LIGUE W
le tvran est mort; il n'y a plus de Henri de Valois. Klle veut que le deuil de cette mort soit porté en vert ; elle distribue dans Cv'tte ville un grand nombre d'écharpes de cette couleur; enfin elle en garda une pendant longtemps.
La duchesse de Nemours se rend dans l'église des Cordeliers, monte sur les marches du principal autel, et harangue ie peuple, en vomissant un torrent d'injures contre le roi assassiné.
On alluma dans les rues de Paris plusieurs feux de joie.
Les frètres et moines publièrent plusieurs écrits apologétiques de l'action de Jacques Clément, firent graver en plusieurs formats le portrait de ce moine assassin, le placèrent sur les autels: enfin ils l'honorèrent comme un saint, comme un martyr (1).
Henri IV, après divers exploits, vint, le 31 octobre suivant, mettre le siège devant Paris. Il logea avec son armée dans les villages de Gentilly, Mont-Rouge, Vaugirarci et autres. Sully, le duc d'Aumont et Chàtillon attaquèrent le faubourg Saint-Germain. Dans une rue voisine de la foire de ce nom (2), ils cernèrent une troupe de Parisiens ; et, dans un espace d'environ deux cents pas, ils en tuèrent plus de quatre cents. Je suis las de frapper, dit Sullv, je ne saurais plus tuer gens qui ne se défendent point. iLes troupes du roi se mirent alors à piller les maisons, et Sully eut pour sa part du pillage deux ou trois raille écus. Puis, quelques seigneurs de cette armée s'avancèrent vers la porte de Nesle qu'ils trouvèrent ouverte: quinze ou vingt pénétrèrent dans la ville, jusqu'en face du Pont-Neuf; mais bientôt survint une troupe nombreuse qui les força de se retirer (3).
(1) En 1582, un nommé Janreguy et un moine jacobin, appelé Antonin Timmermann, assassinèrent le prince d'Orange. Un jésuite avait persuadé aux assassins que des anges, après le coup, viendraient les enlever dan? le ciel. Les anges ne se présentèrent point : les criminels furent punis de mort, et le père Hyacinthe Choquet,dans son livre intitulé SAncti ordinis Belgii prcedicatorum , mit lejacobin meurtrier au rangdessaintsmartyrs. 2) Peut-être rue de Tournon ou rue de Condé, alors nommée rue Neuve.
3] Œconomies royales, t. I, l""^ partie,
cht
62 HISTOIRE DE PAPIS
Celte tentative, qui n'avait pour objet que d'attirer le duc de Mayenne, répamlit
l'éi cuvante dans Paris, mais n'intimida point les prédicateurs, qui ne cessèrent, pour rassurer les habitants, de traiter Henii IV de tyran et d'usurpateur. Deux jours après, l'armée royale abandonna Paris pour aller assiéger Etampes,
Le 8 mailoGO mourut dans sa prison, à Fontenay, Charles, cardinal de Bourbon, que, dès le 5 août 1589, les ligueurs avaient proclamé roi de France sous le nom de Charles X. Cette mort desappointa le duc de Mayenne, qui ne savait plus quelle couleur donner à son autorité, sur quel titre l'appuyer, sous quel nomseraient promulgués les actes publics, ni quel fantôme dé roi il pourrait substituer à ce bonhomme qui n'avait régné qu'en prison : d'autre part, il craignait que Henri IV ne se fît catholique.
Cette crainte et l'armée de ce roi qui s'avançait pour faire le siège de Paris déternjiuèrent la Sorbonne à rendre, le 7 mai 1690, un déciet dont voici la substance.
Après avoir célébré la messe du Saint- Esprit, elle déclara qu'il est défendu aux catholiques de recevoir pour roi un hérétique;
Que si ce roi obtient son absolution et se fait catholique, il doit être exclu du tiône, parce qu'il peut y avoir feintise ou perfidie dans sa conversion.
Quiconque favorise un tel roi est hérétique, et doit être puni comme tel.
Ainsi les Français sont tenus en conscience de s'opposer de tout leur pouvoir à ce que Henri de Bourbon, hérétique, fauteur d'héiésie, ennemi de l'Eglise, relaps, excommunié, parvienne au gouvernement du royaume, quand même il serait absous par le pape.
Comme ceux qui favorisent en quelque manière les prétentions dudit Henri sont déserteurs de la religion, en péché mortel, damnés comme opiniâtres et travaillant à établir le règne de Satan; de même ceux qui s'opposeront de tout leur pouvoir à l'établissement de ce roi auront bien mérité de Dieu et des hommes, et seront récompenses dans le ciel par un bonheur éternel (1).
Le soir même du jour où ce décret fut rendu, l'armée du roi arriva, s'empara
{l)Journal de Henri IV, par l'Estoile, t. I, p. 41.
simultanément, et dans l'espace de deux heures, de tous les faubourgs de l'aiis, brûla tous les moulins des enviro;i-. Le roi, s'il eût été mieux secondé, aurait alors pu prendre Paris.
