‹ Histoire de Paris et de ses monumentsChapitre 46 sur 96 · PARIS SOUS LOUIS XIII · texte numérisé non relu

PARIS SOUS LOUIS XIII

Peu d'heures après la mort tragique de Henri IV, le duc d'Épernon, celui qui, étant dans le carrosse du roi, l'avait vu assassiner, vint, accompagné de gardes-françaises et de gardes-suisses, à la cour du parlement, qui siégeait alors dans le couvent des Grands-Augustins (1). Il y demanda avec un ton menaçant la régence du royaume pour la reine, et dit à cette cour en mettant la main à son épée : Elle est encore dans le fourreau; mais il faudra qu'elle en sorte si dans V instant on 7i accorde pas à la reine un titre qui lui est dû selon Vordrc de la nature et de la justice. Le parlement, sans délibérer, consentit à cette demande. C'était la première fois que cette cour conférait la régence, et, depuis, cette prérogative lui est restée.

La régente, dévote sans être pieuse, dépourvue de lumières et de jugement, ne se distinguait que par son opiniâtreté, par son dévouement aux jésuites et à la cour de Rome; elle fît tout ce que voulurent ses conseillers, ses directeurs, et consentit à ce que tout l'ouvrage de Henri IV fût détruit pièce à pièce. Cette reine, après avoir composé un conseil de régence de tous ceux qui y prétendaient, conseil qui n'était que pour les apparences, forma un conseil secret où figuraient au premier rang les ennemis naturels de la prospérité française : un jésuite, le P. Cotton ; le nonce du pape; Concini, natif de Florence, espèce de domestique, qu'elle éleva au grade de maréchal de France, quoiqu'il n'eût jamais fait la guerre; le duc d'Épernon, etc.: tous ou presque tous accusés, surtout ce dernier, d'être les provocateurs ou les complices de l'horrible assassinat du roi son époux.

(1) Le Palais de Justice ayant été destiné aux festins et aux cérémonies du couronnement de la reine , le ])arlement fut obligé d'en déguerpir, et de transporter, le 1 7 avril précédent , ses séances aux Aucusiins , dans le réfectoire de ce couvent , ainsi que cela s'était pratiipié autrefois.

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!.e meurtre commis sur la persouue de lleiui IV u'élait eu ell'ct, à ce (lu'il paraît, que le prélude de lexéouliou d'uu plan plus vaste. Un {j^enlilhomme, voyant les (illes de la reiue pleurer la mort de ce roi, s'en moqua, et leur dit : Vov.s en verrez bien (Vavtrcn, et les avertit de garder leurs larmes [)our une aulre occasion qui se présenterait bientôt. La veuve du capitaine Saint-iMatthieu conseilla à une Parisienne de quitter Paris. Pourquoi celai lui demanda-t elle. — C est parce qu'avant qu'il soit huit jours il arrivera de grands malheurs dans celte ville. Le bruit sinistre d'une prochaine Saint-Barthélemi se répandit. Sully se renferma dans l'Arsenal et le mit en état de défense. Les protestants alarmés se barricadèrent dans leurs maisons. Le 17 juillet 1610, on entendit crier pendant la nuit dans les rues : Aux armes! On voulait produire un mouvement; mais les crieurs furent battus et mis en fuite par la milice parisienne. L'exécution de ce projet sanguinaire fut manquée. « Le peuple, dit l'Estoile, étoit las et recru des » tromperies des grands ; étant fait sage par les exemples passés, il n'étoit plus » possible de le faire mordre à cet appât. »

Louis XIII, placé fort jeune sur le trône, et dans des circonstances si orageuses, n'était pas, même lorsqu'il eut atteint l'âge de la virilité, doué d'un caractère propre à commander le calme. Il eut des favoris et ne pouvait s'en passer; il les choisissait sans discernement et les perdait sans regret : il eut môme des favorites; mais ses liaisons avec les demoiselles de La Fayette et de Hautefort n'étaient point de l'amour. Soit vice de constitution, soit timidité de caractère ou principe religieux, on n'a aucune galanterie à lui reprocher; et, en ce point comme en plusieurs autres, il différait entièrement du roi son père. Louis XllI régna, mais ne gouverna jamais. Trois hommes, pendant la durée de ce règne, exercèrent successivement le pouvoir suprême, Concini, de Luynes et Richelieu.

