‹ Histoire de Paris et de ses monumentsChapitre 33 sur 96 · I)K CIIAIU.KS V A M\AN(:()IS I · texte numérisé non relu

I)K CIIAIU.KS V A M\AN(:()IS I

avec leurs agents de prostilulion el leurs ribovds. « N'est-il |)as beau de voir la ^ (Vnune d'ini avocat, qui a acheté son olfice et n'a pas dix (Vancs de revenus, >' s'habiller comme une princesse, étaler l'or à son cou, à sa tête, à sa ceinture? " Elle est vêtue suivant son état, dit-elle. Qu'elle aille à tous les diables, elle et » sonélat! Et vous, Monsieur Jacques, vous lui donnez l'absolution I Sans doute, » elle dira. Ce n'est point mon mari qui me donne de si beaux vêtements; mais je » les gagne à la peine de mon corps.' A trente mille diables une /elle peine! >»

Je ne reproduirai pas ici tous les reproches qu'adresse ce prédicateur aux bourgeoises de Paris, qui, pour soutenir leur luxe, se prostituaient à des conseillers du parlement, à des abbés, à des évoques; qui vendaient leurs corps aux prêtres et aux moines, commettaient des indécences dans les bains, en présence de leurs filles et refusaient de payer le salaire de leurs domestiques et des ouvriers qu'elles employaient; consultaient les sorciers et mettaient en usage des opérations magiques, etc., etc. Enfin, les mères vendaient leurs filles à des hommes riches pour leur faire gagner leur dot Ce reproche est si souvent reproduit dans les sermons de Maillard et de Menot, qu'on doit le croire fondé.

Les lieux de débauche étaient nombreux, comme je l'ai dit : On saisissait les ceintures des prostituées; mais on ne diminuait pas la prostitution. Le prévôt de Paris s'était attribué le profit de ces confiscations. Henri VI, roi de France et d'Angleterre, par son ordonnance du 5 août 142i, lui défend de s'approprier ces ceintures. Dans cette ordonnance, on lit : « Que dores en avant il ne preigne » ou applique à son prouffit les ceintures, joyaux, habits, vestements ou autres » parements deffendus aux fillettes et femmes amoureuses ou dissolues. «

Les étuves, ou maisons de bains, étaient aussi des lieux de plaisir oii les dames se rendaient sous un prétexte honnête : il s'y passait beaucoup d'indécences. Dans les bains des hommes se trouvaient des filles publiques , et ceux des femmes servaient de rendez-vous aux amants favorisés : < Mesdames, dit Mail- » lard, n'allez-vous pas aux étuves, et n'y faites-vous pas ce que vous savez? "

Le clergé ne fut pas à l'abri des censures des prédicateurs : la simonie, la réunion de plusieurs bénéfices, plaies incurables, le luxe des prélats, l'ignorance de la plupart des prêtres, leurs supercheries, la vie licencieuse des uns et des autres, leur sont fortement reprochés. Maillard se récrie aussi contre les turpitudes pratiquées à Rome pour obtenir des bénéfices; contre ces religieux coureurs, appelés jt^or/ewrs «/e reliques on porteurs de rogatons; contre les prêtres qui se chargent et reçoivent le paiement d'un nombre de messes qu'ils ne peuvent acquitter et qu'ils suspendent au eroc ; contre les prêtres qui vendent les sacrements, les confessions et autres choses ; contre le luxe des évêques et de leurs concubines, qui portent des habits rouges, de diverses couleurs, plissés et fourrés de martre et de peoâi de Lombardie^ et qui ont les doigts remplis d'anneaux d'or; contre l'avarice des prélats qui, possédant de grands biens, ne laissent pas d'envahir ceux des pauvres et des hôpitaux, leur refusent des aumônes que les séculiers ne leur refusent pas, et emploient les biens de l'Église à l'entreti mi des oiseaux, des chiens de chasse, des filles publiques et des [)ourvoyeurs de débauche. Tous ces abus, tous ces vices, et surtout le dernier, sont les objets les plus ordinaires de ses déclamatioiis.

