MASSACRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMI
Vers l'an 1560, époque où les bûchers s'éteignirent etoi^i la guerre civile s'alluma, les dissensions publiques, sans rien perdre de la fureur religieuse qui les alimentait, prirent un caractère politique. L'autorité excessive qu'avaient envahie en France le cardinal de Lorraine et les Guise, détermina les princes de la maison de Bourbon à se liguer contre ces étrangers, à former un parti d'opposition qui se fortifia d'un grand nombre de mécontents, et surtout de la plupart des protestants persécutés. Ce parti fut, depuis les premières hostilités, nommé Huguenot. Les Guise et le cardinal de Lorraine, leur oncle, appuyés et dirigés par les cours de Rome et d'Espagne, appuyés par celle de France, qu'ils dirigeaient à leur tour, formèrent le parti papiste ou catholique.
La lutte entre ces deux partis devint une véritable guerre civile qui se termina par les massacres delà Saint-Rarthélemi. Les événements de cette terrible journée sont un des épisodes les plus importants de l'histoire de Paris. Je vais donc en parler avec quelques détails, sans cependant m'étendre trop longuement sur les intrigues et les complots qui précédèrent cette fatale catastrophe. Une tentative d'assassinat sur l'amiral de Coligni peut être considérée comme le prélude des massacres.
Le vendredi 22 août, Coligni, après avoir assisté au conseil, sortait du Louvre pour se rendre en son logis, situé rue Béthisi. 11 rencontra le roi qui venait d'une chapelle placée devant le Louvre. Ce monarque l'entraîna dans un jeu de paume voisin, où le duc de Guise jouait avec Téligny. La partie étant finie, Coligni se retira accompagné de douze gentilshommes, pour aller dîner en son hôtel. 11 marchait lentement, et lisait un mémoire qu'on venait de lui présenter. Comme il était dans la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, en face d'une maison habitée par un nommé Villemur, ancien précepteur du duc de Guise, un coup d'arquebuse, chargée de deux balles de cuivre, partit de cette maison, et atteignit Coligni : une balle lui coupa l'index de la main droite, l'autre lui fit une large blessure au bras gauche. Coligni, sans montrer autant d'émotion que ceux qui raccompagnaient, indiqua la maison d'où le coup était
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parti, ordonna à un de ses gentilshommes d'aller dire au roi ce qui venait d'arriver; et, soutenu par ses domestiques, il se rendit à pied dans son logis.
On entra dans la maison où l'assassin s'était embusqué, on y trouva l'arquebuse; mais l'assassin appelé Maurevert, l'un des gentilshommes du duc de Guise, aussitôt après le coup, avait fui et s'était éloigné de Paris.
A cette nouvelle, le roi, d'un air consterné, s'écria : Kaurai-je jamais de repos't quoi ! toujours de nouveaux troubles !\\ jeta sa raquette par terre, et se retira dans le Louvre. Le duc de Cuise sortit du jeu de paume et s'enfuit par une autre porte. Le roi de Navarre et le prince de Condé se rendirent aussitôt chez l'amiral blessé, et assistèrent à son pansement qui fut très-douloureux. Ils allèrent ensuite auprès du roi, le prièrent d'agréer leur départ, puisque ni eux ni leurs amis n'étaient en sûreté dans Paris. Catherine venait de dire au roi son fils: Il faut promettre justice, et garder que personne ne sorte ; puis on avisera au reste. Ce roi ainsi endoctriné répondit, en jurant comme à son ordinaire, qu'il punirait d'une manière si exemplaire les auteurs et complices de cet attentat, que l'amiral et ses amis en seraient satisfaits. 11 les pria de ne point quitter la cour, afin d'être témoin de sa diligence à poursuivre et punir les coupables. La reine-mère parlait dans le même sens, disait que c'était un grand outrage fait au roi, et que si un tel crime restait impuni, on s'en permettrait bientôt de pareils, dans le Louvre, sur la personne du roi et sur la sienne.
