‹ Histoire de Paris et de ses monumentsChapitre 31 sur 96 · FRANÇOIS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS

PARIS SOUS LE RKONE DE CHAULES V.

Le roi Jean étant mort à Londres le 8 avril 1364, la couronne de France échut à son fils aîné, le premier des fils de roi qui ait porté le titre de dattphin; il fut sacré à Reims le 19 mai suivant. Le règne de Charles V ne fut signalé par aucun événement relatif à l'histoire de Paris.

Il fut le premier roi de France qui réunit dans le Louvre une collection de vivres assez nombreuse pour le temps: il lit traduire i)lusieurs ouvrages de

l'antiquité. Il aimait à construire, et il trouva dans Hugues Aubriot, prévôt et capitaine de Paris, un homme intelligent et actif, qui favorisa ses goûts. Voici les principaux établissements qui datent du règne de Charles V.

LES cÉLESTiNS, couvcnt et église, situés à l'entrée des cours de l'Arsenal, et sur le quai Morland. Six religieux célestins de la forêt de Cuisse, près Compiègne, vinrent à Paris et s'établirent dans une maison occupée auparavant par les Carmes. Charles V aimait les bâtiments et les moines, il ordonna la construction d'une nouvelle église pour les Célestins. Le 24 mars 1367, il en posa la première pierre, et fit à cette occasion de riches présents à ces religieux. Guillaume de Melun, archevêque de Sens, qui consacra l'église, leur donna une image de saint Pierre tout en argent. Le jour de la consécration, le roi présenta à l'ofTrande une grande croix d'argent doré, et la reine une image de la Vierge, aussi d'argent doré. Les bienfaits de ce roi et de cette reine leur valurent le titre de fondateurs, et leurs statues en pierre furent en conséquence placées sur le portail de cette église.

Voisins de l'hôtel de Saint-Paul, où résidait le plus ordinairement Charles V, les Célestins eurent une ample part aux dévotes libéralités de ce prince. Les personnes de sa cour suivirent son exemple, et notamment les secrétaires du roi, qui fondèrent dans leur église une confrérie dont ils étaient tous membres. Ce roi exempta les Célestins de toutes contributions publiques , même de celles que payait ordinairement le clergé. Enrichis par tant de bienfaits, les Célestins virent bientôt l'abondance régner dans leur couvent. Leur nom obtint une singulière célébrité : quand on voulait rabaisser l'orgueil d'un sot, on employait cette expression proverbiale : Voilà un plaisant CélesUn. Ces religieux, fiers de la protection des rois, avaient, sans doute par de fréquentes preuves de leur orgueil, fait naître ce proverbe. On leur doit aussi de la reconnaissance pour leur habileté à faire des omelettes : les fastes des cuisines distinguent honorablement les omelettes à la célestine. On ne peut leur reprocher d'avoir abusé de la science. Cependant ils avaient une riche bibliothèque.

Leur égfise , par les nombreux monuments qui s'y trouvaient, ressemblait à un Musée. On y remarquait le lutrin, la balustrade du sanctuaire, les figures de la sainte Vierge et de l'ange Gabriel placées sur le grand autel, ouvrages de Germain Pilon. Un nombre considérable de princes, de princesses, et autres personnes dont l'illustration , uniquement fondée sur leur généalogie, a disparu avec eux, avaient leur sépulture dans cette église remplie d'obélisques, de colonnes, de sarcophages, de tombeaux, de statues, de vases funéraires, d'épitaphes, etc. Aujourd'hui la plupart de ces monuments funéraires sont placés à Saint-Denis ou figurent au Musée de Versaifies.

Le cloître des Célestins, construit en 1539, était un des plus beaux de ceux de Paris. Le plafond de l'escalier, peint par Bon Boulogne, représentait l'apothéose de Pierre Moron, fondateur de l'ordre, enlevé dans les cieux par un groupe d'anges. La bibliothèque de cette maison fut, en 1733, visitée par un savant étranger qui en parle ainsi : « Je vis la bibliothèque des Célestins. Elle est » dans un magnifique vaisseau, et est assez nombreuse, mais sans choix et sans » goût. Le quart en est en cartons avec de faux titres. Le bibliothécaire est fort

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Publié par j''uriic, Paris.

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« peu chargé de sciences, et n'a pas l'air fort spirituel. On m'a assuré que, dans » ce couvent, on cultivait beaucoup la musique, et que ces messieurs avaient le >»'plus bel assortiment de cuisine qu'il y ait dans aucun couvent de Paris. »

LesCélestins furent supprimés en 1779; ils furent alors remplacés par des Cordeliers; mais bientôt après on leur permit de rentrer dans leur couvent. L'église des Célestins a été démolie en grande partie; enfin les bâtiments ont, sous Bonaparte, été convertis en une caserne destinée à la gendarmerie.

HOTEL SAINT-PAUL. Sou vastc emplacement s'étendait depuis la rue Saint- Antoine jusqu'au cours de la Seine , et depuis la rue Saint-Paul jusqu'aux fossés de l'Arsenal et de la Bastille. Charles, dauphin, régent du royaume pendant que le roi Jean, son père, était prisonnier en Angleterre, acheta de divers particuliers, depuis l'an 1360 jusqu'en 1365, plusieurs hôtels, maisons et jardins, dont il composa un ensemble qui reçut ensuite le nom d'hôtel Saint. Paul, à cause du voisinage de l'église de ce nom. Le prix de ces différentes acquisitions fut payé par les Parisiens, sur lesquels ce prince imposa une taille particulière. Le roi Jean, à son retour à Paris, s'empara du produit de cette taille, ne paya point les vendeurs, et chargea les Parisiens d'une nouvelle imposition, dont l'objet était encore le paiement de ces acquisitions. Ainsi les habitants payèrent deux fois la valeur de ces hôtels dont ils ne jouirent jamais. Charles V agrandit ce palais de l'hôtel des archevêques de Sens, de celui de l'abbé de Saint-Maur,etde l'hôtel de Pute-y-Muce. 11 destina l'hôtel de l'abbé de Saint-Maur à son fils Charles et à d'autres princes de sa famille. De plus, dans ces vastes emplacements il fit construire l'hôtel de la reine, les bâtiments dits de Beautreillis, des Lions , de la Pissote, etc. Ces divers bâtiments, réunis dans une même enceinte, désignés sous le même nom, hôtel Saint-Paul, ne formaient point un ensemble régulier ni symétrique; ils étaient placés sans ordre.

Voici les notions que j'ai recueillies sur l'intérieur de ces hôtels : elles feront connaître les usages, l'état des arts et du luxe aux quatorzième et quinzième siècles. Charles V logeait dans l'hôtel de Sens ; son appartement était composé d'une ou deux salles, d'une antichambre, d'une garde-robe, d'une chambre de parade, d'une autre chambre à coucher, appelée la chambre où gît le roi, et de la chambre des 7iappes. Puis se trouvaient une chapelle^ haute et basse, une ou deux galeries, la grand' chambre du retrait, la chambre de Vestude, la chambre des estuveSf une ou deux chambres surnommées chauffe-doux, à cause des poêles qui, pendant l'hiver, y entretenaient la chaleur. De plus, on y- trouvait un jardin, un parc, des lices, une volière, une pièce destinée aux tourterelles, une ménagerie où l'on conservait des sangliers, de grands et de petits lions.

Dans l'hôtel Saint-Maur, aussi nommé hôtel de la Conciergerie, où logeaient les fils du roi, les appartements étaient aussi nombreux que dans l'hôtel de Sens. On y remarquait une pièce appelée le retrait oii dit ses heures monsieur Louis de France. La salle de Mathebrune était ainsi nommée, parce que les aventures de cette héroïne étaient peintes sur la muraille; la salle de Théséus offrait en peinture ce héros grec. On n'y trouvait que deux chambres lambrissées; l'une d'elles portait le nom de la Chambre-Verte. Chaque hôtel avait sa chapelle. Charles V préférait entendre la messe dans la chapelle de l'hôtel de Pute-y-Muce.

Dans cet assemblage confus de bâtiments se trouvaient plusieurs cours ou basses-cours. La cour des joutes était la plus vaste. Voici les noms de plusieurs autres : la cour des cuisines, celles de\3i pâtisserie, des sauceries, des celliers^ des colombiers, des gelinières, du four ^ du garde-manger, de la cave au vin des maisons du roi, de la bouteillerie ; la cour où se fabriquait VJnjpocras, les cours de la paneterie, de la tapisserie, etc.

Les cheminées étaient d'une grandeur qui nous paraîtrait aujourd'hui fort extraordinaire. On en plaçait jusque dans les chapelles; il s'y trouvait aussi des poêles, alors nommés chauffe-doux.

Charles V avait à Paris trois lieux d'habitation : le palais de la Cité, le Louvre et l'hôtel Saint-Paul , et dans les environs de cette ville , le château de Vincennes et le château de Beauté où il mourut. Dans la suite, l'hôtel Saint-Paul, où l'on respirait un air fétide produit par le voisinage des égouts et des fossés de la ville, fut abandonné des rois, qui préférèrent l'hôtel des Tournelles.

L'hôtel Saint-Paul tombait en ruines, lorsqu'en 1516 François 1^^, sans s'embarrasser si cette propriété dépendait du domaine de la Couronne et si elle était aliénable, commença à en vendre une partie à Jacques de Genouillac, dit Gallot, grand-maître de l'artillerie. Ce fut sur l'emplacement de cette partie de l'hôtel Saint-Paul que, dans la suite, on établit l'Arsenal. Toutes les parties de ce séjour furent successivement vendues, et, au dix-septième siècle, on ouvrit sur leur place des rues dont les noms désignent la situation des établissements qui s'y trouvaient. La rue Beautreillis ainsi que celle de la Cerisaie indiquent l'emplacement d'un hôtel de ce nom et de promenades plantées de cerisiers , la rue des Lions, celui de la ménagerie, etc.

RÉPARATIONS DE l'enceinte DE PARIS. Les murs d'euccinte, construits par Etienne Marcel, étaient peu élevés et bâtis avec précipitation ; cette imperfection détermina Charles V à y faire exécuter plusieurs constructions. Hugues Aubriot, prévôt de Paris, fut chargé de les diriger. On ne changea rien au plan général de Marcel; on exhaussa la muraille, on la fit garnir de hautes tours, et l'on continua le creusement des fossés du côté du midi. Marcel avait fait établir la porte et bastille de Saint-Antoine; Charles V voulut la faire réédifier sur un plan plus vaste : il en lit un château-fort. Hugues Aubriot posa la première pierre de cette bastille nouvelle le 22 avril 1369. H fit aussi accroître les fortifications de quelques autres portes de Paris, et fonda le Petit- Châtelet, darjs le dessein de contenir la turbulence des écoHers. Ces travaux, commencés en 1365, ne furent terminés qu'en 1383.

Ajoutons que l'entrée de Paris, par la Seine, était défendue , tant du côté d'amont que du côté d'aval, par de fortes chaînes en fer, supportées sur des bateaux. Du côté d'amont, la chaîne partait de la forteresse de la Tournelle, située au-dessus du pont de ce nom, traversait le bras de la Seine et l'île Saint- Louis , divisée en deux parties par un fossé, et où se trouvait une tour, appelée tour de Loriaux. De cette île, la chaîne traversait l'autre bras de cette rivière, et allait aboutira la tour delaporteBarbel. Du côté d'aval, la chaîne traversait la rivière, entre la tour de Nesle, située à la place du pavillon oriental du palais de l'Institut, et une tour de la ville appelée la Tour qui fait le coin.

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CANAL DE mÈVRE. Les fossés profonds qui furent creusés autour de l'enceinte de la ville, interceptèrent le cours des eaux de la Bièvre. Alors les religieux de Saint-Victor, au profil desquels l'ancien canal avait été creusé, établirent une nouvelle branche de canal qui, suivant à peu près la direction de la rue des Fossés-Saint-Bernard , versait ses eaux dans la Seine, en traversant l'emplacement de la Halle aux vins. Hs ne [mrent faire exécuter ce canal qu'à la condition qu'ils construiraient un pont sur le bord de la Seine, à l'endroit où les eaux du canal se verseraient dans cette rivière. Ce pont fut bâti et porta le nom de Pont-avX'3Iarchands. La partie abandonnée de l'ancien canal, celle qui se trouvait dans l'intérieur de l'enceinte, privée des eaux de la Bièvre, servit d'égout aux rues des quartiers voisins. Un cloaque nommé Trou-Punais, situé à l'endroit où la rue des Bernardins rencontre celle de Saint-Victor, recevait les eaux dans des temps de pluies. H s'en exhalait une odeur qui incommodait les habitants du voisinage, et causait des maladies contagieuses. Malgré les plaintes, ce ne fut qu'en 1672 que ce foyer de puanteur fut supprimé, et que la rivière de la Bièvre s'écoula dans la Seine par son lit actuel et primitif.

PETIT-PRÉ-Acx-CLERCS. Il était situé entre les rues Mazarine et des Petits- Augustins , et entre la rue du Colombier et le quai Malaquais. Il était séparé du Grand-Pré-aux-Clercs par un large canal qui s'étendait en longueur depuis la rive de la Seine jusqu'au bas de la rue Saint-Benoît. L'emplacement de ce pré commença, au seizième siècle, à se couvrir de maisons. Sous le règne de Henri IV on y ouvrit la rue des Petits-Augustins; l'hôtel et les jardins de la reine Marguerite en occupaient la plus grande partie. Ces jardins sont représentés aujourd'hui par les rues des Beaux- Arts et des Petits-Augustins.

PETiT-SAiNT-ANTOiNE, églisc et couvcut situés ruc Saint-Autoinc, à l'cudroit où se trouve le passage du Petit-Saint-Antoine.

Charles V, pendant qu'il était dauphin, confisqua une propriété nommée le Manoir de la Saiissaye, et la donna à des religieux de l'ordre de Saint-Antoine. Ces religieux étaient spécialement destinés à loger et à soigner les pauvres affligés de cette maladie terrible qu'on nommait maladie des ardents, le feu sacré, \efeu Saint- Antoine y le feu d'enfer. Cette institution avait un but utile et respectable; mais on ne peut guère faire l'éloge des religieux qui la composaient. Ils menaient, au treizième siècle, une vie très-scandaleuse. Guiot de Provins, dans sa Bible^ fait de leurs mœurs un tableau sans doute exagéré. « Ce » sont des trompeurs qui inventent mille fourberies, dit-il, pour tirer de l'ar- >» gent du public : on les voit, montés sur un cheval qui porte une sonnette au » cou, parcourir les villes, les châteaux, pour y faire des dupes; tout l'argent >> qu'ils tirent de la crédulité publique, ils l'emploient en gloutonnerie et en dé- » bauche.... Tout le pays est peuplé de leurs enfants : leur cochon de Saint- » Antoine leur vaudra cette année cinq mille marcs d'argent. Leurs impostures » sont trop évidentes; les évêques les connaissent, mais ils n'en font aucune » justice, parce qu'ils partagent avec ces moines les produits de leurs fourbe- » ries. » — Sans doute ces religieux s'étaient fort amendés lorsque Charles V les établit à Paris. Dès son origine, le Petit-Saint-Antoine fut érigé en commanderie; mais cet honneur n'empêcha point le relâchement et la dissolution des

mœurs de s'y introduire. En 1624, les commanderies étant supprimées, on entreprit d'y établir la réforme, entreprise dont l'exécution éprouva de grandes difficultés. L'ordre des Antonins fut aboli en 1790.

SAINT- PAUL, église paroissiale, située dans la rue de ce nom. Déjà j'ai parlé de l'origine de cette basilique qui, pour la première fois, se trouve mentionnée dans une bulle d'Innocent II et qualifiée d'église paroissiale.

