VI. État civil de Paris
Les troubles de la Fronde, amenés par les désordres du gouvernement, par la dilapidation des fmanœs, aggravés par l'intervention de la noblesse, avaient désorganisé la plupart des institutions civiles de Paris. Le calme ayant succédé aux orages politiques , et le despotisme ayant repris son cours, elles furent rétablies comme auparavant. Voici les changements et les institutions nouvelles qui eurent lieu, pendcmt le règne de Louis XIV, dans l'état civil des Parisiens.
La tranquillitépublique étaitaussi troublée et la police aussi nulle, sous une grande partie du règne de Louis XIV, qu'elles l'avaientétésous celui deLouisXIlL C'étaient les mêmes éléments' perturbateurs, la même impuissance dans l'administration civile , la même insolence de la part des vagabonds, des pages et laquais des seigneurs ; les mêmes dispositions à entraver l'action de la justice. Je vais offrir le tableau de leur brigandage et de leurs excès, et la preuve.de l'in-^ificacité des arrêts du parlement pour les réprimer, comme je i'ui lait .^ous le lègr.e précédent.
(l) Mémoires sur les Inondations de Paris, par îil. Kj-a .Si, ii;,i:éiiieur des ponts et cliaubsét;^, i ;•<:'. -i et 5.
En 1644, deux laquais, ayant assassiné à coups de bâton un pauvre marchand, père de famille, lorsqu'il sortait de sa maison, furent condamnés aux galères :
ils étaient détenus et près de subir leur peine, lorsque, le 19 février de cette année, un exempt se présenta à la prison ; et, après en avoir brisé la porte, en tira les deux assassins et les mit en liberté. Quelle était la personne qui outrageait ainsi la justice, et protégeait les assassinats? On aurait peine à le croire; c'était la reine, la régente de France, la galante et dévote Anne d'Autriche, qui, voyant que le parlement faisait des poursuites contre les auteure de ce bris de prison, de cet enlèvement de prisonniers, manda le parlement, et n'eut pas honte de déclarer que ces attentats contre la justice s'étaient commis par ses ordres, qu'elle en avait chargé le sieur de Villequier, capitaine de ses gardes; qu'elle ne croyait pas- que cee laquais fussent aussi coupables; que la chose était faite, et qu'elle serait bien aise qu'il n'en fut pas parlé. « Les gens du roi « témoignèrent à ladite dame reine la « conséquence de cette affaire et le peu de « sûreté dans la ville de Paris , si les la- « quais espéroient impunité dans des af- « faires de cette qualité (1). »
Le 12 décembre 1644, l'avocat du roi, Orner Talon, se plaignit au parlement du mauvais traitement qu'avait éprouvé un huissier de la cour, appelé Vacherot, qui, étant allé dans la maison du prévôt de l'hôtel pour remettre un simple exploit à l'abbé de Sourches, frère de ce prévôt, fut hvré à la valetaille, aux pages ou laquais de cet abbé , qui le rasèrent, le fouettèrent et le maltraitèrent au point que le parlement ordonna qu'il serait visité par des chirurgiens (2).
Le 1 6 décembre de la même année, un huissier du parlement ayant voulu empêcher un laquafs d'entrer en la grand'chambre, et le faire retirer, le laquais mit l'épée à la main contre l'huissier. Ce laquais fut arrêté (3).
Le 22 du même mois, le parlement ordonna que ce laquais, qui se nommait
(1) Registres manuscrits du parlement, au 22 février 1644.
(2) Reyistres manuscrits du parlement , slm 12 décembre 1644.
(3) Registres manuscrits du parlement, au 12 décembre 1611.
Bourgaignon et appartenait au duc do Lesdiguière.s. h cause des actions violentes et des blasphèmes dont il s'était rendu coupable dans la salle du Palais, serait interrogé (1).
Le 8 du mois de juin 164o, un sieur de Fiesque, prétendant à la cure de Saint- Sulpice, voulut, par violence, en déposséder le titul lire : il fit armer et attrouper une multitude d'hommes contre le curé et les prêtres de cette paroisse. Plusieurs violences furent commises, tant dans l'église que dans le presbytère. Cette sédition dura plusieurs jours ; on y fit figurer des pages et laquais de diverses couleurs (2).
Le 1o avril 16i6, le prévôt de l'Isle, ayant arrêté le chevalier de Roquelaure, quelques gentilshommes, assistés de plusieurs pages et laquais, et gens ayant épées et armes à feu, se présentèrent pour l'arracher des mains de ce prévôt. Il s'engagea un combat entre les deux partis : plusieurs archers furent blessés, d'autres tués: les lieutenants civil et criminel s'y transportèrent en force, firent cesser le C/Ombat, et arrêtèrent le chevalier, objet de la querelle. A cette occasion, le parlement renouvela ses arrêts, toujours impuissants, contre les pages et laquais f3).
Dans les registres du parlement , où je puise ces faits , on ne trouve rien contre les pages et laquais et autres contempteurs de la justice dans les années qui suivent, parce que, pendant ces années de troubles et de guerres civiles, on s'occupait de délits plus graves que ceux de ces domestiques, qui cependant, comme l'atteste l'histoire de la Fronde, se signalèrent dans ie cours de ces guerres par leur insolence et leurs excès ordinaires, et furent employés comme ag'?nts subalternes dans presque toutes les agitations publiques.
Dès que les troubles sont calmés, que l'ordre ordinaire est rétabli, on voit le parlement renouveler ses arrêts contre ces perturbateurs, arrêts qui attestent l'impuissance présomptueuse de ceux qui les rendaient, et la continuation des délits qu'ils ne pouvaient réprimer.
Le 2o juin 16o2, on remontra au par-
(1) Registres manuscrits du pirlement, au 12 décembre 1644.
(2) Registres manuscrits du pcwlement , au 10 juin 1645.
(3) Registres manuscrits du parlement au 15 avril 1646.
l'-Mivnl qu'il ùe fa'sait journellement dnn> Paris des attroupements séditieux, même dans la cour et la salle du Palais, à la Place-Royale, au faubourg Saint-Germain; « entreprenant de liller les mai- « sons, d'attenter à la vie des magistrats « et a celle de plusieurs habitants de cette « ville, sans aucun respect de condition, « intimidant les bons bourgeois et autres « personnes ; en sorte que les particu- « liers ne peuvent plus marcher par les « rues, ni vaquer à leurs affaires avec sû- « reté, etc. (1). »
Le 29 novembre 1653, le procureur général remontre qu'une multitude de laquais et autres personnes attroupées commettent des voies de fait, des violences, et empêchent l'exécution de quelq les voleurs condamnés par le lieutenant criminel de la prévôté de Paris. La cour du parlement renouvelle encore ses défenses aux laquais de s'attrouper, et, sous peine de la vie, d'empêcher l'exécution des condamnés à mort (2).
Au mois de janvier 1634 , les carrosses du duc d'Épernon et du sieur de Tilladet s'etant entre-heurt '^s, les pages et laquais de ce duc descendirent, et s'avancèrent pour tuer le cocher : le sieur de Tilladet veut les en empêcher et sauver son domestique, il est tue par les laquais du duc (3).
Le 3 juillet 1634. le lieutenant criminel fut mandé en la grand'chambre du parl^ ment, sur ce que plusieurs vagabonds, gens sans aveu , portant armes a feu et autres, après plusieurs violences, avaient enlevé ie cadavre d'un homme condamné à mort et exécuté sur la roue (4).