« Celte ville, suivant l'aveu même d'un « ligueur, étoit sa n-^ gouverneur ni magis- « trat qui lui commandât, et sans aucune « police... Chacun vouloit être le maître... « Elle étuit, en outre, dépourvue d'arlil- < lerie et de munitions de guerre ; il n'y « avoit qu'une seule pièce montée, et qui « pût promptement servir, parce que tout « le surplus en avoit été tiré et perdu « aux rencontres passées. Les muiailles « étoient si mauvaises, que par plusieurs « endroits on y montoit et descendoitsans « difficultés; et, surtout, si peu do pro- « visions de pain, de vin et autres choses « nécessaires à la vie, que personne n'es- « timoit avoir provision pour quinze jours... « Si le roi de Navarre eût bien su se ser- « vir de l'occasion, et user de sa fortune, « il eût obtenu sans peine ce qui, depuis, « lui a coù'é beaucoup à poursuivre (1). »
Henri IV se borna à bloquer Paris, et à s'emparer delà ville de Mantes, où il attendit les secours qui lui venaient d'Angleterre.
Les Parisiens profitèrent du séjour du roi en cette dernière ville, pour faire à la hâte les provisions les plus urgentes; ils saisirent quelques convois de vivres.
Le 11 mai, par ordre du duc de Nemours, que les Parisiens venaient d'élire gouverneur de Paris, on s'occupa des fortifications de cette ville : on abattit plusieurs maisons dans les faubourgs. Le journalis e l'Estoile, en parlant de ces travaux auxquels chacun prenait part, nous offre, sans y penser, une image assez fidèle de l'état des différentes classes de la société en France. Les bourgeois travaillaient, les seigneurs allaient les voir travailler, et les prédicateurs les exhortaient à r ouvrage (2).
Le 13 mai, d'après un recensement oidonué par le prévôt des marchands, il fut reconnu qu'il existait dans Paris deux cent mille personnes, du blé pour les nourrir un mois, et quinze cents muld-
(1) Bref discours et véritable des choses les plus notables arrivées au siège de la ville de Paris, par Pierre Corueio, p. 9 et 10.
(2) Journal de Henri IV, t. I, au 11 ruai
sous LA LIGUE On chois. t
avoine dont on fit du pain Lii même temp, chaque quartier, auxquels on distribuait de temps en temps du blé, à raison de quatre écus le setier, pour ensuite en faire du pain, et le vendre aux pauvres(l). Chaque jour se faisaient à Paris plu- -i-jrs processions, et surtout des sermons. C'étaient des spectacles qui trompaient un peu le malaise du peuple, et jui, lui donnant des esp rances, l'empêchaient de se livrer à la Sédition. Les pré- :»'jteurt, en effet, ne cessaient d'entreuir leur auditoire de la prochaine airi- -r du duc de ^îayenne , qui devait ivre: Paris des ennemis et y amener . bondance : ils imaginèrent de fabriquer • de lire dans leurs chaires de prétendues Urts de ce duc, lesquelles contenaient jssuiance de sa marche \ers cette ville /,ec de puissants secours. On nommait lette manière de donner des e-~pérances : prescher par billets. ■
Le chevalier d'Aumale, renommé par
son courage, ses pillages, ses débauches,
•s profanations et son catholicisme, Tt,
14 mai 1590, une sortie, et força les
nemis d'abandonner l'abbaye de Saint-
\iitoine : ses soldats pillèrent le couvent
irs religieuses, s'emparèrent des vases
-icrés et de tous lés ornements de l'Eglise.
On prêta de nouveau le serment de
mourir plutôt que de se rendre. Le 1er
juin, on fit une sortie du cuté du faubourg
Saint-Marceau : les ennemis furent forc^
de se retirer vers Juvisy. On résolut de
faire une revue de toutes les forces que
pouvaient fo.irnir les prêtres, les moines
et les écoliers: et, le 3 juin 1390, cette
revue se fit avec une solennité ridicule.
« Roze, évêquede SiruUs, marchoit a la •> tète comme commandant et premier
- capitaine, suivi des ecclésiastiques, al- < iaut de quatre en quatre ; après, venoit
- le prieur des feuillants avec ses religieux'^ 2) ; puis les quatre ordres men-
(Ij Bref discouis et véritable sur le siège de Paris, p. 22 ; et Journal de Henri IV, par
-Estoiie, t. I, p. 47.
(2) L'auieur du Bref discours sur le siège -e Paris, très bon ligueur, parlant de cette revue, dit que Roze, é.êque de Senlis, était ie capitaine : * e: pour ks autres chefs ei " soldats, le prieur des chartreux avec plu- « sieurs de ses religieux, les feuillauts, les " capucins, etc. »
diants, les capucins, les minimes, entre lesquels il y avait des rangs d'écoliers. Lqs chefs des différents religieux portoient chacun d'une main un crucifix, et de l'autre une hallebarde ; et les autres, des arquebuses, des ^ertuisanes, des dagues et autres diverses espèces d'armes, que leurs voisins leur a\ oient prêtées. Ils a\ oient tous leurs robes retroussées et leurs capuchons abattus sur leurs épaules. Plusieurs [ ortoient des ca.sques, des corselets et des pétrinals. Hamilton, Ecossais de nation, curé de Saint-Cosme, faisoit l'office de sergent, et les rangeoit, tantôt les arrêtant pour chanter des hymnes, et tantôt les faisant marcher : quelquefois il les faisait tirer de leurs mousquets.