Étant l'église paroissiale de l'hôtel Saint-Paul , elle eut part aux bienfaits de Charles V et de Charles VII. L'architecture de cette église n'avait rien de remarquable : on y admirait les peintures des vitraux de la nef, du chœur et des charniers, ouvrage de Désaugives.

Trois mignons de la cour de Henri III, Quélus, Maugiron et Livarot, furent inhumés près du grand autel de cette église. Ce roi leur fit élever de magnifiques tombeaux, ornés de leurs figures et d'épitaphes très-louangeuses. Le 2 janvier 1589, les Parisiens, excités par les prédicateurs, détruisirent ces tombeaux; ils disaient, suivant l'Estoile : « Qu'il n'appartenoit pas à ces njéchants, » morts en reniant Dieu, sangsues du peuple, et mignons du tyran, d'avoir si '» braves monuments et si superbes en l'église de Dieu, et que leurs corps n'é- » toient dignes d'autre parement que d'un gibet. » Nicolas Gilles, auteur des Annales de France, mort en 1503, et François Rabelais, l'auteur célèbre de Gargantua et de Pentagruel, furent enterrés dans cette église. Enfin, au mois de juin 1790, on déposa dans le cimetière Saint-Paul, les ossements de quatre individus, trouvés enchaînés dans les cachots de la Bastille, et on leur éleva un monument où fut gravée cette inscription : « Sous les pierres mêmes des cachots » où elles gémissaient vivantes, reposent en paix quatre victimes du despotis- » me. Leurs os, découverts et recueillis par leurs frères libres, ne se lèveront >' plus qu'au jour des justices, pour confondre leurs tyrans. »

Cette église a été démolie, et le culte de Saint-Paul transféré dans celle de Saint-Louis.

LE LOUVRE. J'ai parlé de l'origine de ce château, à la fois forteresse, palais et prison, qui fut fondé vers l'an 1204 par Philippe-Auguste. La //rosse ^owr du Louvre et son enceinte, uniques constructions que ce roi fit élever en ce lieu, étaient le centre de l'autorité royale. Dans cette tour, les hauts barons, les grands feudataires de la couronne venaient humblement faire la prestation de foi et hommage. On ne disait pas que telles terres, telles seigneuries étaient soumises à l'autorité du roi; mais, suivant l'idiome de la féodalité, on disait qu'e//es relevaient de la grosse tour du Louvre. Charles V fit réparer et augmenter les constructions qui entouraient la grosse tour. Son architecte, ou maître des œuvres, se nommait Raimond du Temple. Lorsqu'on 1373 l'empei-eur Charles IV vint à Paris, il fut reçu et fôté dans le Palais de la Cité, nommé alors le Palais Royal. Le lendemain de l'Epiphanie, Charles V voulut faire voir le Louvre à cet empereur. Ce prince avait la goutte : on le fit porter à la pointe de l'île de la Cité, et les deux souverains s'embarquèrent dans un beau bateau du roi, <> fait comme » une belle maison, dit Christine de Pisan, moult peint par dehors et par de - » dans. » Le roi, continue notre historienne , ^ monstra à l'empereur les beaux » maçonnages qu'il avoit fait au Louvre édifier. L'empereur, son fils et ses ba-

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» rons, moult bien y logea, et partout estoit le lieu moult richement paré. En » salle dîna le roi, les barons avec lui, et l'empereur en sa chambre. »

Voici, d'après diverses notions recueillies par Sauvai, la description de ce château, sous le règne de Charles V et sous celui de quelques-uns de ses successeurs. L'ensemble du bâtiment du Louvre olTrait, dans son plan, un parallélogrannne et était entouré de fossés alimentés i)ar les eaux de la Seine ; des bâtiments, des basses-cours, quelques jardins et la cour principale du palais en remplissaient la superiicie. Au centre de la cour principale s'élevait la grosse tour du Louvre. Cette grosse tour, nommée Tour Neuve^ Philippine, Forteresse du Louvre y la Tour Ferrand, etc., fameuse dans l'histoire féodale, l'etlroi des vassaux indociles, était ronde, et entourée par un large et profond fossé. Elle renfermait à l'intérieur une chapelle, un retrait et plusieurs chambres; on y montait par un escalier à vis. Une porte en fer, garnie de serrures et de verroux, en fermait l'entrée (1).

Les bâtiments qui entouraient la cour principale et fortifiaient la grosse tour, étaient, ainsi que les clôtures des basses-cours et jardins, surmontés d'une infinité de tours, de tourelles de diverses hauteurs et, les unes rondes, les autres quadrangulaires, dont la toiture en terrasse, en forme conique ou pyramidale, se terminait par des girouettes ou des fleurons. On a conservé les noms de quelques-unes de ces tours : celles du Fer à Cheval, des Porteaux, de Windal, situées sur le bord de la Seine; la Tour de l'Étang^ celle de r Horloge^ de VArmoirie, de la Fauconnerie , de la Grande-Chapelle , de la Petite Chapelle, la Tour où se met le roi quand on joule^ la Tour de la Tournelle^ ou de la Grand' Chambre du conseil^ la Tour de l'Écluse^ sur le bord du fossé , la Tour de r Orgueil, et la Tour de la Librairie, où Charles V avait réuni jusqu'à neuf cents volumes, collection immense pour le temps. La bibliothèque du roi Jean, son père, n'était composée que de dix à vingt volumes au plus. Presque toutes ces tours avaient leur capitaine ou concierge, emploi exercé par de trèspuissants seigneurs de France; plusieurs d'entre elles étaient munies de chapelles et de chapelains.

Les faces des bâtiments qui entouraient la principale cour étaient percées, comme au hasard, de petites fenêtres grillées, sans ordre et sans symétrie. Avant Charles V, ces édifices n'avaient que deux étages; ils en eurent quatre sous ce roi ; ce qui diminua la clarté et la salubrité de la cour. L'intérieur de ces bâtiments, où le jour n'arrivait qu'à travers des fenêtres étroites et griUées, devait être sombre et triste comme celui d'une prison.

On pénétrait dans le Louvre par quatre portes fortifiées , appelées Porleaux, La principale entrée se trouvait à l'aspect du midi et sur le bord de la Seine. C'était une porte flanquée de tours et de tourelles, qui s'ouvrait sur une avantcour assez vaste : on la parcourait en longeant une autre partie du fossé du

(i) L'enceinte du Louvre avait soixante-une toises de long sur cinquante-huit toises trois pieds de large ; la cour principale, trente-quatre toises trois pieds sur trente-deux toises cinq pieds ; de plus, les murs de la grosse tour, haute de quatre-vingt seize pieds, avaient treize pieds d'épaisseur près du sol et douze i)ieds dans les étages suT^érieurs; enfin la circonférence était de cent quarante-quatre pieds.

château. Arrivé au milieu de sa façade, on trouvait une autre porte, fortifiée par deux grosses tours peu élevées et couvertes d'une terrasse. Sous Charles VI, cette porte fut décorée de la figure de ce roi et de celle de son père Charles V, sculptées par Philippe de Fontières et Guillaume Josse. Une autre entrée se voyait en face de l'église Saint-Germain l'Auxerrois : elle existait après la construction de la colonnade du Louvre. « Elle est encore sur pied, dit Sauvai, » et, comme on voit, fort étroite, bordée de deux tours rondes, avec une ligure » de chaque côté; savoir: celle de Charles V, et l'autre de Jeanne de Bour- » bon, son épouse. Les deux autres portes, moins considérables, se trouvaient » aux autres faces de l'édifice. »

Les pièces principales des bâtiments qui environnaient la cour intérieure consistaient en une grande salle, ou salle de Saint-Louis; sa hauteur allait jusau'au comble; sa longueur était de douze toises, et sa largeur de sept : on y trouvait encore la salle neuve du roi^ la salle neuve de la reine^ la chambre du conseil^ divisée en une salle et une garde -robe nommée ^'firiZe-roôe du conseil de la trappe; une chambre de la trappe^ et une salle basse^ dont Charles V , en 1366, fit orner les murailles de peintures représentant des oiseaux, des cerfs et autres animaux, au milieu de paysages. C'était là que les rois régalaient les princes étrangers et que se donnaient les festins. La chapelle basse, dédiée àla Vierge, était la plus vaste et était décorée de treize statues de prophètes.

L'enceinte du Louvre renfermait quelques jardins : le plus considérable, qu'on nommait le grand jardin^ était carré et n'avait que six toises de longueur. Elle contenait en outre un arsenal, et des basses-cours entourées de bâtiments dont voici les noms : la Maison du four^ la Panelerie, la Saucerie^ VEpicerie, la Pâtisserie, la Fruiterie, le Garde-Manger, VÈchansonnerie , la Bouteillerie , le lieu où Von fait Vhypocras, Enfin derrière le Louvre, et dans la raeFromenteau^ était une maison où, dit Sauvai, « souloient estre les lions du roi. »

Tel était le Louvre sous les règnes de Charles V et de quelques-uns de ses successeurs. Les changements qu'il éprouva sous Henri II et Louis XIV, l'ont complètement modifié.

COLLÈGES. Plusieurs collèges furent fondés sous le règne de Charles V : d'abord celui dit de Dormans^ situé rue Saint-Jean-de-Beauvais, et établi par Dormans, évêque de Beauvais, en 1370; puis celui de Preste^ contigu au précédent et qui était dû à la munificence de Raoul de Presle, conseiller et poète du roi. C'est dans les caves de cet établissement que le célèbre professeur Pierre Kamus fut traîtreusement assassiné pendant les massacres de la Saint-Barthélémy. Le collège de Dainville^ rue de la Harpe, en face de l'église Saint-Côme, bâti par M. de Dainville, archidiacre d'Arras, ne présentait rien de remarquable. A la même époque, s'éleva rue du Foin-Saint-Jacques , n» U, le collège de Maitre-Gervais ou de Notre-Dame-de-Baifeux. On en devait l'idée à maître Ger- Vais-Chrétien, « souverain médecin et astrologien stipendié et moult apprécié » du roi Charles-le-Quint, » dit Simon de Phares, dans son Catalogue des principaux astrologues de France. Ce roi avait pour lui tant de vénération, qu'il voulut que son collège portât le nom de Maitre-Gervais ^ parce que ce médecin conçut le projet de le fonder. Charles V le fit bâtir à ses frais, le'dota, vou-

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lut qu'on y enseiguAt l'astrologie, lui donna des livres et des instruments relatifs à cotte science, fit conlirmer cette fondation par le pape Urbain V, y établit deux bourses pour des écoliers à qui l'on enseignait la médecine et l'astrologie, et fit lancer anatlième contre ceux i\u'\ oseraient enlever de ce collège les livres elles instruments qu'il y avait placés. Cette singulière fondation et la qualification iïécoliers du roi que portaient les boursiers ne furent pas respectées dans la suite; en 1699 on supprima les bourses et l'on mit le collège sous la direction de deux docteurs de Sorbonne; en 1763 11 fut réuni à l'Université ; ses bâtiments depuis ont été convertis en une caserne.

pOiNï SAiM-MiciiEL, qui communiquc de la place où viennent aboutir les rues de la Vieille-Bouderie, de la Huchette, de Saint-André-des-Ars, etc., à la rue de la Barillerie, en la Cité. Il est prouvé que ce pont existait vers le milieu du treizième siècle, et portait le nom de Pont-Neuf. Charles V le fit rebâtir en pierres en 1378 et chargea des travaux Hugues Aubriot, lequel employa dans cette circonstance tous les joueurs et vagabonds de Paris. La construction était avancée , lorsque les moines de Saint-Germain-des-Prés s'opposèrent à la continuation de cet ouvrage en déclarant que le pont, les maisons qu'on bâtissait dessus, la rivière, son fond, ses rives, ainsi que leurs revenus leur appartenaient, en vertu de la donation que leur avait faite le roi Childebert. H fallut plaider : le procès fut de longue durée, et n'était pas terminé en 1393. On ignore quels arrangements mirent fin à cette alTaire ; mais on sait que le pont fut achevé en 1387.

HÔTEL-DE-VILLE, situé placc de Grève. On a vu ci-dessus l'origine, les accroissements et les vicissitudes de l'institution municipale de Paris, dont le commerce fournit les premiers éléments. Je ne reviendrai pas ici sur cette institution, et ne m'occuperai que des lieux où elle a été établie. La première maison connue où se tenaient les réunions de la Hanse de Paris était située à la Vallée de Misère, près la place du Grand-Chàtelet : on la nomma la Maison de la marchandise. Ensuite, le lieu des séances ayant été transféré dans une autre maison située entre le Grand-Chàtelet et l'église Saint-Leufroid , elle fut appelée le Par louer aux bourgeois. Puis cette assemblée s'établit près de l'enclos des Jacobins, entre la place Saint-Michel et la rue Saint-Jacques, dans une espèce de fortification faisant partie de l'enceinte de la ville.

Enfin, le 7 juillet 1357, les bourgeois de Paris achetèrent une maison située sur la place de Grève, portant le nom de Maison aux piliers , parce qu'elle était en partie supportée par une suite de gros piliers. Elle fut aussi appelée Maison au dauphin^ parce que Phifippe de Valois, qui en avait fait don à la veuve de Louis-le-Hutin, la dépouilla ensuite de cette propriété, pour en gratifier Guy, dauphin du Viennois, et ses successeurs. Cette maison, quoique possédée ou habitée par des souverains , ne différait des maisons bourgeoises dont elle était voisine que par deux: tourelles. Elle fut jusqu'en 1532 le lieu où les échevins tenaient leurs assemblées, et où habitait le prévôt des marchands. Le corps municipal, dés qu'il en fut propriétaire, y fit exécuter diverses réparations, et l'on voit, dans un compte de 1468, que Jean de Blois fut chargé de l'orner de peintures. On entreprit, en 1532, de reconstruire cette maison de

ville sur un plan plus vaste. Je parlerai en son temps de cette reconstruction.

PARIS sous CHARLES VI.

