SOLS L.\ LK.LE
Le duc
le Guise, si l'on en juge d'après ses actions ultérieures, éprouva'un sentiment pareil. Son premier succès dans la carrière de l'ambition lui fit apercevoir tous les obstacles qui lui restaient encore à surmonter. Pour arriver au but, il lui lalljit réduire les chefs protestants, qui faisaient bonne contenance; détrôner le roi, qui, quoique chassé de sa capitale, conservait encoe de puissants moyens dé défense ; il lui f.llait tromper le roi d'Espagne, qui, payant les frais de la conspiration , n'aurait pys consenti à en abandonner les fruits à un autre; les ligueurs étaient divisés en deux partis : il lui fallait ménager et tromper un de ces partis, qui ne voulait être dominé ni par Henri 11), ni par les protestants, ni par les Guises. Effrayé des dangers à courir, des peines à supporter, des crimes à commettre, le duc sentit que le moment d'un entier succès n'était pas encore venu ; que, dans ces circonstances, il lui était plus convenable de gouverner la France sous le nom d'un prince pusillanime que de la gouverner en son propre nom. Se repentant d avoir laisse échapper sa proie, il fit prier le roi de rentrer à Paris , et employa la reinemère pour l'y déterminer. Ces" prières réitérées, accompagnées d'assurances de fidélité, furent sans effet. Il revint à la charge et adressa au roi ui.e lettre remplie de témoignages de respect et de soumission.
Les plus ardents ligueurs, conduits par la reine-mère, vinrent à Chartres en qualité de députés de la ville, protestèrent de leur très humble obéissance ; mais ils se permirent des demandes qui n'étaient pas de nature à faire oublier la journée des barricades. Le parlement, avec des intentions plus pures, vint à son tour à Chartres exprimer au roi la douleur que lui avaient fait éprouver les violences de cette journée et son éloignement. Tous, jusqu'aux capucins, voulurent aller à Chartres.
Le 17 mai 1388, trente-cinq capucins, précédés par le duc de Joyeuse, appelé frère Ange depuis qu'il s'était rendu novice dans le couvent des capucins de Paris, firent le voyage à Chartres, les pieds nus. Pour rendre cette cérémonie plus touchante, ce frère Ange voulut imiter Jésus- Christ marchant au CaKiire : il portait sur sa tète une couronne d'é^.nies, et sur ses épaules une lourde croix.' D'autres capucins étaient chorgés des instruments de la passion. En cet équipage ils arri\èrent
à Chartres, où ayant appris que le ru. ; ... à vêpres dans la cathédrale, ils y entièu-ni en chantant \e Miserere. Alors frère Ange iftet à nu ses épaules fatiguées ; et deux vigoureux capucins lui appliquent à tour de bras, et en présence de ce prince, de grands coups de fouet ; puis tous ces capucins fouettés ou fouettants se prosternent aux pieds du roi en criant : Miséricorde !
Le brave Grillon, témoin de cette scène ridicule, et voyant que l'on fouettait frère Ange, se mit" h crier en pleine église : « Fouettez, fouettez tout de bon ; c'est un lâche qui a quitté la cour et endossé le froc pour ne pas porter les armes. »
Cette farce, suivant M. De Thou, fut imaginée par les ligueurs pour séduire le roi , qui avait du goût pour ce genre de spectacle ; mais les souffrances qui en relevaient le mérite étaient feintes. La croix portée par frère Ange était en carton peint en couleur de bois; le sang qui paraissait découler de son front, et qu'on attribuait à la couronne d'épines, provenait d'une supercherie ; les coups de discipline, avec iapparence d'être rudement appliqués, ne l'étaient qu'avec mollesse. C'est pouiquoi Grillon disait : « Fouettez tout de bon (1j.»
Cette scène pieuse fit pleurer quelques assistants et rire plusieurs autres. Henri III s'en plaignit à frère Ange , comme d'une profanation et d'une manœuvre de ses ennemis.
Je vais exposer sommairement la suite des événements qui se passèrent hors de Paris.