Les mœurs des religieuses, si l'on en croit les plus graves écrivains du temps, n'étaient pas plus régulières. Le respectable Jean Gerson, chanoine et chancelier de l'église de Paris , qui avait sans doute puisé dans les couvents de cette ville ou des environs ses notions sur la conduite des filles cloîtrées, parle de leurs maisons comme de lieux de débauche : « Ouvrez donc les yeux, dit-il , » et voyez si ces couvents de moinesses ne ressemblent pas aux repaires de la prostitution, quasi prostihula meretricum. « Nicolas de Clémangis, docteur en Sorbonne et recteur de l'Université, à Paris, confirme le témoignage de Gerson : « Que de choses à dire sur ces couvents de religieuses, qui sont moins des » communautés de vierges consacrées à Dieu, que des lieux de prostitution, » habités par des femmes livrées à tous les excès de la débauche, à la forni- » cation, à l'inceste , à l'adultère, à tous les actes de luxure et de méchanceté » en usage chez les femmes publiques; mais je suis retenu par la pudeur et par » la crainte de m'engager dans de trop longs discours ; car nos monastères ac- » tuels, que je ne puis appeler des sanctuaires de Dieu., sont-ils autre chose que » des infâmes repaires de Vénus ^ qu'un refuge où des jeunes gens lascifs, im- » pudiques , viennent assouvir leur luxure? Et aujourd'hui n'est-il pas reconnu » que faire prendre le voile à une jeune fille, c'est comme si on la livrait à la » prostitution dans un lieu de débauche? » Tous ces détails se trouvent confirmés par d'autres auteurs contemporains.

Je n'offre ici qu'une très-faible esquisse des mœurs de cette période. Elles n'étaient pas, comme je l'ai dit, plus corrompues que celles des siècles précédents; mais les lumières croissantes, répandant sur elles un plus grand jour, les ont fait ressortir davantage.

LE BOEUF GRAS. Le jeudi qui précède le dernier jour du carnaval , on célébrait et l'on célèbre encore à Paris la cérémonie du Bœuf gras^ qui , dans d'autres lieux de France , est nommé le bœuf villé^ violé ou vielle^ sans doute parce qu'il était promené par la ville au son des violons ou des vielles. Cette fête avait anciennement lieu à féquinoxe du printemps, époque où le soleil entre dans le signe du zodiaque appelé le Taiireau, objet de vénération chez tous les peuples de la terre où le culte astronomique avait pénétré. La promenade du bœuf gras à Paris est évidemment un reste des cérémonies de ce culte.

Un écrivain du dix-huitième siècle décrit ceite cérémonie telle qu'en 1739 il la vit célébrer à Paris. < Les garçons bouchers de la boucherie de l'Apport-Paris » n'attendirent pas en cette année le jour ordinaire pour faire leur cérémonie du w bœuf gras : le mercredi matin, veille du jeudi gras, ils s'assemblèrent etprome- » nèrent par la ville un bœuf qui avait sur la tète, au lieu d'aigrette, une grosse » branche de laurier-cerise; il était couvert d'un tapis qui lui servait de housse.» Il ajoute que ce bœuf, paré comme les victimes que les anciens allaient immoler, portait sur son dos un enfant décoré d'un ruban bleu passé en écharpe , tenant d'une main un sceptre doré, et de l'autre une épée nue. Cet enfant était nommé le roi des bouchers. Environ quinze garçons de cette profession, vêtus de corsets rouges , avec des trousses blanches , coiffés de turbans ou de toques rouges bordées de blanc , accompagnaient le Bœuf gras., et deux d'entre eux le tenaient par les cornes. Cette marche était gaîment précédée par des vio-

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Ions, des fifres ol tics taml)ours. « Ils parcoururent en cet é(iuipage plusieurs » (piarliers de Paris, se rendirent aux maisons des divers maj^istrals, et, ne '^ trouvant pas dans la sienne le premier président du parlement, ils se déci- » dèrent à faire monter dans la grand'salle du Palais, par l'escalier de la Sainte- »' Chapelle, le Ixruf gras et son escorte. Et, après s'être présentés au prési- ' dent, ils promenèrent le pauvre animal dans diverses salles du Palais, et le •> firent descendre par l'escalier de la Cour-Neuve du côté de la place Dauphine. •>

Le lendemain , les bouchers des autres quartiers de Paris exécutèrent la même cérémonie ; mais ils ne firent point monter leur Hœuf gras dans les salles du Palais. Ce tour de force parut alors sans exemple.

Quoique cet usage ne soit pas mentionné dans les historiens de Paris , il n'en existait pas moins depuis longtemps. Cette cérémonie avait cessé pendant la révolution; elle fut remise en vigueur sous l'Empire et se pratique encore pendant les derniers jours du carnaval, même avec plus de pompe qu'autrefois.

