IV. Paris sous Henri IV
Henri, roi d? Nivarre, 1' 2 loût 1589, succéda, com:ne le plus proche h ritierde 1j couronae, au roi Henri HI, a^^a.ssinéà Saint-Gload pa le moine J iCi es Clément. Le 4 du .nême m)is, il leçut le -erment du fidélité des seigueurs qui se trouvaieni
sous H
daDS l'armée royale, et prit le uom de Henri IV.
Avant d'arriver au trône de France, ce prince éprouva les rigueurs et les caprices de la fortune. Appe'é à Paris poir y épouser la sœur du roi, ses n(?ces devaient être le prélude de son assassinat. El'es furent celui du massacre de ses amis; mais les poignards de la Saint-Barth-!emi ['épargnèrent. Depuis le mois d'août 1572 jiusqu'au 3 février 1574, il resta à la cour de France dans un état voisin de la caplirité : il s'en échappa à cette dernière épocpie; et, après avoir franchi la Loire, il iit en poussant un profond soupir : Dieu >oit loué, qui m'a délivré! on a fait mourir la reine ma mère à Paris; on y a tué monsieur l'amiral et tous nos meilleurs serviteurs. On n'avait pas envie de me mieux faire, si Dieu ne m'avait gardé ; je n'y retourne plus si on ne m'y traîne (1).
Place à la tète du parti protestant, il «ombattit toujours avec courage et souvent avec succès. Le pape, en 1585, l'excommunia, ainsi que son cousin le prince de Gondé. Henri fit afficher dans plusieurs rues et carrefours de Rome, et notamment sur les statues de Pasquin et de Marforio, son opposition à la bulle qui l'excommuniait. Il repondit à Sixte V avec le style qu'avait employé Philippe le Bel dans sa lettre au pape Boniface VIII (i].
Voici son début : « Henri,. par la grâce « de Dieu, roi de Navarre, prince souve- « rain de Béarn, premier pair de France, « s'oppose à la déclaration et excommuni- € cation de Sixte V, soi-disant pape de «• Rome, la maintient fausse, et en ap- < pelle comme d'abus eu la cour des pairs « de France, desquels il a cet honneur t d'être le premier; et, en C€ qui touche « le crime d'héresi?, et de laquelle il est t faussement accusé par la décaration,
• dit et soutient que monsieur Sixte V, « soi-disant pape, sauve sa sainteté, en a « fau-isement et malicieusem.-nt menti, et « que lui-m 'me est hérétique; ce qu'il fera « prouver en plein concile libre et légiti-
• me ! eut assemblé, etc. (3). d
Ce pri ce, après avoir fait la guerre avant d'être roi de France, la fit encore
(1) Jottnial de Henri lll, par l'Estoile, au 3 févr.ir 1576.
(2) Vn^ez t II, pag. 349, noU.
(3) Juuin'tl de Henri III, par l'Estoile, t. 1, pa.i. 465.
ENRI IV 74
longtemps après : il batailla, pendant l'espace de cinq ou six ans, avec plus de courage que de bonheur, billotte par les cabales de la plupart des seigneurs, qui tour à tour servaient, abindonnaient ou trahissaient ses intérêts, et qui formèrent contre son autorité un tiers-parti. A^rès avoir négocié inutilement aunrès des cuefs de la Ligue, il prit li résolution d'embrasser la religion catholique. Uue conférence se tint, au mois d'avril 1593, ians le village de Surenne, entre d-s catholiques ligueurs et des ca'holiques royalistes. On délibéra sur les moyens d'amener la paix. Par suite de cette conférence, fut conclue entre les partis une trêve, laquelle combla de joie les Parisiens, qui purent alors, avec sécurité, aller visiter leurs champs des environs ds Paris et leurs fermes dévastées. Le roi , pendant celte cojiférence, se retira à Mantes. Cette ville figurait alors comme la capitale de sa domination. Sollicité viver.ent par plusieurs personnes da changer de religion, changement qui lui était présenté comme l'unique moyeu d'établir une paix durable, il fut déiinitivement arrêté qu'il se ferait instruire, etcjue la viile de Saint-Denis serait le lieu où il manifesterait sa conversion par des actes de la religion catholique, en y entendant la messe. Les prédicateurs se récrièrent vivement contre cette conversion précipitée, qui contrariait toutes leurs espérances ; et le ilucde Mayenne défendit, sous des peines très rigoureuses, aux habitants de Paris de se rendre à Saint-Denis. Ces cris et cette défense n'empêchèrent pas un grand nombre de Parisiens de venir assister à ;a cérémonie, qui se célébra le 25 juillet 1593. Ils virent le roi, accompagné des princes et officiers de la couronne, se rendre à l'église de Saint-Deni<, où il fut reçu par le cardi:.al de Bourbon, par l'archevêque de Bourges et plusieurs autres prélats, devant lesquels il prononça la formule de son abjuration, etc. (1).