Marie de Médicis eut l'imprudence de laisser prendre au florentin Concini les rênes de l'État. Pendant sept ans que dura sa régence, elle combla cet étranger de richesses et de titres d'honneur; les finances du royaume devinrent sa proie; il excita contre lui la jalousie des princes et seigneurs, et les murmures du peuple. Pour faire cesser ces murmures, il fit élever des potences dans presque toutes les rues et places de Paris : il en existait deux ou trois au bas du Pont-Neuf. Pendant cet intervalle de temps, on vit des intrigues nombreuses pour des objets misérables, des emprisonnements de princes, des états-généraux, des guerres civiles, des duels, des assassinats commis par les premiers seigneurs de la cour ; on vit surtout, dans les classes supérieures de la société, régner l'anarchie et un épouvantable désordre.

Quant à l'éducation du jeune roi, on lui apprenait la musique, la peinture et des jeux d'enfant; on l'instruisait à former de petites forteresses dans le jardin des Tuileries, à donner du cor et à battre du tambour : ou ne lui enseigna jamais le devoir des rois. 11 avait alors pour favori un courtisan nommé Albert de Luynes, homme plein d'ambition, qui conçut le projet de renverser tous ceux qui gouvernaient et de se mettre à leur place. Il irrita en conséquence 1(^ roi contre sa mère, lui fit sentir son état de nullité, lui persuada qu'il ne parviendrait jamais à exercer l'autorité royale tant qu'il ne se serait pas défait de

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Concini. Le roi approuva son projet, et chargea Vilry, capitaine de ses gardes, déjouer le principal rôle dans son exécution. Le 24 avril 1617, pendant que Concini, pour se rendre chez la reine, passait sur le pont-dormant qui précédait le pont-levis du Louvre, ViLry, à la tête des gardes du roi, l'altaque et le tue. Le roi, transporté de joie, dit à l'assassin : Grand merci à vous , à cette heure je suis roi! 11 le fit aussitôt maréchal de France. Le corps de Concini, qu'on avait furtivement enterré dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, fut, par une troupe de laquais, déterré le lendemain matin, traîné dans les rues de Paris, divisé en lambeaux que l'on brûla, et que l'on pendit aux potences qu'il avait fait dresser. Quelques mois auparavant, la population, à l'instigation de la mère du prince de Condé, avait pillé et dévasté pendant deux jours l'hôtel que ce malheureux possédait rue de Tournon , depuis appelé hôtel des Ambassadeurs, et aujourd'hui hôt^l de Nivernais. Enfin, la femme de Concini, nourrice et confidente de la reine, fut décapitée par arrêt du parlement.

La reine, par ordre de son fils, fut consignée dans son appartement. On fit aussitôt abattre le pont qui conduisait de son cabinet au jardin du Louvre. Elle ne sortit de cette espèce de prison que pour être exilée au château de Blois.

De Luynes, sous le nom du roi, gouverna les Français avec un despotisme révoltant, surpassa son prédécesseur en abus d'autorité, et surtout en déprédation de finances. Jamais chef d'État n'avait excité plus de mécontentement; jamais la haine publique ne s'était exhalée par un aussi grand nombre de pamphlets, de satires et de malédictions. Depuis on ne connaît que le cardinal Mazarin qui ait obtenu sur de Luynes cette triste supériorité.

Pendant les onze années que durèrent ces deux tyrannies, la digue que Henri IV avait opposée à l'ambition turbulente de la noblesse fut rompue; les duels, les assassinats, les brigandages, les guerres civiles et toutes les calamités qu'elles entraînent, vinrent accabler le peuple français. Les princes, les seigneurs, considérant le gouvernement comme leur patrimoine, et les honneurs, les pensions qui en émanaient, comme leur proie, se disputèrent et s'arrachèrent l'autorité et les finances de l'État. Ils firent souvent la guerre à la cour, qui résistait quelquefois à leurs demandes exorbitantes.

On ralluma les torches du fanatisme, en violant les traités faits avec les protestants. Les jésuites obtinrent la permission de rouvrir leur collège à Paris. Le prince de Condé, qui, au nom du roi, sous Concini, avait été renfermé à la Bastille, fut, au nom du roi, sous de Luynes, mis en liberté. La reine se sauva de Blois, et son fils se raccommoda avec elle. Un an après, la reine, conseillée par Richefieu, fit la guerre à son fils, et le roi prit les armes contre sa mère. — Le duc de Lesdiguières promet de se faire catholique, et le prince de Condé menace d'embrasser la religion protestante. « Si l'on vouloit rapporter toutes les » particularités de ces guerres, dit un contemporain, on verroit en la pour- » suite d'icelles, non les intentions du roi exécutées, ains (mais) des perfidies, » desloyautés et trahisons, tant du côté des persécutés que des persécuteurs.»