« Tout le monde accourut à ce spectacle nou\eau, qui lejjiesentoit, à ce que les zélés disoient, l'Eglise militante. Le légat y accourut aussi, et approuva par sa présence une monstre (revue^ si extraordinaire, et en même temps si risible ; mais il arriva qu'un de ces nouveaux soldats, qui ne savoit pas sans doute que son arquebuse étoit chargée à balle, voulut saluer le légat, qui ttoit dans son carrosse avec Panigarole, le jésuite Bellarmin et autres Itahens, t.ra de-sus, et tua un de ces ecclésiastiques, qui était son aumônier ; ce qui fit que le légat s'en retourna au plus vite, pendant que le peuple crioit tout haut que cet aumônier a\oit ét^ fortuné d'être tué dans une si sainte action (I . »
(1) Journal de HanrilV, par l'Estoiie, au 3 juin 1590.
Il ne faut pas confondre cette revue avec celle qui se fit à Paris le 10 février 1593, et dont les aut*^urs de la Satire Méuippée ont offert une si plaisante caricature : celle que .ie menîiouneici, et qui eut lieu en juin 1590, est décritH pa»* Cayet et par Legrain, qui dit que ces n^uiues, devenu» tout à coup arquebusiers, faisaient des salves et des escopetieries quand ils passaient devant le logis Qe quelque milord teize, coinuie font les gt;ntiis soldats devant les portes de leurs maîtresses.
Cette même revue de 1590 ô?t aussi décrite dans la Satire ilé nippée, et dans une pièce qui en fait par lie. pièce intitulée : Les Sinr/enes de Ui Ligue : en voici quelques traits :
" Une grande quantité de prestres et moi- " nés (je ne dis pas religieux) et novices, en
Ou fit des soîties, des sermons, des processions et quelques revues pareilles à celle dont je viens de parler : expédients qui n'amenaient pas l'abondance. La disette faisait des progrès effrayants, et les gouvernants ne laissaient pas même à ceux qui en souffraient la consolation de se plaindre, et de réclamer un sort meilleur. Le 4 juin, plusieurs bourgeois, du nombre desquels était un nommé Moret, pour avoir dit qu'il serait utile de faire la paix, furent tous arrêtés et jetés dans la Seine. Un procureur, nommé Renard, et autres, ayant exprimé un vœu pareil, furent pendus ou emprisonnés.
Le 13 juin, le peuple de Paris, poussé par la faim, ou instigué par le parti du roi de Navarre, appelé parti des politiques, s'attroupa, et demanda à grands cris la paix ou du pain. Le 1 5 de ce mois, le parlement fit défense expresse de parler
"' forme de goujats ; la seiziere (les seize) ac- <' compagnée d'un grand nombre de pédant», « le tout de divers ordres et nations, armés <' à la légère; sur le moule du pourpoint de « l'antiquité catholique... se faisoient voir, ■" en ce folastre et risible équipage, par les « rues de Paris... Après eux, cheminoit « un assez malotru personnage, que l'on di- '< soit estre un avocat fol {Louis d'Orléans, « avocat), armé de même... à savoir d'un « vieil corps de cuirasse de fer -blanc, une « bourguignote d'Auvergne en tête, panna- « chée et harnachée d'un superbe trophée « de plumes de paon, une fourche-fière sur « son épaule gauche; le bec tirant contre- « bas, un cornet de verre pendu à sa cein- « ture... Ainsi, je vois cette nouvelle armée " passer outre le pont Notre-Dame, et che- « miner en gros devers le Petit-Pont, près <' duquel rencontrant, de bonne ou de maie « fortune, le coche où estait le légat Caje- « tan ; ce qu'ayant recognu, les capitaines « et conducteurs d'icelles, comme chose due <' à leur chef, se délibérèrent ''orratis) de faire i< une salve et révérence militaire, comman- " dant exprès à tous cfux de leur trouppe « guerrière tirer chacun d'estoc et de taille, « tant du devant que du derrière... De quoi « l'un d'entre eux, ne voulant pas plus faire « de bruit que debesogne,tirasipromptement « qu'il abattit, du mauvais vent, l'un des « domestiques dudit sieur légat, qui, ce € même jour, alla en porter les nouvelles en a paradis. » {Histoire des Singeries de la Li- Siw ; Satire Ménipftée, t. I, p. 328.)
de paix ou de trêve avec le roi, sous peine de mort. Malgré cette défense, ces cris furent répétés dans la suite.
Le 17 juin, un convoi de vivres, escorté par le sieur de Saint-Paul, entra heureusement dans Paris. Les riches s'approvisionnèrent; les pauvres ne purent faire de même. Dès le 20 juin, le pain leur manquant entièrement, on imagina de leur faire des bouillies avec du son d'avoine : cet aliment sans suc se vendait fort cher.
Le lendemain, on fit à Notre-Dame-de- Lorette le vœu d'une lampe et d'un navire d'argent, pesant trois cents marcs, pour déterminer cette madone à faire cesser le déplorable état de Paris. Ce moyen n'amena point l'abondance.
On cherchait à distraire le peuple de sa disette insupportable par des sermons, où l'on annonçait toujours la prochaine arrivée du duc de Mayenne avec des vivres, et par des processions journalières, où les zélés cheminaient les pieds nus. Ces sermons et ces processions ne donnaient pas de pain.
On exposa le saint-sacrement sur les autels; on passait la nuit à prier dans les églises; la famine augmentait.
Elle accrut à un tel point que les rues, les places publiques retentissaient des cris lamentables de ceux que la faim tourmentait.