(1) Le 23 jaUlet, Henri IV écrivait à Ga-
br-elle d'Estrétîs, sa maîtresse : « Je com- « menée a matin à parer hux é^êques..., .< Ce sera dimanche que je ferai le saut pé-
- rilleux. A l'heure que je vous écris, j'ai .< ceut importuns sur les épaules, qui me
- feront haïr Saint-Denis comme vous faites « Mant-s Je baise un miilioa da fois les
- belles mains de mon auge et la bouche de . " ma chère maîtresse. »
72 IllSTOlilE DK PARIS
Cet acte solennel augmenta le nombre des partisans du roi, etdiminua [influence que les zélés ligueurs exerçaient sur les esprits crédules; mais il ne convertit point les chefs de la Ligue, ne modéra point l'éloquence furibonde des prédicateurs, et ne livra point Paris à Henri IV.
Le duc de Mayenne jura sur la croix, sur l'Evangile et "sur l'hostie, en présence des ministres du roi d'Espagne et de ceux du pape, et les principaux ligueurs jurèrent comme lui de maintenir toujours la Ligue, de ne jamais reconnaître pour roi de^France le roi de Navarre , de ne conclure aucune paix avec lui, malgré les actes de catholicité qu'il pourrait faire. Serment de prince ! Les Espagnols s'engagèrent, en même temps, à fournir des troupes et de l'argent pour le maintien de cette résolution.
Prévôt, curédeSaint-Severin, dit, dans un sermon, que les évèques et autres personnes qui avaient contribué à la conversion du roi é( aient excommuniés, et que cette conversion était une comédie.
Le docteur Bouchei débita dans l'église de Saint-Merri neuf sermons, qu'il fit imprimer dans la suite, dans lesquels il avançait que le roi avait pendant le jour assisté à la messe, et pendani la nuit suivante au prêche ; que la messe qu'on chantait devant lui n'était qu'une farce. Il demanda même à Dieu d'éteindre la race des Bourbons, et qu'il n'en fût plus parlé. Dieu n'ex iiça [ oint cette prière.
Un cordelier, appelé Guarinus, soutint en chaire que la conversion du roi était simulée, qu il fallait prier Dieu d'inspirer le pape de ne | oint se laisser fléchir aux feintes soumissions du Béarnais, et de ne point le recevoir dai s le giron de l'Eglise. Un autre prédicateur disait : « Quand Dieu descendrait du ciel, et me dirait que le roi s'est converti, je ne le croirais pas. » La Sorbonne reproduisit ses erreurs, et les aggrava ; elle soutint qu'il était permis aux sujets de se révolter contre leur roi hérétique , de désobéir aux magistrats, et de les pendre; qu'il n'était pas en la puissance du pape d'absoudre le roi ; entin, qu'il est permis ;i"x sujets d'assassii.er leur souverain, etc. (1).
