‹ Histoire de Paris et de ses monumentsChapitre 60 sur 96 · SOIS L()UIS W · texte numérisé non relu

SOIS L()UIS W

plus joiKT (\[w (les pantomimes. Ce ^^♦Mire de speetaele (pii ail ii ail beaucoup de spectateurs, l'ut supprimé sur la plainte des comédiens français, en 171S. Il se releva en ITiii-, se inaiiilint justpren 17'(5, épcxpie on il fut encore puni «le ses succès. Kn 1751, ce spectacle reparut et accpiil une jurande voi^ue sous la direction de Jean Monet.

Kn 17G5, Monet publia un lecueil de chansons, intitulé Anlholo(/ic française; il avait |)ris pour épigraphe ces trois mots latins: Mulcct, Movct^ Monet. Ces mots lui parurent si heureux qu'il en fit la devise de son théâtre. O, spectacle forain, qui des boulevards passait à la foire Saint-Cermain, obtint assez de con ■ sistiuice pour mériter d'ùtre réuni, en 1762, aux comédiens privilégiés, dits lea It((/k'ns. l)e|)uis, la comédie purement italienne, qui se jouait à certains jours de la semaine, ne put se soutenir, malgré le talent des arlequins Thoinassin et Carlin, et perdit insensiblement faveur. Le genre de l'Opéra-Comique prévalut; et, en 1780, il domina seul sur ce théâtre, qui fut abandonné par les Italiens.

AMBIGU-COMIQUE, théâtre situé boulevard du Temple, n" 74 et 76. Le sieur Audinot, un des acteurs de la troupe des Italiens, se trouvait sans emploi. Après plusieurs tentatives pour mettre ses talents à profit, il éleva, au mois de février 1759, un théâtre à la foire Saint-Germain, et y attira beaucoup de monde. H lit construire, sur les boulevards, une petite salle dont l'ouverture eut lieu le 9 juillet suivant. Ce spectacle, dont les acteurs étaient des marionnettes, fut nommé les comédiens de bois. Audinot obtint des succès qui le mirent à même de faire bâtir une jolie salle de spectacle sur le boulevard du Tcmj)le, et, au lieu de marionnettes, on y lit jouer des enfants. Ce spectacle nouveau attira la foule, au préjudice des comédiens français, qui élevèrent des ()laint.es fréquentes contre le théâtre d'Audinot. En 17G8, une sentence de police lui ordonna, ainsi (lu'aux autres spectacles forains, de ne jouer que des bouflbnneries et des parades. — A l'exemple de Monet, Audinot donna à son théâtre cette devise latine où se trouvait son nom : Sicut infantes aiidi nos.

Tout Paris courait au théâtre d'Audinot; celui tîe rO[)éra était désert; les administrateurs de ce dernier spectacle, jaloux de ces succès, parvinrent à obtenir, à la fin de l'année 1771, un arrêt du conseil qui réduisait l'Ambigu- Comi(iue à l'état de spectacle de la dernière classe. Du lui retrancha la plus grande partie de son orchestre, on lui interdit les danses, etc., ce qui occasionna une rumeur considérable. Peu de jours après, il fut convenu que le théâtre d'Audinot recouvrerait tout ce qu'on lui avait retranché, et qu'il paierait une contiibution de 12,000 livres à l'Opéra. — Les pantomimes à grand spectacle caractérisèrent particulièrement ce théâtre. Aujourd'hui on y joue quelques vaudevilles et tout ce (lu'il y a de plus terrible en fait de mélodrame.

TiiÉATiiiî DE NICOLE r OU DE LA GAiïÉ, situé boulcvard du Temple n"" 68 et 70. Ce théâtre s'établit, en 1760, dans les foires de Saint (Germain et de Saint-Laurent. On y représentait des danses, des tours de force et des danses sur la corde. Les gentillesses du sirige de Nicolet, et les traits licencieux dont ses pièces étaient assaisomiées, attirèrent une grande aflluence à ce spectacle, et excitèrent la jalousie des directeurs de l'Opéra, (pii, en 1709, firent interdire la parole aux acteurs (fe Nicolet, et les réduisirent à jouer des

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pantomimes; mais cet ordre ne fut pas longtemps en vigueur, et Nicolet continua à donner au public des scènes dialoguées. Nicolet eut, comme Audinot, en 1772, l'avantage de faire jouer sa troupe à Choisy, devant le roi et la dame du Barry. Ce fut alors que son théâtre obtint le titre de Grands Danseurs du Roi. Ce théâtre , incendié en 1835 , a été immédiatement rebâti et porte le nom de Théâtre de la Gaité. On y joue le vaudeville et le mélodrame.

ÉTAT PHYSIQUE DE PARTS

La construction d'un grand nombre d'édifices, des ouvertures et des 'élargissements de rues, l'érection de quelques monuments et l'établissement de quelques places avaient, sous le règne de Louis XIV, rajeuni une partie du vieux Paris; mais il restait encore beaucoup à faire, et encore plus à défaire, pour assainir cette ville, en rendre les communications plus commodes et lui donner une physionomie moderne.

Paris, sous le règne de Louis XV, s'accrut considérablement. On adjoignit à cette ville quelques lieux circonvoisins. Le bourg du Roule fut, en 1722, érigé en faubourg de Paris. On commença, après l'an 1720, à construire un quartier nouveau qu'on nomma d'abord guarlier Gaillon, à cause du voisinage de la porte de ce nom , et qui a reçu le nom de la Chaussee-d'Antin.

QUxVRTiKR DE LA chaussée-d'antin. Sans avoir de limites certaines, ce quartier est confiné à l'ouest par les quartiers de la Madeleine et du Roule, et, à l'est, par la rue du Faubourg-Montmartre. Ce vaste espace était anciennement rempli par des champs en culture, par des marais, des jardins et des maisons de campagne; parle village des Porcherons, le château du Coq, dit aussi château des Porcherons; rue Saint-Lazare, en face de la rue de Clichy, par une ferme nommée Granye-Batelière (1); une petite chapelle dite de Sainte-Anne; une chapelle de Notre-Dame-de-Lorette ; une voirie , le cimetière de Saint-Eusta che , et par quelques habitations particulières.