Charles V étant mort, le 16 septembre 1380, des suites du poison que, diton, vingt ans avant, le roi de Navarre lui avait fait prendre, son fils aîné, qui n'avait que douze ans, lui succéda aussitôt. La jeunesse de ce prince, l'ambition de ses trois oncles qui se partagèrent, puis se disputèrent l'autorité; l'état de démence où tomba ce roi, l'humeur factieuse et galante de la reine Isabeau de Ravière, la perfidie d'un grand nombre de seigneurs, et les guerres que les Anglais ne cessèrent de faire à la France furent autant de sources de malheurs pour les Français. Du milieu de ces désordres sortirent néanmoins quelques lois sages, mais mal exécutées, parmi lesquelles je dois indiquer l'ordonnance que Charles VI rendit le 20 avril 1402, par laquelle il prescrit au parlement de ne point obéira ses ordres verbaux , lorsqu'ils seront transmis par ses ofiiciers ou autres personnes. Des querelles très-vives entre des moines et l'Université, pour des motifs misérables, vinrent mêler leur ridicule au sentiment douloureux qu'inspiraient les crimes des ambitieux et l'extrême misère des peuples. Des réjouissances et des fêtes, parmi les horreurs de la famine et des maladies épidémiques; des paix jurées et violées; des processions et des massacres; des actes de dévotion et des assassinats; des armées de brigands, nommées grandes compagnies^ écorchenrs^ etc., commandées par plusieurs seigneurs qui pillaient, incendiaient les campagnes, en torturaient les habitants, et poussaient l'inhumanité jusqu'à faire rôtir des enfants pour tirer de l'argent de leurs pères ; les factions des Bourguignons et des Armagnacs , qui déchiraient te peuple en s'entre-déchirant ; des guerres continuelles et leurs effroyables résultats; les armées anglaises qui envahissaient la France et le trône très-mal défendus par la noblesse : tels sont les principaux traits du tableau que présente ce règne , où l'on vit renaître et se multiplier tous les désordres et toutes les abominations des onzième et douzième siècles. Parmi tant de troubles et de maux, Paris ne dut guère s'enrichir de nouvelles institutions : voici la notice de celles qui s'établirent ou s'accrurent pendant ce règne.

sAiNT-GERVAis, églisc paroissialc, aujourd'hui seconde succursale de la paroisse Notre-Dame, située rue du Monceau-Saint-Gervais. Cette église fut rebâtie sous le règne de Charles VI; en 1420, on en fit la dédicace. Sa construction est un exemple des modifications qu'au quinzième siècle subit le style ogival; il avait alors acquis tous les rafiînements, toute la délicatesse dont ce genre d'architecture peut être susceptible. Les voûtes sont très-élevées, trèshardies, et en quelques endroits offrent un tour de force qui n'est pas sans exemple dans les églises de Paris. On y voit les nervures des voûtes se réunir en faisceau, retomber et former, en s'abaissant, ce qu'on appelle une clef pendante ou cul-de-lampe. — Les vitraux de cette église, quoique dégradés en plusieurs parties, méritent qu'on s'y arrête. Les uns sont l'ouvrage de Pinaigrier, peintre célèbre en ce genre; ils ont été faits en 1527 et 1530; les autres sont sortis, en 1587, du pinceau de Jean Cousin. On ne doit pas oublier de voir

sous CIIAULKS VI. 2:i5

la chapelle de la Vierge, située au roud-poiiit de l'église, et restaurée avec beaucoup de luxe dans ces dernières années.

Le portail de cette église diffère entièrement de rarchitecturc du reste de réditlce. La première pierre en fut posée par Louis XIH le 24 juillet ICI G. 11 fut élevé sur les dessins de Jacques Debrosses, architecte du Palais du Luxembourg, et fut achevé en 1621. Il présente trois ordres superposés, le dorique, l'ionique et le corinthien. Malgré quelques défauts de détails, ce portail, dun bel elYet, est digne de sa réputation et n'a besoin, pour être apprécié, que d'une place plus vaste qui permette de le considérer sous son vrai point de vue.

L'église Saint Gervais contenait les monuments funèbres de plusieurs personnages distingués : du traducteur Pierre du Ryer, du poète Paul Scarron, de l'abbé deBoisemont, et du peintre Philippe de Champagne. On y remarquait le mausolée fastueux de Michel Letellier à genoux, sa tigure, et son épitaphe rappelant qu'il avait provoqué la révocation de redit de Nantes. On y voyait, entin, le tombeau érigé par ordre du roi, et sculpté par Lemoine, de Prospert Jolyot de Crébillon, poète tragique mort le 17 juin 1762.

CHAPELLE ET HOPITAL DES ORFEVRES, OU de Saint-Eloi, situés ruc des Orfèvres, nos 4 et 6. Les orfèvres de Paris achetèrent, en Tan 1399, une maison et y établirent une chapelle et un hôpital destiné aux pauvres ouvriers de leur profession. On y voyait plusieurs figures sculptées par le célèbre Germain Pilon, telles que celles de Moïse, d'Aaron et des Apôtres. Cette chapelle a subsisté jusqu'en 1786, époque où son emplacement est devenu une propriété particulière.

CONFRÉRIE DE LA PASSION DE NOTRE-sEiGNEUR, établie daus Ics bâtiments de l'hôpital de la Trinité, rue Saint-Denis, au coin de la rue Grenéta. Le Théâtre Français doit son origine à cette confrérie. C'est dans l'hôpital de la Trinité que, pour la première fois, fut étabH à Paris un théâtre permanent. Auparavant on voyait quelques spectacles ambulants, des jongleurs qui chantaient et s'accompagnaient avec la vielle ou le violon, des baladins qui faisaient danser des singes et autres animaux, des faiseurs de tours de force ou d'adresse, et surtout, sous les règnes de Charles V et de Charles VI, des funambules étonnants. Des tragédies latines, dont le sujet était le martyre ou les miracles de quelque saint, se jouaient, dans quelques monastères; mais on n'y avait jamais représenté une action dramatique en langue française.

Les confrères de la Passion se fixèrent d'abord dans le bourg Saint-Maurdes-Fossés, y dressèrent un théâtre , et figurèrent des scènes dont le sujet était la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ. Le prévôt de Paris, par ordonnance du 3 juin 1398, fit défense aux habitants de son arrondissement de se rendre à ce spectacle sans une permission expresse du roi. Les confrères s'en plaignirent à Charles VI , qui , ayant assisté à leur représentation , en fut si satisfait, que, par lettres patentes du 4 novembre 1402, il leur permit de donner leur spectacle dans Paris et dans les environs de cette ville, et de se montrer dans les rues vêtus de leur costume théâtral. Ce roi se déclara |leur protecteur dans des letresoù il les traite de ses frères; ce qui a fait croire qu'il était lui-même agrégé à cette confrérie. Après avoir joué leurs mystères, à certains jours , dans différentes maisons, ils se fixèrent dans la grande salle de l'hôpital de la Tri-

ni lé, qu'ils louèrent aux religieux d'Hermières , et prirent le titre de Maîtres gouverneurs et confrères de la Passion et Résurrection de Notre-Seig^ienr. Ils y représentaient des pièces appelées Mystères, Moralités^ pièces offrant une suite de scènes calquées sur les Évangiles , sur les Actes des Apôtres ou sur la vie de quelque saint, et écrites en vieux français rimé.

Ce spectacle fit fortune à Paris; et les curés des paroisses de cette ville, afin d'en faire jouir leurs paroissiens, avancèrent complaisamment l'heure des vêpres. La représentation de ces Mystères se donnait les jours de dimanches et de fêtes, commençait à une heure après midi, et se terminait à cinq heures. Le prix des places était de deux sous par personne. Je donnerai , sous les règaes suivants, de plus amples détails sur l'état de ce théâtre.

COLLÈGES. Nous consigncrous en passant la fondation de trois collèges situés dans la rue des Sept-Voies : le premier fut établi par P. Fortet, d'Aurillac, chanoine de Paris; le deuxième, par Guy de Roye^ archevêque de Reims; et le troisième, par N. Cocquerel, chanoine d'Amiens. Les bâtiments de ces écoles sont depuis longtemps devenus des propriétés particulières.

HOPITAL DU RODLE. Il cst pour la première fois mentionné dans un arrêt du parlement de l'an 1392; il existait avant cette époque, et avait pour objet de servir d'asile aux ouvriers de la Monnaie que l'âge ou les infirmités mettaient hors d'état de travailler. On les appelait les Frères de l'hôtel du Louvre, sans doute parce qu'alors la Monnaie était au Louvre.

COMPAGNIE DES ARBALÉTRIERS DE PARIS, Il existait dcpuis longtemps dans cette ville une confrérie d'arbalétriers, composée d'un roi^ d'un connétable et de maîtres. Le heu de leurs réunions et exercices était situé rue Saint-Denis, près la Porte-aux-Peintres. Ils obtinrent du roi Charles VI , par lettres du i 1 août 1410, l'autorisation de se réunir, et de contribuer à la défense de la ville. Par ces lettres, il est ordonné qu'il sera fait un choix de soixante des plus habiles arbalétriers, qu'ils s'habilleront et s'armeront à leurs frais, qu'ils jouiront de plusieurs privilèges, seront exempts de payer le quatrième du vin, les impositions et aides mises pour la guerre^ les tailles^ subsides, gabelles^ guet et arrière-guet ^ excepté ce qui se lève pour les réparations et fortifications de la ville, pour l'arrière-ban , et pour la rançon du roi. Ils seront présentés aux deux prévôts, celui de Paris et le prévôt des marchands, et leur prêteront serment d'obéissance et de fidélité... Ils marcheront aux frais de la ville. Le capitaine aura cinq sous par jour, et chaque arbalétrier trois sous, sans compter la dépense de bouche pourl'homme et pour le cheval. Les confrères arbalétriers eurent soin de faire confirmer leur institution et leurs privilèges par les successeurs de Charles VL Le chef de ces arbalétriers renonça à son titre de roi pour prendre celui de grand-maître. Aux quinzième et seizième siècles, il habitait un hôtel rue de Grenelle, à peu près en face de V Hôtel des Fermes.

L'usage des armes à feu , étant devenu général, rendit inutile l'institution des arbalétriers. Cependant ce corps se maintint jusque sous Louis XIV.

ARCiiEiisDK PARIS, lls avaient, comme les arbalétriers, pour les commander, un roi et un connétable; ils obtinrent de Charles VI , en 1411 , la permission de se constituer en confrérie, en l'honneur de Dieu, de la Vierge et de saint Se-

sous LE RKCKNT DE HENRI V, UOI D'ANCLETEUIIE. 237

l)astien. Ils jouirent aussi des privilèges et exemptions donnés auxarl)alétriers, avec cette différence, qu'au lieu d'avoir trois sous par jour ils n'eurent que deux sous. Ils étaient au nombre de cent vingt.

ARQUEBUSIERS. Ou fait remonter la compagnie des arquebusiers de Paris jus* qu'au règne de Louis-le-Gros. Par lettres patentes d'avril 1369, le nombre des chevaliers de l'arquebuse fut porté à deux cents. Les arquebusiers remplissaient des fonctions semblables à celles des arbalétriers, et jouissaient des mômes privilèges. En 1671, ils se réunissaient dans une maison de la rue de la Roquette, au n° 90 ; sur la porte on lisait encore, sous le règne de Louis XYl : Hôtel de la Compagnie royale des chevaliers de V arbalète et de V arquebuse de Paris, Cet hôtel est devenu propriété particulière. Louis XIV, au mois de mai 1690, fixa au nombre de deux cent quatre-vingts les individus composant les trois com* pagnies d'arbalétriers, d'archers et d'arquebusiers. Ces corps n'étaient pas assez nombreux pour maintenir l'ordre à Paris. Les arquebusiers, cessant d'être employés au service de la ville, se maintinrent en société, et continuèrent à s'exercer entre eux.

PONTS DE PARIS. A la fiu^e janvier 1408, un hiver long et rigoureux, suivi d'un dégel , devint fatal aux trois ponts de Paris. Le Petit-Portf^ construit en bois, fut renversé, ainsi que les maisons établies dessus. On le reconstruisit aux dépens de la ville qui dès lors en devint propriétaire. Le Grand-Pont, dit aujourd'hui Pont-au-Change ^ éprouva une secousse si forte, que quatorze boutiques de changeurs qu'il supportait furent ruinées; mais sa masse résista. Le même jour, le Pont-Neuf\ aujourd'hui nommé pont Saint-Michel^ quoique bâti en pierre et depuis vingt-six ans seulement, céda à la violence des eaux, et dans sa chute entraîna les maisons qui s'y trouvaient. Ce pont réédifîé de nouveau était bordé de loges louées à des particuliers moyennant une redevance annuelle qu'ils payaient à la ville. On a la certitude qu'avant 1313 il existait, dans la direction du Petit-Pont et de la rue qui traverse l'île de la Cité, un pont de bois qui servait de communication à des moulins placés sur la Seine. Ce pont anciennement nommé Planche-Mibrai^ nom qu'il tenait du lieu où aboutissait son extrémité septentrionale, fut appelé dans la suite pont Notre-Dame. 11 fut, en 1413, construit en bois. Robert Gaguin , en parlant de la chute de cet édifice, dit «qu'il était chargé de soixante maisons, trente de chaque côté de »> la route, et que ces maisons se faisaient remarquer par leur hauteur et lu- « niformité de leur construction... Lorsqu'on s'y promenait, ne voyant point » la rivière, on se croyait sur terre et au milieu d'une foire, par le grand nom- » bre et la variété des marchandises qui étaient étalées. «

PARTS sous LE REGENT DE HENRT V, ROI d'aNGLETERRE.

Après la mort de Charles VI, en 1421, le roi d'Angleterre fit solennellement proclamer un fils qu'il avait eu de Catherine, fille de Charles VI, roi de France. L'oncle de ce petit roi, le duc de Bedford, fut nommé régent du royaume de France, et le duc deClarence, gouverneur de Paris. Dès lors, le duc de Bedford obligea tous les ordres de l'État à prêter au jeune prince anglais serment de

fidélité; et, bientôt on commença, dans la chancellerie du palais, à sceller au nom de cet enfant-roi , et à lire en tête des actes publics ces mots : Henri, par la grâce de Dieu , roi de France et d'Angleterre. Les Anglais , pendant près de quinze années, depuis le mois d'octobre 1421 jusqu'au mois d'avril 1436, gouvernèrent Paris et une grande partie des provinces de France. Voici les changements qu'éprouva cette ville pendant la domination de ces étrangers.

HOTEL DES TOURNELLES, situé TUC Saint- Antoiuc , en face de l'hôtel Saint- Paul, dans l'emplacement qui aujourd'hui est en partie occupé par la Place Royale. Cet hôtel fondé par Pierre d'Orgemont, en 1390, devint en 1417 la propriété du roi. Dans les titres, cet hôtel est qualifié de Maison royale des Tournelles. Charles VI l'habita dans les temps de sa démence. Le duc de Bedford y logea pendant la durée de la domination anglaise à Paris. Ce prince le fit reconstruire, et en augmenta considérablement l'étendue. Les Anglais ayant été expulsés de cette ville en 1436, et Charles VII s'y étant établi, l'hôtel des Tournelles devint le séjour le plus ordinaire de ce dernier roi, qui le préféra à celui de Saint-Paul. Son nom des Tournelles lui vient de la grande quantité de tours dont il était hérissé, suivant l'usage de cette époque. On y remarquait plusieurs galeries, la salle des Écossais.^ la salle de brique et la salle pavée. Les bâtiments étaient entourés de vastes jardins. Une partie de l'hôtel des Tournelles portait le nom spécial à' Hôtel du Roi. En 1464, Louis XI fit construire une galerie qui de ce dernier logement traversait la rue Saint-Antoine, et aboutissait à l'hôtel de madame d'Étampes , dit Hôtel-Neuf.

Louis XII mourut, le 1^^ janvier 1515, à l'hôtel des Tournelles. L'événement fatal qui priva de la vie le roi Henri II détermina Catherine de Médicis à renoncer à cette habitation. En 1565, la démolition en fut ordonnée. Sur son emplacement on établit le Marché aux Chevaux, qui, au mois d'avril 1578, fut le théâtre d'un combat violent entre les mignons de Henri III et les favoris du duc de Guise. Plus tard, dans le même lieu, on construisit la Place Royale.

saint-germain-l' AUXERROis. J'ai déjà raconté l'origine et les divers états de cette église, dont le doyen se prétendait seigneur suzerain de la plupart des établissements religieux fondés dans la partie septentrionale de Paris. Il était le despote du nord de la ville comme l'abbé de Saint-Germain-des-Prés l'était des rives de la Seine et d'une grande portion de la partie méridionale de Paris. Si l'on eût cédé aux prétentions de ces deux seigneurs-prêtres, jamais la capitale du royaume ne se serait agrandie.

Pendant la domination des Anglais, en 1423 , cette église fut en majeure partie reconstruite. Le portail est remarquable par l'élégance de son porche, qui vient d'être restauré ainsi que la nef et les chapelles , sous la direction de M. Baltard. L'entrée en est décorée par six statues, dont deux représentent le roi Childebert et la reine Ultrogothe, prétendus fondateurs de cette église.