GÉANT DE LA HUE AUX OURS. La cérémonie du Suisse ou Géant de la rue aux ()urs(1) a une origine plus ancienne que celle qui lui est attribuée par quelques écrivains. Voici en quoi consistait cette cérémonie : Tous les ans, le 3 juillet, les habitants de la rue aux Ours faisaient fabriquer un mannequin d'environ vingt pieds de haut, représentant un homme tenant en main un poignard. Ce mannequin était, pendant plusieurs jours, promené dans les rues de Paris par des porteurs qui ne manquaient pas de faire la quête; ensuite il était condamné à être brûlé dans la rue aux Ours. Cette exécution a pendant longtemps été accompagnée d'un feu d'artifice. On donnait à cette cérémonie l'origine suivante : le 3 juillet 1418, un soldat, Suisse de nation, ou qui n'était pas Suisse, sortant d'un cabaret où il avait perdu son argent au jeu, dans son désespoir, frappa d'un coup de couteau une image de la Vierge placée au coin des rues aux Ours, SalIe-au-Comte ; le coup fit jaillir de cette statue de pierre du sang en abondance. Le soldat fut pris, attaché à un poteau, en face de l'image de la Vierge qu'il avait blessée, et fut frappé, depuis six heures du matin jusqu'au soir , avec une teUe barbarie, que ses entrailles lui sortaient du rorps. On lui perça la langue avec un fer chaud, et ensuite on le jeta au feu. C'est, dit-on, en mémoire de ce crime, et de l'épouvantable supplice du criminel, que les habitants de la rue aux Ours ont imaginé de promener dans Paris cette figure gigantesque. Mais ce récit accrédité par des écrivains du seizième siècle est rempli de circonstances contradictoires et ne s'appuie sur aucun témoignage digne de foi. Les écrivains du temps, d'ailleurs, n'en parlent nullement. Cette cérémonie avait une autre origine; elle doit dériver des antiques fêtes du solstice d'été. A Rome, le 1.5 mai de chaque année, on promenait en procession trente figures colossales en osier, qu'on appelait les Aryécns^ et que les Vestales jetaient dans le Tibre. Cet usage, mainterui dans le christianisme à la faveur de la barbarie, s'est d'ailleurs établi dans presque toute les contrées de l'Europe.

FÊTE DES FOUS DE LUNi VEusiTÉ. Lcs écolicrs de l'Univcrsité comme les dia-

(1) Cette rue se nommait rue aux Oes, ou aux Oies, parce qu'elle abondait en lùlisseurs 'l'oias

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cres, les sous-diacres de Notre-Dame, célébraient la Fête des Fous avec tous ses scandaleux accompagnements. On ignore à quelle époque cette fête des fous fut abolie; mais il est présumable qu'à Notre-Dame, ainsi qu'à l'Université, cette cérémonie extravagante et impie ne le fut que dans le quinzième siècle.

JEUX. En 1425, les Parisiens, sous la domination anglaise, se trouvant dans un temps de calme, tirent ouvrir la plupart des portes de ville qui depuis longtemps étaient murées, ré{)arèrent les ponts placés sur les fossés, et se livrèrent à divers jeux. L'auteur du Journal de Paris, sous les règnes de Charles VI et de Charles VII , nous apprend que le dernier dimanche d'août 1425, dans l'hôtel d'Armagnac, situé rue Saint-Honoré, et sur une partie de l'emplacement des bâtiments du Palais-Royal, on enferma dans un champ clos quatre aveugles couverts chacun d'une armure, et munis de gros bâtons. Un fort cochon, renfermé avec eux, devait être le prix de celui d'entre les aveugles qui parviendrait à tuer cet animal. Les aveugles frappaient au hasard à tour de bras; et, voulant assommer le cochon, ils se portaient les uns aux autres des coups assez violents pour s'assommer entre eux, ce qui amusait beaucoup les spectateurs. «< Ils se don- « nèrent, dit l'auteur cité, de si grands coups de bâton, que dépit leur en fut; <> car, quand le mieulx çuidoient (croyaient) frapper le pourcel, ils frappoient » l'un sur l'autre; car s'ils eussent été armés pour vrai, ils se fussent tués l'un » l'autre. » Le même écrivain fait présumer que les Anglais , qui dominaient alors à Paris, l'avaient introduit dans cette ville, où il ne fit pas fortune. Le jeu du ma/ de Cocagne semble aussi avoir été introduit par ces étrangers.