Des lettres patentes du roi, du 22 janvier 1633, défendent très expressément aux pages et laquais de porter dans la ville de" Paris, soit de jour ou de nuit, aucune arme, comme épées, poignards, pistolets de poche et autres armes a feu et bâtons ferrés, à peine de la vie contre les contrevenants, et ordonnent que les pages et laquais que l'on trouvera en armes dans Paris et ses faubourgs, après la publica-
(1) Registres m2nu3crils du parlement, au 25 juin 1652.
(2) Registres manuscrits du parlement , au 29 novembre 1653.
(3i Esprit de Guy-Patin, p. 21.
(4) Registres manuscrits du parlmnent, au 3 juillet 1654.
tion, seront pris et punis de mort (1), leur procès fait par jugement de. nier, sans appel et sur le procès-verbal de capture.
Ces lettres patentes et la procédure brutale qu'elles prescrivent, la peine capitale dont elles menacent les délinquants, ont certainement été provoquées par quelques violences éclatantes commises par les pages et laquais, et sur lesquelles je n'ai point de notions. Ces lettres , malgré leur ton sévère, ne produisirent pas plus d'effet que les arrêts du parlement.
Cette cour, toujours fatiguée par les plaintes continuelles qu'elle recevait sur les vols qui se faisaient de jour et de nuit dans Paris et ses environs, manda le lieutenant civil et criminel , et autres officiers du Châtelet, qui comparurent le 9 février 1657. Ces magistrats, interrogés sur les causes de ces désordres, répondirent qu'il leur était impossible de les empêcher à cause du peu de gages de leurs archers, gages qui n'étaient que de trois sous et demi par jour, comme du temps du roi Jean, lesquels encore n'étaient entièrement payés (2).
Voila donc enfin et pour la première fois découverte une des causes des désordres et du peu de sûreté qui existait dans Paris. Par respect pour la routine et pour les règles du temps passé, et sans avoir égard au decroissement considérable opéré, depuis le roi Jean, dans la va'itiur des monnaies, les gages des archers étaient, au dix-septième siècle, payés comme au quatorzième. Ce fait prouve la stupide indifférence des magistrats pour ce qui peut contribuer au maintien de l'ordre public, nous donne le secret de l'inexécution continuelle des arrêts du parlement, et de la fréquente connivence des archers avec les voleuri,cGimivence dont j'ai cité plusieurs exemples. Le parlement dit aux officiers du Châtelet qu'il y pourvoirait; mais il ne se pressa pas d'y pourvoir, comme on le verra bientôt; et le mai continua.
Le 21 avril Î657. Jérôme Bignon, avocat du loi, se plaint de ce que huit laquais se sont, le jour précédent, battus sur le boulevard de la porte Saint-Antoine (3).
(1) Registres manuscrits du parlement, au 23 janvier 1655.
(2) Registres manuscrits du parlement, au 9 février 1657.
(3) Registres manuscrits du parlement, au 21 février 1657.
DE PABIS
Le 5 octobre 1658, les officiers du Châtelet sont mandés au parlement qui leur reproche la fréquence des vols et assassinats commis depuis peu dans Paris, et leur enjoint d'y apporter le remède nécessaire. Ces officiers répondirent, comme ils l'avaient fait l'année précédente, « que cela « provenoit du défaut de paiement des « archers et autres officiers, et du port « d'armes à feu. Le parlement aftête que « le roi sera supplié de donner un fonds « suffisant pour le paiement de ces offi- « ciers (1). »
La tranquillité de Paris et la stireté de ses habitants étaient encore compromises par le brigandage des soldats indisciplinés et mai payés. Le l^r avril 1659, le substitut du procureur général se plaignit au parlement des désordres que les soldats du régiment des gardes commettaient dans Paris et les environs : « Ils pillent, ils vo- « lent, dit-i! , ouvertement à toute heure \ « dans cette ville et ses faubourgs, sur les « avenues et villages circonvoisins ; même I t vendent publiquement les meubles pil- ; « lés et volés. Plusieurs particuliers, se « disant exempts de la cavalerie... pro- « tégent lesdits voleurs, et sont complices t de leurs vols et larcins (2). » Le désordre régnait dans le militaire ainsi que dans le civil.
Le 8 juin de la même année, nouvelles plaintes contre les pages et laquais, et le régiment des gardes. « Les gens de livrée, « et plusieurs autres, ont commis plusieurs « voies de fait et de rébellion contre les « exempts et archers du lieutenant cri- « minel de robe courte, sont entrés en sa « maison avec force et violence, et ont «-. excité sédition. » Le parlement ordonne des. informations et des perquisitions « dans toutes les maisons et hôtels des « princes et seigneurs et autres personnes, « lesquels seront tenus de les soLiffrir. Dé- « fend les attroupements, et arrête que le « roi sera informé des désordres et des « vols qui se commettent journellement « par les soldats aux gardes, et supplié « d'y porter remè ^e (3). »
Le parlement ordonnait des perquisi-
(1) Registres manuscrits du parlement, au i 5 octobre 1658.
i (2) Registres manuscrits du parlement, au : 1er avril 1659.
i (3) Registres manuscrits du parlement, au I 8 juin 1659.
lions dans les hôtels, parœ qu'il était convaincu que les princes et sei£;nenrs y donnaient ordinairement aux malfaiteurs un asile trop longtemps respect'- par la justice, et que" ces nobles' considéraient comme une préropcative très honorable.
Le 20 juin 16.")9, les nommés Dor\-illier et Dumoulin se battirent en duel. Ce dernier tua son adversaire, et, favorisé par les pa^es et laquais de l'hôtel de Soissons, se retire dans cet hôtel." Un commissaire de police s'y présenta pour faire perquisition ; il fut repoussé et maltraité par ces domestiques. Le substitut du procureur du roi vint à son tour dans l'hôtel de Soissons, il éprouva un pareil traitement, fut violemment mis à la porte, accablé d'injures, et eut sa robe déchirée.
A la nouvelle de ces insultes faites à la magistrature, le parlement députa auprès du roi pour lui en représenter la gravité et ses suites dangereuses. Omer TaTon porta la parole. « Si les particuliers prévenus de «f crimes, dit-il, trouvent un asile et une « retraite assurée dans les hôtels et mai- « sons des princes et de ceux qui sont « constitues dans les premières dignités, « et si non-seulement il est permis de fa- « voriser leur évasion, mais de leur don- « ner retraite, avec telle sùrete que les « officiers de justice n'aient pas la liberté « d'exercer leurs charges, ce qui iroit, « dans Paris, à favoriser l'impunité de « toutes sortes de crim s, et à établir de « petites souverainetés i.jdépendantes. les- *« quelles, étant une fois soustraites du « pouvoir des juges ordinaires, ne recou- « noîtront pas longtemps la puissance « souveraine e4. royale, etc. »
Cette remontrance fit effet sur l'esprit d'un roi extrêmement jaloux de son autorité: il permit les perquisitions dans les hôtels, et déclara qu'il donnerait assistance, s'il était nécessaire. Les perquisitions furent faites, maigre quelques opposants qui les regardaient comme une injure; et, le 25 de ce mois, le parlement fit défendre à tous princes, seigneurs et autres personnes, de retirer dans leurs maisons ceux qui seront accusés d'assassinats, de duel ou d'autres' crimes, même ceux contre lesquels il y aura condamnation par corps pour dettes civiles, etc. (1).
La justice était méprisée par la féoda-
(1) Begisires manuscrits ^u parlement, aux 21 ei 25 juin 1657.
lité : on en pourrait citer plusieurs c en; pies , et le roi autorisait les crimes d ?^ nobles par di fréquentes abolitions q»!*"!! leur accordait. René de L'Hospital, (aarquis de Choisy, le 3 décembre 1656, akV:> par ses pages et laquais, assassine de guet-apensle curé de laChupelie-Blanclr' en Touraine, pour donner son bénéfice .• un de ses partisans; il assassine aussi Ui. procureur iiscal, appelé Bureau, qui voyageait avec lui. Les circonstancesde ce double assassinat sont horribles. Louis XIV lui fait grâce ; un crime abominabl reste impuni, la justice est outragée, parce que cet assassin était le fils du maréchal de LHospit^il, lequel avait rendu des services au roi, c'est-à-dire à Mazarin.