Cette basilique était d'abord collégiale et paroissiale, mais un long et scandaleux procès entre le curé et les chanoines, détermina le parlement en 1744 à réunir ce chapitre à celui de la cathédrale. Après cette réunion , les marguilliers de Saint-Germain firent exécuter plusieurs réparations dans le chœur, et abattre le jubé, ouvrage recommandable de l'architecte Pierre Lescot et du

Ord]'

sous CHARLES VII. 339

sculpteur, Jeau Goujon. Le grand autel fut décoré avec luxe sur les dessins de Bacary ; on entoura le chœur d'une grille en fer poli, exécutée par l)umiez. On plaça derrière l'autel deux statues en pierre, l'une représentant saint Germain, sculptée parMouchy, et l'autre saint Vincent, par Gois.

Je ne décrirai point tous les objets précieux qu'a renfermés cette basilique : on y voyait des tableaux de Jouvenet, de Coypel , de Lebrun, de Bon Boulogne, de PlHli[)pe de Champagne , etc. , et plusieurs monuments funèbres, notamment une urne cinéraire antique de porphyre, placée sur la tombe du savant de Caylus, urne que l'on voit aujourd'hui dans le Musée des Antiques du Louvre. Plusieurs érudits, littérateurs et artistes distingués furent inhumés dans cette église : tels sont Malherbe, poète; André Dacier et Anne Lefèvre, sa savante épouse; Stella, Warin, peintre, sculpteur et fondeur, etc.

Cette église, paroisse du quatrième arrondissement, fut, le 13 février 1831 , pillée et réduite à un état complet d'inutilité. Des manifestations légitimistes ont amené le mouvement populaire qui a produit ces dévastations. Cependant, quelques années après, on a entrepris la restauration de cet édifice, qui a été rendu au culte le 14 mai 1837.

Nous trouvons encore à noter la fondation de V Hôpital des Pauvres-Veuves ( 1425), qui a existé rue Grenelle-Saint-Honoré; celle du Collège de la 31arche , qui était situé rue de la Montagne-Sainte-Geneviève; enfin l'établissement du Collège de Séez^ qui est représenté actuellement par l'hôtel Nassau, rue de la Harpe.

PARIS sous CHARLES VIL — SIEGE DE CETTE VILLE PAR LA PUCELLE d'orLÉANS.

Grâce au patriotisme d'une jeune paysanne , au prestige qui s'attacha à ses actions extraordinaires et à l'énergie du comte de Richemond , qui , mécontent des Anglais, abandonna leur parti pour embrasser celui des Français, Charles Vil , qu'on nommait, par dérision , le roi de Bourges ^ parvint à ramener la fortune sous ses bannières ; mais ce ne fut pas sans avoir tenté plusieurs entreprises inutiles. Jl dirigea contre Paris , que possédaient les Anglais , une armée où commandait Jeanne d'Arc. Le 8 septembre 1429, cette armée, composée d'environ douze mille hommes , commença , vers les onze heures du matin , par assaillir la muraille entre les portes Saint-Honoré et Saint- Denis. L'attaque fut vive et dura quatre heures. L'armée du roi de France, accueillie par les traits nombreux et par les canons placés sur les remparts, se retira. Les soldats de cette armée emportèrent leurs morts, et les déposèrent dans la grange des Mathurins, près des Porcherons, puis ils mirent le feu à cette grange pour s'épargner la peine de les enterrer. La Pucelle fut blessée par un trait qui lui traversa la jambe , et celui qui portait son étendard fut tué.

Ce ne fut que le 13 avril 1436 que le comte de Richemond et le comte de Dunois , secrètement favorisés par plusieurs habitants de Paris, purent entrer dans cette ville. Les Anglais, pris au dépourvu, périrent sous le fer vengeur. Quelques-uns, avec le capitaine Wilbi, se réfugièrent dans la forteresse de la Bastille, et furent bientôt obligés de se rendre par composition.

Charles VII , après avoir pris Montereau , fit, le 12 novembre 1437 ^ son entrée solennelle à Paris, où il fut reçu au milieu des fêtes. Sur son passage on avait établi des théâtres, où, suivant le goût du temps, on jouait des mystères, parmi lesquels se faisaient remarquer le Combat des Sept Péchés capitaux contre les Trois Vertus théologales et les Quatre Vertus cardinales.

Il y eut sous le règne de ce roi des fêtes et de longues famines, des impôts excessifs, des entrées triomphales, des disputes animées et intarissables entre l'Université de Paris et les moines mendiants ; de belles processions, mêlées de mystères; des querelles et des combats entre les écoliers et les bourgeois, mais peu ou plutôt point d'institutions nouvelles.

Charles VII s'était retiré, en Tan 1446 , à Mehun-sur-Yères : le 22 juillet 1461, il y mourut, pour s'être, dit-on, abstenu trop longtemps de manger, dans la crainte d'être empoisonné par les agents de son fils.

L'HOTEL DE NESLE , cu latin uommé Nigella , occupait l'emplacement du collège Mazarin , de l'hôtel de la Monnaie et autres lieux contigus. Ses bâtiments et jardins étaient à peu près circonscrits par les rues Mazarine , de Nevers et le quai Conti, autrefois nommé quai de Nesle. A l'extrémité occidentale de cet emplacement, étaient la Porte et la Tour de Nesle. La Porte se composait d'un édifice flanqué de deux tours rondes, entre lesquelles était l'entrée de ville; on y arrivait en traversant le fossé, sur un pont formé de quatre arches. La Tour de Nesle, située à quelques toises au nord de cette porte, était ronde, très-élevée, et accouplée à une seconde tour plus haute, moins forte en diamètre , et qui contenait l'escalier à vis. Cette tour correspondait à une autre tour pareille, placée sur la rive opposée, près du Louvre, nommée la Tour qui fait le coin. Cette tour et cette porte étaient nommées dans forigine tour et porte de Philippe Hamelin : elles changèrent de nom, à cause de leur voisinage de V hôtel de Nesle.

L'hôtel de Nesle devint fameux par les crimes d'une reine de France , dont j'ai parlé dans le chapitre précédent. Charles VII, en 1446, donna, comme je l'ai dit, cet hôtel à François 1»^^, duc de Rretagne. Ce duc étant mort sans enfants mâles, cette propriété revint à la couronne. Henri II, en 1552, vendit l'hôtel de Nesle à quelques particuliers : alors sur son emplacement s'élevèrent diverses constructions, telles que f hôtel de Nevers, l'hôtel de Guénégaud, qui depuis reçut le nom de Conti. La porte, la tour et ce qui restait de l'hôtel de Nesle, furent démolis en 1663, pour faire place au collège Mazarin.

J^AKIS sous LOUIS XL

Le 22 juillet 1461, Louis XI, fils de Charles VU , monta sur le trône de France.; Ce roi, par la fermeté de son caractère, par ses constants efforts à contenir la noblesse dans un état de soumission , peut être comparé au roi Philippe-le-Rel; mais, moins emporté, moins fastueux que PhiUppe, il fut plus méchant et plus superstitieux. Tous deux contribuèrent à diminuer la servitude en France: tous deux, despotes absolus, voulaient exercer leur despotisme sans la i)arti-: cipation des princes et des seigneurs. Louis XI possédait des connaissances *

sous LOUIS XI. 241

supérieures aux liabiiants des cours. II savait le latin : il protégea les lettres, accueillit les savants et l'imprimerie. 11 avait la tête ibrte, l'esprit faible et le cœur corrompu; il était faux, cruel, sans foi, sans probité, et superstitieux jusqu'au ridicule. Il termina son règne, mélange de bien et de mal, le 30 août 1483. Paris, sous ce règne, fut enrichi de quelques établissements d'une haute importance.

l'impuimeuie, puissant complément de l'art d'écrire, véhicule de la pensée, propagateur des vérités et des erreurs, fut inventée vers l'an 1430, à Harlem en Hollande, par un nommé Laurent Coster , et perfectionnée [)ar Jean Gensfleich, dit Gvttenberg , qui établit une imprimerie à Mayence, sa patrie. Laurent n'employait que des caractères en bois. Ces caractères, mobiles et inégaux, formaient d'une seule pièce des mots entiers. Ces formes de lettres et de mots étaient liées entre elles, et enfilées avec de la ficelle : ce procédé étant insuffisant pour les tenir serrées convenablement les unes contre les autres , elles cédaient aux efforts de la presse, se séparaient sous son poids, et ne produisaient ainsi qu'une impression très- défectueuse. Guttenberg s'associa Faust ou Fust, orfèvre. Celui-ci employa utilement un jeune homme, nommé Pierre Schœffer, qui, le premier, en 1452, inventa l'art de fondre des caractères de métal. Cette société entreprit des ouvrages d'une étendue considérable. On vit sortir de ses presses, en 1457, le Psautier latin ^ la Bible, le Rationale divinorum ofjiciorum, de Durand; le Catholicon, etc.

Vers l'an 1472, Pierre Schœffer et son associé Conrad Hanequis envoyèrent de Mayence à Paris un de leurs agents, appelé Herman de Stathoen , chargé de vendre une certaine quantité de livres imprimés. Pendant que ce commis séjournait à Paris, il fut atteint d'une maladie dont il mourut. Alors les officiers du roi, en vertu du droit d'aubaine, s'emparèrent des livres et de l'argent qu'avait laissés le défunt. A cette nouvelle, Pierre Schœffer et son associé s'empressèrent de faire des démarches pour recouvrer leurs fonds. Ils obtinrent des lettres de l'empereur d'Afiemagne et de l'archevêque de Mayence, adressées au roi de France , tendant à déterminer ce roi à faire restituer les livres et l'argent saisis. Louis XI, le 21 avril 1475, donna des lettres patentes par lesquelles il leur rendait pleine justice.

En 1470, quelques hommes zélés pour la propagation des lumières, docteurs ou bacheliers de Sorbonne, Guillaume Fichet, de la Savoie, Jean Heynlin, dit La Pierre, Allemand, et Jean Gaisser , avaient déjà entrepris d'attirer à Paris les imprimeurs Ulrich Gering, de Constance, Michel Friburger, de Colmar, Bertholt de Rembolt, des environs de Strasbourg, et Martin Crants. Ils établirent leurs presses au collège de la Sorbonne. Il sortit de ce nouvel établissement divers ouvrages imprimés, tels que les Lettres de Gasparin de Bergame^ VAbréyé de Tite-Live par Florus, la Rhétorique de Fichet^ ISalluste, quelques-unes de ses Lettres, des livres du cardinal Bessarion, etc. Ces premières éditions parurent en beaux caractères romains ou lettres rondes.

En 1473, Martin , Michel et Urlich Gering vinrent s'établir dans la rue Saint- Jacques, au Soleil-d'Or, et y imprimèrent d'abord le Spéculum vilœ humanœ, de Rodrigue, et ensuite la Ifible. Le succès de cet établissement en fit naître

d'autres : Pierre Césaris et Jean Stoll fondèrent, en 1473, une imprimerie, et publièrent le Manipidus curatorum, le Tractatus de pluralitate beneficiorum ecclesiasticorum. — Marc Reinhardi, imprimeur de Strasbourg, avait, en 1482, une imprimerie établie à Paris. — Jean Maurand imprima, en 1493 et 1494, pour Antoine Vérard, libraire, les Grandes Chroniques de France^ en trois volumes infolio. Son imprimerie était située rue Saint- Victor. — Thilman Kerver imprima, pour le libraire Jean Petit , le Compendium de Robert Gaguin.

Mais les imprimeurs parisiens , qui , par leurs talents et leur érudition , acquirent le plus de réputation, furent les Estienne. Henri Estienne, d'où sortirent tous les savants de ce nom et de cette famille , commença à imprimer en 1502. Son fils , Robert Estienne, fut le plus habile imprimeur, et l'un des plus savants de son siècle.

Plus de six mille écrivains vivaient à Paris en copiant, en enluminant des manuscrits; ils tenaient leur maîtrise de l'Université. L'imprimerie, qui reproduisait les ouvrages avec promptitude et à peu de frais, enleva aux copistes et aux enlumineurs une grande partie de leurs travaux, et fit des mécontents. D'autre part, l'imprimerie , favorisée par les rois Louis XI et Louis XH, ne le fut pas de même par François V\ L'éclat que jetait ce nouveau fanal inquiétait beaucoup ceux qui vivaient d'abus. François 1*^^ écouta leurs plaintes. Le 13 janvier 1535, il ordonna la suppression entière des imprimeries, de son royaume, prohiba l'impression de toutes espèce de livres, sous peine de la hart. Le 23 février suivant, il suspendit l'effet de cette ordonnance tyrannique, ordonna au parlement de lui présenter vingt-quatre personnes, desquelles il en choisirait douze qui seules pourraient dans Paris imprimer des livres approuvés et nécessaires, et non des compositions nouvelles. On poussa la précaution jusqu'à défendre et empêcher la publication des traductions, en français, des Uvres saints, de la Bible, des prières, des psaumes : tant les hommes intéressés au maintien des ténèbres et des abus étaient effrayés du progrès des lumières.

ÉCOLES DE MEDECINE, situécs me de la Bûcherie,no 15. On enseignait la médecine dans l'Université de Paris ; mais cette science , très-peu avancée et souillée d'erreurs et de pratiques magiques , n'avait point d'école spéciale. En 1469, l'Université, assemblée à Notre-Dame, se décida, pour fournir un local propre à l'enseignement de la médecine , à acheter une vieille maison appartenant aux Chartreux et située rue de la Bùcherie. La construction du bâtiment des écoles, commencée là en 1472, fut terminée en 1477. Les professeurs et les écoliers , suivant l'ancien usage, étaient ou devaient être prêtres : on les nommait ^%s/c/ews, mires, quelquefois médecins.

En 1474, les médecins de cette école firent une expérience utile à l'humanité et aux progrès de la science. —Ils représentèrent au roi Louis XI que plusieurs personnes attaquées de la maladie de la pierre périssaient sans guérir, et demandèrent qu'on leur livrât un archer de Meudon, affligé de cette maladie, et condamné à mort pour ses crimes. Le roi y consentit : le condamné fut opéré si heureusement, qu'au bout de quinze join\s il recouvra la santé.

On attribue au roi Henri H un règlement fort étrange contre les médecins,

sous CllAULKS VIII. i243

Voici un article de ce règlement : « Que, sur les plaintes des héritiers des per- » sonnes décédées par la faute des médecins , il en sera informé et rendu jus- » tice connue de tous autres homicides : et seront les médecins mercenaires lemis « de goûter tes excréments de teurs patients^ et leur impartir toute autre sollicitu- >» de; autrement seront réputés avoir été cause de leur mort et décès. »

En 1618, on construisit pour la première fois dans cette école un amphithéâtre. Bientôt il devint insulTisant. Les bâtiments de l'école, rel);\tis en 1678, étaient spacieux et recevaient le jour par les fenêtres d'un dôme décoré extérieurement de statues allégoriques. — En 1776, l'édifice de cette école menaçant ruine, la Faculté de médecine fut obligée de transférer son enseignement et sa bibliothèque dans les anciennes Écoles de Droit, rue Saint-Jean-de-Beauvais. Cependant, ce nouveau local n'étant point assez vaste, les professeurs d'anatomie et d'accouchement continuèrent leurs cours dans l'école de la rue de la Bûcherie. — L'ancienne porte d'entrée de cette école existe encore. Elle offre le caractère d'architecture du quinzième siècle; au-dessus on lit cette inscription, Scholœ medicorum. L'amphithéâtre, bâti en 1744, n'est plus fréquenté.