Charles IX donna ordre aussitôt au prévôt de Paris de poursuivre les coupables, de faire fermer les portes de cette ville, à l'exception de deux; permit à tous les seigneurs et gentilshommes protestants de se loger dans le quartier de l'amiral, afin qu'ils fussent protégés par les soldats de sa garde; puis, instruit que Coligni avait quelques affaires à lui communiquer, il se rendit, sur les deux heures après midi, auprès de lui, accompagné de la reine sa mère, de ses frères et d'une nombreuse suite de courtisans. La blessure est pour vous ^ la douleur est pour moi, lui dit le roi; et, en proférant ses imprécations ordinaires, il ajouta : J'en tirerai une vengeance si terrible, que jamais elle ne s'effacera de la mémoire des hommesy etc. Dans cette visite, il y eut de part et d'autre des protestations de dévouement et d'amitié.
Le 23 août, le roi, la reine, le duc d'Anjou, le duc de Nevers, le bâtard d'Angoulême, Riragues, Tavannes, le comte de Retz, tous chefs de l'odieuse conspiration, tinrent un conseil au Louvre, et discutèrent sur quelques points d'exécution non encore arrêtés ; Charles IX fit, ce jour-là, visiter Coligni par plusieurs de ses gentilshommes et par la nouvelle reine de Navarre, sa sœur; fit commencer les poursuites contre les assassins, reçut très-froidement en public le duc de Guise, qui vint lui faire des représentations sur la sûreté de sa personne. Ce duc contrefit l'homme piqué, et feignit de sortir de Paris.
Le roi, pour mieux tranquilliser les protestants, employa un autre moyen qui assura leur perte. Sous prétexte de leur donner des gardes pour les garantir contre les projets des Guise, il envoya dans toutes les hôtelleries où ils étaient loges, des quarteniers chargés d'écrire les noms et la demeure de chacun d'eux. Pour paraître protéger le logis de Coligni, il y lit pincer des gardes; mais elles étaient commandées par le sieur de Cosseins, eimemi juré de cel amiral. Peu-
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daiil la nuil, le duc tic (iuisc, choisi pour chef d'éxecution, plac;a autour du Louvre les vSuisses et. queUiues conîi)a<'uies Irauçaises, avec l'ordre précis de ne laisser sortir aucun domestitiue du roi de Navarre ni du prince de Condé. De Cosseins, qui gardait la maison de Coligni, reçut un ordre semblable.
Jean Charron, récemment nommé prévôt des marchands, reçut de ce duc l'ordre d'enjoindre aux capitaines des quartiers de conduire leurs compagnies, vers minuit, à rHotel-de-Ville. IMusieurs autres dispositions furent faites. Les membres du conseil secret s'étaient distribué les quartiers de Paris; chacun devait présider à l'exécution dans celui qui lui était assigné. Il était nuit, et des leux épars éclairaient vaguement ces sinistres apprêts. — Quelques protestants, voisins du logis de l'amiral, réveillés par ces mouvements extraordinaires, sortirent pour en savoir la cause, s'avancèrent auprès du Louvre, interrogèrent les avant-postes. Ils furent injuriés, repoussés : un d'eux s'étant plaint de ce traitement, un soldat gascon le perça d'un coup de pertuisane, et tous les autres furent massacrés. Catherine de Médicis, impatiente, saisit cette occasion pour hâter l'attaque : // n>st plus possible^ dit-elle au roi, de contenir l'ardeur des troupes, il arrivera des désordres dont nous aurons à nous repentir; il est temps de donner le signal ; et le roi ordonna de sonner le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. A deux heures du matin, le dimanche 24 août 1572, journée où les catholiques célèbrent la fête de saint Barthélemi, [au signal donné par la cloche de cette église, commencèrent les massacres dans les quartiers voisins du Louvre.