Le séjour que, dans les premières années de son règne, Louis XV fit à Paris, attira dans cette ville une suite nombreuse de courtisans et de serviteurs. Là noblesse et la domesticité ne pouvaient trouver à se loger. Les magistrats de la ville obtinrent des lettres patentes, du 4 décembre 1720, par lesquelles le roi les autorisa à faire bâtir un quartier nouveau entre ceux de la Villel'Évêque et de la Grange-Batelière. Ce plan eut un commencement d'exécution : les propriétés furent acquises, et des rues furent ouvertes; on y construisit d'abord quelques hôtels et peu de maisons. A la fin de ce règne, la principale rue de ce quartier nouveau , qu'on nomma Chaussée-Gaillon, rue de V Hôtel-Dieu^ enfin rue Chaiissée-d' Antin ^ était encore bordée de jardins et de champs en culture. Cène fut que pendant et après le règne de Louis XVI, qu'elle fut garnie d'habitations nombreuses etcontiguës. — Les rues Chanfereine et du Rocher ne furent tracées que vers l'an 1734. La lue de Provence ne fut ou-

(1) La Grange-Batelière existait au douzième siècle, au milieu de terres en culture. La partie de la rue de ce nom qui aboutit au boulevard, fut ouverte en 1704; l'autre partie qui est en retour avait été construite auparavant.

sous I.Ol IS \V. 539

verte i|u'eii 1770, sur un é^out qu'à cette époiiue seuleuuMit on venait de couvrii". La rue Neuve-des-Malhurins fut ouverte eu 1778- celle de Joubcrt en 1780; celle de Saiul-Mcolas ainsi que celle de Caumartin en 178'^. Les autres rues de la Cliaussée-d'Antin sont encore plus récentes. C'est dans ce quartier, au nord de la rue Saint-Lazare, qu'on a construit le quartier de la JSouDcUe Athènes. Outre les rues du quartier de la Cliaussée-d'Antin, plusieurs autres rues et avenues lurent ouvertes sous le règne de Louis XV (1).

BOULEVAUDs DU i^iiDi.Sous Louis XIV, OU planta les boulevards du nord ; ceux du midi le lurent sous Louis XV. Ce travail dura plusieurs années, et fut entièrement achevé en 1761 . Les avenues qui se trouvent entre le boulevard et l'École- Mililaire, entre l'Hôtel des Invalides et Vaugirard, ainsi que celles qui entourent le Cliamp-de-Mars, furent plantées sous ce règne.

Durant la campagne de 17(i8 , on commença à construire le Pont de Neuilly , l'ancien pont en bois ayant été ruiné par les glaces de l'hiver précédent. On entreprit aussi les travaux de la magnifique avenue de Neuilly. Cette avenue et ce pont furent terminés en 1772.

i»ETiT-PO>'T DE PAUis. Le Pctit-Pout était bordé de maisons qui rétrécissaient la route, interceptaient le courant d'air et y maintenaient l'humidité. Un accident changea son état; le 27 avril 1718, deux bateaux de foin enllammés vinrent s'arrêter sous ce pont, et consumèrent la plupart des maisons qui s'y trouvaient. On ordonna des quêtes pour soulager les habitants de ces maisons incendiées. Ce pont endommagé fut rétabli ; les maisons qui bordaient la route ne furent pas reconstruites ; des trottoirs les remplacèrent.

Une grande quantité d'édifices ajoutèrent, sous ce règne, aux embellissements que Louis XIV avait commencés dans Paris. J'ai parlé de l'École-Militaire, de l'église Sainte-Geneviève, de l'hôtel des Monnaies, des deux vastes bâtiments qui décorent la place Louis XV, de l'église Saint-Philippe-du-HouIe, de la Halle aux blés et de quelques autres édifices moins considérables. On peut y joindre la fontaine de Grenelle, l'hôtel d'Armenonville, reconstruit et réparé pour l'administration des postes; le Palais-Bourbon, commencé en 1722, devenu depuis le Palais de la chambre des députés. — Vers la fin de 1772, on commença alors aussi à déblayer la colonnade et la cour du Louvre, à les dégager

(J) En 1723 on planta V Avenue (VAntiii, qui doit son nom au duc d'Anlin, surintendant des finances : elle commence au Cours la Reine, et finit à l'étoile des Champs-Elysées. Les Champs-Elysées furent entiètement replantés en 1*70. Deux autres avenues qui aboutissent à cette promenade, celles de Marigny et des Veuves, lurent plantées sous le même règne. A la place des marais qui se trouvaient entre ces avenues on a commencé, en 1822 , à construire le Quartier de François l*-' .

En 1739, on ouvrit la rue de Malte, faubourg du Temple. — Lorsqu'cn 17G2 on commença, sur reniplîKcment de riiôlel de Soissons, la construction de la Halle aux blés, sept rues furent ouvertes ; celles de Sartines, d'Oblin, de Vannes, de Varcnnes, de Babille et de Mercier, qui aboutissent à l'édifice de cette halle; et celle de Viarmes, qui l'entoure. — Lorsqu'en 17G5 on construisit le marché Saint-Martin , plusieurs rues qui aboutissent à cet ancien marché, furent alors ouvertes : telles sont les rues de Henri, marché Saint-Martin, Saint-Marcoul, Saint-Maur, Saint-Martin et la rue Royale- Saint-Martin. — Dans la même année, le passage de Lesdiguières, qui, du temps de la révolution, a été converti en une vue.— En 17G7, la rue de Ménars fut ouverte. Avant cette année, ce n'était «lu'un cul-de-sac qui conduisait à l'hôlel du président Ménars, et que l'on prolongea jusqu'à la rue de (irammont. — En 17 70 fut ouverte la rue d'Artois ou LafiUc, longtemps nommée Cerulli ; elle conduit du boulevard doe Italiens à N.-l>. de Lorctte.

des gravois, des échafaudages pourris et des échoppes, et l'on adopta le projet de diviser la cour en quatre pièces semées de gazons et protégées par des barrières. Ce projet fut exécuté, en 1776, par les soins de M. d'Angevilliers ordonnateur général des bâtiments.

ÉTAT CIVIL DE PARIS

Aucun changement notable ne s'opéra pendant ce règne dans les administrations civiles de Paris. La police fit d'utiles et déplorables progrès. Si elle contribua à prévenir beaucoup de crimes, elle en favorisa plusieurs autres. Elle accrut le nombre de ses suppôts, enrégimenta des scélérats pour les opposer à d'autres scélérats, diminua par ce moyen le nombre des voleurs et des meurtriers; mais ce bienfait coûta cher aux Parisiens; leur indépendance fut fortement compromise.