POSTE AUX LETTRES. L'hôtcl de l'administration est aujourd'hui situé rue J.-J. Rousseau. C'est un établissement dont on trouve des exemples dans l'antiquité, et que la barbarie avait fait disparaître. L'Université en conçut le projet en instituant des messageries; Louis XI , en 1464, le mit à exécution, et ht le premier un règlement sur les postes. Deux cent trente courriers faisaient le service du royaume et portaient les dépêches de la cour. Pour subvenir aux frais de cette entreprise, ce roi chargea le peuple de trois millions d'imposition. L'Université a constamment joui du droit des postes et messageries jusqu'en l'année 1719, époque où fut établie l'administration des messageries et postes royales; et, pour Tindemniser de cette perte, on lui accorda le vingt-huitième du bail général des postes, qui alors se montait à 120, 000 liv. La poste aux lettres, qui, depuis son origine, n'avait servi qu'au gouvernement, ne commença qu'en l'an 1630 à servir aux particuliers. Elle devint, sous Louis XIV, et n'a pas cessé depuis d'être une administration considérable.

Son bâtiment actuel était autrefois une grande maison , à laquelle appendait l'image de saint Jacques, que le duc d'Épernon acheta, et où il fit bâtir un hôtel. Hevrart, contrôleur-général, en devint ensuite propriétaire, et le fit reconstruire. Fleuriau d'Armenouville l'acquit , et le fit rebâtir tel qu'il est aujourd'hui. C'est en 1757, qu'il fut destiné à l'administration des postes.

PARIS sous CHARLES VIII.

Ce prince, âgé de treize ans, succéda, le 30 août 1483, au trône de son père, sans hériter de ses vices. 11 était doux, affable, courageux et bienfaisant. Il montra beaucoup de faiblesse dans son administration : il ne faisait pas le mal, mais il le laissait faire. Les courtisans le nommaient le petit roi, parce qu'il était monté encore jeune sur le trône. Ce prince fut le premier qui donna au conseil du roi une organisation et une fixité qu'il n'avait jamais eues : il l'érigea

en cour souveraine , présidée par le chancelier et composée des maîtres ordinaires des requêtes de l'hôtel et de dix-sept conseillers. C'est cette cour qu'on a depuis nommée le grand conseil. Sous ce règne se manifesta dans Paris la maladie appelée d'abord grosse vérole, ensuite le mal de Naples et le mal français. Le parlement, de concert avec l'évêque de cette ville, pour diminuer les effets de cette maladie qui fit de grands progrès, ordonna, le 6 mars 1597, « qu'on ferait » sortir de Paris ceux qui ont gagné ladite maladie hors de cette ville; et qu'on » ferait enfermer, nourrir et traiter ceux qui l'ont gagnée à Paris.»

Charles VIII mourut, le 7 avril 1498, des suites d'un coup qu'il reçut à la tête, en passant précipitamment par une porte conduisant aux fossés du château d'Amboise. Les établissements furent peu nombreux à Paris sous son règne.

FOIRE SAINT-GERMAIN, situéc sur l'emplacement du nouveau marché Saint- Cermain. —-Les abbés et religieux de Saint-Germain-des-Prés jouissaient, depuis les temps les plus barbares , du droit de foire. Cette foire commençait , tous les ans, quinze jours après Pâques, et durait trois semaines. En 1278, il y eut au Pré-aux-Clercs un combat violent entre les écoliers et les domestiques de l'abbaye. Les religieux furent condamnés à de fortes amendes, et forcés de céder au roi l'autre moitié des revenus de cette foire : alors elle fut supprimée et transférée aux Halles.

Les abbés et religieux de Saint-Germain-des-Prés avaient, pendant les guerres civiles des règnes de Charles VI et Charles VII, éprouvé de grandes pertes : ils demandèrent à Louis XI, comme un dédommagement, le droit d'établir dans le faubourg Saint-Germain une foire franche ; ce roi leur accorda leur demande par lettres patentes du mois de mars 1482. La durée de cette foire était d'abord de huit jours; dans la suite , ouverte le 3 février, elle se continuait pendant tout le carnaval, une grande partie du Carême, et ne finissait qu'au dimanche des Rameaux. Les religieux de Saint-Germain, dès l'an 1486, avaient fait construire pour cette foire cent quarante loges. Ces constructions en charpente, justement admirées, devinrent, pendant la nuit du 16 au 17 mars 1763, la proie des flammes qui s'étendirent jusqu'à l'église de Saint-Sulpice, et y endommagèrent la coupole de la chapelle de la Vierge. On les reconstruisit l'année suivante dans une forme plus simple. L'emplacement fut divisé en huit rues qui se coupaient à angle droit. Ces rues, dont quelques-unes se trouvaient abritées par des toits en vitraux, étaient bordées de baraques, occupées temporairement par des marchands de modes, de joujoux, de sucreries, de bijouteries, etc. On y voyait plusieurs cafés très-vastes, des cabarets, des maisons de jeu et plusieurs spectacles forains. On y comptait quatre grandes salles de théâtres où venaient jouer les acteurs des boulevards , ainsi que plusieurs autres salles destinées à des objets de curiosité; enfin un Vauxhall d'hiver, lieu de danse, et vrai marché de courtisanes.

L'emplacement de cette foire, bien plus vaste autrefois qu'il ne l'était en 1789, et que n'est aujourd'hui le marché Saint-Germain qui l'a remplacé, s'étendait jus(iu'aux environs du Luxembourg. Entre les rues Garancière et de Tournon se trouvait le lieu destiné à la vente des bestiaux : on le nommait le Champ

sous LOUIS XII. 245

crotté, ou le Champ de Foire. La partie qu'on ai)i)elail le Prénii^ destinée au marelle, et où aboutissaient la rue de lUici et le passaj>e de la Treille, avait anciennement beaucoup plus d'étendue que dans ces derniers temps.

FILLES PÉMTENTES, établies d'abord sur l'emplacement de Vhôtel d'Orlécms^ sur lequel on a construit la llalle-aux-Rlés, puis transférées au monastère de Saint-Magloire, rue Saint-Denis. — Un cordelier nommé Jean Tisserand^ doué d'un grand zèle et d'une éloquence propre à entraîner les filles publiques qui abondaient à Paris, réussit à convertir environ deux cents de ces filles, et à les réunir dans une communauté religieuse. Louis II, duc d'Orléans, qui fut depuis roi sous le nom de Louis XII, donna, en 1494, pour les loger, une grande partie de son botel d'Orléans, situé rue d'Orléans-Saint-Honoré. L'évéque de Paris, Jean Simon, fit un règlement, où l'on voit que les filles, pour être admises dans ce couvent, étaient tenues de faire des preuves suffisantes de leur fibertinage; d'affirmer par serment prêté sur les saints Evangiles, en présence du confesseur et de cinq ou six personnes, qu'elles avaient mené une vie dissolue. On était fort rigide sur cette preuve. Il arrivait souvent que des filles se prostituaient exprès pour avoir droit d'entrer dans cette communauté; si ce fait était reconnu, on les chassait honteusement de la maison. Il arrivait aussi que des filles, à la suggestion de leurs parents, qui voulaient s'en débarrasser, se présentaient, en protestant et jurant qu'elles avaient vécu dans la débauche, tandis qu'elles étaient encore vierges. Cette singulière tromperie détermina les religieuses de la communauté à vérifier le fait : toutes alors, en présence des mères, sous-mères et discrètes, etpar des matrones nommées exprès, furent soumises à une scrupuleuse visite. Ainsi, après la visite, si la fille postulante était trouvée vierge, on la renvoyait comme indigne d'entrer dans ce couvent.

A son origine, cette maison portait le titre de Refuge des Filles de Paris, et dans la suite elle reçut celui de Filles Pénitentes, Ces filles restèrent dans le couvent établi sur l'emplacement de l'hôtel d'Orléans jusqu'en 1572, époque où Catherine de Médicis, voulant y bâtir un hôtel, les fit déloger et transférer dans le monastère Saint-Magloire, rue Saint-Denis, monastère occupé par des moines qui se retirèrent dans la maison de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Les guerres civiles du seizième siècle causèrent du désordre dans ce couvent comme dans beaucoup d'autres : la conduite de ces filles devint si scandaleuse, qu'on fut obligé d'y introduire huit religieuses de Montmartre, chargées d'y remettre la règle en vigueur. Elles y entrèrent en i616; et, au moyen de quelques adoucissements apportés à la sévérité des anciens règlements, le bon ordre s'y rétablit. — Ce couvent fut supprimé en 1790, et ses bâtiments, ainsi que ceux de son égfise, ont été, peu d'années après, démolis en grande partie.

PARIS sous LOUIS XIL

Louis XII, qualifié d'abord de duc d'Orléans, succéda à Charles VIII, le 7 avril 1498. Ce roi fit quelques fautes en politique. On peut même lui reprocher quelques erreurs : mais elles furent éclipsées par des qualités éminentes, par un caractère de magnanimité sans orgueil, de bonté sans faiblesse, et d'équité sans

rigueur. De tous les rois qui l'ont précédé sur le trône, nul n'a montré un caractère plus noble, un jugement plus sain, ni plus d'amour pour la prospérité publique. Une maladie violente, dont Louis XII fut attaqué à Paris, l'enleva le l^r janvier 1515. Il mourut trop tôt pour le bonheur et la gloire de la France.

Voici le tableau des établissements, et l'état des institutions qui fleurirent à Paris pendant ce règne.

PONT NOTRE-DAME. J'ai déjà parlé de la reconstruction de ce pont en 1413. Le 25 octobre 1499, vers neuf heures du matin, il s'écroula avec les soixante maisons construites dessus. Cette chute fut généralement attribuée à la négligence du prévôt des marchands et des échevins qui touchaient, pour les locations des maisons de ce pont, quatre-vingts livres par an, ne dépensaient qu'une très-petite partie de cette somme pour l'entretien de sa charpente et gardaient le surplus pour eux. Cette négligence ne resta poiilt impunie. Le parlement manda au Palais le prévôt des marchands et les échevins, les fit emprisonner, les destitua, les déclara incapables de posséder à l'avenir aucune fonction, et les condamna à de fortes amendes, dont une partie fut employée aux frais du rétablissement du pont. Jean Joconde, cordelier, qui avait déjà présidé à la construction du Petit-Pont, fut chargé de diriger les travaux du nouveau Pont Notre Dame. 11 prouva que les moines ne sont pas toujours inutiles, et justifia la confiance qu'on avait en ses talents. Grâce aux divers octrois accordés par le roi et par la ville, il acheva entièrement, en 1512, ce pont qui existe encore. Sous l'une des arches était gravée une inscription, se terminant ainsi : « Pour la joie du parachèvement de si grand et magnifique œuvre, » fut crié noël^ et grande joie démenée avec trompettes et clairons qui sonnè- » rent par long espace de temps. »

Ce pont, réparé à diverses époques, notamment en 1577 et en 1659, est le plus ancien des ponts existants à Paris, le premier qui fut solidement construit, et dont les arches reçurent une élévation calculée d'après celle des grands débordements de la Seine; élévation qui nécessita l'exhaussement du soL de l'île delà Cité. En 1786, on démoHt les maisons dont ce pont était chargé; on ragréa, répara toutes ses parties, et on le borda de larges trottoirs.

BONS-HOMMES, OU Minimes de Chaillot, situés au bas et à l'extrémité de ce village. François de Paule envoya dans Paris six de ces refigieux et les adressa à Jean Quentin, pénitencier de cette ville, qui refusa de les recevoir et les traita durement. Ces Minimes, se retirèrent ailleurs. Quelque temps après, ce pénitencier revint de ses préventions, les admit dans sa maison, et les y garda jusqu'en 1493, époque où Jean Morbier leur fit don d'une vieille tour, près de Nigeon. Anne de Bretagne, plus libérale, céda à ces Bons-Hommes son manoir situé sur le penchant du coteau de Chaillot et de Nigeon, et posa la première pierre de leur église qui ne fut terminée qu'en 1578. Ce couvent, supprimé en 1790, a été remplacé en partie par des bâtiments consacrés à une filature de coton.

SPECTACLES. Pendant cette période, et depuis l'établissement des Confrères de la Passion y le goût des spectacles s'était rapidement propagé dans Paris. Les habitants, pour solenniser l'entrée des rois et des reines dans cette ville , adop-

sous LOUIS XII. 247

tèrent l'usage de dresser sur leur passage des théâtres sur lesquels était représentée une scène dramatique, (^es scènes , (luel qu'en lût le sujet, recevaient le nom de J7n/sfères. Outre le théâtre des Confrères de la Passion, on en vit s'élever plusieurs autres. Les clercs de la Basoche en étahlirent un sur la tahle de marbre du Palais de Justice; les clercs du Chàtelet imitèrent ceux du Parlement; plusieurs collèges de Paris élevèrent aussi des théâtres , où liguraient les professeurs et les écoliers. Il en fut établi jusque sous les Halles de Paris. Le théâtre des Enfants Sans-Souci était dirigé par le Prince des Sols. Les Confrères de la Passion ne se bornèrent pas à représenter la passion de Jésus- Christ : ils puisèrent leurs matières dans les Actes des Apôtres , dans la Bible et dans la Yie des Saints. Les clercs de la Basoche jouaient des/arccs, soties ou moralités; en empruntant les sujets aux événements pubHcs, aux abus, aux fautes et aux excès des grands personnages de la cour , ou aux ridicules de la société. Le théâtre des Halles avait pour objet de diriger l'opinion publique dans les intérêts du gouvernement. Les théâtres temporaires, dressés dans les collèges, mettaient en scène des événements qu'offre l'histoire ancienne,sans négliger les événements modernes.

THEATRE DES CONFRÈRES DE LA PASSION. J'ai indiqué Icur établissement à Paris sous le règne de Charles VI : je vais donner ici quelques traits qui caractérisent le genre de leurs compositions dramatiques. Les sujets qu'ils mettaient en scène n'étaient pas de nature à inspirer la gaîté. C'est pourquoi, atin de rompre l'uniformité de leurs pectacle, ils continuèrent à s'adjoindre la troupe des Enfants Sans-Souci. Cependant les auteurs des mystères cherchaient aussi à égayer leurs compositions et à les rendre plus amusantes; de sorte que, même en représentant la Passion , ils parvinrent à faire rire les spectateurs. Pour cet effet, il suffisait d'offrir des naïvetés grossières et de plats quolibets , dont l'indécence nous étonne : les spectateurs n'étaient alors ni déHcats ni difficiles. Les pièces de théâtre sont le miroir des mœurs du siècle où elles paraissent. Que penser des mœurs du quinzième siècle , surtout si l'on sait que ces pièces étaient représentées devant des personnes de tout âge et de tout sexe. Cependant, pour la justification des auteurs de cette époque, il faut dire qu'ils ne prêtaient ces expressions sales et grossières qu'à des personnages d'une classe inférieure ou malfaisante, tels que les geôliers, les possédés , les diables , les tyrans, les archers, les bourreaux, etc. Dieu, les Apôtres, les Saints y parlaient quelquefois d'une manière burlesque; mais, généralement, nulle parole indécente ne sortait de leur bouche.

En 1545, les Confrères de la Passion, forcés de déguerpir de l'hôpital de la Trinité , vinrent s'établir à l'hôtel de Flandre, dont ils prirent une partie en location. Cet hôtel était situé entre les rues Plàtrière, Coq-Héron, des Vieux-Augustins et Coquillière. François ^ï- en ayant, dès 1543, ordonné la démolition, ils vinrent s'établir dans une partie de l'hôtel de Bourgogne , rue Mauconseil.