Le 22iuin, l'ambassadeur d'Espagne et le légat du pape, craignant que ce besoin impérieux ne décidât les Parisiens à demander la paix au roi, se résolurent à des sacrifices pécuniaires, firent vendre leur vaisselle d'argent, jetèrent dans les carrefours une grande quantité de pièces de monnaie, et, pendant quelques jours, pourvurent aux plus pressants besoins des pauvres.
Peu de temps après, l'archevêque de Lyon et l'ambassadeur d'Espagne, passant devant le Palais, où se trouvaient une multitude de pauvres mourant de besoin, leur jetèrent encore quelques poignées de monnaie aux armes d'Espagne. Ces pauvres dédaignèrent ce secours, non parce que la manière de leur donner était insultante, mais parce qu'il n'apaisait pas leur faim : c'est du pain et non des pièces de monnaie qu'il nous faut, crièrent-ils. L'archevêque de Lyon, étonné de ce refus, sollicita des mesures promptes et plus efficaces.
Le 25 juin, se tint au Palais une as-
Paris. — Typ. Lacour, rue Soufflot, !K.
semblée géuerale, où, après plusieurs débats, il fut arrêté que les communautés religieuses seraient chargées de nourrir iespauvr«s, et qu'il serait fait, en conséquence, une visite dans tous les couvents pour constater la quantité de denrées dont ils étaient approvisionnés.
Les jésuites se signalèrent peu honorablement en cette circonstance : ils redoutaient cette visite. Tvrius, recteur de leur
sous LA LIGUE 65
collège de la rje Saint- Jacques, accompagné du P. Bellarmin, vint supplier le lég.it d'en exempter leur maison. Le prévôt des marchands, présent à cette demande, s'en indigna, et dit à haute voix : «Monsieui le recteur, votre prière n'est civile ni chrétienne : n'a-t-il pas fallu que tous ceux qui avoient du bled l'ayent exposé eu vente pour subvenir à la nécessite publique? Pourquoi seriez-vous exempt dj
Hôtel de Nevers,
cette \ isite ? Votre vie est-elle de plus grand prix que la nôtre? »
Let jésuites avaient de puissants motifs pour s'opposer à la visite de leurs maisons : elles étaient abondamment pourvues de vivres. Peu touchés de la misère publicjue, ils ne voulaient point la diminuer à leurs dépens. « On trouva, dit l'Es- « toile, quantité de bled, et du biscuit « pour les nourrir plus d'un an; quantité
• de chair salée, de légumes, de foin et
• autres vivres, et en \Au> grande cjuan- « lile qu'aux quatre meilleure^ maisons
111 UULAIRE
; • de Paris. Chez les capucins on trouva du « biscuit en abondance; cnHn. toutes les ; « maisons des ecclésiastiques étaient rau- ! « nies de provisions au-ielà de ce qui leur « étoit nécessaire pour la demi-année (1).» Dans le recensemei.t qui fut^fait poui répartir ce secours temporaire, il result;: que le nombre des familles pauvres s'élevait à douze mille trois cents, dont sept mille trois cents avaient de l'argent saupouvoir trouver du blè à acheter. Ainsi
i (1) Jvurnal de Henri IV ^ 26 juin 1590
El*
es. HISTOIUE
Paris renfermait alors deux sortes de pauvres : les uns sans piiin et sans arg nt, les autres avec de l'a rident et sans pain
La ressource qu'offiirent les monastères fui bientôt éj^uisée. Alors on mangea les animaux domestiques : environ deux .♦ mille chevaux et huit cents ânes ou mulets, dont la chair se vendait à un très haut prix, furent sacrifiés à la faim lubliquefl). On ordonna, ensuite, que tous les chiens et les '"bats sen.ient portt s dans des quartiers dé-ignés : on les fit cuire dans de grandes chaudières, et, pendant quinze jours, on en disti ibua la chair aux pauvres avec une once de pain. •
Quelques personnes, munies d'argent, dépourvues de vivres, achetèrent fort cher trois mille peaux de ces animaux; mais lorsqu'elles voulurent les transporter dans leurs maisons, le peuple affamé s'en saisit, et les dévora.
« Les pauvres, dit un écrivain ligueur, « témoin ocuUùre,mangeoient des chiens, « des chats, des rats, des feuilles de vigne « et autres herbes. Par la ville, ne se « voyoit autre chose que ces chaudiè.es de « bouillies (faites avec du son davoine), ï et herbes cuites sans sel et marmilées « de chair de cheval, ânes et mulets. Les « peaux mêmes et cuirs di-sdites bêtes se « vendoient ouile», dont ils inangeoient « avec grand app'til... Dans les laveriies < et cabarets, au lieu de bon vin, on ne € trouvoit que. «k-^ tisanes mal cuites; ou en c vendoit ditua les c.uietuurs... S'il falloit « trouver au peu de p;»in Ljlanc pour un « malade, il ne sen jiouvoit trouver, ou « bien c'<:toit a un ecu la livre... Les œufs « scvendoienl dix ou douze sous la pièce . « Le septier de bled valoit cent ou cent. « vingt ecus... J ai vu manger à des pau- « vres deschii'iis morts tout cruds par les « rues: aux autres des trippes, que l'on « a voit ielees dans le ruisseau ; à d'autres « des rnt> et souris que l'oD avoit pareil-
• lemenl jetés, et surtout des os de la
• Icle de> cliiens moulus (2). »
Lf duc de Nemours, qui commandait Paîis, fit veiulre une croix d'or, du poids de tlix-n^uf marcs quatre onces et cinq gros, et une couronne de même métal pesant un marc dix onces. Ces deux objets
(1) Bref discours et véritable sur le siège de Paris, p. 52.