PETITE POSTE. Cette institution, dont la nécessité était depuis longtemps sentie, commença en 1758. Elle est due au bienfaisant Chamousset, dont l'existence devint pour cette ville une véritable providence, et fut entièrement consacrée à l'utilité publique. Cet établissement formait une administration particulière; elle a depuis été réunie à celle de la grande poste.

EÉVERBKKES. Lcs lantcmes avaient existé jusqu'en 17C6. A cette époque, le sieur Bailly entreprit d'y substituer des réverbères. Déjà , au mois d'avril de cette année, près de la moitié des rues étaient éclairées par des réverbères de sa façon, lorsque le bureau de la ville préféra les modèles du sieur Bourgeois de Chateau-Blanc, lesquels, avec plus d'économie, rendaient plus de lumière. Ce dernier entrepreneur se chargea de pourvoir la capitale de trois mille cinq cents réverbères alimentant sept mille becs de lumière.

FOIRE SAINT-GERMAIN, situéc dans l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le marché de ce nom. Le plan de cette foire offrait plusieurs rues alignées, se coupant entre elles h angle droit. La charpente des édifices était admirée. Dans la nuit du 16 au 17 mars 1762, le feu détruisit toutes les boutiques, loges et salles qui s'y trouvaient. Il fallut tout reconstruire. Outre les boutiques, les cafés, les loges des marchands, on établit quatre grandes salles de spectacle , où jouaient des danseurs ou comédiens forains : telles étaient les salles des Variétés, de r Ambigu-Comique, des Grands Danseurs et des Associés. Les acteurs quittaient leur salle des boulevards pour se rendre à celle-ci, et y jouaient pendant la durée de la foire, qui s'ouvrait le 3 février et se fermait le samedi avant le dimanche des Rameaux. L'établissement des galeries du Palais-Royal nuisit beaucoup à la prospérité de cette foire, qui cessa en l'an 1786. Son emplacement est aujourd'hui occupé par le marché Saint-Germain.

FOIRE SAINT-LAURENT, situéc près la l'uc Saint-Laurcut, et dans un emplacement nommé encore enclos de la foire Saint- Laurent. Louis-le-Gros avait accordé à la léproserie àQ Saint- Lazare le droit de foire. Philippe-Auguste, en 1181, acheta cette foire, et la transféra aux halles de Paris, dans le territoire de Champeaux. Dans la suite, la durée de cette dernière foire reçut de l'extension : au lieu d'un jour elle en eut luiit ot puis quinze.

SOLS LOLIS \V. 541

Les pnHres do la Mission, qui avaient succédé aux relitji;ieu\ de Saint-Lazare, consacrèrent, en IGdl, pour le champ de loire un enii)lacenient de ciiui arpents entouré de murs, où ils firent construire des boulicpies, loges et salles, et percer des rues bordées d'arbres. Otte foire durait trois mois : depuis le !•• juillet jusqu'au 30 septembre. Néanmoins, soit parce qu'elle était liop éloignée du centre de la ville, soit par d'autres causes ignorées, elle fut insensiblement abandonnée, et n'existait plus en Tannée 17H;).

TABLEAU MORAL DK PARIS

J'ai dit que les masques d'hypocrisie qui couvraient les mœurs corrompues de la cour tombèrent de toutes parts après la mort de Louis XIV. Les princes et les courtisans semblèrent se dédommager de la longue contrainte que ce roi leur avait imposée pendant sa vieillesse. On avait été gêné; on passa de l'hypocrisie à la licence la plus effrénée. La vie scandaleuse du régent excita l'indignation des uns, et devint un aliment pour la malice des autres. Chacun, suivant ses dispositions, exhala ses sentiments; le plus grand nombre fut révolté de l'extrême corruption de ce prince et de sa cour. Les mémoires particuliers, les allégories, les épigrammes, les couplets, s'accordent à témoigner de ses orgies nocturnes et de ses actes incestueux.

Parmi les hommes per\ersqui fondaient leur fortune et leur puissance sur la corruption du régent, et qui cherchaient à la maintenir ou à l'accroître, alin de le dégoûter des affaires , se distingue l'abbé Dubois qui , avec l'effronterie du crime, parvint aux dignités d'archevêque de Cambrai , de cardinal du saint-siégCj de premier ministre de France , et de membre de l'Académie Française. L'élévation de ce personnage , qui , suivant le duc de Richelieu , était le 2)lus vit et le plus mauvais des hommes , aurait , dans un autre temps, inspiré la plus vive indignation; elle n'inspira que des plaisanteries et des couplets. Les scènes scandaleuses de cette cour cessèrent par la mort des principaux acteurs que l'année 1723 vit disparaître; mais leur exemple avait laissé des traces trop profondes pour être facilement effacées. L'année 1726 vit éclore un nouvel ordre de choses.

Louis XV, âgé de seize ans, fut revêtu du caractère de roi, et son précepteur, Fleury, du titre de principal ministre. Celui-ci régna sous le nom de son royal élève. Le roi était encore pur. Son ministre, à la gravité de son âge avancé, joignait des mœurs régulières. La scène changea entièrement de face. Les exemples de la régence devenaient odieux, et la débauche semblait pour toujours être bannie de la cour. Louis XV, dans les premières années de son mariage, fidèle à la foi conjugale, désespérait ses courtisans, ne leur laissant aucune prise sur ses mœurs. Ils prirent alors la lésolution de se concerter pour tendre des pièges au jeune roi et le p.longer dans la corruption : leur première tentative ne fut pas heureuse, mais à la fin ils l'emportèrent. La barrière une fois rompue, Louis XV ne trouva plus d'obstacles à la fougue de ses désirs.