Parmi les auteurs qui travaillaient pour ce théâtre, il faut citer Pierre Gringoire, auteur de plusieurs poésies, qui probablement jouait sur le théâtre des Enfants Sans-Souci le personnage de mère sotte ^ puisque cet écrivain portait et se donnait lui-même ce surnom ridicule, et qu'il a composé plusieurs soties,

farces et moralités. Les acteurs de ce théâtre n'étaient point des pèlerins, comme l'a dit Roileau, mais des bourgeois, des hommes de lettres, des jurisconsultes, des magistrats et des ecclésiastiques.

THIîATRE DES BASOCHES DU PALAIS ET DU CHATELET . Ce fut SOUS le règne de

Louis XI que les clercs du Parlement et ceux du Châtelet commencèrent, à ce qu'il paraît , à donner des spectacles au public ; on sait que ce roi les aimait , et accordait sa protection aux comédiens. Les clercs de la Basoche du Parlement jouaient leurs pièces dans la grand'salle du Palais, et la vaste table de marbre, qui s'y trouvait, leur servait de théâtre. Quant aux clercs du Châtelet, ils en faisaient dresser un devant la porte du bâtiment de ce tribunal. Dans un compte rapporté par Sauvai, on lit qu'en 1475 les clercs du Châtelet ayant dressé un échafaud devant le bâtiment de cette cour de justice, y représentèrent des jeux, et firent beaucoup de dépenses auxquelles le prévôt de Paris contribua pour la somme de dix livres parisis : ils ne touchèrent pas même cette somme entière; et une partie fut , on ne sait pourquoi , donnée au bourreau.

Dès que Louis XI eut cessé d'habiter Paris , les clercs des Basoches du Palais et du Châtelet se trouvèrent sans protection ; et le parlement , qui n'aimait pas les comédies où probablement quelques-uns de ses membres étaient joués, s'opposa souvent à leurs représentations. Par un arrêt du 15 mai 1476 , cette cour défendit aux clercs de l'une et de l'autre juridiction « de jouer publique- » ment au Palais , au Châtelet , ou ailleurs, /«rce5 , soties, moralités^ sous peine » de bannissement et de confiscation de leurs biens. » L'arrêt défend même aux clercs de demander à la cour la permission de jouer ces farces. Les mesures de police que prenait le parlement étaient alors très-mal exécutées. L'année suivante, les basochiens se disposaient à jouer leurs comédies ordinaires , lorsque le parlement, par arrêt du 19 juillet 1477, défendit aux clercs du Palais, et à l'un d'eux , nommé Jean l'Éveillé, se disant roi de la Basoche ^ de jouer, sous peine ^ par les contrevenants , d'être battus de verges par les carrefours de Paris, et bannis du royawne. Après la mort de Louis XI, les basochiens se hasardèrent de faire revivre leurs jeux scéniques ; mais bientôt ils se laissèrent aller à des critiques imprudentes qui , plusieurs fois forcèrent le roi de France d'interrompre leurs représentations. Les spectacles reprirent faveur sous Louis XII. Les courtisans lui remontrèrent que les clercs, dans leurs pièces, se permettaient beaucoup de licences, et qu'ils l'avaient joué lui-même, sous la figure de l'avarice. Louis XII fit cette réponse remarquable : « Je veux qu'on joue en Hberté, et que les » jeunes gens déclarent les abus qu'on fait à ma cour , puisque les confesseurs, » et autres qui font les sages, n'en veulent rien dire : pourvu qu'on ne parle pas » de ma femme, car je veux que l'honneur des femmes soit gardé. »

Aussitôt après la mort de Louis XII, le parlement, à cause du deuil, défendit les jeux préparés par les clercs et les dédommagea des frais que ces préparatifs leur avaient causés. L'année suivante, il fit « défense aux basochiens et aux » écoliers des collèges de jouer farces ou comédies^ dans lesquelles il serait mention de princes et princesses de la coiir.^> Ces personnes ne craignaient pas de se livrer h leurs habitudes vicieuses, mais craignaient de se les entendre reprocher.

sous LOUIS XII. 249

Les clercs de la Basoche continuèrent néanmoins leurs représentations ; mais le parlement exigea que les pièces, avant d'être jouées, fussent soumises à la censure de quelques-uns de ses membres. On voit ici l'origine de la censure des pièces de théâtre. L'usage de cette censure fut maintenu dans la suite. A partir de 1582, on ne voit plus de trace de l'existence du théâtre basochien. Les troubles publics, sans doute, en interrompirent l'exercice. Ce spectacle n'était pas gratuit; l'argent qui en provenait servait aux frais d'un festin qui suivait la pièce, et formait une partie des revenus du royaume de la Basoche.

THÉÂTRES DES COLLÈGES. Pendant que les clercs de la Basoche égayaient la grande salle du Palais par leurs soties^ leurs farces et moralités, les écoliers les imitaient dans leurs tristes collèges. Brantôme parle de leurs théâtres, qui, comme celui de la Basoche, furent tolérés par Louis XIL Après la mort de ce roi, le parlement en 1516, manda les principaux des collèges de Navarre, de Bourgogne, des Bons-Enfants, du Cardinal-Lemoine, de Boncourt et de Justice, pour leur intimer l'ordre « de ne jouer, faire ou permettre jouer en leurs collèges farces » ou autres jeux, contre l'honneur du roi, de la reine, de madame régente, des » princes du sang, ni d'autres personnages étant auprès du roi. » — Cette défense, dans la suite, ne fut guère observée : on vit, en 1533, dans le collège de Navarre, une comédie, composée par des fanatiques, contre la reine de Navarre. Cette princesse vertueuse était représentée sous le personnage d'une furie. Le roi fit emprisonner les auteurs ou les acteurs de cette mauvaise farce.

Etienne Jodelle, poète, après avoir fait représenter sa tragédie de Cléopdire à l'hôtel de Reims, la fit jouer de nouveau, en 1552, au collège de Boncourt ; ce qui fait présumer qu'il existait dans ce collège, dès le temps de Louis XIl, un théâtre permanent. — Depuis cette époque, on ne voit que peu d'exemples de spectacles donnés dans les collèges. Les troubles du seizième siècle causèrent sans doute leur interruption. Les Jésuites ressuscitèrent cet usage; mais les pièces qu'ils faisaient jouer dans leurs maisons avaient un autre caractère, et le spectacle n'était ni payé, ni entièrement public.

DANSE MACABRE, OU Danse des Morts, autre genre de spectacle qui, pendant cette période, fut offert aux yeux des Parisiens. On y représentait les hommes et les femmes dans les diverses conditions de la vie, leurs vains projets, leurs espérances et leur fin inattendue. La Mort, sous la forme d'un squelette, jouait le principal personnage. Chaque acteur déplorait à sa manière la rigueur du Destin qui allait les anéantir; mais la Mort restait inflexible. J'ai déjà mentionné deux fois ce triste spectacle, fort rare en France, mais fort en vogue en Allemagne et en Suisse. L'auteur du Journal de Paris, sous les règnes de Charles VI et Charles VII , annonce qu'en 1424 fut faite la Danse Macabre aux charniers des Innocents, et que ce spectacle, commencé au mois d'août, ne fut achevé que pendant le carême suivant. On a douté si les personnages de ces scènes étaient des êtres vivants ou des êtres représentés au moyen de la peinture. J'incline vers cette dernière opinion : d'ailleurs on trouve en Suisse , sur les parois de quelques ponts, construits en bois et recouverts en charpente, plusieurs figures d'hommes, de femmes , de diverses conditions , accompagnées de celle de la Mort. L'ensemble de ces figures est nommé la Danse Mabre ou Danse des Morts,

Holbein , peintre célèbre , a représenté , sur les murs du cimetière de Saint- Pierre, à Baie, une Danse des Morts; il en existe une autre représentation dans l'église de la Chaise-Dieu. Tous ces témoignages tendent à faire croire que les personnages de ce spectacle n'étaient qu'en peinture, et qu'un démonstrateur récitait au public les vers que la Mort adressait aux divers individus.

ÉTAT PHYSIQUE DE PARIS

Dans la période précédente, le prévôt des marchands, Marcel, avait, durant la prison du roi Jean, étendu l'enceinte de la partie septentrionale de Paris. Pendant celle-ci, sous le règne de Charles V, Hugues Aubriot , prévôt de Paris, par les ordres de ce roi, répara, embellit et fortifia cette enceinte. Il fit agrandir les bastilles ou forteresses situées aux principales portes de la ville. La bastille de la porte Saint-Antoine était la plus considérable. Cette enceinte immense, ces forteresses, le creusement des fossés autour de toutes les parties des murailles de cette ville, lui donnèrent un caractère imposant.

ÉGOUTS. Hugues Aubriot s'occupa encore, dans l'intérieur de Paris, d'ouvrages moins apparents, mais tout aussi utiles. Par des canaux creusés , il procura l'écoulement des eaux stagnantes qui corrompaient l'air et causaient de fréquentes maladies. L'ancien lit du ruisseau de Ménilmontant offrit un canal naturel à cet écoulement ; on le nomma et on le nomme encore le grand égout. Il bordait une partie de l'enceinte septentrionale, allait et va encore se vider dans la Seine au-dessous de Chaillot. Ce même prévôt de Paris fit creuser plusieurs égouts particuliers qui vinrent se décharger dans cet égout principal ; mais ils restaient à ciel ouvert et dépourvus de maçonnerie. L'égout du Pont-Perrin , qui passait sous la bastille Saint-Antoine, fut, en 1412, détourné, couvert et dirigé à travers l'enclos dit la culture de Sainte-Catherine ^ dans les fossés du Temple.

rues.de paris. Pendant cette période, on s'occupa, plus soigneusementque par le passé, du pavé et du nettoiement de la ville. Les rues, pour la plupart encore dépourvues de pavés , tortueuses , étroites , puantes , étaient presque toutes bordées de maisons semblables à des chaumières. Les espaces vides, les champs cultivés , les nombreux clos de vignes qui, du temps de Philippe-Auguste, se trouvaient encore entre les quartiers habités et l'enceinte que fit construire ce roi, furent, pendant cette période, entièrement occupés, du côté de l'Université;, par un grand nombre de collèges et de monastères; du côté du nord, par plusieurs hôtels que firent construire des princes , des seigneurs, des évoques, des abbés, etc., que leurs intérêts ou leurs plaisirs attiraient à Paris. Ces divers établissements avaient ,déjà, depuis longtemps , débordé la vieille enceinte lorsqu'on construisit la nouvelle ; et Charles V, ayant inspiré, par son exemple, le goût et le luxe des constructions, plusieurs hôtels et séjoursy comme on les nommait alors, furent bâtis en dehors des anciennes murailles.

ÉTAT CIVIL DE PARIS

Pour dédommager les habitants de plusieurs actes oppressifs, Charles V, par

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DE CHAULES V A 1 KANÇOIS I". ^51

édit do 1371 , accorda la noblesse ;\ tous les bourgeois de Paris sans exception : cette noblesse consistait dans ralTrancbissement des servitudes féodales ; d'où est résultée cette maxime des jurisconsultes : En la noble ville de Paris ^ tom sont bourgeois et n'y a gens de poste , c'est-à-dire qu'il n'y a plus de serfs ; et, à cause de cette noblesse, tous les bourgeois de ladite ville sont en la sauvegarde du roi. Cette noblesse fut confirmée par les rois Charles Vf, Louis XI, François I«'' et Henri II ; mais Henri III , en 1577 , restreignit ce privilège aux seuls prévôts des marchands et échevins de cette ville.

Le pouvoir très-étendu dont jouissait le prévôt des marchands reçut quelques atteintes sous le règne de Charles V ; plusieurs de ses attributions furent confiées au prévôt de Paris. La conduite trop énergique d'Etienne Marcel en fut la cause. Enfin, sous le règne de Charles VI, en 1382, la magistrature du prévôt et des échevins fut supprimée ; voici les causes de cette suppression : Charles V , pour soutenir la guerre contre les Anglais , pour fournir à son luxe extraordinaire, à son goût pour les bâtiments , à sa passion d'accroître des trésors secrets , avait ruiné ses sujets les plus utiles en les accablant d'impôts qui forçaient les particuliers à vendre jusqu'aux lits où ils couchaient. La France et les environs de Paris étaient désolés par des troupes de pillards , tant Anglais que Français, qui détruisaient, par leur brigandage , l'agriculture et le commerce. Les cultivateurs se réfugiaient dans les villes , desquelles personne n'osait sortir, dans la crainte d'être assailli par ces brigands. Dans cet état Se désordre, de misère et d'épuisement général, Charles V vint encore mettre le comble aux malheurs publics en établissant un nouvel impôt. Ce roi, dans la suite, sentit tout l'odieux de sa conduite, et le jour même de sa mort il fit une ordonnance pour abolir touts les impôts qu'il avait établis. Mais son frère, le duc d'Anjou , qui s'était emparé de la régence , ne fit pas exécuter l'ordonnance et osa même exiger une nouvelle contribution. Bien plus, pour piller les trésors de Charles V, et forcer Savoisi à lui déclarer le lieu secret où ce roi avait entassé des lingots d'or à Melun , il menaça, en présence du bourreau, ce fidèle serviteur du dernier supplice s'il ne les lui découvrait aussitôt. La contribution rétablie par le duc d'Anjou causa dans Paris un mécontentement général qu'augmenta et fit éclater un nouvel impôt réclamé par co duc. Vers le 8 octobre 1380, environ deux cents Parisiens, de la classe la plus pauvre , s'attroupèrent , vinrent à l'Hôtel-de-Ville , obligèrent Jean Culdoé , prévôt des marchands, à se rendre avec eux au Palais, auprès du duc d'Anjou. Ce magistrat supplia ce prince de soulager le peuple, et demanda la suppression des nouveaux impôts dont il était accablé. Ces représentations, suivies des cris du peuple, intimidèrent le duc d'Anjou. Il répondit avec douceur, et donna des espérances pour l'époque où le roi serait de retour de Melun ; le peuple satisfait se retira. Mais le duc d'Anjou oublia de tenir ses promesses; le peuple, impatient, s'attroupa de nouveau, et fit, pour la première fois entendre dans Paris des cris de liberté. Alors le prévôt des marchands convoqua une assemblée de Parisiens dans le bâtiment appelé le Parloiier-aux-bourgeois, et leur représenta qu'il convenait, avant toute affaire, d'attendre la fin des fêtes publiques. La classe des artisans, accourue en foule à cette assemblée, paraissait se rendre aux rai-

2j2 histoire de PARIS

s(3ns du prévôt, lorsqu'un cordonnier éleva la voix, et, par un discours véhément et appuyé sur des faits connus, fit changer ces dispositions pacifiques. Bientôt après, trois cents bourgeois armés obfigent le prévôt des marchands à marcher avec eux au Palais* afin d'être leur organe auprès du Prince. Le duc régent, accompagné de révoque de Beauvais, chancelier de France, tous deux montés sur la grande table de marbre du Palais, se présentèrent devant le public. — Le prévôt des marchands demanda l'abolition des derniers impôts que le peuple était dans l'impossibilité de payer. Le duc répondit avec ménagement; le chancelier fit de même. Retirez-vous paisiblement chacun chez vous, dit-il 5 demain vous pourrez peut-être obtenir ce que vous désirez.