(2) Bref discours et véritable sur le siège de Pari*, p. 53, 54.
provenaient du trésor de Saint-Denis, trésor qu'on avait transféré à Paris.
Cependant, l'armée royale ayant reçu de nouveaux renforts, Paris fut rigoureusement resserré, et les moyens de s'approvisionner devinrent plus difficiles.
Les sorties, les canonnades ne pro. luisaient nul résultat utile : l'espérance se perdait.
Les rues de Paris se remplissiien' de cadavres d'habitants morts de faim : chaque matin, dit un ligueur, on trouvait dai>s les rues de Pa;is cent, cent cinquante et jusqu'à deux cents cadavres de personnes mortes de faim; et en trois mois de temps , ajoute-t-il , ■ il s'est « trouvé, de compte fait, treize mille « morts de faim (1) »
A la famine se joignirent des maladies engendrées par la mauvaise qualité des aliments.Les ef'etsde ces maladies étaient semblables à ceux des maladies produites par les famines des siècles de iDarbarie, dont j'ai parlé. « Ces misères et calanii- « tés furent suivies de plusieurs maladies, « entre autres d'enflures, dont les pau- « vres étoient tourmentés, comme d hy- « dropisie (2). »
Au lieu de musique et de chansons en faveur du roi d'Espagne et de la Lis^ue, les rues de Paris retentissaient des gé.nisseme ttsdes uns et des cris de dés Sj)oir des autres : on y entendait des femmes, des enfants, des vieill.irds, demander du pam qu'on ne leur donnait pas. Tous les cœurs étaient fermés à la pitié : chacun ne sentait que ses propres besoins.
Le nombre des habitants qui succombaient à la faim ou aux maladies était tel qu'on pouvait à peine suffire à les enterrer.
Le 23 juillet, plusieurs pauvres, ne pouvant plus sup'porter un état aussi douloureux, se glissèrent à la faveur de la nuit dans les fossés, allèrent se jet r aux pieds du roi, lui demandèrent du paiu et la permission de bisser sortir de Pari? les habitaiits qui soufraient le [)lus d ■ la disette. Henri IV, atiendii, leur aiorJa leur demande, et, permit à tioi- mille pauvres de sortir de la ville (3) : le
(1) Bref discours sur le siège de Paris, p. 52.
(2) Bref discours sur le siège de Paris, p. 5-5.
(3) Des écrivains ligueurs, et notamment
aJÊÊ'
sou? LA
lendemaiD, de grand malin, près dequtre mille de ces ^ens alïamés |rofit"iont de cette |)ermission ; mais, les soldais ayitn' remarquéque leur nombre excédait celui que le roi avait fixé, en forcèrent environ huit cents à rétrograder vers la ville : ces malheureux y rentrèrent en poussant des cris lamontab'es (I).
Le fl juillet de la même année, des bourgeois de divers quarlif-rs se réunirenl,"arërent chez le duc de Nemours gouverneur de Paris, et lui dirent, les larme.- aux yeux, qu'il était mort trente raille personnes par la famine (Si, et que le seco'irs des Espagnols, si souvent promis, toujours vainement attendu, n'arrivait pas : ils lui demandèrent des vivres ou la permission de se rendre au roi de Navarre. Le duc les renvoya en leur disant qu'il communiquerait leur demande à son conseil, et que, dans peu de temps, ils auraient une décision.
Le même jour, un grand nombre de pauvres sortirent de Pans pour aller aux champs y couper des épis de blé, comme ils avaient déjà fait plusieurs fois : les soldats dL' l'armée royale tirèrent sur eux; plusieurs y terminèrent leur triste existence; il n'écliappa que ceux qui échangeaient avec les soldats des bardes ou vêtements pour du paie, du vin et autres vivres (3).
Une nouvelle réunion de bourgeois se fit au Palais de Justice; car c'élai; k» que s'assemblait nt les habitants de Paris pour se commun iq er leurs craintes ou leurs espfninces, et pour entendre les nouvelles. La plupart de ces bourgeois étà-nt armés, •et demandaient hautement du pain ou la paix. Les chefs des ligueurs, venus pour les calmer, les irritèrent. Un nomm Gois. captiiiie de quartier, reçut un grand coup de coule'as sur l'épaule. Le duc de Nen.cuis accouiut avec des forces, fit fermer le Palais, et mettre en pri.son la plupart des méconleuis; deux lurent pendus.
Oorneio, disent que ce roi repoussa leur demande.
{\) Journal de Henri IV, 23 et 24 juillet ISÎ^O. — Misères de Paris; Mémoires de Ja Ligue, t. VI, p. 309.
(2; Ce 1 omibre semble exagéré : quand on soutire, ou sort souvent des limites de la vérité.
(3; Journal de Henri /F, par l'Estoile, au 27 juillet 1590.
LTGCE 67
0 1 di-ait que le roi de Navarre avait excité cette émeute.
Le mal allait toujours croissant • tous les ânes, tous les chiens, les chats, les rats et l'herbe qui croissait dans les rues étaient consommés : on avait épuisé les plus affreuses ressources. Dans les maisons des riches, on se nourrissait avec du pain fait de farine d'avoine. Les pauvres imaginèrent de pulvériser de l'ardoise, et d'en faire une espèce de pain ; ils allèrent plus loin : ils dét-rrèrent dans les cimetières les os des morts. Ces os, réduits en poussière, formaient un aliment, qu'on nomma le pain de madame de Montpensier...