Le duc de Guise, qui s'était réservé le plaisir de présider à l'assassinat de Coligni, se rend promptement, accompagné de ses satellites, au logis de ce vénérable vieillard, frappe à sa porte, et demande, au nom du roi, qu'elle soit ouverte. Un des gentilshommes de Coligni descend et la lui ouvre. Gosseins poignarde ce gentilhomme, et fait entrer dans la cour des arquebusiers : tout ce qui se présente est égorgé ou fusillé. L'amiral et ceux qui se trouvaient avec lui se voyant dupes de leur confiance, se résignent à la mort; ils demandent pardon à Dieu, et leurs ministres récitent des prières. Un des gentilshommes de Coligni entra alors dans la chambre : le célèbre chirurgien Ambroise Paré, qui s'y trouvait, lui demanda la cause de ce tumulte ; alors le gentilhomme, se tournant vers Coligni , lui adressa ces mots : Monseigneur , c'est Dieu qui nous appelle à soi : on a forcé le logis^ et rCij a moyen de résister. L'amiral sans s'émouvoir répondit : // y a longtemps que je me suis disposé à mourir : vous autres, sauvez-vous, s'il est possible, car vous ne sauriez garantir ma vie. Plusieurs profitèrent de ce conseil; et quelques-uns parvinrent, en gravissant sur les toits, à échapper à la mort. Cependant quatre Suisses opposaient de la résistance aux assassins, et les arrêtaient dans l'escalier. Gosseins s'avance en force, et fait bientôt disparaître cet obstacle. La porte de la chambre de Cofigni est enfoncée. Un Allemand, appelé Besme, un Picard, nommé le capitaine Attin , quelques autres individus aux gages des Guise, tous couverts de cuirasses, armés d'épées et de poignards, entrent. Besme s'avance vers Coligni, qui, sorti récemment du lit, n'était couvert que d'une robe de chambre; et, lui mettant la pointe de son é{)ée sur la gorge, lui dit : N'es-tu pas Vamiral? — Cest moi, répond Coligni avec assurance; puis regardant l'épée dont il était menacé, il ajouta :
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Jeune homme, lu devrais respecter ma vieillesse et mes infirmités ; mais tu n'abrèges ma vie que de peu de jours. Besme lui enfonce son épée dans le corps, la retire et l'en frappe plusieurs fois au visage.
Le duc de Cuise qui, avec d'autres seigneurs catholiques, était resté dans la cour, impatient d'attendre le succès des assassins, dit en criant : Besme^ as-tu achevé F Y^esme répond. C'est fait. Guise réplique: Monsieur d'Angouléme ne le croira que lorsqu'il le verra de ses propres yeux : jette le cadavre par la fenêtre. Alors Besme et Sarlaboux levèrent le corps de l'amiral sur la fenêtre, et le firent tomber dans la cour. D'Angoulème et Guise doutaient que ce fût là le corps de ' Coligni, dont le visage était déliguré par les blessures et le sang. Us l'essuyèrent avec leurs mouchoirs. Guise dit : Cest bien lui, et après avoir foulé aux pieds sa tète, ils remontèrent à cheval et sortirent. Le duc de Guise, alors, se mit à crier : Courage, soldats, nous avons heureusemeîit commencé : cd Ions aux autres, car le roi le commcmde.W ne cessait de répéter ces mots : Le roi le commande^ telle est sa volonté! Ce fut après cet exploit que la cloche de l'horloge du Palais répondit au son de celle de Saint-Germain-l'Auxerrois. Alors les rues retentirent des cris aux armes ! et le massacre devint général.
Le duc de Cuise, le bâtard d'Angouléme, le duc de Nevers, le comte de Tavannes, Albert de Gondi, comte de Retz, courent par la ville, l'épée à la main, pour exciter le peuple aux massacres; et pour mieux l'y déterminer, ils disent que Coligni et ceux de son parti avaient conspiré contre le roi et les princes ; que le roi, en ordonnant leur mort, ne faisait que prévenir les attentats des conjurés. Ainsi autorisé par le roi, le peuple se livra sans crainte, sans remords, à tous les excès. Il se porta dans la maison de Coligni, insulta son corps par des mutilations dégoûtantes à raconter, le traîna dans les rues, et s'apprêtait à le jeter dans la Seine, lorsqu'on s'avisa de le transporter aux fourches patibulaires de Montfaucon, où il fut pendu par les cuisses avec des chaînes de fer. Il y resta quelques jours; le duc de Montmorency , son parent et son ami , le fit transférer à Chantilly, et enterrer convenablement dans la chapelle de ce château. Un écrivain du temps dit : « La reine-mère pour repaître ses yeux de la » vue du corps mutilé de l'amiral , pendant au gibet de Montfaucon, y mena ses » fils, sa fille et son gendre. La tète de Tamiral fut, par ordre de la cour, embau- « mée, et envoyée, dit-on, à Rome en signe de triomphe. »