Il est bien d'autres exemples de pareils attentats contre l'ordre civil et moral, dont on peut accuser la mémoire de Louis XIV.
D'après ces iniques faveurs, quelle siàreié pouvaient espérer les habitants de Paris, sans cesse assaillis par des soldais, par des vagabonds, des voleurs armés q .'i bravaient la police et ses agents ?
Le 12 août 1659, le procureur général se plaint au parlement que des soldats débandés de l'armée du roi, joints à des vagabonds, s'étaient rendus à Paris, et, d'accord avec les filous ordinaires de cette ville, commettaient, plusieurs vols, tant de jour que.de nuit (1).
Le 2 décembre 1659, des attentats contre ta sùrete publique, des vols, et, de plus, des meurtres commis dans Pari? et dans ses environs, excitent les même.'plaintes au parlement, qui apporte ai mal ses remèdes ordinaires (2).
Le prévôt de l'isle était parvenu à saisir six voleurs dont les vols étaient recèle? par un nommé Picart, demeurant rut Geoiîrûy-l'Asnier, qu'il fit arrêter; et, comme on le conduisait aux prisons du Ghàtelet, environ trois cents bateliers en^ levèrent ledit Picart. Les princes et seigneuiS; les pages et laquais avaient donne des exv-mples dignes d'être imités par de-, bateliers.
Le 9 mars 1661, le procureur générai dit au parlement qu'au mépris des défenses faites aux la']uais de porter l'épée ni autres armes, défenses réitérées par plu-
(Ij Begisires du par l^ient^axx 12 août 1653. (2; Registres du parlement, au 2 décembre
sieurs arrêts, notamment par une déclaration du roi du mois de décembre 1660, les pages et laquais de diverses villes de France portent encore des armes, et ceux de Paris, qui suivent leurs maîtres au Cours et autres lieux publics, commencent à porter de gros bâtons avec lesquels ils commettent plusieurs insolences . La cour du parlement défend de nouveau aux pages et laquais de porter aucune épée ni autres armes, ni aucuns bâtons offensifs, à peine de punition exemplaire, etc. (1).
Le 17 du même mois, nouvelles plaintes contre les laquais qui suivent leurs maîtres au Palais. Ils pénètrent jusqu'aux portes des chambres, y sont armés de bâtons ou baguettes, insultent les passants, exercent diverses violences, jouent aux dés et blasphèment le nom de Dieu. La cour du parlement leur ordonne de ne commettre aucune insolence, de ne faire aucun bruit, sous peine du fouet (2).
Toutes les mesures prises par le roi, par le parlement, depuis près de deux siècles, contre les insolences des pages et laquais, contre ceux qui arrêtaient l'action de la justice, contre les voleurs et assassins dont Paris était rempli, devenaient inutiles.
Depuis près de deux siècles, on s'apercevait de l'inefficacité du remède, inefficacité qui autorisait le mal et faisait mépriser la magistrature; personne n'imaginait d'en poposer un nouveau, tant on était aveuglé par le respect porté aux institutions anciennes et aux vieilles habitudes. Les désordres continuèrent.
Le 2 août 1663, deux criminels, conduits à Paris, sont arrachés des mains de la justice par un attroupement formé sur le pont Saint-Michel; l'un d'eux se réfugie dans le couvent desCordeliers; et, lorsqu'un commissaire vient pour le réclamer, les moines se rebellent contre lui, et soutiennent que leur couvent est un asile dont l'entrée est interdite à tous officiers de justice (3i.
Le lendemain, la salle du Palais est le théâtre d'un combat entre les clercs et les laquais. Il y eut plusieurs blessés de part et d'autre"'(4).
En 1663, les pages de Charles de Ferrière, marquis de Sauvebeuf , assassinent
(1) Registres du parlement, an 9 mars 1661. {2) Registres du parlement, au J7marsl661.
(3) Registres du parlefaent, au 3 août 1663.
(4) Registres du parlement ^s^n 3 août 1663.
le sieur de Lierviiie dans la galerie da Palais. Ce Sauvebeuf, dont le nom est horriblement fameux dans les fastes de la féodalité de ce temps, demande, le 7 septembre de cette année, que ces pages assassins soient jugésenla grand'chambre, en conséquence de leur qualité de gentilshommes (1).
Les plaideurs nobles se présentaient ordinairement au Palais, accompagnés d'une suite nombreuse et armée, et se permettaient des violences dans la grand'salle, jusqu'aux portes de la chambre. Cet usage causa le meurtre commis par les pages du sieur Sauvebeuf. Le parlement défendit à toutes personnes de venir au Palais avec des épées et autres armes, sous peine de 300 livres d'amende (2). Mais cet arrêt, comme tant d'autres, demeura sans exécution.
Le 27 novembre suivant, des plaideurs se battent dans le parquet des huissiers, et continuent leur combat jusque dans la grand'chambre. Le président s'enfuit épouvanté, et condamne à l'amende les huissiersqui n'étaient pas à leur poste (3).
Pour donner une idée complète de l'état de Paris à cette époque, il convient de parler d'autres perturbateurs que l'on peut diviser en deux classes : la première en pauvres valides ou mendiants de profession ; la seconde en vagabonds, gens sans aveu, filous, dont plusieurs demandaient l'aumône l'épée au côté et souvent la main sur la gai ie. Ces hommes, assassins à gages, voleurs de jour et de nuit, composaient ordinairement les attroupements séditieux, provoqués et payés par les intrigants de qualité. On les voit, de temps en temps, figurer en grand nombre dans les attroupements, et, tous les jour^ dansles lieux où se trouvaient des réunions d'individus, dans les marchés, les spectacles et les églises.
La première classe, celle des mendiants valides ou mendiants de profession, fournissait souvent des espions et des auxiliaires à la seconde ; de plus, ces mendiants abusaient de la crédulité publique, et, pour émouvoir la pitié, s'attirer des au-
(1) Registres du parlement, au 7 septembre
(2) Registres du parlemsnt, au 7 septembre
(3) Registres du parlement, au 27 novembre 11663.
mônes, employaient les pi os étraniîes supercheries. Après avoir joué leur rôle pendant le jour, ils se retir.jient la nuit dcîns les repaires dont je vais parler.
Cours des Miracles. On nommait ainsi les repaires des mendiants et des filous, parce qu'en y entrant ils déposaient le costume de leur rôle. Les aveugles voyaient clair, les boiteux étaient redressas, les estropiés recx)uvrLnenl l'usage de
tous leurs membres, etc. ; chacun revenait dans son état naturel. Ces cours des miracles élnient nombreuses à Paris.' Voici celles qu'indiqile Sauvai:
La cour du roi François, située rue Saint-Denis, no 328 ;
La cour Sainte-Catherine, rue Saint- Denis, no 313 ;
La cour Brisset, rue de la Mortellerie, entre les rues Pernelle et de Longpont :
c^' f-r.^c6':^m/7te^
-Boa/yeûMBy
I^ûif.'^f^-f.ji^:)
Costumes sous Louis XIII.