« Le 30 juillet , le duc de Nemours, » sortant de son hôtel pour aller visiter « quelques postes vers les murailles de la « ville, a rencontré un homme qui, d'un « air effrayé, lui dit : Où allez-vous,mon- « sieur le 'gouverneur? N'allez pas outre « dans celte rue : j'en viens, et ai trouvé c une femme à demi morte, ayant à son « cou un gros serpent entortilla et, au- « tour d'eUe. plusieurs bêles envenimées. « Ce qu'ayant entendu, le gojverneur « s'est retiré en sa maison, et a envoyé « ses gens pour vérifier le fait; ce qu'ils c ont affirmé, et dit encore que dans la « rue voisine y avoit pareillement des ^ serpents et autres bêtes de celte es- « pèce (t). »
Leduc consulta des prêtres qui lui dirent que ces serpents étaient un effet de la magie, une illusion du diable.
Tous les écrivains du temps qui ont tracé les effets de cette épouvantable famine s'accordent à raconter le fait suivant : Une dame riche, ne pouvant avec son argent se procurer du pain, vit mourir deux de ses enfants. Tourmentée ellemême par le besoin, au lieu de fiire enterrer leurs corps, elle les coupa par morceaux, les sala, et s'en nouint avec sa servante pendant plusieurs jours. C-'tte horrible nourriture , qu'elle ne prciait qu'avec répugnance, et en versant des larmes, la fit bientôt mourir
Ln contemporain, après avoir offert le tableau mémorable de ce siège, dit • • Si, « dès le commencement du siège, les Pa- € risiens fussent entrés encomposition(2),.
(1) Journal de Henri IV, au 30 juillet 1590
[2) Ls l'iiuraie it fait, s'ils eussent été plof w'j instruits et naoiuB crédules. ^
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c'étoit honneur et profit pour eux. C'eût été faire grand gain au lieu de perte. Mais ils aimèrent mieux brûlera petit feu, dont s'ensuivit une désolation extrême. Ils mangèrent leurs meubles et leur argent. L'alliance des soldats et la survenue des manants espagnols acheva d'y corrompre les mœurs et la pudicité. Leurs reliques furent troussées, les anciens joyaux delà couronne des rois furent fondus, les faubourgs ruinés, déserts et abattus ; la ville devint pauvre et solitaire ; les rentes de l'Hôtel-de- Ville furent amorties ; les terres d'alen • tour en désolation. Cent mille personnes y moururent en l'espace de trois mois, de faim, d'ennui, de pauvreté, par les rue? et dans les hôpitaux, sans miséricorde et sans s<jcoui s (1). L'Université fut convertie en désert, ou servit de retraite aux paysans, et les classes des collèges se virent remplies de vaches et de veaux. Au Palais ne se trouvèrent plus que ligueurs et fourbisseurs du nouvelles : l'herbe crût à l'aise par les rues ; les boutiques, pour la plupart, demeurèrent fermées; au lieu de charrettes et de coches ne paroissoit qu'horreur et solitude, les assiégés ne pouvant tirer des vivres qu'à la merci des garnisous mises par le roi dans Saint-Denis, au fort de Gournay, Chèvre use et Corbeil.
« Le plus fort de la tempête tomba sur le menu peuple et sur quelques familles aisées avant la guerre. Les ecclésiastiques, munitionnésfapprov isionnés; , ne parloient que de patience. Rose , Guinceslre, Feuardent, Pigenat, Commolet, Peletier, Boucher, Garin, Christin et autres prédicateurs séditieux foudroyoient sans cesse contre le roi et les siens, ne passoient sermons sans faire mention des secours d'Espagne.
Les Seize d'un côté, les Quarante de Vautre, puis les fauteurs du parlement, poussoient à la roue. Les chefs, entre
(1) Voilà bien des opinions diverses sur le nombre des morts. .On a vu qu'il a été fixé à treize mille, puis à trente mille, et le voilà à cent mille. Ma s on doit remarquer que la diversité de ces nombres provient de la diversité des époques, et indique la progression des ravages de la famine; néanmoins, le nombre de cent mille semble une de ces exagérations que les soufirances inspirent.
« autres le duc de Nemours, qui machi- « noit de grandes choses, ayant commo- <■■ dites de vivres pour eux, ne se soucioient « du peuple qu'autant qu'ils estimoient • nécessaire pour empêcher qu'on se mu- « tmàt. L'or de l'Espagne étoit le ciment « de cette misère, attendant la venue d» « duc de Parme. S'il se trouvoit quelques « curés, entre autres Benoît et Meurenne, « curés de Saint-Eustache et de Saint- « Méry, qui exhortassent le peuple à la « modération, on leschassoit. Nul n'étoit « catholique zélé s'il ne transmuoit le feu « roi et le vivant en sorcier, diable et hé- « rétique, damné, etc. (1). »
Pressés par les instances des bourgeois, par la crainte d'une révolte et par l'impossibilité de nourrir les soldats de la garnison, les chefs de la Ligue, à Paris, imaginèrent d'entamer une négociation avec le roi. Ils envoyèrent un député pour lui demander une entrevue et des passeports, le cardinal de Gondi et l'archevêque de Lyon furent nommés. Mais avant départir, \h crurent nécessaire d'obtenir du légat du pape l'absolution du crime qu'ils allaient commettre en communiquant avet un prince hérétique, et en faisant ce qu'ils avaient juré de ne jamais faire. Le légal en usa généreusement, et leur accorda la permission de violer leur serment.
