ANTIQUITÉS DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DE PARIS
L'espace encadré par le cours de la Seine et les hauteurs de Chaillot, de Clichy, de Montmartre, de Ménilmontant et de Charonne, qui contient aujourd'hui la partie la plus étendue , la plus peuplée , la plus industrieuse de Paris, était, dans les premiers temps de la période romaine, une solitude composée de forêts et de marécages. Au quatrième siècle, des édifices y furent construits, et l'on vit dès lors s'élever au milieu de ce terrain sauvage les productions des arts et de l'opulence. Des fouilles exécutées sur divers points ont révélé des faits que l'histoire s'obstinait à nous cacher.
Cette partie de Paris était traversée par une voie romaine, qui, partant de la (^ité et du (irmid-Pont, aujourd'hui remplacé par le Pont-au-Change, se dirigeait au nord jusqu'aux environs du Marché-des-lnnocents. Il paraît qu'au nord de ce pont était, à droite, un terrain appelé Tudella, nom commun à plusieurs anciens lieux de France, et qui désigne une fortification. Puis on arrivait à une bifurcation, dont une branche suivait la direction de la rue Montmartre, passait à Clichy, et de là au bourg de VEstrée, près Saint-Denis, puis à Pierre-Laie et à Pontoise. Quekjues parties de cette voie romaine subsistent encore entre ces deux dernières positions.
L'autre branche se dirigeait vers les lieux nommés depuis Saint-Denh, Vierre-
JUte, etc. Il existait certainement d'autres routes, et notamment une qui suivait
îa direction de la rue Saint-Antoine; elle s'est conservée jusqu'au douzième
siècle, et était alors qualifiée de vo/e royale. Passons aux établissements ro-
m^ains contenus dans cette partie de Paris.
AQUEDUC DE CHAILLOT ET BASSINS DU PALAIS-ROYAL. Un aqucduc souterraiu prenail son commencement sur les hauteurs de Chaillot, à la source des eaux ininéiales de (t lieu, traversait les emplacements des Champs-Elysées, d'une partie (lu jardin des Tuileries, et aboutissait vraisemblablement vers le milieu du sol (urupé par le jardin du Palais-Hoyal. Lorsqu'en HiV,) on travaillait à la formation de la place Louis \V, on reconnut les tuyaux de conduite de cet aqueduc. On découvrit à Chaillot un reste de maçonnerie antique qui présente une
sors LA DOMINATION KOMAINE. H
des parties do cet aqueduc, que M. de (lav lus a décrit avec détail. Mais ce (ju'il n'a pu décrire, c'est le résultat des touilles laites eu 178t au jardin du Palais- Uoyal.
Vers l'extréniité niéridiouale de ce jardin, à trois pieds au-dessous du sol, ou a découvert un bassin ou réservoii' de construction romaine, dont la forme était un carré de vingt pieds de côté, et en même temps des médailles d'Aurélien, de Dioclétien, de Poslluime, de Magnence, de Crispe et de Valentinien 1«». L'époque de ce deiiiiei' empereur doit être celle du bassin, c'est-à-dire de la (in du (pialrième siècle, au i)lus tard de l'an :î75 de notre ère. Une coïncidence remarcpiable tend à prouver que l'aqueduc de Chaillot aboutissait au bassin découvert dans le jardin du Palais-Uoyal : la ligne de cet aqueduc, reconnue par M. deCaylus depuis Cbaillot jusqu'à la place Louis XV, étant prolongée dans la même direction, rencontre précisément ce bassin. Ainsi il est très-vraisemblable que l'aqueduc a été fait pour le bassin , et que la construction de l'un et de l'autre est du même temps. Cet aqueduc avait évidemment pour objet d'alimenter les eaux de ce bassin, espèce de lavacrmn destiné à des bains. Les fouilles du jardin du Palais-Royal ont produit la découverte d'un autre bassin antique, situé dans la i)artie septentrionale de ce jardin ; il s'étendait depuis le café de Foy jusqu'au passage de lladzivill.