La cour Gentien, rue des Coquilles ;
La cour de la Jussienne, rue de la Jussienne, no 23 ;
Cour et passage du marché Saint- Honoré, entre les rues Saint-Nicaise, Saint-Honoré ■ et de l'Echelle. D'autres cours ont conservé longtemps ou conser- Tent encore leur nom caracleristique; telles sont :
La cour des Miracles , rue du Bac.
no 63 ;
Cour des Miracles, rue de Reuilly, M* 81, quartier des Quinze-Vingts;
Passage et cour des Miracles, de la rue des Tournelles, n» 26. et du cul-de-sac de Jean-Beausire, n' 21, quartier du Marais.
Il s'en trouvait aussi au faubourg Saint-Marcel et à la butte Saint-Roch,
La plus fameuse de ces cours, et qui porte encore le nom des Miracles, a son entrée dans la rue Neuve-Saint-Sauveur, et est située entre le cul-de-sac de l Etoile et les rues de Damiette et des Forges. Voici la description qu'en donne Sauvai, qui a visité les lieux:
« Elle consiste en une place d'une ■ « grandeur très considérable, et en un ; « très grand cul-de-sac puant, boueux, ' « irrégiilier, qui n'est point payé. Autre- « fois il confinoit aux dernières extrémi- j « tés de Paris. A présent (sous le règne , « de Louis XIV), il est situé dans l'un | « des quartiers des plus mal bâtis, des « plus sales et des plus reculés de la ville, « entre la rue Montorgueil, le couvent a des Filles-Dieu et la rue IS^euve-Saint- « Sauveur, comme dans un autre monde.
« Pour y veuirj il se faut souvent égarer « dans de petites rues vilaines, puantes, « détournées; pour y entrer, il faut des- « cendre une assez longue pente, tortue, « raboteuse, inégale. J'y ai vu une mai- « son de boue, "à dem'i enterrée, toute « chancelante de vieillesse et de pourri- « ture, qui n'a pas quatre toises en carré, « et où logent néanmoins plus de cin- « quante ménages chargés d'une infinité « de petits enfants légitimes, naturels ou « dérobés. On m'a assuré que, dans ce « petit logis et dans les autres, habitoient « plus de cinq cents grosses familles en- « tassées les unes sur les autres. Quelque « grande que soit cette cour, elle l'étoit « autrefois beaucoup davantage. De toutes « parts, elle étoit environnée de logis bas, « enfonces, obscurs, diîîormes, faits de « terre et de boue, et tous pleins de mau- « vais pauvres. »
Sauvai parle ensuite des mœurs de
ceux qui habitaient cette cour. Après
avoir dit que les commissaires de police
ni les huissiers ne pouvaient y pénétrer
sans y recevoir des injures et des coups,
il ajoute : « On s'y nourrissoit de brigan-
« dages, on s'y engraissoit dans l'oisiveté,
« dans la gourmandise et dans toutes sor-
« tes de vices et de crimes : là, sans au-
,: cun soin de l'avenir, chacun jouissoit à
« son aise du présent, et mangeoit le soir
« avec plaisir ce qu'avec bien de la peine
« et souvent avec bien des coups il avoit
« gagné tout le jour ; car on y appeloit
« gagner ce qu'ailleurs on appelle dérober;
« et c' étoit une des lois fondamentales de
« la cour des Miracles de ne rien garder
« pour le lendemain. Chacun y vivoit dans
« une grande licence; personne n'y avoit
« ni foi ni loi ; on n'y connoissoit ni bap-
« tème, ni m.ariage," ni sacrement." Il est
« vrai qu'en apparence ils sembloient re-
« connoitre un Dieu; et pour cet effet, au
« bout de leur cour, ils avoient dressé.
« dans une grande niche, une image de « Dieu le père qu'ils avoient volée dans « quelque église, et où tous les jours ils « vendent adresser quelques prières... Des « filles et des femmes, les moins laides, se : « prostituoient pour deux liards, les autres « pour un double (deux deniers), la plu- « part pour rien. Plusieurs donnoient de « l'argent à ceux qui avoient fait des en- « fants à leurs compagnes, afin d'en avoir « comme elles, d'exciter la compassion et « d'arracher des aumônes (1). »
Cessociétés de voleurs-mendiants paraissent anciennes. Sous les règnes de François 1er et de Henri II, temps auquel Jacques Tahurcau, gentilhomme du Mans, écrivait ses Dialogues, cette association de gueux ou mendiants, qu'il nomme belistres, existait à Paris. Le chef ou le roi de cette société s'appelait Ragot. Son éloquence naturelle lui attirait de nombreuses aumônes. Il fit une brillante fortune, et maria ses enfants avec des personnes distinguées par leur rang (2).
Toute société a ses lois ; celle des gueux de Paris eut les siennes. Les associés étaient tenus de parler un langage appelé argot, encore aujourd'hui en usage à Bicêtre. Le chef suprême portait, comme le chef des Bohémiens, le titre de Coësre. Les grades inférieurs du royaume argotique étaient ceux des cagoux et archi-suppôts de l'argot, des orphelins, des marcandiers, des rifodés, des malingreux et ca-
(1) Histoire et Antiquités de Paris, tom. I, pag. 510 et suiv.
(2) Rabelais le nomme le bon Ragot; d' Aubigné l'accole avec un nommé Du Halde, premier valet de chambre du roi Henri III. Voici ce qu'en dit un autre écrivain dn seizième siècle : « L'élégantetinsigne orateur « bélistral unique, Ragot, jadis tant re- « nommé entre les gueux à Paris comme le « parangon, royet souverain maistre d'iceux, " lequel a tant fait eu plaidant pour le bis- " sac d'autruy, qu'il en a laissé de ses ejy* « fants pourveuz avec les plus notables et u fameuses persObnes que l'on sauroit troi « ver. >» {Les Dialogues de Jacques Tahureau^ pag. 152, verso.) On a dit que du nom R»got est venu celui d'argot, qu'on donne langage que paillent les voleurs dans kl prisons. En ce cas. Ragot aurait vécu sous Louis XI; car le poète Villon, qui écrivaS sous ce règne, a composé cinq ou six pièce* en langage argotique. 'w
pons , des piètres , des polissons , des francs-mitoux, des callols, dessabouleux, des hubains, des coquillards et des courtaux de boutange.
Les cagoux ou archi-suppôts, principaux officiers, représentaient des gouverneurs de province.; ils enseignaient aux nouveaux admis la fabrication d'un onguent propre à se procurer des plaies factices; ils enseignaient la langue ae l'argot, mille tours^de souplesse, l'art de voler, de couper les bourses avec adresse et d'en imposer au peuple. Il paraît que certains moines, voulant mettre en crédit leurs reliques, se servaient d'eux pour opérer de prétendus miracles. « Je puis assurer, dit Sauvai, ■ que ces mauvais pauvres contribuent à « l'entretien de plusieurs religieux \\). » Ces principaux grades se composaient ordinairement d'écoliers et de prêtres débauchés, qi:i, en considération de leurs peines, étaienl les seuls exempts de toutes contributions envers le chef, le grand Coësre (2).
Ils gueusaient dans les départements que le Coësre leur avait assignés, contrefaisaient les gens de qualité ruinés ou dévalisés et le's soldats estropiés. On les nommait aussi narquois ou gens de la petite flambe ou de la courte épée, a cause les ciseaux qu'ils portaient |:our couper es bourses. (On avait encore, sous ^ouis XIV, !a sotte vanité de porter sa )0urse pendue à sa ceinture.) , On nommait orphelins de jeunes garçons [ui, par troupes de trois ou quatre, par- 'ouraient les rues de Paris, tremblotants •t presque nus.
Les marcandiers étaient, dit Sauvai,
(1) Histoire et Antiquités de Paris, tom. I, ag. 515.