Un autre motif détermina les chefs de la Ligue à entamer cette négociation : ils pensèrent que la permission que leurs députés auraient de sortir de Paris leur fournirait le moyen de faire secrètement jjarvenir des dépêches au duc de Mayenne et au duc de Parme.
Henri IV fit une verte réprimande à ces prélats députés de la Ligue, les accusa, ainsi que ceuii. de leur cabale, d'être les auteurs ou instigateurs des maux affreux qui désolaient Paris.
Cette entrevue se tint le 10 août 1590, dans l'abbaye de Saint-Antoine. Elle n'eut d'autre avantage pour les Paiisiens que de leur procurer une trêve de dix jours, pendant laquelle le roi accorda plusieurs passeports aux dames, aux écoliers, aux prêtres, même à ses plus grands ennemis. Le 17 août, voyant qu'il n'obtenait aucune réponse satisfaisante à ses propositions, il attaqua de nouveau Paris.
Cette attaque fut pour les Parisiens,qui commençaient à concevoir quelques es-
(l]Mémoires de la Ligue, t. IV, p. 315, 316.
péranccs, un coup arcablant. I.e souvenir des maux passé?, la crainte de les voir se renouveler encore, les réduisaient au désespoir, lorsqu'un événement inattendu vint subitement changer leur situation.
Le 30 août, à la naissance du jour, les sentinelles s'aperçurent que les extérieurs de l'enceinte étaient dégarnis de troupes cnemies. Alorsdes cris de joie se font entendre sur tous les points de la muraille. Les habitants, éveillés à ces cris, ne peuvent croire à ce bonheur inespéré; ils accourent sur les remparts, et s'assurent par leurs yeux de la vérité de cette nouvelle. Aussitôt le Te Deum futchanté: le prédicateur Panigarole fit un sermon, et n'oublia point de célébrer cet événement par une magnifique procession. Les plus affamés laissèrent ces cérémonies, se répandirent dans les champs, dans lesvillages voisins, et y cherchèrent pâture.
Henri IV, instruit de l'approche de l'armée espagnole commandée parle duc de Parme, avait, deux heures avant le jour, levé le siège de Paris pour aller au devant de cette armée et la combattre.
Ainsi cessa l'épouvantable souffrance des Parisiens, qui, entreprenant de soutenir un siège sans approvisionnements, devinrent dupes de leur imprévoyance et victimes de leur confiance aveugle dans les promesses de leurs prédicateurs.
Cependant les habitants de Paris n'élaient pas affranchis de tous dangers ; les ~ environs de cette ville, jusqu'à une certaine distance de ses murailles , étaient vides d'ennemis; mais le blocus se maintenait, et, d'un moment à l'autre, la place pouvait être attaquée : elle le fut, le 10 septembre suivant, pendant la nuit. L'alarme se répandit dans la ville ; on se porta sur le rempart vers la porte Saint- Jacques on n'entendit rien d'abord, et les bourgeois se retirèrent. Quelques jésuites, accourus en armes, restèrent sur ce rempart. Ils aperçurent des ennemis dressant cinq ou six échelles, àl'aidedesauelles quelques-uns atteignirent le haut de la nrjuraille. Les jésuites les combattirent vaillamment; et bientôt, secourus par des troupes attirées par le bruit, ils obliuèrenl les assaillants à se retirer.
Deux jours après, les Parisiens apprirent avec joie que Henri IV, n'ayant pu réussir à faire sortir les ducs de Parme et deMuyenne de leurs retranchements, avait divisé soD armée et l'avait répartie en
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plusieurs provinces. Le duc de Mayenne put alors, sans risque, se rendre à Paris : en effet, le 18 septembre il y arriva. «Les
• Parisiens, dit l'Estoile, ne témoignèrent « pas grande joie à son arrivée, et le re- « gardoient d'un œil plus triste que « joyeux, étant encore combattus de la « faim, et plus touchés des maux qu'ils « avoient endurés que de bonne espé- « rance pour l'avenir. •
Presque tous les écrivains contemporains assurent que le roi, s'il eût mieux connu sa force et la faiblesse de Paris, et surtout s'il eût été plus exactement obéi par les seigneurs qui commandaient sous ses ordres, se serait facilement emparé de cette ville. « Si le roi eût été mieux servi,
• et que la plupart des capitaines et gens « d'autorité neussent point permis len- « trée des vivres pour en retirer des échar- « pes, plumes, estoffes, bas de soie, gants, « ceintures, chapeaux de castor et autres « belles ealantises, il leur eût été impos- « sible d attendre le secours du prince de « Parme (1). •
Les ordres du roi ne furent pas mieux exécutés dans la suite. Du temps du blocus, il ne restait, dit M. de Villeroi, que très peu de soldats de la garnison ; personne n'allait plus aux murailles, si œ n'est les prêtres et les moines (2).
(1) (Economies royales de Sully^ tom. I, If« partie, chap. 31.