Pendant (lue dans les rues de Paris on enfonçait les portes , qu'on égorgeait les habitants, qu'on jetait leurs corps ensanglantés par les fenêtres, des scènes semblables se passaient dans le Louvre. Dès que les massacres eurent commencé, Nancey, capitaine des gardes, vint avec une troupe nombreuse dans les antichambres du roi de Navarre et du prince de Condé , enleva toutes les armes des personnes attachées au service de ces princes , les chassa des appartements où ils étaient encore couchés, et les conduisit à la porte du Louvre. Ces malheureux, parmi lesquels se trouvaient le baron de Pardaillan, Saint-Martin Bourses, le capitaine Pilles, invoquaient les promesses que le roi leur avait faites ; mais, inutiles invocations I Le roi^nplacé à une des fenêtres du Louvre, prenait plaisir à les voir égorger par les Suisses, et criait aux bourreaux de n'en épargner aucun. Dès que le jour commença à paraître, il se mit
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à la f(MuHro (riin corps de bàtiinenl, <|ui s'avanrail sur le bord do la Seine; et, avec des carabines qn'il l'aisail charger, il tirait, dit-on, sur les malhcHrenx (jui se sauvaient en traversant la rivière à la nage ; et , pour encourager les assassins, il ne cessait de crier : Tiir!, lue! lirons^ )nor(lieu! ih ^'enfulpnf. Urantôme raconte le même lait de cette manière : « Charles IX, dit-il , prit une grande • an|uebuc de chasse (|u'il avoit, et en tira tout i)lein de coups à eux ( à ceux " qui se réfugioient dans le faubourg Saint(kM'main), mais en vain : carl'ar- » quebuc ne tiroit si loin. Incessamment crioit : Tvez^ tuez! et n'en voulut %
" sauver aucun , sinon son premier chirurgien, maître Ambroise Paré. >'
II serait trop long et trop ])énible de retracer ici les diverses scènes de cette horrible boucherie. ï.a |)lupart des prolestants de la caste nobiliaire , arrachés de leurs lits, étaient traînés sous les fenêtres du roi, qui tenait en main une liste du nom de tous ceux qu'il destinait à la mort. 11 prenait |)laisir à voir tomber sous les poignards ceux que la veille il avait comblés de caresses. A la tin du jour, le Louvre fut environné de sang et de cadavres. Le croirait-on ? les femmes de la cour venaient en foule repaître leurs yeux de ces horribles images, parcouraient, avec une impudente curiosité, les corps nus et ensanglantés des victimes.
Les autres quartiers de la ville étaient également la proie des massacreurs. On égorgeait par fanatisme, on égorgeait par vengeance, on égorgeait pour piller, pour obtenir la succession ou la charge de sa victime. Outre le roi, les princes et seigneurs assassins , outre leurs gentilshommes, gardes ou soldats qui partageaient leur infamie, il se trouvait à Paris des hommes qui, autorisés par l'exemple de la cour, poussés par leur jiropre férocité , se distinguèrent en faisant tomber sous leurs coups un grand nombre de victimes, ou en pro- i
longeant leur supplice par des ratfinements de cruauté. « La ville n'était plus «qu'un spectacle d'horreur et de carnage, dit l'historien de Thou : toutes " les places, toutes les rues retentissoient du bruit que faisoient ces furieux, » en courant de tous côtés pour tuer et pilier : on n'entendoit de toutes parts » que hurlements de gens ou déjà poignardés ou prêts à l'être. On ne voyoit » que corps morts jetés par les fenêtres ; les chambres et les cours des maisons « étoient pleines de cadavres; on les Iraînoit inhumainement dans les carre- » fours et dans les boues ; les rues regorgeoient tellement de sang qu'il s'en » formoit des torrents; enfin il y eut une multitude innombrable de personnes » massacrées : hommes, femmes, enfants, et beaucoup de femmes grosses. «< Un autre écrivain contemporain parle ainsi de la même journée : - Le dimanche " (24 août) fut employé à tuer, violer et saccager.... Les rues étoient cou- ' vertes de corps morts, la rivière teinte en sang; les portes et entrées du pa- >' lais du roi peintes de même couleur... Le papier pleureroit, dit-il ensuite, si » je récitois les blasphèmes horrihles prononcés par ces monstres , ces diables » encharnés, pendant la fureur de tant de massacres. Les tempêtes et le son '» continuel des arquebuses et des piistolets, les cris lamentables et elfroyables •> de ceux que l'on bourreloit , les hurlements de ces meurtriers, les cori)s je- " tés par les fenêtres, les cailloux qu'on faisoit voler contre, et le pillage de » plus de six cents maisons continué longuement, peuvent présenter à l'esprit