(2) Dans un recueil de gravures du :emps, ' - par Boulenois, intitulé Litre des Pro-
. contenant la vie des gueux, on voit au
troisième, planche 25, le grand Coësre
l'un manteau déclj^ré, coiffé d'un vieux
Liitp:au orné de coquilles, appuyé sur un
âton noueux ep forme de béquille, assis sur
i des d'un coupeur de bourse nommé en
mgage d'argot mion de bouUe, et recevant
ir cette espèce de trône vivant les contri-
utions de ses sujets. Un bassin est à ses
. leds cil chacun vient déposer son offrande,
î qu'on nomme en ce langage cracher au bas-
n. L'arclii-snppôt, élevé sur une estrade,
t et explique une ordor.narice du grsnd
oësre.
« ces grands pendards qui allaient d'ordi- « naire par les rues, de deux à deux, « vêtus d'un bon pourpoint et de méchau- « tes chausses, criant qu'ils étaient de ■ bons marchands ruinés par les guerres, « par le feu ou semblable? accidents. »
Les rifodés, acconipagnés de leurs prétendus femmes et enfants, mendiaient à Paris en tenant à la main un certificat qui attestait que le feu du ciel avait consumé leur maison et tous leurs biens.
Les malingreux. On nommait ainsi des malades simulés : les uns se rendaient le ventre dur et enflé et contrefaisaient les hydropiques. Sauvai raconte par quels moyens dégoûtants cette prétendue maladie se procurait et se guérissait prompt-ement. Les autres avaient un bras, une jambe, une cuisse couverts d'ulcères factices : ils demandaient l'aumône dans les églises pour aller en pèlerinage.
Les capons étaient des filous qui mendiaient dans les cabarets, ou des jeunes gens qui jouaient sur le Pont-Neuf, et feignaient de perdre leur argent i?our engager les passants à jouer avec eux et à exposer le leur.
Les piètres marchaient avec des potences et contrefaisaient les estropiés.
Les polissons allaient de quatreà quatre, vêtus d'un pourpoint, sans chemise, d'un chapeau sans fond, le bissac sur l'épaule et la bouteille sur le côté.
Les francs-mitoux. le front ceint d'un mouchoir sale, contrefaisant les malades, parvenaient, avec de fortes ligatures, à arrêter les mo:vements de i'artère du bras, tombaient en défaillance au milieu des rues, et trompaient les personnes charitables, même les médecins qui venaient à leur secours.
Les callots feignaient d'être guéris de la teigne et de venir de Sainte-Reine, où ils avaient miraculeusement été délivrés de ce mal.
Les hubains portaient un certificat qui attestait que, mordus par un chien enragé, ils s'étaient adressés à saint Hubert, qui les avait guéris.
Les sabouleux feignaient une attaque d'épilepsie, tombaientà terre; et un morceau de savon qu'ils avaient dans la bouche leur faisait imiter l'écume que jettent lesépileptiqùes.
Les coquillards étaient des pèlerins cou- \erts de coquilles, revenus. di~L;ient-ils, de Saint-Jacques ou de Saint-Michel.
Les courtaux de boutange ne mendiaient et ne filoulaient que l'hiver.
On pourrait joindre à cMte nomendature les gueux appelés marpauts, dont les femmes prenaient la dénomination de marquise ;
Les millards, qui portaient un grand bissac;
Les narquois ou drilles, soldats qui demandaient l'aumône l'épée au côté.
Telle était cette association de filous ou de mendiants valides, qui, depuis plusieurs siècles, aspirait la substance de Paris, troublait, inquiétait ses habitants, et dont les magistrats de cette ville n'avaient pas même entrepris de se débarrasser. Cette association immorale, menaçante, au lieu d'exciter la sollicitude, la surveillance de la cour de Louis XIV, y devint un objet de plaisanterie. Le spectacle d'un de ces mendiants, qui, en excitant la pitié, arrache des aumônes en même temps qu'il coupe la bourse de celui qui les lui donne, parut si comique, qu'en 1653 « il servit, « dit Sauvai, de passe-temps au roi et « d'entrée au ballet royal de la Nuit, Œ ballet divisé en quatre parties et dansé « sur le théâtre du Petit-Bourbon. Jamais, « ajoute cet écrivain, les subites métamor- « phoses de ces imposteurs n'ont été plus « heureusement représentées. Benserade « nous y prépara par des vers assez élé- « gants. Les meilleurs danseurs du royaume « figurèrent le concierge et les locataires « de la cour des Miracles, par une séré- « nade et par des postures si plaisantes, « que tous les spectateurs avouèrent que « dans le ballet il n'y avoit point de plus « facétieuse entrée (1). »
Ces désordres qui accusent les vices du gouvernement, ces infamies dont la représentation faisait rire le roi et ses courtisans, n'amusaient nullement les Parisiens, et devenaient un outrage continuel à la morale, un attentat à la propriété; aussi les plaintes contre ces mendiants, quoique inutiles, étaient très fréquentes.
Le nombre de ces vagabonds, de ces habitants de cours des Miracles s'étant fort accru, et s'élevant, suivant quelques exagérateurs, à quarante mille, on pensa sérieusement à s'en débarrasser, en fondant, en 1656, l'Hôpital général (2), où
(1) Histoire et Antiquités de la ville de Paris, tom. I, pag. 512.
(2) Voyez, ci-devant, Hôpital général, dit la Salpé trière. 1
tous les mendiants furent renfermés. Ceux qu'on nommait bons pauvres s'y rendirent sans difficultés; les archers y conduisirent par force plusieurs autres ; et les voleurs et filous sortirent de Paris; mais ils y avaient laissé de nombreux élèves, et ne tardèrent pas eux-mêmes à y revenir.
En 4 660, on vit que le remède avait peu profité, que les vols, les assassinats, reprenaient leur cours accoutumé, et que les moyens de répression contre les mendiants et vagabonds étaient aussi insuffisants que ceux qu'on employait contre les pages et laquais.
On trouve dans les registres du parlement, au 9 décembre 1662, six ans après l'établissement de l'Hôpital général, un réquisitoire du procureur général de cette cour, où il remontre « les désordres, as- « sassinats et voleries qui se commettent « tant de jour que de nuit dans cette ville « et faubourgs. Le grand nombre de va- « gabonds et gens vulgairement appelés « filous, comme aussi certains gueux es- « tropiésqui, sous ce prétexte, croient de- « voir être soufferts, lesquels, pour la « plupart du temps, sont de part de tous « les vols qui se font, servent d'espions « aux voleurs, par cette raison sont aussi « punissables que les voleurs menées.
« Quoiqu'il y ait plusieurs hôpitaux où « les mendiants sont nourris ou entrete- « nus, néanmoins il ne laisse pas que d'y « en avoir un grand nombre par la ville « et les faubourgs. »
D'après ce réquisitoire, le parlement ordonna « que tous soldats qui ne sont sous « charge de capitaine, tous vagabonds « portant épée, tous mendiants non natifs « de cette ville, se retireront aux lieux de « leur naissance, à peine du fouet et de la « fleur de lis contre les valides, des galè- « res contre les estropiés, et, contre les « femmes, du fouet et d'être rasées publi- « quement, etc. »
C'étaient certainement des hommes de cette classe qui assassinèrent, en 1661 , le sieur de La Fautrière, conseiller au parlement, et qui, en 1663, enlevaient dans Paris les hommes, les femmes, les enfants des deux .sexes, les tenaient en charte privée, pour les vendre et les envoyer, disait-on, en Amérique; enlèvements qui portèrent plusieurs habitants de Paris à se tenir sur leurs gardes, et le parlement à ordonner des informations contre les ravisseurs.
ÉTAT
Ces enlèvements se renouvelèrent au mois de janvier 1695.