Après la mort de de Luynes, un troisième personnage, plus audacieux encore, s'avance sur la scène politique, et maîtrise toutes les ambitions : sa tyrannie fait oublier et même regretter celle de ses prédécesseurs. Ce personnage est Armand-

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Duplessis (le Kiclielieu , cvOciue de Luçon, qui, ayant commencé sa lortuiicà la cour, sous (]oncini, eut assez de souplesse pour la continuer sous de Luynes. Serviteur dévoué de la reine, il avait partagé ses revers et ses succès, et cependant s'était ménagé des intelligences avec les ennenns de cette princesse. Marie de Médicis lui lit obtenir le titre de cardinal; et, lorsqu'il reçut la conlirmation de cette dignité, il déjmsa son chapeau rouge aux pieds de la régente, lui disant : Madame, cette pourpre dont je suis redevable à Votre Majesté^ me fera souvenir du vœu que faijait de répandre mon sang pour son service. Paroles de courtisan I 11 devint dans la suite le plus ardent persécuteur de cette reine.

Admis, en avril 1624, au conseil d'État, il le domina ; et, pendant plus de dixhuit années, il fut le fléau des Français et le perturbateur de l'Europe. Son ardeur pour la domination fut puissamment secondée par son talent, sa subtilité, son audace, et son mépris pour toutes les règles de l'équité et de la morale. Jl n'en respectait aucune; il en faisait lui-même l'aveu : Quand une fois j'ai pris ma résolution, disait-il, 7e vais au but : je renverse tout; je fauche tout; ensuite, je couvre tout de ma soutane rouge,

La plupart des poètes et prosateurs de son temps, prosternés aux pieds de sa toute -puissance, lui ont, par intérêt ou par frayeur, prodigué des éloges que des bouches modernes répètent encore par ignorance. Lancé dans la carrière du pouvoir, il commit plusieurs crimes pour s'y avancer, et en commit un plus grand nombre pour s'y maintenir. Il fut ingrat envers ceux qui contribuèrent à sa fortune : il la devait à Marie de Médicis; il la persécuta d'une manière scandaleuse. Au nom du roi son fils, il l'obligea de sortir du royaume; et cette veuve de Henri IV, qui avait fait bâtir le palais du Luxembourg, n'eut, pour se loger, à Cologne, qu'un galetas où elle mourut misérablement.

11 fut cruel. Je ne parlerai pas de ces exécutions mystérieuses qui avaient lieu, dit-on, dans ses châteaux de Bagneux et de Ruel; mais je ne puis passer sous silence les motifs secrets de ses meurtres politiques. Il fit décapiter de Thou, parce qu'il avait refusé de devenir le délateur de ses ennemis, et parce que son père, le célèbre historien, avait parlé peu favorablement de la famille de Richelieu. Il fit périr Saint-Preuil, parce qu'il avait manqué d'égards à ceux de la famille du cardinal ; le comte de Chalais, le comte de Montmorency, pour avoir servi les complots du frère du roi; le jeune Cinq Mars, favori du roi, qui, en cette qualité, portait ombrage au cardinal, et qui, de plus, était l'amant de Marion de Lorme, dont le cardinal voulait faire sa maîtresse; Marillac, dont la condamnation parut si étrange que le cardinal en rejeta l'odieux sur les juges, leur reprochant une injustice qu'il avait lui-môme ordonnée. Tous périrent sur l'échafaud. Je ne parle pas d'un grand nombre d'autres qui, par leurs mécontentements ou par la séduction, entraînés dans les conspirations que tramèrent la mère, l'épouse et le frère du roi, et abandonnés ensuite par ces personnages illustres, éprouvèrent le sort des premiers, périrent par la main du bourreau, ou bien dans l'exil et dans les prisons.

Les écrivains qui ne connaissent point le règne de Richelieu le proclament comme un grand politique. Richelieu ne parut habile que par l'inhabileté de ses adversaires, n'obtint des succès que par l'extrême incapacité du roi et par la

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