Dans le même temps parut un libelle
(1) Démonologie de Sorbonne nouvelle, Mémoires de la Ligue, t. V, pag. 403, édit. de 1758.
intitulé le Banquet du comte d'Arête,,^ composé par Louis d'Orléans, avocat général, pour la Ligue. Cet écrit est un témoignage de l'excès de fureur où se laisser-t emporter les hommes par l'esprit de parti ou de fanatisme (1) ; mais parut alors la Satire 3Jénippée, qui, au langage de la colère et du délire des passions, opposa tranquillement un ingénieux persiflage, couvrit de ridicule les misérables suppôts de la Ligue, ses états et la revue qui en avait précédé l'ouverture, et neutralisa les effets des furieuses déclamations et des trames criminelles des ligueurs.
Dès lors il fut démontré que le catholicisme était le prétexte, et non le véritable motif f!e la Ligue.
Un mois s'était à peine écoulé depuis l'abjuration de Henri IV, qu'il se forma un complot entre les moines et les prêtres pour assassiner ce roi. Un nommé Barrière fut dépêché de Lyon pour commettre ce crime. Un jacobin. Séraphin Bianchi, le P. Varade, recteur des Jésuites à Paris, Christophe Aubri, curé de Saint-André-des- Ars, son vicaire, et plusieurs autres, devinrent ses complices. Barrière fut, le 27 août 1593, arrêté dans la ville de Melun, où le roi séjournait. On trouva sur lui un couteau d'un pied de longueur, tranchant des deux côtés. Il fut condamné, et subit à Melun un supplice cruel.
« N'est-ce pas une chose estrange de lu « malignité du cœur des hommes, que d'en « von qui font profession destre religieux. « auxquels je ne fis jamais de mal. m « n'en ai volonté, qui attentent journellc- « ment contre ma vie? disait Henri IV a « Sully. L'on m'avoit tant de fois dit que, « me faisant catholique , toutes ces maua vaises volontés cesseroient, et que mon- « sieur du Maine et ses parents n'atten- « doient que cela pour me reconnoistre, « mais je commence à voir qu'il y a dan.s « le cœur plus d'ambition et d'avarice que « de religion et de justice (2). »
Henri IV jugeait sainement les chefs
(1) Louis d'Orléans dit dans ce libelle qu'il faudrait livrer aux Seize tous les ministres d In religion réformée; les attacher en guise de fagots à l'arbre du feu de la Saint- Jean, et mettre le roi dans le muid où l'on plaçait les chats pour être brûlés; que ce serait un sacrifice agréable au ciel et délectable à toute la terre.
(2) OEconomies royales, t. I, chap. 41.
sous HENRI IV
des ligueurs : ils ambitionnaient le trône bien plus que le maintien de la catholicité. Ce roi vit que son activité et ses forces militaires étaient in^^uffisuntespour obtenir sur ses nombreux ennemis un avantage décisif, et que sa conversion ne produisait pas tout l'effet qu'on lui en avait fait espérer. Pour sortir avec succès de cet état pénible, il lui restait un autre moyen : moyen que la probité réprouve, et qu'il
balança sans doute à mettre en usaee.
Connai-sant l'immoralité de la plupart des seigneurs qui commandaient pour le parti catholique, il fut réduit à employer auprès d'eux la corruption, que les souverains, au préjudice de la morale publique, n'emploient que trop fréquemment.
Il se décida à marchander et acheter secrètement la conscience de plusieurs gouverneurs qui tenaient pour la Ligue diver-
Monnaie de la me race.
ses villes et places fortes ; et le prix de leur trahison fut débattu comme s'il s'agi-sait d'objets de commerce. Ces nobles ligueurs, qui avaient juré solennellement de maintenir de tout leur pouvoir la sainte Union, de n'entrer dans aucune néiiociation avec les Bourbons, d'en exterminer la race, et, surtout, de combattre sans cesse, et de ne jamais reconnaître le Béarnais, les uns par leur penchant à se ranger toujours vers le parti ie plus fort, les autres par l'espoir d'obtenir des emplois honorifiques et une fortune brillante, vinrent successi-
vement trahir leur parti, violer leurs serments, prostituer leur conscience, vendre leurs places fortes : larsent sur ces âmes vénales opéra ce que la raison, le courage et le canon n'avaient pu faire.