CLMETIÈUE, TOMBEAUX ET AUTKES ANTIQUrrÉS DE LA KUE VIVIENNE. NOU lOlU
des bassins dont je viens de parler, on rencontra sous terre, en 1751, dans une maison delà rue Viviemie, huit fragments de marbre ornés de bas-reliefs. M. de Caylus, qui en a publié les gravures et la description, ne doute pas que ces fragments n'aient appartenu à des tombeaux. Dans la même fouille fut trouvée une urne cinéraire en marbre, dont la face principale est ornée d'un feston de fleurs et de fruits qui se rattache à des têtes de béliers placées à la partie supérieure des angles de cette urne. Au-dessous de ce feston est une inscription portant que P/'thusa a fait exécuter ce monument pour sa tille Anipv.dia Amanda, morte à l'âge de dix-sept ans. Un couvercle de marbre, richement orné de. sculptures, appartenant à une autre urne cinéraire plus grande que la précédente, atteste l'existence d'un troisième monument sépulcral dans le même lieu. Un quatrième monument de la même espèce fut découvert en 1806, aussi rue Vivienne; on y déterra une urne cinéraire pareille à celles qui viennent d'être décrites. A chaque angle, des têtes de bélier soutiennent de larges festons de lleurs et de fruits qui décorent les quatre faces. Quatre aigles éployées occupent la partie inférieure de ces angles. Sur une des faces, au-dessus du feston, est une inscription annonçant que C/i/Y'.s/w.s, alTranchi, a fait à ses dépens ériger ce monument à son patron !Sonius Junius Epujonus. Au-dessous de cette inscription on voit, en bas-relief un peu fruste, une biche fuyant un aigle qui lui déchire le dos. Ce bas-relief est peut-être l'allégorie d'une persécution exercée par le gouvernement des empereurs contre la famille connue Ci Epigonm. Sur les autres faces, au-dessous du feston, est une patère et une aiguière ou prœfericidum.
Cette comcidence de monuments sépulcraux dans le même lieu a fait penser que là était l'hypogée de quelque famille puissante. On peut aussi conjecturer que non loin de ce lieu était l'habitation d'un homme riche, peut-être d'un
(les préfets romains qui résidaient dans le chef-lieu des Parisiens , préfets dont je parlerai dans la suite. Le bassin qu'on a découvert dans le jardin du Palais- Royal , jardin très-voisin de la rue Vivienne, et l'aqueduc qui semble y aboutir, ainsi ([ue les autres antiquités trouvées dans la même rue ou dans le voisinage, rendent vraisemblable, sinon l'existence de cette habitation romaine, au moins celle d'un lieu consacré aux sépultures et aux ablutions d'une classe particulière el puissante de quelques habitants de Lutèce. Ce cimetière, destiné aux gens opulents , n'était pas le seul dans la i)artie septentrionale de cette ville ; on verra bientôt qu'il en existait un second plus considérable.
TÊTi? DE CYBÈLE. Daus Ics fondements d'une ancienne tour dépendante de la muraille de Paris, située au bout de la rue Coquillière, vis-à-vis l'église Saint- Eustache, on rencontra, en 1657, une tète de Cybèle en bronze, plus grande que nature, couronnée d'une tour élevée, symbole caractéristique de cette divinité (l). Peut-être que là se trouvait un autel ou un œdiculum consacré à Cybèle. Cette tête de bronze, découverte dans un lieu voishide l'église Saint-Eustache, me le fait croire. Toujours à l'endroit destiné au culte d'une divinité païenne, ^ les chrétiens plaçaient le culte d'un saint (2). Il ne faut pas quitter cette partie de Paris sans parler des antiquités trouvées dans des lieux autrefois éloignés de cette ville, et qui aujourd'hui lui sont contigus.