» du lecteur le tableau des excès et de la diversité de ces malheurs et de ces » crimes. Les charrettes, chargées de corps morts, de demoiselles, femmes, » filles , hommes et enfants , étoient menées et déchargées à la rivière, laquelle » on voyoit couverte de corps morts et toute rouge de sang, qui, aussi, ruis- » seloit en divers endroits de la ville , comme en la cour du Louvre. »
Vers cinq heures du soir , le roi fit, à son de trompe , publier , dans tout Paris, l'ordre à chacun de se retirer dans sa maison, sans en sortir; ce qui n'empêcha point les massacres de continuer. Les deux jours suivants, le lundi et le mardi , les égorgements furent aussi nombreux que le premier jour. On égorgea pendant tout le reste du mois d'août et pendant le mois de septembre : on ne cessa d'égorger que lorsque les victimes manquèrent aux bourreaux. Dans les prisons et dans des maisons particulières, on tenait en réserve des protestants que l'on tuait pendant la nuit. Le 5 septembre, le roi fit venir près de lui le boucher Pezou, l'un des capitaines de Paris, et lui demanda s'il restait encore des huguenots dans la ville. Pezou répondit que le jour précédent il en avait jeté cent vingt dans la rivière, et qu'il en expédierait encore autant la nuit suivante. Le roi se mit à rire et le renvoya.
De Thou évalue le nombre des Français égorgés à Paris, dans le premier jour seulement, à deux mille; d'autres écrivains portent à dix mille le nombre des personnes tuées pendant les trois premiers jours des massacres. On voit, par un compte de la Ville, que les 9 et 13 septembre, des fossoyeurs furent chargés d'aller, à deux reprises, enterrer les corps entassés sur les rives de la Seine. En réduisant le nombre des hommes et des femmes massacrés à huit ou neuf mille, on se rapprochera, je le crois, de la vérité; mais dans ce nombre on ne comprend pas ceux qui furent exécutés à mort par arrêt du parlement, ceux qui furent assassinés dans la suite sans être jetés à la rivière.
Ces excès, au lieu d'amener la paix, comme la cour s'en était flattée, allumèrent la guerre civile, qui éclata sur tous les points de la France. Les protestants, quoique les massacres et la fuite eussent diminué leur nombre, ne se montrèrent jamais si redoutables. La cour, elTrayée, se vit réduite à solliciter la paix auprès de ceux qu'elle avait si cruellement trahis, assassinés; elle ne recueillit qu'humiliations et revers.
Le pape fut, dès le 6 septembre, informé des événements de Paris; les lettres de son ministre en France, lues dans une assemblée de cardinaux, portaient, entre autres détails , que les massacres avaient été exécutés par l'ordre exprès du roi, A cette nouvelle , la cour de Rome fit éclater une joie immodérée ; elle ordonna des cérémonies religieuses pour remercier Dieu du succès de cet affreux complot, fit célébrer des messes solennelles, publier un jubilé, tirer le canon du château Saint- Ange, allumer des feux de joie dans les rues, et exécuter de pompeuses processions, où assistèrent le pape, les cardinaux, les ambassadeurs, des prêtres et des soldats. Le cardinal de Lorraine prit une grande part à cette joie féroce ; il donna mille écus d'or au gentilhomme qui lui apporta cette agréable nouvelle. Ce fut lui qui, avec un luxe digne de la circonstance, célébra la messe après la procession. Au-dessus de l'église, on avait placé une inscri[)tion où la participation de la cour de Rome aux massacres de
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la Saint-Barthôlemi otail avouée sans pudeur. Voiei la substance de cette inscription, d'après riiistorien de Thou. VAk) portait que « le cardinal de Lor- » raine, au nom du roi très- chrétien Charles IX, rendait grâces à Dieu , et félici- >' tait notre saint-père le pape, Grégoire Mil, le sacré collège des cardinaux, » etc., des succès étonnants et incroyables qu'avaient eu les conseils que le Saint- « Siège avait donnés^ les secours qu'il avait envoyés, et les prières que Sa Sainteté » avait ordonnées pour douze ans. » Pour perpétuer la mémoire de ce triomphe, le pape fit même frapper une médaille.