A plusieurs maîtresses que prit et quitta Louis XV, succéda, en 1745, Jeanne- Antoinette Poisson, (ille d'une femme enlrelcune. VMv fut bientôt illustrée par

5'r2 HISTOIRE DE PARIS

les litres de Dame du palais et de marquise de Pompadour, Le cardinal de Fleury était mort depuis deux ans ; ses successeurs n'inspiraient point la même vénération. Louis XV ne pouvait tenir les rênes de l'État-, sa maîtresse s'en saisit, et, sous le nom de son amani, elle gouverna en souveraine, fut la dispensatrice des grâces et des emplois , l'arbitre de la paix et de la guerre. Elle était douée d'un esprit et de talents peu ordinaires; mais elle ne montra ni le jugement, ni l'énergie, ni la haute prévoyance nécessaires dans le rôle dont elle s'était imprudemment chargée. Elle n'avait rien de ce qu'on exige dans un homme d'État; mais elle possédait toutes les qualités convenables à la maîtresse d'un roi faible. Elle le consolait dans ses chagrins , cherchait tous les moyens propres à éloigner de lui ce grand ennemi des hommes rassasiés, l'erniui, qui, toujours repoussé, revient toujours vers celui qui le repousse. Elle ne contraria jamais les goûts du roi pour ses jouissances nouvelles; elle les favorisait, souvent en était la contidente, et quelquefois la complice. La délicatesse, la constance, la jalousie, étaient des affections étrangères au sentiment qui les unissait. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient se détacher, la marquise du pouvoir dont elle avait goûté, et le roi de l'habitude de varier ses jouissances, en changeant fréquemment l'objet de ses caresses. L'imagination blasée de Louis XV le portait à chercher les jouissances dans le récit des jouissances des autres. On présentait au roi divers rapports , les uns chaque matin , les autres chaque dimanche.

Le secret des lettres était journellement violé à la poste. On décachetait habilement toutes celles dont les adresses faisaient soupçonner qu'elles contenaient l'exposé de quelques intrigues galantes ou politiques; on en faisait des extraits, et après les avoir recachetées, on les renvoyait. L'intendant des postes venait tous les dimanches offrir au roi la somme de ces infidélités hebdomadaires. Ces extraits passaient quelquefois du roi aux ministres, qui, souveiit, entraînés par le plaisir de conter des anecdotes scandaleuses, divulguaient le secret des familles. Ce ne fut point du reste sous le règne de Louis XV que commença cet usage criminel; il se pratiquait sous Louis XIV, et c'est au ministre Louvois qu'est due l'invention de cette insigne perfidie.

On faisait aussi au roi des rapports sur les mœurs des princes et seigneurs. Ces rapports étaient extrêmement nombreux; il en a passé sous mes yeux plus de quinze cents. Chacun d'eux était écrit sur un cahier in-4", contenant une douzaine de pages, et portant, pour la plupart, la signature du commissaire de police. Marais. Ces rapports contenaient des aventures galantes et scandaleuses, des anecdotes sur les filles entretenues, actrices, danseuses, sur leurs fréquentes infidélités, leur passage rapide de l'opulence à la misère.

Le comte du Barry, par ses prodigalités envers les plus fameuses courtisanes, en comblant de richesses les Thévenet, les Moranc', les Dubois, etc., lit hausser le prix de leurs charmes. Sans lui la belle et bête Duthé, que les riches libertins de l'Angleterre se disputaient for à la main, n'aurait pas fait payer au vieux de Chà... un balai deux ou trois mille louis; sans lui le baron d'O... n'aurait pas logé dans un hôtel magnifique la baronne de Burman, ne lui aurait pas donné onze plats d'argent et pour (luinze cents francs de porcelaines, etc. :

sous LOUIS \v. :>'i:î

celle baronne, maîtresse de racleur Julien, avait, sous le nom de laprtUe Lccoq, dans la rue IVydeau, sollicité les passants de monter chez elle.

Quelques nobles se montrèrent plus vils (pie les malheureuses qu'ils entretenaient. » Le comte du lUu'ry, lit-on dans un des rappoits de la police, re- »' ganle la Vaubernier connue une terre, rallerme tanlùt au duc de Uichclieu, « tantôt au duc de Vil...; elle lui rapporte beaucouj). « — Ou lit dans un autre : « La demoiselle Sainte-Foi a mis en gage pour le marquis de Dur..., pour >' plus de six mille livres d'elTets; elle a endossé pour lui qualre lettres de » change; elle est môme décrétée pour lui de prise de corps; et il la quit- » te, et c'est pour prendre la Clermont. Comment toutes les fdles ne s'enten- » dent-elles pas pour couper les vivres à un marquis qui est plus méprisable '^ qu'elles? »

Les excès de la corruption étaient des titres de gloire parmi les personnages de la cour. Accoutumés aux compliments, à l'étiquette, au cérémonial, ils mentaient sans scrupule, ne disaient point ce qu'ils pensaient, et souvent ne pensaient point ce qu'ils disaient. Us semblaient rougir du caractère de leur sexe, et aspirer aux faiblesses du sexe (éminin, à sa frivolité, à ses recherches pour la parure, à la futilité de ses goûts. Jugeant de tout sans rien savoir , ils savaient, comme dit Montesquieu, « longtemps parler sans rien dire. •» Tels étaient les hommes adorés des femmes, qu'elles qualifiaient Aliommes charmants , ^i(\uÇi\Qy\\\^d\vQ\\omm^\i petits-maîtres. A leurs yeux c'était vivre bourgeoisement que de payer ses dettes. U était du bon ton d'emprunter avec de basses sollicitations, puis de repousser avec dédain ses créanciers; et sur ce dernier point, il faut le dire, la noblesse française s'est acquis une réputation durable. Ces défauts, ces ridicules, ces vices, embellis par un jargon de coterie, par des manières aimables, ou rehaussés par le ton de l'orgueil ou l'air de sulTisance, étaient en général les habitudes des princes et seigneurs ; mais, je le déclare avec plaisir, il existait sous ce règne des exceptions très-distinguées, plus nombreuses même que sous celui de Louis XIV. \\ y eut des individus même de cette classe, qui surent se préserver de la contagion générale. Il y en eut d'autres chez lesquels les habitudes n'avaient pas entièrement éteint les lumières de la raison. Les uns et les autres, frappés du spectacle hideux que présentait la société, en recherchèrent les causes, et les trouvèrent dans le gouvernement. De là ces nombreux écrits auxquels les ministres ne répondaient que par des lettres de cachet. De là vint un parti d'opposition qu'on womxwdi {\iis philosophes i parti qui fut en butte aux persécutions des protecteurs des abus et des vices, et aux clameurs de tous ceux qui se trouvaient intéressés au maintien des vieilles erreurs.