Le duc de Guise, voyant Henri III toujours disposé à se venger des ligueurs, aidé par la mère de ce roi, parvint, à force de sollicitations et d'intrigues, à obtenir un édit de pacification, édit du lo juillet, par lequel le roi, soit dans des articles patents, soit dans des articles secrets, accorde aux ligueurs tout ce qu'ils pouvaient désirer, tout ce que le pape, le roi d'Espagne et leurs satellites ambitionnaient. La journée des barricades devait être oubliée, tous les changements opérés en conséquence, ratifiés ; le roi et les ligueurs devaient s'unir pour faire une guerre d'extermination aux protestants ; et, après la mort de Henri III,
(1) Journal de Henri III, par l'Estoile, t. m, p. 105. — Histoire de De Thou, liv. 90, à la tin, et les restitutions sur ce livre. — D'Aubignê, t. III, liv. 1, chap. 23.
DE PAn;s
..I. ne reconnaîtrait pour roi aucun prince hérétique: articles faits exprès pour exclure du trône de France le roi de Navarre; enfin le concile de Trente serait reçu en France, etc., etc.
Les ligueursobtinrent tout du roi, excepté son retour à Paris : tant était profonde l'impression de peur que lui avait causée la journée des barricades.
Il accueillit, à Chartres, le duc de Guise, les cardinaux et prélats de sa faction; le 2 avril il dîna et trinqua avec ce duc; le 4 du même mois, il le créa son lieutenant-général en toutes ses armées , et déclara son successeur à la couronne le cardinal de Bourbon, homme incapable et grand partisan de la Ligue sans savoir pourquoi. Ce roi consentit en outre à éloigner de leurs fonctions les magistrats leplus dévoues à son service, et à les remplacer par des ligueurs. Il se rendit ;i Biois, y convoqua les états du royaume; et, par l'effet des intrigues de la Faction, cette a.çsemblée ne fut composée que de ligueurs déterminés.
Henri III avait fait jurer à tous les magistrats, à tous les fonctionnaires, l'observation de l'édit de l'union ; il fit prêter ce serment aux députés des états, qui, à leur tour, exigèrent que le roi le renouvelât.
Leduc jura aussi ; mais bientôt après il viola son serment, et le roi ne tarda pas à l'imiter. Nouvelles plaintes de part et dautre; nouvelles dissensions, qui furent terminées, le i décembre, par une réconciliation solennellement jurée par le duc et par le roi, sur le sacrement de l'autel : faibles digues pour des contractants de mauvaise foi !
Ces diverses concessions du roi étaient feintes. Il cédait tout au duc de Guise, dans l'espérance de tout recouvrer à la fois. Connaissant les projets ambitieux de cet ennemi, il croyait, à force de bienfaits, le porter à en abuser, afin d'avoir le droit de le punir. Dans ce dessein, Henri III paraissait vouloir renoncer à l'exercice du pouvoir pour ne s'occuper que de pratiques de dévotion. H fit à cet effet construire dans le château, et au-dessus de sa chambre, de petites cellules pour y loger des capucins M).
L'ambition du duc de Guise n'était pas
(1) Relalian de la mort de MM. de Guise, par le sieur Miron, médecin de Henri III, t. m, p. 473.
sous LA LIGUE
satisfaite de tant de fivours : le tione restnit à envahir, il fallnt en renverser llonri III. Pour y parvenir, il séduisit la plu; art des députes aux états-généraux, et leur co nmuniqua ses dispositions hostiles contre le roi: mais, arrivé au faîte du pouvoir, fier de la fortune et du succès de ses crimes, oeducnéçîliiieait les personnes dont il avait encore grand besoin, négligeait la reine-mère, à laquelle son ambition était si relevahle; il venait mê.iie de se faire des ennemis dans sa propre famille : dans ce nombre on comptait le duc de Mayenne, son frère, et la duchesse d'Aumale.
D.^puis quelque temps Henri III avait endnré diverses insolences et outrages de la {.art du duc de Guise, lorsqu'il apprit du duc de Mayenne et de la duchesse d'Aumale le projet que cet ambitieux avait conçu de se défaire de sa personne royale. La reine-mère en fut instruite, et cons'eilla au roi de prévenir le coup dont il était menacé. Elle changea de parti. Il se présentait un crime à commettre, cette femme superstitieuse et sanguinaire devait y contribuer. La connaissance de ce projet du duc de Guise, les conseils que Henri III reçut de sa mère, et les ressentiments d'outrages passés et récents, concoururent à donner à ce roi l'énergie propre à réprimer un sujet audacieux, rebelle, et qui conspirait contre ses jours.
On croirait que Henri III prit la résolution de faire arrêter le duc de Guise, de le livrer à un tribunal, d'appeler contre lui la vengeance des lois; non : ce roi. élevé au milieu des perfidies et des massacre-, méconnaissait les voies légales; il punit un crime par un crime, et donna un exemple qui lui fut fatal.