Louis de L'Hôpital, seigneur de Vitry, fut un des premiers qui s'offrirent dans celte carrière honteuse. Le 27 décembre 1593, il vendit au roi la ville de Meaux pour la somme de vingt mille ccus et pour l'emploi de bailli de cette ville (1).
(1) Journal de VEstoile, au 27 décembre
Le sieur de Villeroy vendit Ponfoise pour la somme de quatre cent soixanteseize mille cinq cent quatre-vingt-quatorze livres.
Le sieur de Villars vendit Rouen, le Havre, et autres places de Normandie, pour trois millions quatre cent soixante-dix- ^ept mille huit cents livres.
M. de la Chartre vendit Bourges et Orléans pour huit cent quatre-vingt-dixhuit mille neuf cents livres, etc., etc. (1). Il en fut de même de Paris. Le comte de Bclin, gouverneur de cette ville, avait, malgré ses serments, promis de la vendre au roi ; mais, devenu suspect aux ligueurs, il fut destitué le 17 janvier 1594. Le comte de Brissac fut mis à sa place : après avoir prêté tous les serments exigés, il les violn presque aussitôt en vendant Paris à Henri IV pour la somme d'un million six cent quatre-vingt-quinze mille quatre cents livres (2).
Ainsi, ce fut aux dépens du fisc royal, c'est-à-dire aux dépens de la nation française, que les gouverneurs vendaient k ilenri IV ce qui ne leur appartenai' pas. Aussi, le jour même où ce roi entra dans Paris, ayant pendant son dîner fait venir un nom.mé Nicolas, homme jovial et facétieux, il lui fit cette question : « Que veuxtu dire de me voir .-insi à Paris comme j'y suis? — Sire, répondit Nicolas, on a rendu à César ce qui appartenait à César. — Vcntre-saint-gris, répliqua ce roi, on ne m'a pas fait comme à César, car on ne me l'a pas rendu, à moi : on me l'a bien vendu. » L'Estoile. qui rapporte ce fait, ajoute que le roi dit cela en présence, du sieur de Brissac, de Lhuillier, prévôt des marchands, et d'imlres vendeurs. C'est ainsi qu'il les appelait (3).
Les vendeurs, puisque Henri IV leur donnait ce nom, unis aux politiques, tinrent plusieurs assemblées secrètes, où ils
1593. On trouve dans les OEconoviifS royales de Sully ^ t. iV, patç 380 de l'édiion de 1663, cet ;.rticle : » Pour MM. de Vitry ei Meduvi, siiivant leurs traités, 3HO.O00 li- ▼res. >. Il est évident qu'il est ici question de J 'Hôpit 1-Vitry.
(1) OEcoiioviies roy des du duc de Stilly, t. IV. pîiir. :^H0, de l'édition d*- 1HH3.
(2) Olùonomies royales du duc de Sully, t. ]V, pajr. 379.
|3) Journal de Henri IV ^ t. II, pag. 9 et 10.
arrêtèrent le plan de rintroduction du roi dans Paris.
Tout étant disposé, les rôles distribués, une partie de la garnison espagnole fut sous de faux prétextes, éloignée de Paris! Le 22 mars 1594, dès quatre heures du matin, Brissac, gouverneur de celte ville, et Lhuillier, prévôt des marchands, se rendirent sans bruit a la Porte-Neuve, située sur le quai du Louvre, au-dessus de l'emplacement où depuis on a bâti le Pont- Boyal (1). Cette porte, comme plusieurs autres, était terrassée. Ils firent prompte- ' ment enlever les terres qui en bouchaient l'ouverture, et y placèrent pour gardes des hommes affidés. Meret, échevin, fut chargé de la porte Saint-Honoré, et Langlois, autre échevin, de celle de Saint-Denis. Par ces diverses portes devaient être introduits dans Paris Henri IV et une parti* *. de ses troupes. Ces conjuiés pouvaient être découverts et rigoureusement punis. ' L'heure fixée était passée; la troupe du roi n'arrivait pas : la pluie avait retard» sa marche.