D'autres rapports faits par la police, concernant les mœurs des évêques et des autres prélats, amusaient la curiosité du roi. On a vu que, depuis l'époque où les évéques furent comblés de richesses et de pouvoir par les barbares qu'ils aidèrent à envahir la Gaule, la corruption s'établit parmi ces prélats. Us joignirent, à quelques exceptions près, les vices de l'opulence oisive à ceux des courtisans et des militaires. Mais dès qu'on eut commencé à estimer les hommes, non d'après leur richesse et leur puissance, mais d'après leurs la-

511 IIISTOiriE DE PAKIS

lents et leurs actions , les évéques furent meilleurs. Cette amélioration ne commença à se faire apercevoir que sous le règne de Louis XIV. Malgré les richesses corruptrices des évêques, leurs mœurs auraient certainement fait quelques pas de plus vers la perfection, sans le scandale de la cour du régent : tout ce qui en approchait fut atteint de la contagion.

Lorsque Louis XV, eut pris les rênes de l'État, les mômes désordres continuèrent chez les prélats français, mais avec moins d'éclat que sous la régence : ils mirent plus de soin à les cacher. La police, dans ses minutieuses explorations, ne parvenait qu'avec grande peine à découvrir leurs dérèglements. Ces évoques à voitures, dans leurs visites galantes, ne pouvaient être atteints par des espions à pied. Un de ces derniers, en 1760, étant à la poursuite de l'évêque d'Orléans qui courait en voiture au faubourg Montmartre, dit dans son rapport : ^ Comme ces messieurs ont des voitures , et qu'ils vont très-vite , il •> faudrait avoir un train pour leur compte; ce qui serait le moyen de faire » des observations sûres. » Cet évêque se nommait de Jar...; il était de notoriété publique, à Paris, qu'il entretenait une fameuse danseuse de l'Opéra appelée Guimard.

Un autre rapport parle des relations de débauche des évêques d'Orléans et de Grasse avec la dame Chavasse. Quelques autres évêques et surtout ceux qui abandonnaient leurs diocèses pour faire de longs séjours à Paris, n'avaient pas une conduite plus édifiante. 11 n'entre point dans le plan de cet ouvrage d'offrir le tableau de ces désordres. Si j'y étais obligé, je n'oublierais pas de leur opposer la régularité de plusieurs prélats, dignes de leur saint ministère.

Les évêques qui, à cette époque, occupèrent le siège de Paris, ne présentent ni ces vices, ni ces vertus. A Charles de Vintimiile, ami de la paix et de la table, succéda presque immédiatement, en 1746, Christophe de Beaumont. Charitable envers les pauvres , surtout envers les pauvres de la noblesse, il ne rétait guère envers ceux dont les opinions ditTéraient des sieimes. Son manque d'instruction fortifiait son opiniâtreté excessive, et l'aveuglait sur le rôle que les jésuites lui faisaient jouer; rôie dont il s'acquittait avec autant dardeur que de bonne foi. 11 ne s'est jamais douté de l'empire que ces pères exerçaient sur lui : il était devenu leur instrument. 11 persécutait, autant qu'il pouvait le faire, les jansénistes et les philosophes. Ses mœurs étaient pures; il voulait que celles de tous les prêtres de son diocèse fussent de même; pour cela le roi lui envoyait les doubles des procès- verbaux dressés contre les prêtres pris en flagrant délit. 11 résulte de ces rapports, que les femmes qui tenaient des lieux de débauche, toutes attachées à la police, étaient obligées de rendre un compte exact de tous ceux qui se présentaient chez elles; et que de plus, lorsqu'un prêtre ou un moine y arrivait, elles devaient en donner aussitôt avis à un ollicier de police, qui se hâtait de venir troubler des plaisirs payés d'avance , et faisait subir un interrogatoire à ces malheureux qui, honteux et confus, étaient encore assaillis par la crainte d'être persécutés et privés des bénéfices auxquels ils aspiraient.

Les laïques, don! je vnis m'occuper, et qui forment une autre classe des

sous LOUIS W. :,\:,

rapports de la police, étaient presque aussi soigneusement surveillés que les prêtres; mais ils n'étaient pas, comme ces derniers, troublés dans leurs plaisirs. La police, en multipliant ses agents, en n'éi)argnant ni ruses, ni trahisons, parvenait à connaître toute leur conduite, dans l'unique but d'en amuser le roi. En conséquence, chaque maîtresse de maison vouée à la prostitution était tenue de joindre à son infâme métier le métier plus infâme encore de délatrice et d'espionne, de faire chaque jour un rapport contenant les noms de ceux qui s'étaient présentés dans sa maison, ceux des fdles, et l'espace de temps passé auprès d'elles. On trouve dans ces rapports des exemples nombreux de la dépravation de cette classe d'individus orgueilleux, tiers de leurs titres et de leur inutilité, qui aspiraient encore à l'infamie des hommes les plus abjects de la société. On y voit des personnes de qualité remplir les emplois d'agents de lieux de débauche, et ce qui pis est, d'agents de la police, et en tirer un salaire. Des milliers de rapports de cette espèce arrivaient tous les matins au lieutenant de police, qui faisait extraire ce qui s'y trouvait de plus saillant. Il ne se passait rien de remarquable dans Paris, dans les lieux de débauche et môme dans l'intérieur des ménages, dont le roi ne fût instruit. Les anecdotes les plus scandaleuses étaient les plus recherchées, et celles qu'on offrait de préférence à ce prince.

Dans les autres classes de la société, et aussi dans celle qu'on nommait la robe, on trouvait la même corruption; de graves magistrats, des présidents, des conseillers ne craignaient pas d'avilir leurs dignités, en les traînant dans les saletés de la prostitution. Des bourgeois, des artisans ruinaient leur famille et leur santé, en essayant d'imiter les exemples corrupteurs de la cour. Je n'ai point parlé de ces excès de libertinage qui outragent la nature, de ces unions stériles, le dernier degré de la dépravation morale. Ces goûts honteux avaient, sous le règne de Louis XV, presque autant de partisans que sous la régence, que du temps de Louis XIV, et que pendant les siècles de barbarie.

Jamais la prostitution ne fut plus en vigueur, jamais les prostituées ne furent plus nombreuses que sous Louis XV. On comptait sous ce règne à peu près trente-deux mille filles publiques inscrites à la police; aujourd'hui on en compte environ trois mille quatre ou cinq cents : preuve des progrès de la morale.