La perte du duc de Guise et de ses principaux adhérents était décidée. Le duc en fut averti; mais, plein de confiance dans sa force et dans la faiblesse de IL^nri III. il méprisa ces avis, et répondit à ceux qui les lui donnaient : Il n'userait.
Le vendredi 23 décembre 1588, le roi, de grand matin, fit parvenir au duc et au cardinal de Guise l'ordre de se rendre promptement au conseil ; ils arrivent au château de Blois, trouvent la garde renforcée, montent dans la salle du conseil, et. après y i tre reste quelque temps, le duc e-t mandé au cabinet du roi.
Toui était nisposé s ir son passage :
j , doaze hommes de la bande des quarante- ! c nq .:-et)lilsliommes l'attendaient dans la
pi 'ce qui précédait le cabinet du roi. Le duc y paraît; aussitôt un des qua-antecinq, le sieur de Mont-ery. lui porte un premier coup qui fut suivi de plusieurs autres ('). Le duc tombe en criant : Mes ami^, miséricorde! Mon Dieu! je suis mort! ayez pitié de moi ! etc. Le ni vint avec joie contempler sa victime. On dit même qu'il lui appliqua avec colère son pied sur le visage.
Le cardinal de Guise, qui présidait la chambre du clergé aux état,, eijtend les cris de son frère, se lève de son sie^e pour aller le secourir. Les maréclnux d'Aunont et de Retz mettent l'èpée à la main, en lui disant : Que nul ne bouge, s'il ne veut mourir! Aussitôt ce cardinal et l'archevêque de Lyon, deux grands fauteurs de la Ligue, furent saisis par ces maréchaux, et emprisonnés dans un galetas du château.
En même temps furent arrêtés, par ordre de Henri III, tous les principaux ligueurs qui s'y trouvaient logés, leurs domestiques, le cardinal de Bourbon, madame de Nemours, le prince de Joinville, son fils, etc.; et, dans la ville de Blois, le- députés de Paris, tels que la Chapelle-Marte lu, prévôt des marchands, le président Neuilli, l'échevin Compan, etc. Après ces arrestations et cet assassinat, le roi se rendit à la messe !
Le lendemain 24 décembre, on s'occupa du sort du cardinal de Guise. Les gentilshommes faisaient difficulté de le poignarder : m;iis, pour la somme de 400 écus, on trouva quatre de ces nobles qui se chargèrent de cette atroce expédition.
« Après cette exécution, dit l'Estoile, « le roi, sortint pour aller à la messe, ren- « contra à ses pieds le baron de Luz, qui c lui offrait sa tête pour sauver la vie de « son oncle, l'archevêque de Lyon. Le roi « lui promit la vie, maisnonla liberté (5).»
La nouvelle de ces actes illégaux, de ces scènes sanglantes, parvint bientôt a Paris, et y causa parmi les ligueurs la plus vi?e
(1) Parmi les assassins, on nomme Montsery, Deseffranats, Sainte-Mali nés Loignac, 5-iriiC, etc. J'ai parlé des fouctiou? de ces quarante-cinq gentilshommes, ci-d issus, p. 114.
(2) Journal de Henri III ^ pur l'tstoile, t. II. — Histoire de DeThw, liv. 96. — Chronohgie noviiiaire, par CsL/tii y t I. — Histoire de !a ville de Paris, par Fé.ibien, t. II, liv.3, etc.
fermentation. Le duc d'Aumale, qui se trouvait dans celle ville, en fut nommé gouverneur : il commença par faire emprisonner un grand nombre de ceux qu'on appelait politiques, fit fouiller leurs maisons, et mit à contribution tous les habilants riches qui n'étaient pas ligueurs.
L'avocat Pierre Vertoris mourut de chagrin ; et, rendant les derniers soupirs, il embrassait le portrait du duc de Guise, et «qualifiait le roi de tyran.
On arracha les armoiries du roi, placées au portail de l'église de Saint-Barthelemi, et on les traîna dans le ruisseau. Le curé de èaint-Gervais, le fameux Wincestre, avait dispo-é le peuple à cette vengeance, en prêchant contre lui et en le traitant de vilain Hérode, injure qui offre à peu près l'anagramme de Henri de Valois.
On détruisit sur tous les édifices les armoiries, les figures de Henri 111; on déchira son porirait partout où il se trouvait.