BAINS. On était fort en usage, pendant cette période, ainsi que pendant la précédente, de prendre des bains publics, qu'on nommait alors estuves. On compte à Paris six rues, ruelles ou culs-de-sac qui portent ce nom. Les étuves se maintinrent longtemps : ceux qui les administraient se nommaient harbiers-éluvistes, formaient une corporation, et faisaient crier dans Paris Theure où leurs établissements étaient ouverts au public. Sauvai dit : « Vers la fin du siècle passé « (dix-septième siècle) on a cessé d'aller aux étuves; auparavant elles étaient si » communes qu'on ne pouvait faire un pas sans en rencontrer. »

LUXE ET MODES. Charles V avait beaucoup contribué par son exemple à l'accroissement du luxe des habits , des meubles et des bâtiments. Les seigneurs voulurent se donner un pareil mérite, les gentilshommes voulurent imiter les seigneurs, les bourgeois des villes les gentilshommes, et ainsi de suite.

Avant Charles V, les dames nobles portaient sur leuBS robes le blason de leur mari. Sous le règne de ce roi, les habits des gens de la cour, des magistrats et de tous les officiers de leur dépendance , consistaient en vêtements dont une moitié était d'une couleur, et l'autre moitié d'une autre. C'est ce qu'on nommait robes mi-parties, — Charles VU , ayant une stature mal proportionnée et les jambes trop courtes, reprit, pour cacher cette imperfection, l'habit long, tel qu'on le portait sous Philippe de Valois. — Dès les commencements du règne de Louis Xï, la forme des habits changea entièrement. Au lieu d'habits longs, on en porta de très-courts. Voici le témoignage d'un auteur de ce temps. « i>es hommes, dit Monstrelet, se prindrent à vestir plus court qu'ils » n'eussent oncques fait : tellement que l'on véoit la façon de leur c... et leurs

DE CHAULES V A FRANÇOIS !«•.. 271

"' génitoires, ainsi que l'on souloit vestir les singes, qui estoienl chose très-mal- '• honnête et impudique. Et si l'aisoienl les manches l'endre de leurs robes et de " leurs pourpoints, pour monstrer leurs chemises déliées, larges et blanches. '• Porloient aussi leurs cheveux si longs qu'ils leur empeschoient leurs visages, " mesmement leurs yeux. Et sur leurs lestes porloient bonnets de drap, hauts » et longs d'un quartier ou plus. Porloient aussi , comme tous indiiréremment, » chaisnes d'or moult somptueuses; chevaliers et esculiers, les varlets mêmes, " pourpoints de soie, de satin et de veloux, et presque tous, espécialement ez- >' cour des princes, porloient ;;ow/«wc.s- (souliers ayant une pointe très-longue) » à leurs souliers d'un quartier de long, voire plus telles y avoient. Portoient » aussi à leur pourpoint gros mahoitres (espèce de vêtement couvrant les épau- « les et la moitié des bras) pour montrer qu'ils lussent larges par les épaules, >• qui sont choses vaines et par aventure fort haineuses à Dieu. Et qui estoit »> hui (aujourd'hui) court vestu, il estoit le lendemain long vestu jusqu'à terre. " Et si estoit ceste manière si commune, n'y avoit si petit compagnon qui ne se » voulsist (voulût) vestir à la mode des grans et des riches, fust long, fust court, » non regardans au coust, ne à la despense, ne s'il appartenoit à leur estât. » Le même auteur parle aussi des modes des femmes. « En ceste année (1467), dit-il, » aussi délaissèrent les dames et demoiselles, les queues à porter à leurs robes, » et en ce lieu, mirent bordures de gris lectices (fourrures), de martres, de ve- » louxet d'autres si larges, comme d'un veloux de haut ou plus. » Monstrelet dit -< qu'en 1467 les dames renoncèrent à leurs queues : cependant on voit, sous les >' règnes suivants, ces longues queues, toujours en vogue, balayer les rues de " Paris, et continuer à être l'objet des violentes déclamations des prédicateurs. » Monstrelet nous apprend encore que les femmes commencèrent alors à porter leurs ceintures de soie beaucoup plus larges que de coutume. » Les ferrures >• plus somptueuses assés, et colier d'or à leur col et autrement, et plus cointe- >> ment beaucoup qu'elles n'avoient accoutumé, et de diverses façons.» — Les robes des femmes étaient, en été comme en hiver, toujours fourrées d'hermine, de menu-vair ou petit-gris. On a vu qu'à l'entrée de Louis XI à Paris les magistrats de cette ville et les seigneurs qui formaient le cortège du roi étaient, au mois d'août, vêtus de robes fourrées. La mode ou l'étiquette commandait tyranniquement, et faisait taire la voix de la commodité du besoin. Jouvenel des Ursins, à propos des dissolutions dont l'hôtel de la reine Isabeau de Bavière était le théâtre, dit, sous l'an 1417, que, malgré les guerres et les tempêtes politiques, les dames et demoiselles menoient U7i excessif état ; que leurs coiffures se composait de cornes merveilleuses , havtes et larges; qu'elles avaient de chaque côté, au lieu de bourrelets, deux grandes oreilles si larges, que, quand elles voulaient passer par la porte d'une chambre, elles étaient obligées de se baisser et de se tourner de côté. Sous Louis XI , de nouvelles coiffures avaient remplacé ces cornes. Monstrelet nous apprend que les dames et demoiselles, vers l'an 1467, « mirent sur leur teste bourrelets à manière de bonnets ronds, » qui s'amenuisoient par-dessus de la hauteur de demi-aulne ou de trois quar- >» tiers de long. » Sur la cime de ces bonnets en forme de pain de sucre était attaché un couvrechief délié, ou voile qui par derrière pendait jusqu'à terre.