Voici ce qu'on lit dans \q Journal delà eo2cr de Louis XIV: « Il y avoit plusieurs « soldats, et même des gardes-du-corps, « qui, dans Paris et sur les chemins voi- « sins, prenoient par force des gens qu'ils « croyoient être en état de servir, et les « menoient dans des maisons qu'ils avoient « pour cela dans Paris, où ils les enfer- « moient, et, ensuite les vendoient, mal- « gré eux, aux officiers qui faisoient des « recrues. Ces maisons s'appeloient des c fours. Le roi, averti de ces violences, « commanda qu'on arrêtât tous ces gens- « là, et qu'on leur fît leur procès... Il ne t V. ulut point qu'on enrôlât personne par « force. On prétend qu'il y avoit vingt- « huit de ces fours-là dans Paris (1). »
Ces attentats, toujours renouvelés, prouvent qu'à Paris la police se faisait encore très mal, et que les arrêts que le parlement prodiguait contre les malfaiteurs n'étaient qu'un vain épouvantail.
Les Parisiens, entourés de leurs ennemis, restèrent jusqu'en 1667 dans cette situation pénible. Cclbert, qui, dans l'administration publique, avait csé attaquer la routine et introduire quelques nouveautés, fut imité. On créa pour la première fois, en 1667, une fonction de lieutenant général de police à Paris. Le roi, par un édit de mars de cette année, supprima l'of- 'fice de lieutenant civil du prévôt de Paris, qui réunissait la justice et la police, et à sa place créa deux offices distincts : l'un de lieutenant civil du prévôt de Paris, et l'autre de lieutenant du prévôt de Paris pour la police. Cette dernière fonctioa fut confiée au sieur de La Reinie. Ce magistrat établit une surveillance beaucoup plus active qu'auparavant. On lui doit une organisation régulière de l'espionnage ; et, C€ qui vaut mieux, on lui doit les lanternes.
Les Lanternes. Avant ce magistrat, les rues de Paris, pendant la nuit, restaient privées de lumières. Dans certaines circonstances où le danger était imminent, où les vols étaient fréquents, on ordonnait, comme on le fit dans les années 1o2i, lo26 et lbo3, à chaque propriétaire de nia;soo, de placer, après neuf heures du
- r, pour être préservé des attaques des
(i) Journal de la cour de Louis XIV, 10 janvier 1695, pag. 72.
mauvais garçons, sur la fenêtre du premier étage, une lanternegarnie d'une chandelle allumée; de plus, chaque compagnie ou chaque personne qui, pendant la nuit, parcourait les rues de Paris, était en usage de porter sa lanterne.
Une des premières opérations du lieutenant de poîiee La Reinie fut l'établissement fixe des lanternes dans les rues de Paris. On en plaça d'abord une à chaque extrémité de rue, et une autre au milieu. Cet ordre fut observé, excepté dans les rues d'une grande longueur. Ces lanternes n'étaient garnies que de chandelles. Dans l'histoire métallique de Louis XIV, on trouve une médaille frappée à l'occasion de cet utile établissement ; elle porte cette légende : Uràis seciiritas et nitor.
Les lanternes à réverbère furent inventées par l'abbé Matherot de Preigney et le sieur Bourgeois de Châteaublanc, qui, par lettres patentes, enregistrées le 28 décembre 1743, obtinrent le privil ge de cette entreprise. On fut charmé de ce perfectionnement, et le sieur de Valois d'Orville composa et publia, en 1646, un poème sur les nouveaux réverbères.
Le nombre des réverbères aujourd'hui (1814) est d'environ o,000, composant i 1 ,050 becs de lumière. Le service en est fait par 142 allumeurs. On distingue l'allumage en permanent et en variable. L'al- Umage permanent est propre aux réverbères allumés du soir au matin sans interruption. L'allumage variable s'appiique à certains réverbères qui, pendant "les clairs de Urne, ne sont point allumés, ou ne le sont que pendant une partie de la nuit.
Sans doute le sieur de La Reinie n'était pas en place ou n'avait pas encore avancé son ouvrage, lorsque Boileau composa sa sixième satire, où on lit ces vers :
.... Siiôt que ou ioir les ombrt-s pacifiques D'un duuble cadenas fùiu fonuer le» boutiques, Que, relire cliez lui, le paisible iiiarcband Va revoir 5HS billets et coupler son urgnit. Que djDs le Marcbè-Neuf tout tst calme et tranquille. Les voleurs à l'instant sViuparf>iit de la vilie. Le b:.is le plus funeste et le moins fréquente Esi, au prix de P;iris, un lieu àf sûreté. Malheur donc à celui qu'une affaire luprévue Engage un peu trop lard au détour d'une rue : Uisii ûi quatre biudiis, lui serrant les cùtès, La bourse
Le sieur Dassouci, dans une requête adressée au lieutenant général La Reinie, détaille les bienfaits dont Paris est redevable à ce magistrat : je vais traduire en
prose intelligible cette requête en vers obscurs :
« Grâce à ses talents, à sa fermeté, tout « le monde est maintenant en sûreté à « Paris. Le gagne-denier, ainsi que le fa- € bricant de draps, ne craignent plus les « filous, ni le fameux brigand Bras-d'A- « cier. Les archers ne leur font plus quar- « tier. On n'entend plus crier au voleur. « Le' laquais, autrefois si insolent, ne « porte plus l'épée, n'insulte, ne frappe « plus personne : le nombre des assassins, « des empoisonneurs, des filles publiques « et des blasphémateurs diminue, et les « rues sont moins boueuses (1). '>
Le sieur de La Reinie procura aux Parisiens une sécurité jusqu'alors inconnue; la ville fut éclairée pendant la nuit, les laquais et les pages désarmés, les cours des Miracles purifiées, les malfaiteurs moins nombreux.
Cependant, sous la fin de la lieutenance de ce magistrat, soit par sa négligence, soit par la corruption de ses agenrs, ou par défaut de moyens, on vit renaître tous les désordres du temps passé. Les vols se multipliaient. Dangeau écrit au 11 août 1696 : On commence à voler beaucoup dans Paris ; on a été obligé de doubler le guet à pied et à cheval (2).
En 1697, le sieur d'Argensoa fut nommé à la place du sieur de La Reinie.
D'Argenson était sévère, dur, despote, et sa figure, qui inspirait l'épouvante, convenait parfaitement à la sévérité de ses fonctions. Le peuple, dont il était redouté, lui donnait les noms de damné, de perruque noire, de juge des enfers. Il travaillait facilement et beaucoup, et montra en diverses occasions difficiles une grande énergie. Il organisa la police sur un plan plus vaste, multiplia considérablement le nombre des espions : au lieu d'être inquiétés par des troupes de pages, de laquais, de vagabonds, de filous, les Parisiens le furent par une armée de mouchards. Dirigé par des intérêts qui n'étaient pas toujours ceux de la justice, il servait le despotisme de Louis XIV. de ses ministres, les vengeances des jésuites et l'honneur des familles puissantes; il sauva de l'échafaud plusieurs nobles criminels. Ses mœurs
(1) Les Rimes redoublées du sieur Dassouci, psg. 126.
(2) Mémoires de Dangeau, pu"bliés par Lémontey, pag, 102
corrompues introduisirent le libertinage dans quelques couvents de religieuses de cette ville (1). Tant de services et ses talents relevèrent en -171 8 au grad^ émi» nent de garde des sceaux.