(2) Mémoires de Villeroi, t. IV, édit. de
On lit dsLUS les Œconomies royales dt Sully que, maig^réles ordres queleroi avait expressément donnés à tous les gouverneurs de» places située» sur les rives de la Seine, de ne, laisser passer aucune denrée ni provision dans la ville de Paris, ces gouverneurs, afin de s'enrichir en vendant aux voituriers par eau des permis ou passeports, s'accordèrent ensemble pour transgresser cette loi. Ces nobles si fiers, et qui considériùent le commerce comme une profession avilissante, ne craignirent pas, en cette circonstance favorable, de le faire, et n^ême de le faire en contrebande. Ils chargèrent et firent monter à Paris plusieurs bateaux portant du poisson salé, estimé à environ cinquante mille écus : le prix de cette marchandise devait être rapporté sur un bateau monté par un gentilhomme nommé de Fourges.
Sully, instruit de cette manœuvre, fit guetter le petit bateau, qui fut saisi à son
•Une autre cause nuisit au succès du aége de Paris : Henri IV, entraîné par sa passion dominante, quittait trop souvent Fd direction de ses troupes pour se plo iger dans la volupté. Ses galanteries avec tes abbesses de Montmartre, de Vernon, du Lis, avec les religieuses de Longchamp, avec Gabrielle d'Estrées et plusieurs autres femmes, le détournèrent de ses plus grands intérêts, lui firent commettre des fautes qui contribuèrent à prolonger les désastres de la guerre, à maintenir la domination des ligueurs dans Paris, et à retarder d'environ quatre ans encore son entrée dans cette ville.
Je sortirais des bornes que je me suis prescrites, si je m'engageais dans l'exposé des événements multipliés qui se sont passés depuis le 12 septembre 1590, époque où le siège de Paris fut levé, jusqu'au 22 mars 1594, qui fut celle où Henri IV fit son entrée dans cette ville. Il suffit
passage entre Mantes et Meulan. Le sieur de Fourges , amené devant Sully, fut interrogé wir le produit de la vente du poisson salé. Celui-ci montra deux ballots contenant des marchandises de peu de valeur, et trente-six mille écus en lettres de change. Sully, qui s'attendait à trouver une somme plus considérable, 3e mit en colère, menaça le sieur de Fourges de le faire prisonnier s'il ne lui disait la vérité. Le gentilhomme prote>ta de la sincérité de sa déclaration ; et, comme il se promenait et s'agitait dans la chambre de Sully pour l'apaiser et le convaincre, un fatal accident vint lui donner un démenti formel. Son haut-de-chausses (ou ses culottes), trop chargé, se rompit par derrière ; aussitôt il .en sortit une traînée de pièces d'or et d'argent, qui couvrirent le plancher. Le gentilhomme, confus, s'arrêta. Sully lui dit : Marchons, il y aura plus de profit et de plai- •ir à vous faire promener qu'à vous taire asseoir. Sully fit, sans égards, dépouiller et fouiller le sieur de Fourges, et trouva environ sept mille écus en or cousus dans ses habits. Il s'empara de cette somme, etlagardacomme de bonne prise.
Remarquons que cette contrebande fat dénoncée parle fils mêmedusie^r dj Foiarges, lequel fils était gentilhomme appartenant à M de Sully; que le frère dudit M de Sully était compiice, et avait signé le-; |)i>s -ports du petit bateau, et que le roi, lorsqu'i apprit cette aventure, en fit des risées. OE onoinies royales, t. I, partie première, chap. 33.
HISTOIRE DE PABIS
d'avoir offert le tableau des progrès de la Ligue, de la chute du dernier d 'S Valois, du s'ége de P iris et de la misère excessive de ses habitants.
Trois classes d'hommes figurent dan»
ce drame [olitique. Dans la p'-em ère sont les princes, les seigneurs i excepté Henri IV et quelques-uns de ses fidèles ami.- ), misérables ambitieux, qui, sans autre talent que la dissimulation et 1» perfirlie, sans autre vertu que la persistance, s'avancent péniblement vers leur but, de crime eu crime, et en sont punis par d-s crimes.
Dans la seconde classe sont les ecclé^ia*tiq'ies qui, au nom sacré de la religion, prêchent la sédition et le meurtre, qut cette religion condamne.
L) troisième est le peuple, toujours trompé, parce qu'il est toujours crédule, toujours immolé à l'ambition des chefs, toujours payant les frais de leurs manœuvres ambitieuses
Les principaux personnages, dénués d« vertus, d'élévation d'àme, de générosité, de patriotisme, n'ont rien du caractère héroïque, et n'inspirent aucun intérêt; mais le» événements et les malheurs qu'ils ont /"ait naître, les crimes q'i'ils ont commis, leur stérile résultat, offrent des leçons dont la politique et la morale recueillent les fruits, et fournissent des aliments à la méditation.
Si la royauté eût consisté plutôt dans des devoirs à remplir que dans des droits à exercer, et dans la faculté de satisfaire sans obstacle les passions de celiii qui en est revêtu; si la couronne n'eût été qu'un fardeau, personne n'eût aspiré à l'envahir. Si les principes féodaux n'eussent pas dominé, des sujets n'auraient pas mesuré leurs forces avec celles du prince, ni troublé l'ordre public. Si le clergé eût préféré les priiicipes de l'Evangile aux principes de la cour de Rome, des prêtres n'auraient pas abusé de la crédulié du peuple, et allume la torche du fnatisme; tant d« maux n'ejs>ent point désole la po ulation; tant dï crimes n'eussent point déshonoré le siècle.