Voici quelques traits du tableau que l'auteur de la Police de Paris dévoilée trace des Maisons de jeu établies à Paris. << C'est M. de Sartines, dont le valet de '• chambre a eu jusqu'à 40 mille livres de rente, qui, le premier, sous le pré- » texte spécieux de rassembler tous les chevaliers d'industrie qu'il devoit con- " noître, a fait ouvrir dans la capitale ces cavernes séduisantes où la seule loi » étoit, en se demandant la bourse, de ne point s'arracher la vie; et comme » l'or ne coule jamais si bien que dans la main des femmes, elles lui achetèrent » le privilège des tapis verts. On imagine bien de quelle classe étoient celles " qui destinoient leurs nuits à des escrocs ; c'est une Latour, fille du laquais » du président d'Aligre, qui l'avoit créée et mise au monde pour les menus » plaisirs de son maître; c'étoit une Démare, qui , servante de cabaret, avoit " pris de bonne heure le goût de tenir table ouverte; c'étoit laCardonne, blan- ' chisseuse de Versailles, mère à treize ans; c'étoit la Dufrène, qu'une bou-

(iO

5i(i HISTOIUE DE PAÏUS

" quelière de Lyon étala longtemps comme des fleurs... Ces présidentes de )' hiribi n'avoient que la peine de bercer les victimes, et elles en partageoient >> les dépouilles avec leurs bourreaux. »

On vit des baronnes, des marquises solliciter le privilège de ces tripots; mais, n'osant y figurer elles-mêmes, elles trouvaient des hommes qui n'avaient pas la même honte. Quinze maisons de jeu furent établies dans diverses rues de Paris; et le chef de ces maisons était un nommé Gombeau, qui recevait le titre de caissier- général. Pour donner une apparence respectable à ces établissements, la police imagina de prélever, sur les produits de chaque maison, trois mille livres par mois pour les pauvres.

Les maisons de jeu établies par le lieutenant de police de Sartines autorisèrent l'établissement de plusieurs jeux de société, qui se tenaient chez des hommes et des femmes dites de qualité^ et même chez l'ambassadeur de Venise, qui à la faveur de son titre et de l'inviolabilité de son hôtel, y tenait un tripot très-productif, où les gens de toutes les classes étaient admis. Les ouvriers, les pères de famille de la classe mécanique étaient reçus dans un lieu particulier, lieu qu'à juste titre on nommait l'Enfer. Ces antres dévorateurs, fermés pendant la révolution , furent rouverts sous la domination de Napoléon , et ont été fermés depuis en vertu d'une loi spéciale.

Les mœurs des femmes de la cour, qui servaient de modèle à celles des femmes des rangs inférieurs, fourniraient une ample matière au tableau que j'esquisse ; mais je dois me borner à quelques traits généraux. Pour ces femmes, la galanterie était la principale affaire. Quant aux liens du mariage, elles auraient rougi de les respecter ; elles les rompaient sans répugnance comme sans danger; la complaisance des deux époux était réciproque. « Un mari qui »> voudroit seul posséder sa femme, dit Montesquieu, seroit regardé comme » un perturbateur de la joie publique , et comme un insensé qui voudroit » jouir de la lumière du soleil à l'exclusion des autres hommes. Ici , un » mari qui aime sa femme est un homme qui n'a pas assez de mérite pour se »> faire aimer d'une autre... Ce n'est pas qu'il n'y ait des dames vertueuses, et » on peut dire qu'elles sont distinguées... Mais elles sont si laides qu'il faut » être un saint pour ne pas haïr leur vertu. Le duc de... a surpris sa femme » dans les bras du précepteur de son fils, lit-on dans un des rapports de la po- » lice; elle a dit avec impudence : Que nétiez-vous là, monsieur? Quand je nai »» pas mon écuyer, je prends le bras de mon laquais, » — On se mariait pour transmettre à un héritier ses biens, ses titres et son nom généalogique. Ce but rempli, les époux vivaient comme s'ils étaient dégagés de leur devoir; se marier pour d'autres motifs, c'était penser et agir en bourgeois.

Après les excès de toute espèce de débauche , les traits les plus saillants de cette période sont le luxe, l'empire de la mode et la frivolité. Le luxe offrait une autre source de corruption : il était devenu pour toutes les classes un besoin qu'accroissaient les rapides changements de la mode. « Une femme qui V quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi anti- >' que que si elle s'y étoit oubliée trente ans... Quelquefois, les coiffures mon- » tent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. 11 a

sous LOUIS \V. 5V7

" ùlé un lenii)s que leur hauteur nielloit le visage d'une lemme au niillcMi >' d'elle-niOnie. Dans un autre, c'étoient les pieds (jui occupoicut cette place; •' les talons laisoient un piédestal qui les tenoit en l'air... Les architectes ont •> été souvent ol)li^és de hausser, de haisser et d'élargir leurs portes, selon que « les parures des femmes exigeoient d'eux ce changement; et les règles de leur > art ont été asservies à ces principes. On voit quelquefois sur un visage une « quantité prodigieuse de mouches, et elles disparoissent toutes le lendemain. *>

Ce tahleau, quoiqu'il paroisse outré, au fond est véritahle. 11 est certain que sous Louis XIV, sous la régence, pendant le cours du règne de Louis XV, et m^me sous Louis XVI, les femmes portaient une chaussure armée d'un talon en hois, dont la hauteur était au moins de trois pouces, et leur coiffure s'élevait d'un pied au-dessus de la tète: elles voulaient, par ces artifices, paraître plus longues. Les femmes tachetaient leur visage, en y appliquant des morceaux de taffetas noir gommé, ordinairement ronds, quelquefois découpés en étoiles, ou en croissant, plus ou moins grands; elles les plaçaient souvent sur les tempes, près des yeux, sur la joue, près des commissures de la bouche, et au front. Une femme de bon ton ne pouvait avoir moins de cinq à six mouches sur le visage; les plus modestes n'en portaient que trois. Elles ne sortaient point sans boîte à mouches, dont le couvercle était intérieurement muni d'un miroir, afin de pouvoir, en cas d'accident, réparer la chute d'une mouche. Cet usage avait pour motif de faire ressortir la blancheur de la peau, et de donner de l'éclat, de la vivacité à la figure.