Sa surveillance, sa sévérité, son aimée d'espions ne purent arrêter les désastres d'uo fameux chef de brigands, nommé Cartouche, qui, à force de ruses, échappait à toutes les poursuites, et, par ses vols et ses meurtres, était l'effroi des Parisiens. La gloire de l'arrêter fut réservée à son succeseur M. Hérauld, qui le fit saisir dans un cabaret de la Courtille. Cartouche, condamné à mort, fut, en 1721, rompu vif. On composa sur les exploits de ce brigand un poème et une comédie.
Pompes a incendies. Ce fut pendant que le sieur d'Argenson dirigeait la police que, pour la première fois, on mit en usage à Paris les pompes contre les incendies.
Le sieur Dumouriez de Periez avait fabriqué des pompes d'après les modèles qu'il i avait vus en Allemagne et en Hollande, ! lorsqu'en 1 705 le feu ravagea l'église du Petit-Saint-Antoine et quelques maisons du voisinage. Pour l'éteindre, on employa ces machines avec succès. Le roi avait déjà, le 12 janvier de cette année, établi une loterie dont le profit était destiné à l'achat et à l'entretien de vingt pompes qui devaient être distribuées dans les vingt quartiers de Paris.
Cet établissement si utile ne reçut quelque consistance que par l'ordonnance du 23 février 1716, qui accorde un fonds annuel de 6,000 livres pour l'eatretien de ces vingt machines déjà en très mauva-s état, en établit seize autres, et commet trente-deux hommes excercés à ce service pour les mettre en activité.
En 1722, de ces trente-six pompes il n'en restait que treize. Le roi ordonna qu'il en serait établi seize autres, et que soixante hommes exercés, vêtus d'habits uniformes, en feraient le service. Telle fut l'origine de l'utile établissement des pom- '
(1) Son filo, le marquis d'Argenson, après avoir, dans ses Mémoires, fait l'éloge du caractère et des talents de son père, dit ; ■■ « Je suis obligé de convenir que ses mœurs « secrètes n^étaient pas parfaitement pur<^s. " Je l'ai vu de trop près pour croire qu'il ai: « été dévot. >• (Mémoires du marquis d'Argenson ^ pag. 156.)
pes à inœndies et du corps des pompiers. Nous aurons occr.sion d-ii parler dans la suite.
Etat civil des protestants. Depuis le commenceraeDt du rèîme de Louis XIV' jusqu'en 1660, on ne s'occupa des protestants que pour ramener dans les limites prescrites par l'edit de Nantes celles de leurs églises qui s'en étaient écartées. On avait cependant employé la sédaction pour entraîner quelques ministres daîis le cîtholicisme . p ur convertir des enfants malgré leurs père et mère protestants. Ces actes immoraux du pouvernement, dont le résultat devait soustraire les enfants à l'obéissance de leurs parents, rompre les liens sacrés qui les unissaient entre eux et semer des germes d'inimitié dans les familles, ces attentats à l'ordre naturel se commettaient sourdement et sans autorisation légale; mais le 24 mars 4661, par un arrêt 'du conseil d'Etat du roi. ils obtinrent force de loi. Cet arrêt porte que les garçons à quatorze ans et les filles à douze ans, âge où l'on est incapable de juger en matière de religion, pourront être convertis. On attirait" ces enfants dans le catholicisme par des caresses et de l'argent : on les y maintenait par des violences. Les jésuites montrèrent beaucoup d'habileté dans l'exécution de ces moyens séducteurs : moyens que l'on appliqua bientôt près à des enfants plus jeunes encore.
Les enfants prétendus convertis pouvaient se marier sans le consentement de leurs père et mère : un arrêt du parlement de Paris de 1663 décide que. malgré ce défaut de consentement, les enfants ne peuvent encourir l'exhérédation.
Les convertis qui retournaient à la religion de leurs pères sont, en avril 1663, menacés de toute la rigueur des ordonnances: et, le '20 juin 1665. une déclaration du roi prononce contre eux la peine ies galères à perpétuité: une autre, du 13 mars 1679, les condamne en outre à l'amende hoLorable et à la confiscation de tous leurs biens.
La rigueur de la persécution allait toujours croissant.
^ En convertissant les enfants par séduc- Lion, on les avait mis en opposition, eu ?tat de guerre centre leurs père et mère. Un arrêt du conseil d'Etat, du 3 novembre 1664, oblige les parents à girder dans leurs maison- leursenfants convertis; et un nouvel arrêt du 24 octobre ^ 665 con-
traint les pères à fournir à ce- enfants convertis une pension proportionnée à leurs facultés. On doit pressentir combien, dans ces lis presque draconiennes, il y eut d'intérêts froissf^s, d'outrages faits aux affections les plus sacrées de la nnture, de larmes répandues par de tendres mères, de haines, devengeances suscitées, et combien d'indignités et de violences durent commettre les exécuteurs fanatiques de ces lois.
La persécution devint encore plus grave et 1 orta de nouvelles atteintes à la morale publique. Un arrêt du conseil d'Etat du 41 janvier 1663 avait déchargé les nouveaux convertis des dettes qu'ils avaient contractées envers les protestants: un autre arrêt du même conseil, du 4 septembre 1666, consacre la même iniquité.
A Paris et à Rouen, les chanibres de l'édit furent supprimées le 4 février 4 669. A Paris, depuis longtemps on avait néglige à dessein de nommer des protestants aux places vacantes dans cette chambre de ledit: et, lors de sa suppression, il ce sy trouvait qu'un seul conseiller.
Les ministres de la religion protestante eurent à subir une persécution particulière. On comblait de bien^ ceux qui s'é»taienl convertis: on faisait peser sur ceux qui persistaient dans leurs opinions évangéliques la persécution la plus rigoureuse. Le 15 septembre 1660 on leur défendit de prendre aucune délibération dans leurs synodes, à moins qu'un juge royal n'y fut présent. Il leur fut défendu, par un arrêt du conseil d'Etat, de chanter les psaumes ailleurs que dans leur temple, et de porter la qualiikation de pasteurs.
Le 22 février \Q6i, on leur interdit la faculté de faire leur prêche en plus d'un lieu. Le 30 juin delà même année, ou leur défend de porter des soutanes et des robes à manches. Des arrêts du conseil ou déclarations du roi, du 2 avril 1666 etdu l*''" février 1669, défendent aux ministres dune province de correspondre avec les miiïistres d'une autre, et leur ordonneut de faire cesser dans Jeors temples le chant des psaumes, lorsque devant ces temples il passera une procession catholique, etc.
Lei'6 avril 1676. on interdit aux raicistres des templesetabiis dans des terres seigneuriales la faculté d'assister aux synodes avec les autres ministres.
Le 9 février 1672, il leur est défendu d'avoir dans l^r temple des bancs desti-
nés aux magistrats et des tapis à fleurs de lis et aux armes de sa majesté ; le 1 1 juillet 1679, de faire le prêche dans leur temple pendant que les évêques ou archevêques font leur visite dans leur diocèse.
Par arrêt du conseil d'Etat du roi, du 24 novembre 1681, il ast défendu d'accroître le nombre des ministres ; par un autre, du 13 juillet 1682, il est défendu à ceux-ci d'habiter les lieux où le culte a été interdit.
Un édit du roi, enregistré le 5 mai 1683, défend aux ministres de recevoir des catholiques à faire profession de la religion protestante, sous peine d'amende honorable et ciu bannissement perpétuel.
Dons une déclaration du roi, du 7 septembre 1684, il est dit que les ministres ne pourront exercer leur ministère que pendant trois ans. Le 8 janvier 1685, on ordonne qu'ils seront imposés au rôle de la taille. Le 30 avril suivant, il leur est défendu de faire le prêche dans des lieux où les temples sont démolis. Le 7 septembre 1685, on leur ordonne de s'en éloigner de six lieues.