. Vers les cinq heures du matin, les conjurés, tiès inquiets, virent enfin arriver une troupe commandée par Saint-Luc. La Porte Neuve s'ouvrit à son approche, et ce fut la première troupe du parti du roi qui entra dans Paris. Saint-Luc posa à cette porte un corps-de-garde; et, passant deva it léglise Saint -Thomas -du- Louvre, vmt occuper l'emplacement où se trouvait la Croix-du-Trahoir.
Par la porte Saint-Honoré entrèrent, bientôt après, des troupes commandées par François d'O, Biion et Salignac.
La porte Suint-Deois s'ouvrit pareillement au sieur de Viiry, qui uccui a les remparts avec ses détachements, et tourna les canons contre la ville.
Les sieurs de Matignon e* Montmorency- B( utle\ille s'introduisiren- ensuite par ta Porte-Neuve, par laquelle était déjà entré Saint- Luc, savancèrent jusqu'au quai de l'Ecole, où un corps-de-j^a rue d'Allemands 0 posa la première résistance aux troupes du roi. Montmorency en tua une tren-
(I) La Porte-Neuve fut abattue dans la suiie; et Ton bâtit, en 1660, à l'extrémité occideitale du jardin des Tuileries, une autre porte, appelé' Porte de la Conier uce, à causf^ de la conférence qui se tenait idors sur la fnntière d'K^pagne pour la paix d»» Pjfiréppes.
socs
'taine, et fit jeter le reste dans la Seiue.
D'autres corps de troupes, tirés des ^ar- Tiisons de Corbeil et de Melun, descendus -par la Seine, furent accueillis par les affidés du roi, qui baissèrent les chaînes étendues à travers cette rivière pour laisser entrer leurs bateaux, et firent en sorte qu'ils pussent sans obstacle venir débarquer sur le quai des Celostins.
Toutes ces forces étant introduites dans Paris, Brissac eu sortit pour aller au-devant de Henri IV. Ce roi, près d'entrer dans ui-e ville où il avait tant d'ennemis, où depuis longten ps on avait juré sa perte, montra des craintes et de l'hésitation : il y entra et en sortit trois fois, dit un contemporain {\).
Sur les sept heures du matin, f lus rassuré, entoure de ses gardes et d'une nombreuse cavalerie, il "entra par la Porte- Neuve, et se rendit au Louvre, s'y reposa, en sortit à neuf heures accompagne d'un nombreux et brillant cortège, suivit les rues Samt-Honoré, de la Ferronnerie, tourna dans la rue Saint-Denis, traversa la Seine sur le pont Notre-Dame, et se rendit à l'église de ce nom, ou, au son des cloches, il fut reçu par le chapitre et l'archidiacie en l'absence de l'évéque. Il y entendit la messe, un Te Deum, puis il re- ▼rnt au Louvre.
Ceti eenlréeimpré\^eat terra lesligneurs.
Revenus de leur stupéfaction, plusieurs coururent aux armes. Olivier, capitaine du quariier du Temple, se donna des mouvements inutiles poirr en soulever les habitants.
Dans le quartier de l'Université, où les troupes royales n'avaiert pas encore pénétré, l'agitation fut plus violente, mais n'eut pas plus d'effet. Hamilton, curé de Saint-Côme, le capitaine Crucé et le capitaine Usur, dit Jambe de bois, montrèrent
(1) « Il est à remarquer que le roi entra « et sortit jusqu'à trois tois de la ville, quoi- - qn€ le prévôt des marchands et les e!«che- •« vins tussent avtc lui, et lui donuassent •« toute soTte d'asi-Tiranee qu'il n'y aurait « Aucune émotion populaire, par la crainte « qu ii avoit que, le peuple étant échauffé, •« le prévôt des n)archan s et les eschcvins •• 'ti't'U lussent pas !• s mtfltres, et que son w armée n'y fust -.aillée eu pièce, >• (Procès crimii.el de Jean Chastel ; Mén;o:res de 'Condé, t *VI, Supplément, troifeième partie, pag. 151.)
