur, etc. Questionnez-les ; ils vous diront , par exemple , qu'un dîner royal ne peut coûter, avec eau de senteur et épices,

moins de quinze livres dix sols. Les écuyers vous diront, de leur coté , que le grand cheval du roi , le cheval sur lequel il s'est battu à Mons-en-Puelle, a été estimé trente-deux livres, tandis que tout le monde sait qu'on peut avoir un bon cheval au prix de seize à vingt livres, et un cheval de somme pour sept ou huit. C'est surtout sur ce grand cheval de guerre qu'il faut voir Philippe le Bel , dominant tous les chevaliers de la hauteur de son casque. Il fait beau le voir aussi dans les grandes salles du palais , superbe mais accessible , et rachetant son avarice publique par quelques générosités particulières.

Le caractère des Parisiens est en général prompt et mobile ; le bourgeois est industrieux, mais querelleur ; la bourgeoise est spirituelle, mais médisante : « II n'est, dit -on, bon bec que de Paris. » L'écolier est tapageur et indocile. Chaque dimanche, après avoir pâli toute la semaine sur le trivium et le quadrivium, il s'en va au Pré -aux -Clercs s'ébaudir en chants , en bruit et en coups. Un de ses grands plaisirs est surtout de pêcher dans la petite Seine , étroit canal qui borde le pied des murs de l'abbaye de Saint- Germain- des-Prés et suit la direction que suivra plus tard la rue des Petits- Augustins. Mais l'abbé de Saint-Germain est seigneur-né du Pré- aux - Clercs; à lui l'herbe qu'on fauche, le poisson qu'on pêche et l'eau qui coule. Plus d'une fois, la vigoureuse escouade de ses serviteurs est venue ou viendra troubler la joie des écoliers : grand sujet de rixes et de chicanes. Les écoliers se battent bien , et leurs maîtres ne sont guère moins forts dans les luttes de procédure et de privilèges.

Rentrés à leur quartier Latin , les écoliers y reprennent gravement leurs études. Tout bruit cesse alors ; on dirait une ville morte , si de temps en temps des milliers de cris aigus ne venaient lui rendre la vie à la sortie des classes. Ces intermittences de bruit strident et de silence monacal font de la montagne Sainte -Geneviève une cité à part au sein de la grande cité.

Sur la rive droite de la Seine , en effet , et dans l'île j le mouvement et la vie sont continus. Le matin , à peine avez -vous l'œil ouvert que vous entendez la voix de Vestuvéeur :

Seigneurs, voulez-vous vous baigner?

Entrez donc sans délaïer.

Les bains sont chauds, c'est sans mentir.

Le poissonnier de mer crie en même temps ses harengs, ses merlans et ses vives; le poissonnier d'eau douce, sa pêche des étangs de Bondy; le marchand d'oies crie ses oies ; le marchand de paons crie ses paons : il y a cinq paonniers à Paris. On crie tout dans les rues de Paris : chair salée et chair fraîche , œufs à la douzaine , miel en pot , pois fricassés , purée chaude , cresson ortenois, échalottes d'Étampes, fèves à l'écuelle. Le fruitier promène ses poires d'Hartevel, de Caillot, de Saint- Rieul , d'Angoisse ; ses pommes de Calville , son Brinduriau d'Auvergne , ses alises, ses cornilles , ses prunelles. Les plus acres de ces fruits sont ceux qui trouvent le plus d'acheteurs. Puis arrive le vinetier, offrant son bon vin à trois sols la pinte, sa piquette à six deniers.

Mais comment saisir tous les cris , toutes les paroles

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vibrantes qui se coupent, s'entre -croisent du matin au soir dans les rues de Paris? Ici, vous entendez : Verjus, huile lie noix , vinaigre à la moutarde ! plus loin : Savon d'outre- mer, mèches de jonc pour vos lampes! plus loin encore : Chapiaux! chapiaux! Au-dessus de toutes ces clameurs retentit sans fin ni cesse le cri du mange- pain. Le mange -pain est tantôt un infirme qui s'efforce de vous attendrir par le spectacle de ses plaies , tantôt un écolier dont le collège ne vit que d'aumônes , tantôt un moine quêteur. Infirme, écolier, moine n'ont qu'une voix :

Du pain aux Sas, pain aux Barrés, Aux pauvres prisons enserrés, A ceux du Val des Escholiers ; Du pain por Jhesu nostre sire?