L'usage des perruques prit aussi naissance pendant cette période. La mode de faire retomber la chevelure sur le visage ne pouvait être suivie par ceux qui manquaient de cheveux; déplus, les acteurs des théâtres, pour certains rôles, avaient adopté des chevelures postiches. Ce défaut et cet exemple induisirent les personnes dont la tête était chauve à la couvrir de chevelures artificielles. On donnait à ces perruques, ainsi qu'aux cheveux naturels, la couleur blonde, alors fort à la mode. Un poète du temps nous apprend que les Lombards et les Romains faisaient usage de perruques de laine, propres et bien pignées^ et Maillard reproche dans ses sermons aux femmes de Paris de s'en servir.

Les femmes qui portaient des robes ouvertes par-devant, et dont l'ouverture était contenue par une attache qu'on nommait affiche, passaient pour des femmes galantes. Les dames, en général, se fardaient le visage avec du blanc et du rouge. Les femmes décriées ou dévouées à la prostitution ne laissaient pas d'avoir, pendu à leur ceinture, un chapelet dont les petits grains étaient de corail et les gros grains en or, en argent ou en vermeil. « Dites, mesdemoiselles, est-ce » pour l'honneur de notre Seigneur Jésus-Christ que vous portez des pater noster « ou chapelets en or? « s'écrie Maillard dans un de ses sermons. D'autres avaient des livres de prières garnis de fermoirs d'argent. Les hommes portaient aussi des chapelets riches par leur matière. « Êtes -vous corrigés? dit Maillard, avez- » vous renoncé à votre luxe, à vos concubines, à vos anneaux et à vos pater nos- » ter, qui sont en or, et que vous portez, non par dévotion, mais par vanité? Si » vous ne changez de conduite, je vous enverrai à tous les diables. »

Les femmes avaient leurs lieux de réunions aux églises, aux banquets, aux bains et chez les accouchées. Là on parlait, et on parlait beaucoup; on médisait de même. Le poète Villon a composé une ballade où il assure que les femmes de Paris surpassent en caquetage celles des autres nations de l'Europe. Les hommes se réunissaient aux cabarets, aux églises, chez les barbiers, aux Halles et à la porte Raudet. Ce dernier lieu était le rendez-vous des nouvellistes du temps. Il n'existait point à Paris de promenade publique.

Les hommes, en prononçant le nom du roi, levaient leurs bonnets, témoignage du respect qu'ils ne donnaient pas lorsqu'ils prononçaient le nom de Dieu : ce qui excitait les reproches des prédicateurs.

11 se pratiquait, pendant cette période, un usage qui n'est plus dans nos mœurs : les jeunes personnes, filles de seigneurs, de princes et même de rois, étaient, avant de se marier, assujetties à un examen peut-être nécessaire, mais qui paraîtrait aujourd'hui très-humiliant. « Il est d'usage en France, dit l'histo- » rien Froissart, quelque dame ou fille de haut seigneur que ce soit, qu'il con- » vient qu'elle soit regardée et avisée toute nue par les dames, pour savoir si » elle est propre ou formée pour avoir enfants. « Isabeau de Bavière, avant d'épouser le roi Charles VI, fut obligée de se laisser visiter par les dames.