QENRI IV 75
en cette circonstance le plus d'énergie : ils s'armèrent et déterminèrent quelques habitants à les imiter. Us couraient de [ orte en porte, de rue en rue, en criant : Aux armes, et ordonnaienfî des b;irricades. Le capitaine Usur, en allant joindre le capitaine Crucé, fit une chute, rompit en tombant sa jambe de bois et son mousquet qu'il tenait en moin. Ce petit événement jeta du ridicule sur les projets de résistance, et une force armée imposante vint bientôt en arrêter l'exécution.
Le soir, Henri IV ordonna à r.imbassadeur d'Espagne de sortir sur-le-champ avec les troupes espagnoles. Cette sortie s'effectua sans événement par la porte Saint- I Denis. Le roi, s'étant placé à une fenêt?« 'd'une maison voisine de cette porte, vit ' défiler ces troupes étrangères au nombre de trois mille hommes, et dit a l'ambassadeur : Monsieur, recommiandez-moi : à votre maître, mais n'y revenez plus.
La journée du 22 se termina par des réjouissances et des cris de "Vive le roi, et par le refus formel du légat du pape de venir saluer Henri IV.
Le f^ et le 24 n^ars, les ligueurs les plus dangereux reçurent des billets ou ordres de sortir de Paris. Us étaient au nombre d'environ cent ciiiquanle, dont neuf curés, en oure cinq prêtres, chanoines ou moines, huit magistrats, présidents, conseillers au parlement et au Chàtelet, deiax avocats, six procureurs, etc. On leur accorda des passeports pour se retirer auprès du duc de Mayenne.
Dans quelques paroisses de Paris, notamment à Saint-André-des-Ars, les prêtres refusaient la confession à ceux qui s'étaient réjouis lors de l'entrée du roi.
Les prédicateurs ne montaient plus en chaire, disant qu'il leur était im|.^ossible de prêcher autrement qu'ils l'avaient fait par ie passé.
Quelques-uns cependant chantèrent Ja palinodie, et louèrent la clémence du roi qu'ils avaien; naguère si grossièrement insulte dans leurs sermons. De ce nombre on cite Pelletier, curé de Saint-Jdcquesla-Bouchene.
Quelques autres, plus opiniâtres, tels que le curé de Saint-Gcrmam-l'Auxerrois, quoique le roi lui eût la \eiile accoidé son pardon, ne laissa pas de ; lêcher contre lui, et (!e le df'clarer publiquement excommunie; cela était vrai, mais, eu ce moment, il ne convenait pas de !e raj peler
au public : il fut arrêté ; et le roi se borna à Je congédier.
Le curé de la Madeleine ne voulut point prier pour le roi en son sermon; mais il pria pour les bor^ princes catholiques et pour ceux qui avaient souffert de la journée du 22 mars. Le roi se borna à lui faire imposer silence.
Le 27 mars, la Bastille fut rendue au roi par Antoine Dumaine, dit Dubourg l'Espinasse, qui en avait été nommé gouverneur pour la Ligue. Il ne rendit cette forteresse que lorsqu'il fut informé que le duc de Mayenne ne pouvait la secourir. Il capitula honorablement pour lui et la garnison, et ne voulut recevoir aucun argent pour cette reddition. Sollicité de reconnaître Henri IV pour son roi, il répondit qu'il avait donné sa foi au duc de Mayenne, et ajouta que Brissac était un traître; qu'il le soutiendrait en présence du roi ; qu'il lui mangerait le cœur au ventre; qu'il allait l'appeler au combat, et qu'il lui ferait perdre l'honneur, s'il ne lui faisait pas perdre la vie (1).
Voilà Henri IV parvenu, par des moyens qu'une morale rigoureuse ne saurait approuver, à se rendre maître de la capitale de la France. C'est le lieu de réunir les principaux traits de son caractère. Ce roi usa de beaucoup de modération et de clémence envers ses ennemis, et voulut se les attacher par des bienfaits; moyen nouveau et sans exemple parmi ses prédécesseurs, rois de France. Il le porta trop loin sans doute, puisqu'on l'accusait de préférer, dans la distribution de ses faveurs, œuxqui lui avaient fait la guerre à ceux qui l'avaient loyalement servi, de préférer les ligueurs aux royalistes. Aussi disaiton que, pour obtenir du bien, il suffisait de lui avoir fait du mal.