Charles IX , qui n*avait recueilli de ces massacres que des chagrins, des revers , et l'indignation de tous les gens de bien , mourut peu de temps après, le 30 mai 157i. Avant d'expirer, il éprouva le supplice des remords, qui vint se mêler aux douleurs excessives que lui causait sa maladie honteuse. Sa nourrice, qu'il aimait beaucoup, quoiqu'elle fut huguenote, ne le quitta point dans ses derniers moments : « Comme elle se fut mise sur un coffre et commencoit à •> sommeiller , dit l'Estoile, elle entendit le roi se plaindre , pleurer et soupirer; » elle s'approche tout doucement du lit, et tirant la custode ( le rideau), le roi » commença à lui dire, jetant un grand soupir et larmoyant si fort que les san- » glots lui interrompaient la parole: Ah! ma nqurrice, ma mie, ma nourrice , » que de sang et que de meurtres! Ah! que j'ai suivi un méchant conseil! O mon » Dieu, pardonne-les-moi et me fait miséricorde , s'il teplait;je ne sais où f en » suis, tant ils me rendent perplexe et agité. Que deviendra tout ceci? que ferai-je ? » Je suis perdu, je le vois bien. » La nourrice le rassura par quelques paroles consolantes, lui donna un nouveau mouchoir, car le sien était tout mouillé de ses larmes , ferma le rideau et le laissa reposer.
Le cardinal de Lorraine, l'instigateur direct des massacres, mourut quelques mois après dans un état de démence et de fureur. Un des résultats les plus notables de la Saint-Barthélemi fut l'extinction de la branche royale des Valois,
JEDX DE PAUME. Cejcufut accueilli, durant ce siècle, avec une grande fureur. Dans la rue Grenier-Saint-Lazare était un jeu de paume où, vers l'an lli26, une femme nommée Margot, âgée de vingt-huit à trente ans, fit admirer son talent pour ce jeu : « Elle jouait, dit un écrivain du temps, devant main, derrière main, » très-puissamment, très-malicieusement, très-habilement. » Il paraît qu'alors l'usage des raquettes n'était pas encore adopté pour ce jeu : on poussait la balle avec la paume de la main, d'où lui est venu son nom de jeu de paume; ensuite on s'enveloppa la main avec un gantelet de cuir ou d'autres matières élastiques. L'usage des raquettes ne tarda guère à s'introduire. Le jeu de paume de la rue Grenier-Saint-Lazare n'était pas le seul à Paris au quinzième siècle : il en existait deux dans la rue de la Poterie-des-Halles, laquelle avait porté le nom de rue ISeuve~des-Deux-Jeux-de- Paume. Cg jeu, après la chasse, la galanterie, les duels , était l'exercice le plus habituel des princes et des seigneurs.
Charles V, par son ordonnance du mois de mai 1369, en prohibant plusieurs jeux à Paris, prohiba notamment celui de la paume. Ce roi, qui avait défendu ce jeu, en lit construire un dans son hôtel de Saint-Paul et dans les dépendances de l'hôtel de Beautreillis. Deux jeux de paume étaient établis à l'entrée du Louvre, du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois. On voit que la cour pratiquait
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elle-même ce qu'elle interdisait aux autres. Comme on avait défendu d'établir de nouveaux jeux de paume dans la ville, on en établit dans les faubourgs, et surtout dans celui de Saint-Marcel. Alors le parlement fit défense, en 1550 et 1551, d'en bâtir non-seulement dans la ville mais encore dans les faubourgs.
PRISONS. Elles étaient nombreuses à Paris : chaque juridiction, chaque seigneur, chaque monastère avait la sienne. Voici une notice sur les plus connues.
Prison du Louvre. A la fois forteresse, séjour des rois et prison, le Louvre recelait des souterrains qui servaient de cachots aux prisonniers d'État. La grosse tour, bâtie sous Philippe-Auguste, devint une prison d'État. Plusieurs personnages y furent renfermés. Ce château fort ne cessa d'être prison qu'en 1558, lorsque François \^^ fit reconstruire le Louvre.