Le \^^ janvier 1589, Wincestre, curé de âaint-Gervais, après son sermon, « exigea, « à\i- l'Estoile, de tous les assistants le « serment, en leur faisant lever la main,
• d'employer jusqu'à la dernière goutiede « leur sang, jusqu'au dernier denier de « leur bourse, pour venger la mort des « deux princes lorrains, massacrés par le « tyran, dans le château de Blois, à la face
• des états. H exigea un serment particu- « lier du premier président de Harlai, qui,
• assis devant lui dans lœuvre, avoit ouï
• sa prédication, l'interpellant par deux
• lois en ces mots : Levez la main, mon- « sieur le président, levez-la bien haut,
• encore plus haut, afin que le peuple la « voie; ce qu il fut contraint de faire. Ce m serment lut exigé par les curés de plu-
• sieurs autres paroisses. »
Le 2 janvier, le peuple, toujours excité parks prédicateurs, se porta dans l'église de Saint-Paul, y détruisit les tombeaux et figures de marbre que le loi y avait fait ériger à ses mignons, Saint-Maigrin, Quelus^et Maugiron.
Le conseil des Seize proposa à la Sorbonne la question de savoir si les Français avaient le droit de faire la guerre au roi poui la défense de la religion catholique; et la fiiculté de théologie, « c'est-à-dire « huit ou dix soupiers et marmitons, dit « l'Estoile, comme porte-enseignes et trom-
• pelles de sédition, déclarèrent tous les
* sujets du royaume absous du serment « de fidélité et obéissance qu'ils avoieni
« jurées à Henri de Valois, naguère leur « roi, rayèrent son nom des prières de « l'église, en composèrent d'autres pour les « princes catholiques, et firent entendre « qu'on pouvoiten conscience prendre le, « armes contre ce tyran exéc able. » Voilé comment l'autel fut le soutient du trône (1). Le 8 janvier, Wincestre annonça dans son sermon la mort de Catherine de Médicis, décédée le 5 de ce mois. Il dit que pendant quelque temps elle fut le soutien des hérétiques, mais que depuis elle avait favorisé la Ligue. « Si vous voulez, dit-il, « donner à l'aventure, par charité, un « Pater ou un Ave, il lui servira de ce « qu'il pourra, je vous le laisse à voire « liberté. »
Le 16 janvier, Bussi-le-Clerc, qui de maître en (ait d'armes était devenu procureur au parlement, et qui, depuis l'évasion du roi, de procureur fut élevé à la dignité de gouverneur de la Bastille, accompagné de vingt-cinq a trente hommes de son parti, tous armés, ei tenant chacun en main un pistolet, vint au parlement pendant que la grande chambre était assemblée; et, désignant par leurs noms tous ceux qui étaient suspects au conseil de l'Union, il dit à haute voix : Suivez- moi ; venez-vous-en à l'Hôtel-de-Ville, où l'on a quelque chose à vous dire. Le président lui demanda d après quelle autorité ii agissait ainsi : Le Clerc ne repondit qu'en renouvelant l'ordre de le suivre, et ajoutant qu'il leur en arriverait mal s'ils refusaient d'obéir.
Alors le président de Harlai, le président De Thou et autres déclarèrent qu'ils étalent prêts à le suivre; aussitôt ^es membres de cette cour souveraine qui n'étaient point désignés se levèrent généreusement, et dirent qu'ils voulaient partager le sort de leurs chefs: noble dévoùment, dontcelte époque désastreuse ne fournit que de très rares exemples !
Alors cinquante ou soixante conseillers et présidents de cette cour descendirent de leurs sièges, et se rendirent aux ordres de ces factieux. Le Clerc, qui marchait à leur tète, les conduisit par le Pont-au-Chjnge jusqu'à la place de Grève. « C'était, dit De € Thou, un spectacle digne de compas-
(1) Journal de Henri III , t. II, p. 153, 160. L'Estoile y rapporte les prières nouvelles substituées aux anciennes; et ses annotateurs ajoutent le décret tout entier de la faculté de théologie.
sous LA
sion, de voir tant de personnes respectables par leur autorité, leur savoir et leur probité, arrêtées comme des criminels par un homme de néant, jusque sur ce tribunal redoutable au pied duquel ils l'avaient vu si souvent faire ses fonctions de procureur, et Je les voir conduits par les rues de la ville, comme en triomphe (I). .
A la nouvelle de cette étrange expédi-