Dans l'intervaUe de ce jour au lendemain , plusieurs hommes de qualité, qui devaient des sommes considérables aux Juifs et à d'autres usuriers, imaginèrent, pour s'acquitter facilement, de porter le peuple à demander l'expulsion des Juifs. Le lendemain, en efîet, avant la publication de l'ordonnance, des hommes de la classe inférieure se portèrent avec fureur dans les maisons des receveurs publics, brisèrent les caisses, répandirent l'argent dans les rues, déchirèrent les tarifs et registres, puis se rendirent dans une rue où se trouvaient environ quarante maisons de Juifs, maisons toutes remplies de bardes, de meubles, de vaisselle d'argent, de pierreries mis en gage, les pillèrent, et eurent soin d'en tirer les promesses et obligations consenties par les nobles. Quelques Juifs même furent tués. Le massacre aurait été plus grand si ces malheureux n'eussent obtenu la faveur d'être admis dans les prisons du Châtelet, prisons qui, pour eux, devinrent un asile salutaire.

Après plusieurs tentatives inutiles pour séduire le peuple, le duc d'Anjou imagina le misérable expédient que voici : Il rendit, à ce qu'il parait, une ordonnance qui ne fut pas publiée, par laquelle il rétablissait les impôts, causes de tous les troubles. D'après cette ordonnance qui doit être du mois de février 1381, on adjugea à huis clos, aux enchères la ferme de ces contributions. Pour donner de la publicité à cette manœuvre, jusqu'alors mystérieuse, on employa un odieux subterfuge: Un homme, largement payé, brave le péril, et, le dernier jour de février, monte à cheval, parcourt Paris et annonce qu'on va lever des impôts. Cette publication jette l'alarme dans la population parisienne. Le lendemain les rues retentissent de cris séditieux; on court aux armes ; ceux qui en manquent vont enfoncer les portes de l'Hôtel-de-Ville, y saisissent des maillets de plomb fabriqués par ordre de Charles V. Cette espèce d'arme fit donner à ceux qui s'en servirent le surnom de Maillotins. Les portes des prisons sont brisées, les détenus mis en liberté, les procédures enlevées, déchirées. On assomme sans pitié les percepteurs de l'impôt. Le pillage suivit les massacres. Les maisons de ceux qu'on avait tués furent démeublées, quelques-unes abattues. Les séditieux forcèrent les portes de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, où plusieurs fermiers et receveurs de l'impôt s'étaient réfugiés, tuèrent quelques personnes et en emportèrent plusieurs objets précieux. Ensuite la rue des Juifs, où demeuraient plusieurs familles de cette nation, devint le but principal du pillage : pendant trois ou quatre jours, leurs maisons furent dévalisées. Ceux qui les habitaient prirent la fuite avec les biens qu'ils purent sauver.

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A tant de tîôsordrcs et de forfaits succédèrent le calme et la crainte des clià- (iments. Les bourgeois de Paris, innocents de tous ces excès, craignirent, tant ils avaient mauvaise idée de la justice du duc d'Anjou, d'être punis comme les coupables. Us envoyèrent au roi une députation chargée de lui dire que la dernière classe des habitants de Paris était seule coupable de la sédition; que le soulèvement s'était tramé à l'insu des officiers de la ville; qu'ils en avaient eux-mômes beaucoup soufTert; puis ils supplièrent le roi d'abolir les impôts , dont le poids était au-dessus des forces du peuple. Le duc d'Anjou Ht répondre par le roi qu'il consentait à la suppression de l'impôt; qu'il pardonnait à tous les habitants de Paris, excepté à ceux qui avaient forcé les prisons : et il ordonna qu'on fît leur procès. Jean Desmares, avocat du roi au parlement, estimé du peuple, quoique partisan du duc d'Anjou, parcourut les rues de Paris, monté sur une litière, à cause de ses infirmités, annonçant cette bonne nouvelle et proclamant la clémence du roi. Après cette annonce rassurante, le prévôt de Paris fit arrêter les plus coupables de la sédition, et, dans un seul jour, en envoya un grand nombre à l'échafaud. A ce spectacle, le peuple irrité se souleva et s'opposa aux exécutions. Alors le duc d'Anjou ordonna au prévôt de Paris de différer ce châtiment; mais par un ordre secret il lui prescrivit de se défaire secrètement des coupables. En conséquence, le prévôt, chaque nuit, en faisait jeter un certain nombre dans la Seine.

Le duc d'Anjou, ne pouvant parvenir à rétablir à l'amiable les impôts, envoya dans les environs de Paris des troupes chargées de piller et maltraiter les habitants, et de brûler leurs maisons Ce moyen, qui avait pour but d'affamer Paris, produisit l'effet attendu. La famine commençait à tourmenter les Parisiens : on entra en négociations à Saint-Denis. Il fut convenu que le roi pardonnerait tout, et qu'on lui donnerait cent mille livres. Cette convention exécutée ramena le calme dans Paris; Charles VI y fit son entrée au milieu de la joie et des acclamations publiques. Le duc d'Anjou partit pour l'Italie; le duc de Bourgogne le remplaça dans le gouvernement et entraîna le roi dans une guerre contre les Flamands. Cette expédition terminée, le roi arriva, le 10 janvier 1382, à Saint-Denis. Le prévôt des marchands et les principaux habitants de Paris se rendirent auprès de ce prince, l'assurèrent que cette ville était calme, et qu'il pouvait y rentrer avec la plus grande sécurité.

Le 11 janvier 1382, les princes et le jeune roi partent de Saint-Denis, à la tête de trois corps d'armée, et s'avancent sur Paris. A cette nouvelle, le prévôt des marchands, les échevins, etc., viennent au-devant d'eux, et déposent respectueusement aux pieds du roi leurs hommages, les présents d'usage et les clefs de la ville. Ces magistrats ont la dou-eur et l'humiliation de voir leurs offrandes rejetées avec mépris. Les princes rentrent dans Paris à la tête de leur armée. Bientôt leurs nombreuses troupes occupent les rues, les places, les postes importants et les lieux où le peuple a l'habitude de se réunir; elles y établissent des corps-de-garde; elles pénètrent et se logent dans toutes les maisons. Trois cents des plus riches habitants de Paris sont saisis, et traînés dans les prisons. Peu de jours après on fait, sans procédure préalable, mettre à mort deux d'entre eux- On enlève toutes les chaînes qu'on avait coutume de tendre chaque nuit

à travers les rues, et elles sont transportées au château de Vincennes. On ordonne, sous peine de mort, à tous les Parisiens de déposer leurs armes au Palais ou au château du Louvre ; il s'en trouva, dit-on, assez pour armer cent mille hommes. On fait démolir la vieille porte Saint-Antoine, et les matériaux sont employés à l'achèvement des constructions de la Rastille.

Le projet des ducs consistait évidemment, après avoir privé les habitants de Paris de tous moyens de résistance, à en livrer au supplice un grand nombre, et à s'emparer de tous leurs biens. Plusieurs personnages firent auprès d'eux des démarches pour les arrêter sur cette pente fatale; mais tous les jours plusieurs Parisiens périssaient sur l'échafaud. La consternation générale s'accrut, le 27 janvier, par la publication de deux ordonnances qui abolissaient la prévôté des marchands et en attribuait les droits et les biens au prévôt de Pans. Le même jour où les habitants de Paris furent si outrageusement dépouillés de leurs institutions municipales, douze bourgeois de cette ville périrent par la main du bourreau. On ne se borna pas à ces terribles exécutions. Pendant le mois de février seulement, plus de cent habitants de cette ville moururent sur l'échafaud. Le désespoir s'empara des citoyens retenus en prison ; quelques-uns se suicidèrent; la femme de l'un d'eux, quoique enceinte, se jeta par la fenêtre et mourut. La cour en fut alarmée ; et, pour éviter les effets de la publicité des exécutions, elle ordonna d'égorger secrètement les prisonniers pendant la nuit, et de les jeter dans la rivière. Lorsqu'ils eurent enlevé aux Parisiens tous leurs moyens de résistance, tous leurs biens ; lorsqu'ils en eurent condamné un grand nombre à des amendes excessives, au bannissement, à la mort, pour mettre fin à tant de vexations, les oracles du roi voulurent se donner les honneurs de la clémence, faire jouer au jeune roi une pièce dramatique , qui ajouta à ces scènes déplorables une scène ridicule.

Vers la fin de février, ils firent dresser, dans la cour du Palais-de-Justice, sur les grands degrés, un théâtre orné de tapisseries, et chargèrent Charles VI, âgé de quatorze ans, d'y jouer le rôle d'un monarque implacable, mais qui devait enfin se laisser attendrir par les sollicitations de ses parents et les larmes de ses sujets. Le peuple y fut convoqué et devait y jouer un rôle.

Le roi, accompagné de ses oncles, suivi de ses grands officiers, paraît sur le théâtre, et va s'asseoir sur un trône qu'on y avait dressé. « Le premier » acte de cette tragédie, dit un auteur contemporain, fut joué par les femmes » de ceux qui restoient encore dans les prisons : lesquelles y étant accourues » en désordre, tout échevelées et avec de méchants habits, levèrent les mains, » et, tout en larmes, crièrent à sa Majesté d'avoir pitié de leurs maris et de » leurs familles. » Le roi, se conformant au rôle qu'on lui faisait jouer , resta immobile et sans réponse. Le second acte fut joué par le chancelier Pierre d'Orgemont, qui prononça un long discours, dans lequel les délits des Parisiens furent exagérés : il en fit ressortir l'énormité, et n'oubfia point les châtiments rigoureux qu'ils méritaient. Le chancelier se tourna ensuite vers le roi, et lui demanda si ce n'était pas là sa pensée. Alors le roi parla, et on lui entendit articuler le mot oui. A cette scène alarmante succède une scène pathétique. Les oncles du roi, auteurs de tous ces maux, se jettent aux genoux du jeune

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monarque, le supplient liumblement de pardonner au reste des coupables, et de convertir la peine de leurs crimes en une amende pécuniaire. Aussitôt les dames et demoiselles joignent en pleurant leurs prières à celles des princes; le peuple à genoux criait : Miséricorde l On ne sait pas si le roi répondit ; mais le chancelier, se tournant vers le peuple, lui annonça que ses prières étaient exaucées, et lui dit : « liemerciez tous sa Majesté de ce qu'au lieu d'em- » ployer la juste sévérité que vous avez encourue^ elle préfère user de douceur et de » clémence, » L'anonyme de Saint-Denis va nous donner la mesure de cette clémence : « On relâcha, dit-il, les prisonniers; mais ce ne fut pas sans qu'il leur en >» coûtât ce qui est le plus cher après la vie; car il leur fallut payer comptant une » amende qui égalait la valeur de tous leurs biens.... Semblable exaction fut » faite sur tous les bourgeois qui avaient été centeniers^ soixanteniers ^ cinquan- » teniers ou dizeniers pendant la sédition, ou bien qu'on savait être fort riches.»

Après vingt-neuf ans de privation de son administration municipale et de ses droits, Paris put enfin les recouvrer. Le 20 janvier 1411, Charles VI rétablit le prévôt des marchands et les échevins, et les réintégra dans les juridictions, prérogatives et revenus qu'ils possédaient anciennement. Les Parisiens restèrent néanmoins accablés sous le poids de contributions nombreuses, excessives, arbitraires, imposées sans règle, et levées avec rigueur; ils furent en proie aux gens de guerre qui vinrent plusieurs fois attaquer leur ville et ravager ses environs ; enfin ils furent désolés par des famines et des maladies contagieuses qui se renouvelaient fréquemment.

Telle était l'espèce de calme que procurèrent aux Parisiens les manœuvres des parents du roi ; et ce calme, tout désastreux qu'il était, ne fut pas de longue durée : Paris était destiné à devenir le théâtre d'autres crim.es et d'autres malheurs. Jean, Sans-Peur^ duc de Bourgogne, était l'ennemi du duc d'Orléans, son cousin-germain. Ces deux princes, toujours odieux l'un à l'autre, feignaient de se réconcilier et se juraient souvent amitié avec l'intention de s'entre-détruire. Peu de jours après avoir fait sur l'autel le serment d'être unis, dans la nuit du 22 au 23 novembre 1407, le duc d'Orléans, se rendant par la vieille rue du Temple à l'hôtel Saint-Paul, fut assassiné par Raoul d'Ocquetonville, agent du duc de Bourgogne. Cette mort ne fit qu'augmenter l'inimitié qui existait entre les familles d'Orléans et de Bourgogne et entraîna de nouvelles luttes. Après plusieurs lâchetés et perfidies commises de part et d'autre, deux partis se formèrent : celui des Bourguignons et celui des Armagnacs. Ces deux partis étaient détestés autant l'un que l'autre ; cependant, à Paris, on préférait généralement le parti des Bourguignons.

Les ducs de Berri, de Bourbon, d'Orléans, de Bretagne, etc., s'étaient, en 1410, ligués contre le duc de Bourgogne. Celui-ci établit à Paris une compagnie dite inilice royale^ commandée par trois bouchers appelés les Goys, milice qui ne préserva point Paris et ses environs des incendies, des pillages et des massacres. Un parti prit Saint-Cloud, l'autre Saint-Denis ; puis on fit la paix avec l'intention de recommencer bientôt la guerre.

Bientôt à Paris éclata une insurrection dont le duc de Bourgogne fut l'auteur. Ce duc leva dans cette ville une troupe de bouchers et d'écorcheurs de bêtes ,

dont le capitaine était nommé Simonnet Caboche; cette armée, commandée par le sire de Jacqueville , et dirigée par un médecin appelé Jean de Trotjes, partit de l'Hôtel-de-Ville, marcha vers la rue Saint-Antoine, arriva devant l'hôtel où demeurait le duc de Guyenne, fils du roi, et où se trouvait aussi le duc de Rourgogne. Là, cette troupe menaçante demande qu'on lui livre la plupart des officiers du duc de Guyenne , lesquels sont livrés et conduits prisonniers à la Tour du Rois, près le Louvre. Le dauphin exigea du duc de Rourgogne, son beau-frère, son serment sur une croix de fin or, qu'il ne ferait aucun mal aux prisonniers. Pierre Desessarts, qui commandait la bastifie, rendit cette forteresse à ce même duc, qui par serment lui promit toute sûreté; mais aussitôt que Desessarts en eut ouvert les portes, il fut saisi, emprisonné, accusé de divers crimes et décapité. Le roi, la reine et le dauphin habitaient l'hôtel Saint-Paul, et y vivaient sous la dépendance du duc de Rourgogne, qui, en 1414, fit avec les princes ligués une paix sur laqueUe les contractants ne comptaient pas.

La violation du traité de Pontoise , commise par le connétable d'Armagnac, fut le prélude et le prétexte des scènes affreuses dont Paris devint le théâtre, et le duc de Rourgogne le principal moteur. Quelques Parisiens, poussés par la faction bourguignonne, allèrent secrètement, au nombre de six ou huit, trouver à Pontoise le seigneur de l'Isle-Adam, qui tenait cette ville pour le parti des Rourguignons, et convinrent avec lui du jour, de l'heure et du lieu où ils se présenteraient sous les murs de Paris, avec toutes les troupes qu'il pourrait rassembler. Dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, l'Isle-Adam à la tête d'environ huit cents hommes, arrive, sans être aperçu, et s'approche de la porte Saint- Germain. Perrinet-Leclerc ou Le Féron, fils de celui qui gardait les clefs de cette porte, était parvenu à les soustraire de dessous le chevet de son père ; il ouvrit cette porte aux troupes de l'Isle-Adam. Ces troupes, favorisées. par l'obscurité de la nuit, s'avancent en silence dans Paris jusqu'auprès du Châtelet, où les attendaient douze cents Parisiens armés. Alors de concert ils crièrent tous : « Nostre- Dame, la paix! Vivent le roi et le dauphin et la paix! ajoutant que ceux qui voulaient la paix n eussent qu'à s'armer et se joindre à eux. Les séditieux, dont le nombre allait toujours croissant, se portèrent à l'hôtel Saint-Paul, en brisèrent les portes , parlèrent au roi , et le déterminèrent à monter à cheval et à se mettre à leur tête. A la nouvelle de cette entrée, les partisans des Armagnacs furent saisis d'effroi. Le connétable de ce nom, chef de ce parti , se réfugia dans la maison d'un pauvre homme, près du Palais-Royal actuel. Tanneguy du Châtel, prévôt de Paris, courut à l'hôtel du dauphin, éveilla ce prince, qui depuis régna sous le nom de Charles YII, et, l'enveloppant dans ses draps, le transporta à la bastille de Saint- Antoine, puis le conduisit à Melun. Plusieurs personnes du même parti se retirèrent dans cette bastille ; mais beaucoup d'autres n'en eurent pas le temps. Les uns se cachèrent dans des caves, des celliers; d'autres, pris dans leurs lits, furent traînés dans les prisons du Louvre, du Châtelet, etc. De ce nombre était le chancelier. Peu d'heures après cette entrée, tous les Parisiens portèrent sur leurs habits, pour signe de ralliement, la croix de Saint-André , qui formait le blason du duc de Rourgogne.