On a dit que, sous Charles V et Charles VI, l'usage des chemises de toile était très-peu répandu, qu'on ne se servait que de chemises de serge, et qu'on taxa de luxe extraordinaire la reine Isabeau de Bavière, parce qu'elle avait deux chemises de toile. Cela pouvait être à Paris, mais non ailleurs.

Au milieu des calamités sans nombre que j'ai eu à signaler, on voit cependant

sous FRANÇOIS !««. 273

jaillir plusieurs traits de lumières nouvelles. Ainsi en France on avait constamment exécuté les condamnés à mort, sans leur permettre d'être absous par la confession. On avait la cruauté de vouloir perdre le corps et l'àme. Charles V trouva cette coutume peu catholique, et essaya de l'abolir; mais les chefs de la justice et les membres de son conseil s'y opposèrent fortement. L'honneur de cette abolition appartient à Charles VI, qui, en 1397, permit enfin aux condamnés d'être consolés ou absous par un confesseur avant d'aller au supplice.

Sous Charles Vil, le latin était la seule langue enseignée à Paris. En 1458, (irégoire de Tipherne obtint la permission d'y donner des leçons de grec; Paris, dès lors, commença à se trouver en communication avec la Grèce antique. Cette communication devint plus rapide par l'invention de l'imprimerie qui date, comme je l'ai dit, du règne de Louis XI. Les beaux-arts suivirent les lettres dans leur marche progressives. De Louis XI à Louis XII (1), l'architecture, la sculpture, se modifièrent insensiblement; l'étude des monuments antiques remit en honneur peu à peu les anciens ordres grecs et romains.

Tout semblait disposé pour l'heureuse révolution qui allait s'opérer dans les lettres, les sciences et les arts; tout présageait le règne prochain de la vérité et de la raison ; mais la société contenait des classes intéressées au maintien des institutions, de la barbarie et des abus dont elle vivait. Ces classes trompèrent, séduisirent les personnages qui exerçaient la puissance souveraine, les déterminèrent à combaltre pour ces abus, pour les erreurs et le mensonge. Une lutte violente s'engagea : il en résulta des maux dont la raison et l'humanité eurent beaucoup à gémir, comme on le verra dans la période suivante.

PARIS DEPUIS LE RÈGNE DE FRANÇOIS 1*^^ JUSQU'AU GOUVER- NEMENT DE LA LIGUE.

PARIS SOUS FRANÇOIS I^r.

François I^»' fut, le l^r janvier 1515, proclamé roi. Ce gros gas-là gâtera iout^ disait Louis XII, en parlant de son futur successeur, dont il connaissait les inclinations. En effet, François I^r manifesta un goût déréglé pour la prodigalité, le faste, la magnificence des fêtes et des cérémonies, pour toutes les puérilités, qu'on nomme vulgairement la splendeur du trône. Il voulut être tout à la fois religieux, galant et magnifique, et ne fut que persécuteur, débauché et dissipateur du bien de ses sujets; il voulut être guerrier, et presque toujours battu, il finit par être fait prisonnier; il voulut protéger les lettres, et tyrannisa la

(1) Sous le règne de Louis XII, on composa, pour le blason de la \ille de Paris, l'acrosticlie suivant :

■xiaisible domaine, ^•moureux vergier, pscpoà sans dangier, p-i ustice certaine, c/3cience hautaine, C'est Paris entier.

plupart de ceux qui les cultivaient. Les actions de ce roi ressemblent à une scène théâtrale dont les décorations, sous un point de vue, imposent aux yeux, excitent l'admiration, et qui, considérées sous la face opposée, ne présentent plus qu'un spectacle repoussant.