Ce roi voulut acheter l'amitié de ses en-
(1) Le 24 mars le roi alla visiter les duchesses de Nemours et de Montpensier, qui logeaient ensemble. Vous voulez bien du mal à Brissac ! leur dit-il : une de ces dames répondit : Je savais bien qu'il était lâche, mais je ne savais pas qu'il fût traître.
Jean-François deFaudoas, comte de Belin, qui était gouverneur de Paris avant le sieur de Brissac, s'attira pareillement l'indignation des ligueurs. Il mérita, de plus, le mépris des gens de bien, en faisant à un nommé Morin un tour d'escroquerie, qui, dans des temps plus civilisés, aurait conduit M. le
nemis : il était sûr de ses amis. En outre.
en favorisant trop ouvertement les chefs des protestants, il avait à craindre de donner de l'ombrage à la masse des catholiques, dont le fanatisme n'était pas encore éteint, et de faire suspecter la sincérité de sa conversion.
Henri IV se montra généreux, magnanime envers ses plus acharnés détracteurs, et ne conserva contre eux ni haine ni désir de vengeance. Cette conduite généreuse réleva au-dessus des mœurs de son siècle, où les actes de représailles et les vindications donnaient, dans l'opinion de la noblesse, des droits à la considération ; où les violences les plus criminelles se plaçaient au rang des exploits les plus glorieux.
Les administrations étaient dans le plus déplorable état : Henri IV, secondé par Sully, y mit un ordre nouveau, imparfait sans doute, mais beaucoup meilleur que celui qui existait auparavant.
La féodalité, favorisée par les fréquents désordres des règnes précédents, avait repris sur les peuples et même sur les rois son redoutable empire. Les peuples, accoutumés à ses rigueurs tyranniques, la supportèrent; Henri en fut tourmenté pendant le cours de son règne, la combattit de toutes ses forces, et ne put affermir son trône sans donner quelques exemples de sévérité. Plusieurs nobles turbulents périrent sur l'échafaud : il fit pareillement punir du dernier supplice un grand nombre de seigneurs coupables de crimes intolérables, et dont la plupart troublaient la tranquillité publique ; ces nobles faisaient le métier de voleurs sur les chemins.
Ces affaires et plusieurs autres l'empêchèrent de mettre à exécution un vaste projet qu'il avait conçu, qu'il communiqua à quelques souverains, à son ami âully, et dont la tolérance religieuse était l'objet.
Si l'on a des reproches à lui faire pour ses craintes et sa faiblesse à l'égard des jésuites, on doit lui «avoir gré davoir, dans ses Etats, maintenu la tolérance entre deux religions ennemies, autant que cela lui était possible, avec des lois insuffisantes et très mal exécutées, et avec des esprits encore dans un état de fermentation.
comte à Bîcêtre. (Journal de l'Estoiltt t. Il, pag. 18, 19, 20, 21, 22, etc.)