Les mouches très en usage dès le règne de Louis XIV, n'étaient pas le seul artifice employé par la coquetterie : les femmes se peignaient le visage avec du blanc et du rouge, et quelquefois du bleu. Le rouge était tellement prodigué, qu'il faisait ressembler celles qui en étaient peintes à des bacchantes en fureur, à des personnes ivres ou enflammées par la débauche ou la, colère. Une dame de qualité ne pouvait absolument paraître en public sans s'être enduit les joues d'une épaisse couche de vermillon; il eût été indécent de sortir sans son rouge. — Les masques de velours noir, que les dames de la cour portaient encore du temps de la régence, étaient tombés en désuétude; le rouge et les mouches y suppléèrent. — La mode la plus étrange, la plus embarrassante, et celle qui choquait le plus le bon goût, était la mode des paniers. L'ensemble d'une femme ressemblait, avec cet habillement, à ces instruments, appelés battoirs, dont se servent les blanchisseuses. Dans la foule, des femmes ainsi vêtues étaient obligées de tourner, d'un côté en avant, de l'autre côté en arrière, les deux parties saillantes du panier, dont le volume occupait la place de trois ou quatre personnes. Dans les chaises à porteurs, dans les carrosses, elles étaient forcées de faire sortir par les portières les parties latérales de cet ample et ridicule ajustement. Dans les commencements du règne de Louis XV, les femmes de tous les états, depuis la princesse jusqu'à la dernière ouvrière, portaient cette étrange parure. Une femme sans panier était considérée comme malade. Cette mode, aussi gênante qu'elle était de mauvais goût, s'est maintenue encore longtemps à la cour, sous la protection de l'étiquette. I>e mauvais coût s'associait aux mauvaises mœurs. Les hommes mêmes portèrent des pa-

niers : l'on donnait ce nom aux amples basques de leurs habits. Des baleines, placées dans la plus grande largeur de ces basques, les contenaient dans un état d'extension et de roidenr. Chaque pas que faisait l'homme vêtu de ces habits à panier imprimait aux larges basques un mouvement tel que chacun des angles de l'avant et de l'arrière décrivait au moins un quart de cercle.

Tous les hommes, jeunes ou vieux, de la cour et de la ville, portaient encore, sous la régence, les volumineuses perruques en usage sous Louis XIV. Vers la fin de son règne, elles avaient éprouvé quelques altérations dans leur forme première. Déjà, en 1693, on ne voyait plus, comme auparavant, deux parties de leur chevelure descendre de chaque côté du buste : elles étaient bornées' à couvrir entièrement les épaules et le dos. Les perruques, en subissant divers changements de forme, diminuèrent insensiblement de volume. Toute la partie superflue qui couvrait le dos fut divisée en deux. On nouait ces parties en été, on les dénouait en hiver; enfin, elles restèrent nouées en toutes saisons. De ces deux parties de la chevelure artificielle, nouées ou dénouées, vint l'usage de porter deux queues qui descendaient parallèlement de la perruque jusqu'à la ceinture. Cet usage s'est maintenu chez de vieux courtisans jusqu'au règne de Louis XVI. De ces deux queues on n'en fit qu'une. Les militaires portaient la perruque à la brigadière; elle était ample autour" de la tête, et retroussée par derrière. Ils la quittèrent enfin, pour laisser croître leurs cheveux.

Les gens du barreau, toujours fort attachés aux vieux usages, gardèrent encore longtemps les perruques in-folio du règne de Louis XIV ; mais il leur fallut enfin céder quelque chose à l'empire de la mode : et ils ne conservèrent , jusqu'au dernier temps, que la partie de la chevelure pendante sur le dos. Ils portèrent des perruques pointues, ou en forme de pyramide renversée. Elles descendaient, bordées déboucles symétriquement placées, le long du dos, en diminuant de volume. Ils eurent des perruques carrées, des perruques à la Sartines, des perruques à trois marteaux, des perruques à la circonstance, etc. Les juges s'obstinèrent à garder leurs perruques chargées d'une infinité de boudins symétriques. Mais de jeunes avocats renoncèrent à l'artifice, et lui préférèrent leur chevelure naturelle, qu'ils accommodèrent à peu près comme les perruques. •Cette mode fit des progrès, même chez les jeunes conseillers. — Les bourgeois, les maîtres de profession ou de métiers, et même les ouvriers portaient tous la perruque. Un maître tailleur se serait cru indigne de sa profession et de son grade, s'il eût été coiffé avec ses propres cheveux. Enfin les perruques disparu rent insensiblement, et on ne vit que des vieillards chauves ou entêtés qui, dédaignant les nouveautés, conservèrent courageusement les chevelures artificielles, bouclées, pommadées, poudrées. On les nommait par dérision têtes à perruque. Un médecin ne pouvait visiter ses malades sans avoir la tête affublée d'une perruque à trois marteaux, sans avoir sa canne à pomme d'or, le diamant au doigt et les manchettes de dentelles.

On ne faisait aucune visite, on n'allait dans aucun fieu public, et même on ne sortait guère sans être armé d'une épée pendue au côté, comme si l'on marchait au combat, et sans porter le chapeau sous le bras, comme s'il était plus destiné au bras qu'à la tête. Tous, jusqu'aux ouvriers, suivaient cette mode gênante.

sous LOIIS XV. 04!)

(let usage de porter Tépée exisUiil déjà sous la lin du rèj,nie de Louis XIV; il s'est niainteuu sous celui de Louis XV, et, eu s'allaiblissaut iuseusibleineul, il a duré jusiju'à la révolution.