Et du milieu de ces gens qui prient , de ces gens qui vendent, sort d'instant en instant le cri de Noël! Noël! C'est l'expression de la joie qui se fait jour à travers les mille clameurs de l'intérêt et du besoin.

Le soir venu , les cris cessent . Plus de vendeurs ambulants qui fatiguent les échos de la rue ; plus de feneslriers qui vous poursuivent de leur marchandise à votre fenêtre. Seul F oublaïer se promène encore avec sa corbeille recouverte d'un linge blanc dans laquelle sont entassées les pâtisseries du jour : flans, oublies, séminaux, roinsoles, pâtés chauds, gâteaux à fève. Au coup de huit heures sonne le couvre-feu ; aussitôt toutes les lumières s'éteignent, et bien osé serait celui qui s'aventurerait dans les rues désertes. Il est cependant un homme qui en parcourt encore sans crainte le sombre dédale, un

homme noir dont la main agite une clochette et qui fait retentir de rue en rue ce dernier cri de toute voix humaine : « Bonnes gens , priez Dieu pour les trépassés.»

ESPRIT DE FONDATION AU XIVe SIÈCLE

Aux caractères qui distinguent le xive siècle dans l'histoire de Paris , nous devons ajouter l'essor rapide qu'y prit alors l'esprit de fondation et d'association chrétiennes. Les collèges surtout se multiplient : collège de Narbonne, collège du Plessis , collège de Tréguier , collèges d'Arras, de Bourgogne, d'Autun, de Lisieux, de Chanac, de Tours, d'Aubusson, de Mignon, de Maître- Clément, des Trois- Évèques, des Écossais, des Lombards, et vingt autres dont il ne reste plus qu'un vague souvenir. On se tromperait au reste si l'on attribuait au mot de collège , tel qu'il était compris dans ces vieux âges, le sens qu'il comporte aujourd'hui. Un collège n'était pas une maison d'enseignement , mais simplement une maison d'asile ouverte à quinze ou vingt pauvres écoliers , rarement à un plus grand nombre , et appartenant le plus souvent au pays du fondateur. L'écolier y trouvait un abri pour étudier au retour des leçons publiques de la montagne Sainte-Geneviève et quelques sols de rente par semaine pour vivre. Si les sols ne suffisaient pas, l'écolier mendiait. Il y en avait qui touchaient une petite rétribution en allant jeter de l'eau bénite sur les corps morts. Triste existence! et

cependant, quelque calamiteuse qu'elle pût être, les écoliers se faisaient parfois fondateurs à leur tour, tant était puissant alors l'esprit d'association. C'est ainsi que nous voyons en 1348 les pauvres écoliers cle Bretagne ériger à saint Yves , un saint de leur pays , une élégante chapelle au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue des Noyers. Sur le portail , flanqué de deux tourelles octogones et orné d'un portique en ogive, se détachaient deux statues de la patrie , celle de Jean Y, duc de Bretagne, et de Jeanne de France , son épouse.

L'esprit d'association fut le grand remède aux maux du moyen âge. A une époque où l'administration publique était le plus souvent impuissante , il créa une foule de centres d'administration, confréries, métiers , communes , dans lesquels reflua la vie sociale. Le monde se trouva ainsi divisé en une multitude de petits bataillons fortement organisés pour faire sans encombre , sous la sainte bannière du patron, la grande étape de la vie. Les arts , de leur côté , y gagnèrent des monuments , car chaque commune voulait avoir son hôtel de ville, et chaque confrérie sa chapelle , quelquefois même son hôpital. En 1327, les pèlerins de Saint-Jacques font construire , rue Saint-Denis , les bâtiments de Saint-Jacquesde-T Hôpital pour recevoir au passage les pèlerins de Compostelle. La même année, les pèlerins de la Terre- Sainte fondent, sur ies terrains occupés aujourd'hui par la cour Batave, l'église et l'hospice du Saint-Sépulcre. Le portail de cette église présentait sur la rue Saint-Denis un élégant portique ogival orné d'un bas-relief représentant la sépulture de Jésus-Christ.

Quelques années après ce sera le tour des confréries de jugléeurs ou de jongleurs , et Paris leur devra l'hôpital et la jolie église de Saint- Julien -des -Ménétriers. Cette église, qui était située rue Saint-Martin, n° 96, a disparu comme tant d'autres. Sur sa façade de style ogival ' se trouvaient trois statues parmi lesquelles on remarquait celle de saint Genest en costume de jongleur et jouant du violon.

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