sous HENRI IV 77
La crainte des poignards des moines et i Ce roi fut dominé, pendant tout le cour.v des fanatiques troubla son repos pendant de sa vie, par un penchant irrésistible tout son règne, et lui fit commettre des ^ vers la galanterie, ou même, il faut le fautes. Cette crainte, comme les événe- i dire, vers la débauche. Ses maîtresses fuments l'ont prouvé, n'était que trop bien j rent nombreuses, et ses liaisons, formées fondée (4). | par le caprice, ne firent pas généralement
Il était doué d'un esprit vif, pénétrant, j honneur à sa délicatesse (1)." et d'une gaîté qui ne l'abandonnait pas, | Jl est remarquable que l'âge et de fàmême dans des circonstances sérieuses : : cheuses expériences n'aient point amorti elle s'exhalait souvent en bons mots, en . le feu de sa passion déréglée. Il avait plus traits plaisants ou caustiques. Si l'on , de cinquante-trois ans lorsqu'il s'enflamexcepte sa loi barbare contre les bracon- ma pour la princesse de Condé. Cette niers et le châtiment rigoureux qu'il in- | passion, accrue par les obstacles, le tligea à des procureurs qui se montrèrent i poussa à mille extravagances : les larmes, envers lui incivils sans le connaître: et, | les déguisements ridicules, les promesses, surtout, si l'on compare sa conduite avec , les menaces, mis tour à tour en jeu, dé^ celle des seigneurs de son temps, on ju- ; terminèrent le prince de Condé, pour géra qu'il leur était bien supérieur, et soustraire sa jeune épouse aux poursuites
■ du roi, à fuir la France, et à chercher un asile dans les Pays-Bas, et puis à Milan. Furieux de voir sa maîtresse lui échapper, il ne craignit pas, pour la ravoir, de déclarer la guerre à l'Autriche qui lui donnait un asile. Tous les apprêts de cette guerre, honteuse par ses niOtifs, étaient faits: mais l'exécution eu fut subitement arrêtée par l'effet d'un crime abominable. Henri IV mourut trop tôt pour les Français, et peut-être fort à propos pour sa
qu 11 mérite le titre de bon. Au surplus son esprit et son caractère de franchise embellissaient jusqu'à ses défauts.
Voici le portrait qu'en ont tracé les auteurs des (Economies royales de Sully :
« Il estoit de belle stature, bien propor- « tionné, ayant les linéaments du visage « bien compassés, le teint florissant et <i témoignant une bonne habitude et par- M faite santé. Estant alaigre, dispos, fort, •« robuste, laborieux, qui veilloit et dor- « moit quand et autant qu'il vouloit ; « s'abandonnoit à toutes sortes d'exerci- <« ces et passe-temps honnêtes, tant pour « la cour que pour la guerre, esquels il « se montroit des plus adextres: estoit « d'humeur fort gaie et récréative, de « douce, agréable et familière conversa- « tion avec un chacun, et fort civil entre « les dames, avoit l'esprit vif, prompt, « actif, et de facile intelligence et com- « préhension ; estant pitoyable , bénin, « clément, miséricordieux, et si fidèle, « loyal et religieux obser\ateur de sa pa- « rôle et de ses promesses, qu'il eût mieux « aime manquer à sa vie qu'à sa foi (2). »
C'est le beau côté du portrait de Henri IV.
(1) C'est cette frayeur qui lui fit dire, eii voyant le fougueux Wincestre, curédeSaint- Gervais, s'approcher de lui en suppliant : Gare le couteau; c'est cette crainte qui lui fit rappeler les jésuites après les avoir chassés de son royaume, quoiqu'il fût bien convaincu de leurs attentats contre sa vie. ( Voyez ci-après, Pj/ramtdejpag. 128.)
(2) Œcouomies royales de Sully, t. Vil, quauième partie, pag. 329, édition de 1662.
gloire.
Henri IV, entraîne par les premiers mouvements de sa bienfaisance, promit au peuple français plus de bonheur qu'il ne put lui en donner; et la poule au pot, tant préconisée, s'est toujours fait attendre.
Si des taches ternissent sa gloire, elles n'en effacent pas tout l'éclat :"les Français n'oublieront point que leur pstrie, désolée par trente-quatre ans de désordres,' de fureurs fanatiques et de guerres civiles, fut redevable à ce roi du bienfait inappréciable de la paix.
Ce roi, quoi qu'en dise Sully, était d'une stature moyenne et proportionnée ; il avait des mouvements précipités. Son éloquecce, un peu agreste, n'en était pas moins énergique : les discours qu'il prononçait étarent de sa façon.
Il craignait les poignards des jésuites : il voulut en fiire des amis. Il les caressait comme le faible caresse un ennemi redouté : vaincs condescendances! sa mort était résolue ; lui-même en fut averti, et témoigna au maréch il de Bassompierré
(1) Voj/er ci- après, Tableau moral de Parit.