La mode des pantins, pendant une partie du règne de Louis XV, occupa les Parisiens et presque tous les Français; on voyait, dans les rues, dans les salons, non-seulement des enlanls, mais des hommes avancés en âge, de graves magistrats porter dans leur poche ou tenir d'une main une figure humaine en carton colorié, et tirer de l'autre main un fil qui faisait mouvoir les membres de cette figure. Vers Tan 1760, toutes les modes étaient à la Ramponneau, nom d'un farceur qui tenait une guinguette aux Porcherons. 11 jouait des scènes {)laisantes et naïves, qui enchantaient les Parisiens. Les modes devinrent ensuite à la (jrecque. On était coifie, chaussé, vêtu à la grecque. On appliquait aussi ces dénominations aux façons de parler. La coiffure des hommes et des femmes portait spécialement ce nom; mais elle ne le garda pas longtemps. L'arrangement symétrique des cheveux des dames était devenu un art difiicile ; et le sieur Legros, coiffeur, composa un volume, qui fut suivi d'un supplément, où il établit savamment les principes de cet art. Jamais on n'avait vu à Paris un si grand nombre de coiffeurs de dames : on en comptait jusqu'à douze cents. Les perruquiers, jaloux de ces succès, en 1769, leur intentèrent, devant la cour du parlement, un procès qui inspira un très- vif intérêt; les perruquiers le perdirent.

Ces frivolités, ces moyens de corruption avaient amolli les âmes et les corps. Les dames eurent des vapeurs. En 1769, une compagnie obtint le privilège exclusif d'établir des bureaux de parasols aux deux extrémités du Pont-Neuf, afin que les personnes jalouses de conserver la blancheur de leur peau pussent franchir ce pont à Tabri des rayons du soleil. Pour sentir l'utilité de cet établissement, il faut savoir que les abbés , race dégénérée , que les jeunes et vieux petits-maîtres et les nombreux esclaves de la mode n'avaient à opposer aux traits du soleil qu'une chevelure symétriquement façonnée, blanchie par la poudre d'amidon, et le petit chapeau appelé claque, fait pour être placé sous le bras et non sur la tête.

Les grands événements d'alors, ceux qui piquaient vivement la curiosité des personnes de tous les rangs, qui devenaient l'objet principal de toutes les conversations des gens inoccupés, et intéressaient la cour et la ville, consistaient dans le succès ou la chute d'une pièce de théâtre, l'apparition de quelques couplets ou épigrammes; dans l'action d'un homme riche et puissant, qui quittait une maîtresse pour en entretenir une autre; dans des pertes au jeu ; dans l'apparition de quelques livres hardis ou scandaleux, circulant clandestinemenl ; enfin, dans quelques modes nouvelles et quelques aventures de coulisses ou d'alcôves. Chez ces hommes dégradés, manquer aux lois tyranniques et très gênantes de la mode, c'était s'attirer l'infamie du ridicule; et cette espèce d'infamie leur paraissait pire que celle du crime.

Cependant quelques esprits sensés résistaient au torrent de la dépravation. Ainsi plusieurs hommes titrés, des hommes de lettres et de hauts fonctiormaires, imaginèrent, en 1724, de se réunir et de former un club politique, nommé Club de r entresol. L'abbé Alarv en fut le créateur. Les membres tenaient leui.s

séances chez lui; il en était le président. On y discutait, on y lisait des mémoires sur toutes les parties de l'administration publique. La diplomatie, le droit ecclésiastique de France, les finances, le commerce, l'histoire, etc., ressortissaient de ce tribunal nouveau. L'abbé de Saint-Pierre , auteur du Projet de paix perpétuelle, y lisait fréquemment des mémoires. Les sociétaires pensaient et parlaient librement. Aucun abus, aucune injustice du gouvernement n'étaient épargnés; on ne respectait que la raison et la vérité. Cette société prospérait, le cardinal de Fleury la voyait sans inquiétude, mais dans la suite il en prit ombrage; il vit en elle un parti d'opposition, et finit par la dissoudre; elle avait été fondée en 1724; elle cessa d'exister en 1751. Les membres survécurent, firent germer les vérités qu'ils avaient découvertes, et eurent sur les opinions du dix-huitième siècle une grande influence.

Bientôt s'éleva la secte des économistes^ dont le docteur Quesnay, le marquis de Mirabeau, auteur de Y Ami des hommes, l'abbé Beaudeau, auteur des Éphémérides du citoyen, etc., furent les fondateurs. Les économistes répandirent des lumières nouvelles sur les diverses parties de l'administration. Aux économistes qu'avaient fait naître les abus administratifs , vinrent s'accoler les philosophes , secte née des abus religieux. Déjà les persécutions exercées par Louis XIV sur les protestants avaient porté plusieurs atteintes à la crédulité, ébranlé quelques colonnes de la foi, et enfanté des incrédules ou des esprits forts; les persécutions dirigées par les jésuites, sous Louis XV, en augmentèrent le nombre.

Sans doute ces novateurs, économistes ou philosophes, s'écartèrent quelquefois des voies de la vérité; sans doute ils contrarièrent sans ménagement les principes du gouvernement et les opinions religieuses généralement admises; toutefois, les uns et les autres n'avaient fait qu'exposer en meilleurs termes et développer plus méthodiquement ce qui était déjà publié dans les siècles précédents. — Les économistes reproduisaient avec plus de talents les principes qu'environ deux siècles avant eux avait établis le ministre Sully. Les philosophes, qui n'attaquèrent que les abus des ministres de la religion, ne firent que reproduire ce qu'avaient écrit, depuis les premiers temps de l'établissement de l'ÉgUse jusqu'au dix-huitième siècle, une infinité d'écrivains, même très-orthodoxes; mais ils en composèrent un tableau plus frappant, qui, par les formes du style, devint à la portée du public. Ainsi, ce qu'on appelle la philosophie du dix-huitième siècle était la philosophie des siècles précédents, étendue, embellie et recueillie pour un plus grand nombre de lecteurs éclairés. Les antagonistes de cette philosophie ne se bornèrent pas à la combattre par des lettres de cachet : ils lancèrent des volumes contre des volumes; une guerre de plume s'engagea. Les deux partis ne combattaient pas avec des armes égales : l'un , fortifié par l'autorité souveraine, avait un grand avantage sur l'autre , qui ne Pétait que par les lumières de la raison. De pareilles luttes sont toujours favorables au perfectionnement de la civilisation et des connaissances humaines.

Je dirai aussi que d'Alembert et Diderot, en construisant l'immense édifice de Y Encyclopédie, en renfermant dans un même cadre l'universalité des connaissances humaines, ont marqué le degré où elles étaient parvenues à leur époque; ils nous ont permis de mesurer les progrès qu'elles ont faits depuis;

SODS LOUIS XVI. 5:»1

ils oui (kivimL uiu'iioiivollo carrière aux discussious; ils ont reudu rinstruction plus l'acilo, et Tout éloudue sur une plus vasle sui lace.

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