Prison du Grand-Châtelet. L'ordonnance que Henri VI, roi de France et d'Angleterre, donna au mois de mai 1425, indique quinze prisons au Châtelet. Dix d'entre elles étaient les moins horribles, puisque les lits y étaient payés plus cher. Voici leurs noms : /è.v Chaînes, Beauvoir, la Moite , la Salle Jes Boue heries y Beaumont, la Grièche, Beauvais, Barbarie et Glorietle. Les prisonniers y payaient par nuit quatre deniers pour un lit, et deux deniers pour la place. — Dans la Fosse, le Puits, la Gourdaine^ le Berseuil ou BereeaU;, les Oubliettes et Entre-deux-huis (portes), les {)risonniers nt' donnaient qu'un denier par nuit. A l'entrée, pendant le séjour et à la sortie, les prisonniers payaient le geôlage (1). Dans les comptes de la prévôté de Paris, on lit cet article : « Poulie de cuivre servant à la prison de la Fosse du Châtelet. >• Il paraît que les prisonniers étaient descendus dans le cachot dit la Fosse^ par une ouverture pratiquée à la voûte du souterrain, comme on descend un seau dans un puits. Peut-être cette fosse était-elle celle qu'on nommait Chausses d'hypocras, où les prisonniers avaient les pieds dans l'eau, et ne pouvaient se tenir ni debout ni couchés. Sa forme devait être celle d'un cône renversé. On y mourait après quinze jours de détention. Un autre cachot avait reçu le nom de Fin d'aise. L'auteur des Persécutions de V Église de Paris dit, en parlant d'un des cachots du Châtelet, que Pierre Cobert fut « mis au cachot le plus fâcheux, nommé Fin d'aise, plein » d'ordures et de bêtes, et ne cessoit pourtant de chanter psaumes, etc. »
Prison du Petit-Chdtelet. Par lettres du 24 décembre 1398, Charles VI ordonna que les prisons de cette forteresse, située à l'extrémité méridionale du Petit- Pont, serviraient de suppléments à celles du Crand-Châtelet; on les fit examiner. Il se trouva qu'elles étaient sûres et suffisamment aérées, à l'exception de trois cachots ou Chartres basses^ où les prisonniers, par faute d'air, ne pouvaient
(1) L'ordonnance que je cite règle les prix, d'entrée et de sortie, d'après l'état des personnes, ainsi qu'il suit :
liv. sous den.
Un comte et une comtesse paieront 10 » »
Un chevalier banneret ou une dame bannerette » 20 »
Un simple chovalierou une simple dame » 5 »
Un écuyer ou une simple demoiselle noble » » 12
Un Lombard ou une Lombarde » « 12
Un juif ou une juive » u »
Toutes autres personnes » » s
sors CJIMU.KS IX. 303
viviv loii^tenips. En 1402, le luônie roi dosliiia colle hideuse lorleressi^ au pivvôt de Paris, ooinme une demeure sûre et liahitalion honorable.
Prison de la Co7icier(/en'e, située dans li's ])àliinenLs du palais de la (îite, à l'étage inlerleur et à l'ouest de reniplaoenieut de la grand'salle. dette prison tire son origine de celle du palais; car, depuis le commencement de la ])remière race, tous les palais des rois, tous les châteaux des seigneurs étaient à la fois lieux de séjour, de défense et de détention. Cependant elle ne ligure, pour la première fois, dans les registres de la Tournelle criminelle du parlement, qu'au 23 décembre 1391. Le concierge était un personnage important, le chef d'une juridiction appelée liaUlicKje du Palais. La mauvaise nouri iture des ])risonniers et l'insalubrité des prisons ont souvent engendré des maladies contagieuses. Au mois d'août L548, il se manifesta dans ces prisons une contagion qu'on nomma la peste. On fut obligé de transférer ailleurs les individus qui y étaient renfermés. Le parlement ordonna que les immondices de ces prisons seraient enlevées, et que le préau, ainsi que les cachots seraient entièrement nettoyés. Pour la première fois, le 31 juillet 1543, sur le rapport de deux conseillers, il fut ordonné que dans la chambre appelée de l'Infirmerie on placerait des lits pour les prisonniers malades. — Il paraît que les geôliers maltraitaient les prisonniers, puisque, au seizième siècle, on trouve , dans les registres criminels du parlement, de fréquentes injonctions aux geôliers de se conduire avec moins de rigueur envers les détenus. > de bien doucement et humainement traiter les pri- » sonniers, leur bailler paille et eau, les pourvoir de gens d'église, etc. »
Le préau présente un emplacement ou espèce de cour de vingt-cinq à trente toises de longueur sur dix environ de largeur. Tout autour sont une galerie, des loges qui servent aux prisonniers, et des escaliers qui aboutissent à des prisons supérieures. Quant aux anciens cachots ils ne servent plus.