FAUBOUUG DE LUTÈCE. Daus Cette même partie de Paris , au nord de la Seine, était un faubourg dont parle Ammien Marcellin. Julien, apprenant l'arrivée prochaine des troupes auxiliaires qui devaient passer par le chef-lieu des Parisiens, I)our se rendre en Perse, fut, suivant l'usage, dit Ammien Marcellin, au-devant d'elles dans le faubourg : In suburbanis princeps occurrit. Ces troupes, composées d'Érulcs, du Bataves, de Pétulants, de Celtes et de l'éhte de plusieurs légions, venaient du nord : le faubourg où Julien fut à leur rencontre était donc de ce coté.
SECOND CIMETIÈRE DU FAUBOURG SEPTENTRIONAL. NOUS aVOUS acquis la
preuve qu'il existait, pendant la période romaine, un second cimetière destiné aux morts de la ville et de ce faubourg. H occupait l'espace compris entre la rue de la Verrerie, la rue du Mouton, la place de Grève, le marché Saint-Jean et l'emplacement de l'église Saint-Gervais; sans doute il s'étendait au delà de ces limites.
Dans la rue de la l'ixeranderie , en face de celle du Mouton , est l'emplacement d'un ancien hiHel des comtes d'Anjou. En fouillant les fondations de cet hôtel, on découvrit, en 16 12, ])lusieurs tombeaux antiques. L'un contenait un squelel((* et des médailles, dont la plus récente appartenait au tyran Magnence, proclamé auguste dans la Gaule en l'année 350; l'autre, gravé dans les Antiquités (le Sallongre, porte pour inscription : P«.////w.s, fils de Pari ic/ius. L'A place du nijuche Saint-Jean , peu distante de la rue de la Tixeranderie et de l'église Saint-
(1) Kllc est ilans W. cahinet «les Antiquités à la nihliothniuc Uoyale.
(2) A la place (le l'aïUel de .luiiiler, situé «iaiis la Cité de Paris, les ehrétiens ont substitué une enlise (ic.liee à Nntre-Daiuc; à la place il'uu autel à Bacchus, le culte d'un saint Bacchus; le cippe auti(|iir, nhraut des uuai;es de (luatiediNinilés païennes, existait près du lieu où depuis on a construit la Sî»intc-Chapelle du Palais, etc.
sors l.A DOMINATION UOMAINI-:. \:\
(iervais, ci ^[u\ roinpiil à pou près rinlervallc outre cos doux points, était nommée, au livizièmo sièele, la plaeo du Vieu\-(limotioro, IHatea vcleris cwmelcrii. L'abbé Lebeut nous apprend (pi'en 1717 on construisit dos maisons entre l'église Saint-( iervais et la rue du iMonceau, et (lu'à douze pieds au-dessous du sol on découvrit plusieurs cercueils en pierre, fort anciens, comme l'indiciuait la pro- (ondour do leur gisement, lui IHfS, pour établir une conduite d'eau, on creusa protondémont les rues du Monceau et du Martroi : on trouva, notamment près de l'église Saint-tJorvais, un grand nombre de tombeaux en pierres tendres, dont les fragments purent remi)lir douze à quinze cbariottes. Les corps et même les os étaient entièrement pulvérisés; ce qui prouve la baute antiquité de ces monuments et les principes éminemment dissolvants contenus dans le sol.
Ainsi, les habitants du faubourg septentrional de l^aris avaient, sous la domination romaine, deux cbami)s de sépulture à leur proximité : celui dont on vient de parler, et celui de l'emplacement de la rue Vivienne qui paraît avoir été particulièrement consacré aux morts opulents. On verra qu'il en existait un autre beaucoup plus étendu , dans la partie méridionale de cette ville, dont je parlerai. — Telles sont les antiquités trouvées dans la partie septentrionale de Paris; l'aqueduc de Chaillot, les réservoirs du Palais-Uoyal , les antiquités de la rue Vivienne, et les deux cimetières.