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nicnlùt les Armagnacs, retirés à la IJaslille, s'y l'orlilièrent, (irent venir du dehors environ seize cents gendarmes : avec celte force ils entreprirent une sortie dans la ville. S'étant avancés dans la rue Saint-Antoine juscju'à la rue Tyron, et se croyant assurés de la victoire, ils s'écrièrent : A mort! à morll ville gagnée! vivent le roi et le dauphin! tuez tout ! tuez tout! Chaque parti , pour séduire le peuple, invoquait les noms du roi et du dauphin. Alors Guy de Bar, nouveau prévôt de Paris, arrive à la tète de sa troupe, arrête les Armagnacs, et , après leur avoir tué environ trois cents hommes , force le reste à se réfugier dans la hastille. Les corps morts des vaincus furent jetés à la voirie.

Cette tentative des Armagnacs enllamma la colère des partisans du duc de Bourgogne , qui se portèrent dans toutes les maisons où ils croyaient trouver des ennemis cachés; ils en découvrirent plusieurs, les pillèrent, et les traînèrent dans les prisons , qui en furent encombrées. Les Bourguignons firent au nom du roi publier à son de trompe, dans les rues de Paris , un ordre portant que tous ceux ou celles qui sauraient les lieux où les partisans du connétable d'Armagnac se tenaient cachés, vinssent, sous peine d'être arrêtés ou privés de tous leurs biens, les déclarer au prévôt de Paris. Cet ordre menaçant détermina le pauvre homme qui recelait le connétable dans sa maison , à venir en faire la déclaration. Le prévôt aussitôt ordonne qu'il soit traduit dans les prisons du Palais. On ne se bornait pas au pillage : on massacrait. Dans cette même journée on compta les cadavres d'hommes, femmes et enfants étendus dans les rues, et leur nombre s'éleva à ci7iq cent vingt-deux^ sans y comprendre ceux des personnes égorgées dans les maisons ou noyées dans la Seine.

Les agents du duc de Bourgogne imaginèrent, pour diriger les Parisiens plus facilement, de les réunir en confrérie. En conséquence, dans l'Église de Saint-Eustache fut instituée une confrérie de Saint-André. Chaque confrère devait orner sa tête d'une couronne de roses : on en fabriqua soixante douzaines dans douze heures. Trois jours après, le 12 juin 1418, des cris d'alarme se font entendre sur divers points de Paris; on répand le bruit que les portes Bordet et Saint-Germain-des-Prés sont attaquées; on s'arme, on s'attroupe, on marche vers ces portes, et l'on s'assure qu'aucun ennemi ne s'y est présenté. Alors paraît un nommé Lambert; il se met à la tête de l'attroupement, et l'excite à le suivre aux prisons de la ville. La troupe, conduite vers celle de la Conciergerie du Palais, en enfonce les portes, et fait entendre, dans le tumulte, ces cris affreux : Tuez, tuez ces chiens, ces traîtres Armitiaz ! Les prisonniers, parmi lesquels se trouvaient le comte d'Armagnac, connétable de France, le chancelier de Marie, son fils, l'évêque de Coutances , et plusieurs autres personnes détenues pour des causes étrangères aux affaires publiques, sont tous massacrés , et leurs corps dépouillés restent exposés aux outrages d'une troupe furieuse. Du Palais, les massacreurs se portent à la prison de Saint-Éloi , où tous les prisonniers sont tués à coups de hache. Les prisons du petit et du grand Chàtelet sont ensuite assaillies : ceux qui les gardaient en refusent l'entrée à la foule des meurtriers ; mais, bientôt, trop pressés, ils consentent à en faire sortir les prisonniers qui, passant par le guichet, sont, l'un après l'autre, percés de coups : le sang humain ruisselait abondamment autour de ces deux édifices.

Les prisons du Fort-l'Évêque, de Saint-Magloire, de Saint-Martin-des-Champs, du Temple, de Tyron, furent les théâtres de semblables horreurs.

Le nouveau prévôt de Paris et le seigneur de l'Isie-Adam tentèrent dès les premiers moments d'arrêter le cours de ces massacres; ils employèrent le raisonnement et même les prières. On leur répondit : Maugré bien. Sire, de votre justice y de votre pitié , de votre raison. Maudit soit de Dieu celui qui aura pitié de ces faux traîtres Arminaz, Anglois : ce ne sont que des chiens; ils ont détruit, gasté le royaume de France, et Vont vendu aux Anglois. Le prévôt, voyant ses remontrances inutiles, n'osa plus insister , et dit aux massacreurs : Mes amis, faites ce qu'il vous plaira. Les massacreurs continuèrent : quand ils ne pouvaient pénétrer dans les prisons , ils y mettaient le feu , et les prisonniers périssaieiït étouffés par la fumée , ou dévorés par les flammes. Une seule prison fut respectée, celle du Louvre, parce que le roi habitait alors ce château. Le nombre des prisonniers de Paris qui , pendant douze heures consécutives, perdirent la vie , par l'eau , par le feu et par le fer, se montait alors à mille cinq cent dix-huit, entre lesquels, dit l'auteur du. Journal de Paris, « furent trouvés V tués quatre évêques du faulx et dampnable conseil , et deux présidents du » parlement. » Les massacres cessèrent enfin , et firent place aux calamités qui suivent ordinairement les grands excès.

Le parti des Armagnacs continuait de piller, d'incendier, de tuer aux environs et jusqu'aux portes de Paris , et privait cette ville de ses ressources alimentaires. Rientôt il s'y fit sentir une affreuse disette qui ralluma la colère des habitants. Le 21 août 1418, ils escaladèrent le grand et le petit Châtelet, égorgèrent les prisonniers du parti des Armagnacs qui y étaient détenus, les jetèrent vivants du haut des fenêtres et des tours, tandis qu'en bas leurs corps étaient reçus sur la pointe des piques ou percés à coups d'épée. Vingt autres prisonniers étaient renfermés dans la bastille Saint-Antoine ; le duc de Rourgogne ordonne de les transférer au grand Châtelet ; mais les Parisiens les arrachèrent des mains de ceux qui les escortaient, et les mirent en pièces.

On continua pendant les jours suivants les massacres à domicile. Plusieurs femmes furent égorgées; le bourreau, homme alors considéré, convaincu d'être le principal auteur de ces atrocités, fut condamné et décapité par son valet, auquel, avant l'exécution, il donna froidement une leçon détaillée sur l'art d'abattre adroitement une tête. Ce bourreau, appelé Capeluche, était l'agent favori du duc de Rourgogne. Les bouchers Goys , Saint-Yon et Caboche, dont les familles étaient renommées dans les annales des boucheries de Paris, faisaient aussi partie des massacreurs qui étaient dirigés par des nobles bourguignons. L'auteur du Journal de Paris sous le règne de Charles VI, nous apprend que ces actes sanguinaires furent suivis d'une des plus belles processions qu'il se vit oncques. Les massacreurs voulaient justifier leurs crimes en les associant à des cérémonies religieuses.

Cependant la disette, occasionnée par les pillages et les incendies qu'exerçaient les Armagnacs aux environs de Paris, allait toujours croissant dans cette ville: elle fut, comme à l'ordinaire, suivie d'une maladie contagieuse qui se manifesta au mois do septembre suivant, et qui fit tant de ravages que, dans

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l'espace de cinq semaines, on vit mourir à Paris cinquante mille habitants.

Un crime amène d'autres crimes; une calamité, d'autres calamités. Jean-Sans- Peur, duc de Bourgogne, qui causa tant de maux à la France, livra le trône aux Anglais, et Paris devint la capitale d'un des États du roi d'Angleterre ; la guerre civile et toutes ses circonstances déplorables désolèrent encore les Français pendant plusieurs années. Les habitants de cette ville et ceux des villages voisins étaient outragés, ruinés, torturés, égorgés par les troupes du dauphin, par les troupes du duc de Bourgogne et par celles du roi d'Angleterre : ces troupes n'abandonnaient un pays que lorsqu'il n'y restait plus rien à dévorer. « On ne pouvait w labourer ni semer nulle part, dit, sous l'an 1421, l'auteur du Journal de Paris; » souvent on s'en plaignait aux seigneurs et princes, qui ne faisaient qu'en rire » et s'en moquer , et faisaient leurs gens pis que devant, dont la plupart des » laboureurs cessèrent de labourer, et furent comme désespérés, et laissèrent » femmes et enfants, en disant l'un à l'autre : Que ferons-nous ? mettons tout en la » 7nain du diable : ne nous chault (ne nous importe) que nous devenions : autant » vaut faire du pis qu'on peut comme du mieux. Mieux nous voulsist (vaudrait) ser- » vir les Sarrasins que les chrétiens jet pour ce faisons du pis que nous pourrons ; M aussi bien ne nous peut-on que tuer ou que pendre : car, par le faux gouvernement » des traîtres gouverneurs, il nous faut renier femmes et enfants, et fuir dans les » hois comme bêtes égarées, non pas un an ne deux. » Ainsi les habitants des campagnes étaient conduits aux crimes par l'excès de misère.

J'ai parlé du droit de prise et des rois qui, depuis saint Louis jusqu'au roi Jean inclusivement, en avaient prohibé la perception dans Paris. Aucun de ces rois ne fut obéi, tant les sauvages coutumes de la féodalité étaient difficiles à déraciner; une ordonnance du 17 du mois d'août 1367, de Charles V, ne l'abolit point, mais la modéra. En voici la substance, qui présente une face peu connue de la situation civile des habitants de Paris. « Plusieurs personnes esti- » mables se sont plaintes, dit ce roi, des prises que depuis longtemps on a fai- » tes à Paris, et que l'on fait encore aujourd'hui. Les charrettes, le blé, le vin, » le foin, l'avoine, la paille, le fourrage, les matelas, les coussins, les draps, les » couvertures, les couvre-chefs, le bétail, la volaille, les tables, les bancs et au- » très objets sont pris pour la provision de notre hôtel, pour celle des hôtels de » la reine, de nos frères, de notre connétable et d'autres personnes de notre pa- » rente et autres maisons : ce qui empêche les denrées et les marchandises d'ê- » tre transportées à Paris, et cette ville d'être approvisionnée. Plusieurs bons » habitants des faubourgs sont sur le point d'en partir, et d'abandonner leurs » maisons, à cause des dommages et des pertes graves qu'ils éprouvent par les- » dites prises; les habitants de la campagne ne peuvent point travailler la terre, » ni en retirer aucun fruit; plusieurs terres et grandes propriétés restent en " friche, parce qu'on y enlève les chevaux, le foin, l'avoine et autres fourrages " destinés à les nourrir; parce qu'on y enlève les voitures, les charrues, le bé- » tail, la volaille, et autres biens nécessaires à la nourriture des laboureurs. Si " un tel abus durait plus longtemps, et si ceux contre qui il s'exerce n'étaient » bientôt préservés des preneursy ces malheureux abandonneraient le pays, ou » seraient réduits au dernier état de misère. Ayant pitié et compassion du

» pauvre peuple, ordonnons que toutes les espèces de prises cesseront à l'ave- »nir; qu'divicuns preneurs ni officiers quelconques ne prendront ni ne feront, >) par eux ni par autres, pour quelque cause que ce soit, prendre dans notre » bonne ville de Paris, ni dans ses faubourgs ni dans autres lieux du royaume, » pour la provision de notre hôtel et des hôtels des princes de notre parenté, » aucun des objets ci-dessus déclarés ; excepté, seulement, les matelas et cous- » sins pour notre chambre, le foin, paille et avoine pour les chevaux de notre » corps et pour ceux de la reine et des princes. Voulons que lesdits foin, paille, » avoine, soient payées sur-le-champ et à juste prix, et que l'on paie aussi le » loyer des matelas et coussins. Et, parce qu'à Paris on peut facilement trouver » du foin, de l'avoine et autres choses, sans recourir à des prises ^ nous voulons » qu'en cette ville, ainsi qu'en la vicomte, il ne soit fait aucune ^nse que du con- » sentement de ceux auxquels les objets appartiennent, et en les payant à juste » prix, sur-le-champ, et avant de les emporter. Mandons à ions preneurs^ etc. »

Dans une autre ordonnance du même roi Charles V, datée de Paris , en janvier 1374, le roi déclare que le droit de prise exercé sur ces faubourgs en a fait déserter presque tous les habitants ; que la plupart des maisons , abandonnées, tombent en ruine : « Il ajoute qu'il serait important que ces maisons fussent reconstruites et les faubourgs repeuplés, « d'autant plus que j'ai com- » mencé, dit ce roi , à faire bâtir un gros mur d'enceinte , de bonnes portes, » et à faire creuser des fossés qui doivent réunir ces faubourgs à la Ville. » Par ces considérations Charles V déclara. que Paris et ses faubourgs ne formeraient désormais qu'une seule et même ville ; que les deux parties jouiraient des mêmes privilèges et seraient exemptes du droit de prise. Ce droit ne fut pas aboli ; il fut encore en vigueur sous plusieurs des successeurs de Charles V.

Dans les rues de Paris , on voyait autrefois un grand nombre de cochons. Un de ces animaux s'étant trouvé, proche de Saint-Gervais, embarrassé entre les jambes du cheval que montait Philippe, fils aîné de Louis-le-Gros, le cheval effrayé renversa son cavalier qui mourut de sa chute. Depuis cette époque , dit- on, il fut défendu aux habitants de Paris de laisser vaguer les cochons dans les rues. Ceux des religieux de Saint-Antoine furent honorablement exceptés^ ils pouvaient, une sonnette au cou, et au nombre de douze, parcourir impunément les rues de la ville. Cette ordonnance, tombée en désuétude, fut renouvelée en 1381 ; il était permis aux sergents de tuer ceux de ces animaux qu'ils rencontraient. Ce droit fut ensuite attribué au bourreau, qui pouvait s'approprier la tête de ces animaux

La police de Paris, mal ordonnée, était mal exécutée. Si les archers saisissaient des voleurs, des meurtriers ou des courtisanes parées d'habits et d'ornements qui leur étaient interdits, ils avaient l'espérance d'obtenir une partie de l'amende à laquelle ces criminels seraient condamnés; mais comme ils n'avaient rien à prétendre sur les loups, qui désolaient les environs et les faul)ourgs, et même portaient leurs ravages jusque dans l'intérieur delà ville, ils laissaient un champ libre à leur voracité. L'auteur àw Journal de Paris dit dans cette circonstance : « En celui temps especialement tant comme le roi » fut à Paris, les loups étaient si enragés démanger cliair d'hommes, do fem-

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