Prison de la Bastille ou Bastide, comme on nommait autrefois les fortilications des portes de Paris. Celle-ci servait de défense à la porte Saint-Antoine. Elle était la plus forte de toutes les bastilles de cette ville, à cause du voisinage de l'hôtel Saint-Paul, où le roi Charles V faisait son séjour ordinaire. Dès qu'elle fut entièrement construite, on en destina une partie à servir de prison. Ce fut dans une des tours de cette vaste forteresse que Louis XI, en Li75, fit établir cette fameuse cage de bois pour y renfermer Cuillaume de llarancourt, évêque de Verdun. Elle était d'une extrême solidité, composée de gros madriers liés entre eux par des attaches de fer, et si lourde, qu'il fallut reconstruire et consolider la voûte qui devait la supporter. Pendant vingt jours, dix-neuf charpentiers furent employés à cet ouvrage. Dans cette même cage, ou dans une autre semblable, fut, en 1559, enfermé Anne Dubourg, conseiller au parlement de Paris, condamné au feu pour cause d'opinions religieuses. La Bastille, dont je parlerai plus en détail, avait aussi ses cachots humides et obscurs, ses basses fosses, ses oubliettes, où on laissait les prisonniers mourir de faim. On trouva pendant les mois de mai et de juin 1790, lors de la démolition de cette forteresse, la preuve de celte atrocité : quatre squelettes humains y furent découverts enchaînés; on les transféra dans le cimetière de la paroisse Saint-Paul.
Parmi les autres prisons appartenant à des juridictions secondaires, je citerai
celle de Nesle, située dans l'hôtel du même nom; celle du Prévôt des marchands, rue de la Tannerie; celle de l'évèque de Paris, dite For-VÉvêque, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, n*> 6 ; celle de l'Ofïïcialité destinée aux ecclésiastiques, consistant en une tour enclose dans les bâtiments dépendant de la cathédrale ; celle du chapitre de Notre-Dame, dont on ignore l'emplacement; celles du Temple, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Victor, etc. Les prisons des seigneurs ecclésiastiques, au nombre de vingt-cinq, étaient toutes reconnues pour légales. Il en existait encore d'autres dans Paris, qui ne jouissaient pas de la même prérogative, mais que le gouvernement tolérait. Chaque monastère, même chaque couvent des ordres mendiants, avait sa prison ; ces prisons monacales étaient nommées Vade inpacej cette dénomination indique un éternel adieu.
Ces prisons, aux quinzième et seizième siècles, étaient toujours remplies, à cause des nombreuses arrestations qui se faisaient, sans presque aucune formalité et très-arbitrairement, et parce que les prisonniers pauvres, quoique acquittés, manquant d'argent pour payer les frais de gîte et geôlage, continuaient à être détenus. Le parlement, à plusieurs époques, et notamment le 9 avril 1540, ordonna aux prévôts et geôliers de faire vendre les biens meubles ou immeubles de ces prisonniers, etc., afin d'en débarrasser les prisons. Les juges oubliaient les prisonniers, dès qu'ils n'étaient point sollicités pour leur rendre justice ; aussi, en 1564,1e parlement ordonna-t-il aux geôliers des prisons du Chàtelet, de Saint-Victor, de Saint-Marcel et de Saint-Germain-des-Prés, de lui présenter quatre fois par an le rôle des prisonniers qui s'y trouvaient.
Au 31 mai 1675, Louis XIV réduisit le nombre des prisons de Paris, et ne conserva que les suivantes ; la Conciergerie du Valais, le Grand et le Petit Chàtelet, le For-VÉvêque; celles de Saint-Éloi, de Saint-Martin, de Saint -Germain-des- Pre's, jusqu'à l'achèvement des bâtiments du Chàtelet; VOfficiaUté et celle de la Yilleneuve-sur-Gravais, pour les enfants en correction,