Il fut nommé le père des lettres : ce titre honorable, donné par ses courtisans, lui reste encore; à la protection accordée aux savants par ses prédécesseurs, ce roi ajouta te sienne. 11 suivit les exemples donnés par les Médicis à Florence, par le pape Léon X à Rome; il suivit les conseils du savant Guillaume Parvi; il attira plusieurs savants, plusieurs artistes à Paris; établit la bibliothèque de Fontainebleau, la plus riche en manuscrits, la plus volumineuse qui jamais eût existé dans le royaume, et fonda le Collège de France. Ce sont les titres les plus solides de sa gloire ; et, quels que soient les inspirations, les conseils et les exemples qui le déterminèrent à favoriser la marche de l'esprit humain, la postérité lui doit toujours de la reconnaissance. Mais bientôt il persécuta ou laissa persécuter les hommes de lettres qu'il avait attirés à Paris, les professeurs du collège qu'il avait fondé; il fit périr dans le feu des bûchers plusieurs savants ou littérateurs dont les opinions religieuses contrariaient celles de la cour de Rome; de plus, il abolit l'imprimerie par une ordonnance que j'ai citée, et ne la rétablit que pour l'enchaîner dans les liens d'une censure rigoureuse. Il éteignait d'une main les lumières qu'il allumait de l'autre.

Les événements les plus notables du règne de François I*^*", après sa prison à Madrid, sont la révolte du duc de Rourbon, connétable de France; les guerres pour la conquête du Milanais; le supplice de Samblançay, condamné pour les délits de la mère du roi, la duchesse d'Angoulême; le massacre des habitants de Mérindole, de Cabrières et de vingt villages voisins, et l'entrevue entre l'empereur et le roi de France, qui eut lieu, en 1520, entre Guignes et Ardres : entrevue inutile, qu'on nomma le cham,p du drap d'or, à cause du vain étalage de richesse et de magnificences, ruineuses pour tous ceux qui s'y rendirent.

Ce roi donna le premier l'exemple de l'horrible persécution qui s'éleva contre les luthériens, et qui dura trente-sept années consécutives. Il fut le bienfaiteur de quelques poètes, parce qu'ils chantaient ses louanges; de quelques artistes, parce qu'ils construisirent et décorèrent ses châteaux de Fontainebleau, de Madrid, du Louvre, etc.; enfin le bienfaiteur de ses maîtresses et de ses serviteurs. Il fit tout pour son orgueil et ses plaisirs; il ne fit rien pour la France. La vénalité des charges, le concordat et le luxe excessif de François I^'', portèrent de fortes atteintes à la morale publique. Il attira près de lui un grand nombre de femmes nobles, de prélats, de courtisans, de courtisanes, et se composa une cour telle que jamais on n'en avait vu d'aussi brillante, d'aussi nombreuse et d'aussi dissolue. Auparavant, une certaine quantité de femmes prostituées étaient autorisées à suivre la cour : François 1^' y substitua des femmes de qualité, et [)roslituant la noblesse, sembla vouloir ennoblir la prostitution. En revêtant la débauche de formes séduisantes, en l'illustrant jar le prestige de l'opulence et du pouvoir, il la rendit plus dangereuse; et son falal poison s'étendit avec plus de laciiité dans toutes les veines du corps social. 11 autorisa rétablissement des loteries, impôt séducteur, immoral. En 1541, ce

sors MiANCOIS I". 275

roi célébra à ChàtellerauU l(* maria^ode Joanue d'AIbn^l, sa nièce, avec le duc de Clèves. Dans cette cérémonie, il étala un faste si extravagant, et répai\dit l'argent avec tant de profusion, que ses finances éprouvèrent un déficit considérable, et que, pour le cond)ler, il établit la gabelle sur le sel dans plusieurs provinces méridionales. Cet impôt, qui lit donner aux fcHes de Cbàtellerault le nom de noces salées, causa des révoltes, et les révoltes amenèrent d'effroyables et sanglants moyens de répression. Telles furent les suites désastreuses du luxe, de la magnificence et de la conduite déréglée de François I«^

Ce prince, doué d'une figure belle, imposante, d'un extérieur généralement avantageux et que rehaussait le prestige du pouvoir, avait un esprit assez cultivé pour le temps, de la dignité dans les manières, du courage militaire, et, dans les aflaires éclatantes, une loyauté qui disparaissait dans d'autres circonstances. Il établit l'usage de porter les cheveux courts et la barbe longue. Dans un combat simulé, un de ses courtisans le blessa à la figure; pour en cacher la cicatrice, il laissa croître sa barbe. La mode des longues barbes, déjà en vigueur à la cour de Rome, fut alors admise en France.

Une maladie vénérienne, fruit des débauches de ce roi, le conduisit au tombeau. 11 mourut à Rambouillet, le 31 mars 1547.

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