Par l'édit du 22 octobre, qui révoque celui de Nantes, il est ordonné aux ministres de sortir de France dans la quinzaine, sous peine de galères.
Enfin une déclaration du roi, du 12 juillet 1686, dé'.'end à tous ministres de rentrer en France, sous peine de mort : ceux qui leur donneront retraite seront condamnés aux galères perpétuelles; et ceux qui, par leurs avis, procureront la capture d'un ministre en France, recevront pour leur récompense la somme de 5,500 livres.
On avait arraché les enfants des bras de leurs père et mère, et semé des germes d'inimitié dans les familles; en avait obligé les parents à payer des pensions à leurs enfants ennemis. A ces lois crueiies et immorales, on avait joint celle qui, déclarait inexigibles Ics dettes contractées par des convertis envers ceux qui ne l'étaient pas. La persécution s'elen^it plus loin : elle priva la plupart des protestants de leurs moyens d'existence.
Un arrêt lu conseil d'Etat, du 21 juillet 1664, annule toutes les lettres de maîtrise données à des protes:auts, paralyse leur industrie, leurs talents, et réduit leurs familles à la misère.
Le 6 novembre 1679, un arrêt du con-
gneurs hauts-justiciers d'accorder, dans leurs terres, aucun office à des personnes qui font profession de la religion protestante.
Le H juin 1680, un règlement du roi défend aux adjudicataires de fermes et gabelles de recevoir aucun employé qui soit protestant. Le 17 août de la même année, même défense est faite aux receveurs généraux des finances.
Le 2 décembre 1680, ordre aux greffiers, notaires, procureurs, sergents qui professent la religion protestante, de se défaire de leurs charges.
Un arrêt du conseil d'Etat, du 21 août 1665, avait déjà exclu de la maîtrise les lingères de Paris qui n'étaient point catholiques. Un arrêt du parlement de Paris, du 16 juillet 1669, fait défense aux maîtres brodeurs de cette ville qui sont protestants de recevoir des apprentis.
Une déclaration du roi, du 20 février 1680, porte « qu'aucune personne, de «■ quelque sexe que ce soit, faisant pro- « fession de la religion prétendue réfor- « mée, ne puisse dorénavant se mêler « d'accoucher, dans notre royaume... des « femmes tant de la religion catholique, « apostolique et romaine, que de la leli- « gion prétendue réformée, leur faisant « très expresse inhibition de s'y immis- « cer, à peine de 3,000 livres d'à- « monde, etc. »
Une sentence de règlem.ent, rendue <:'h la police du Châtelet sur les conclusions des gens du roi, le 16 mai 1681,*defeud aux maîtres bonnetiers de Paris qui sont de la religion protestante de faire aucun apprenti, et à ceux qui sont catholiques d'admettre parmi eux aucun bonnetier protestant.
Une autre déclaration du roi, enregistrée le 7 septembre 1684, défend aux juges et aux parties de nommer des experts qui soient de la religion protestante.
Le 4 mars 1683, ordre à tous les officiers desm-.iisons du roi, de la reine, de madame la Dauphine, du duc d'Orléans, etc., qui sont protestants, de se défaire de leurs charges. Le19janviei 1 684. même ordre aux titulaires des charges de conseillers, de secrétaires d'Etat, etc.
Le 9 juillet 1685, il lut fait défense i tous imprimeurs et libraires de la rel
lOE
seil d'Etat, et, le M janvier 1680, un arrêt du parlement défend nt à tous sei- « protestante de continuer leur profession
Pakis. — Typcgrapliie Lacûi'r, rue Soufflo?, 18.
à peine de confiscation de to'.is leurs livres et de 3,000 livres d'amende.
Le même jour il fut défendu à tous ecclésiastiques de donner des biens à ferme à des protestants. *
Le 26 juillet 1685, il fut défendu à toutes les cours de justice de recevoir de? avocats de la religion protestante. Le même jour, on interdit aux ju.ijes. avocats, procureurs, la faculté d'avoir des clercs de celte relîeion. Les o et 28 no-
ETAT CIVIL gf
vembre suivant, tous les avocats protestants eurent ord;3 de cesser leurs fonctions ; et il leur fut défendu de les exercer dans aucune juridiction.
Les médecins, les apothicaires, etc., ne furent pas épargnés : une déclaration du roi, enregistrée le 22 août 1685, défend expressément d'admettre au rang de docteur en médecine les étudiants qui professent la religion protestante.
Le 1o septembre suivant, un arrêt du
Costumes du ivne siècle sous Louis XIY
mairnc/^'2ioô'
-•onseil d'Etat paraivse les talents des chi- "urgiens et des apothicaires professant la •eligion prohibée, et leur défend expresséjaent de faire aucun exercice de leur art, Hrectement ou indirectement.
Le 3 novembre 1685, les conseillers du >arlement de Paris, professant la religion TOtestante, ont ordre de se démettre de ^ur office.
On porta des atteintes successives et oujours plus graves aux écoles et acadé- Qies fondées pour l'instruction des pro-
IV DGLACRB
testants, et autorisées par i'édit de Nantes. Le 2 avril 1666, on leur interdit la faculté de tenir des académies pour lexercice de la uoMesse. Le 9 décembre 1670, on prescrit aux maîtres d'école protestants de n'enseigner que la lecture, 1 écriture et l'arithmétique. Le 4 décembre 1671, on ordonne qu'il n'existera qu'une seule école et qu un seul maître dans les lieux où ils étaient autorises; et il est ordonné, le Il janvier 1683, qu'il n'v aura d'école que dans le lieu où le culte était cé.ébré.
Le 9 piillet ICSi, on avait ordonné la suppression du collégo ou académie de Sedan : et, en janvier 1685, on supprima la célèbre académie de Saumur.
Les protestants avaient établi des hôpitaux où étaient reçus les pauvres malades de leur religion. Un arrêt du parlement, du 3 décembre 1665. supprime ces hôpitaux dans Paris e.t ses faubourgs, et confisque leurs moî^iliers au profit de l'Hôtel-Dieu. Des ordonnances, des 7 janvier '1683 et 7 septemb^er '1684-, portent que les biens légués aÏÏx pauvres protès-' tants seront réunis aux hôpitaux.
Le 4 septembre 1684, il fut fait défense aux particuliers de Paris et des autres villes du royaume de recevoir dans leurs maisons les pauvres malades protestants.
Les protestants avaient dans tous les lieux où leur culte était autorisé, et même dans les villes de leur résidence, un ou plusieurs cimetières. Une ordonnance du mois de mars 1663 leur prescrivit de n'enterrer leurs morts qu'au commencement et à la fin du jour.
Ils avaient à Paris tjmis^cimetières dont j'ai parlé; sous Louîs 'XI V celui du faubourg Saint-Germ'âin subsistait encore, quoiqu'à plusieurs reprises on eût suscité des soulèvements populaires contre ce lieu de repos. Dans la nuit du 20 août 1 671 , UD attroupement d'hommes de la dernière classe du peuple, sans doute payés pour cela, s'y rendit, et en poissa la porte pour la brûler : le feu avait déjà pris, lorsque le guet averti se prëlenta et mit en fuite les incendiaires. Ce ^cimetière siîfbsista jusqu'au 22 octobre 1685, époque de la suppression totale du culte protestant à Paris et en France, i^^ k
Huit jours après la ^iWative faite contre le cimetière des protestants, des hommes de la même espèce, sans doute excités par les mêmes chefs, se portèrent pendant la nuit au temple des protestants parisiens, situé à Charenton. Ils mirent le feu à deux boutiques adjacentes, et lancèrent à travers les fenêtres de l'édifice des pièces de bois enflammées, qui l'auraient infailliblement détruit si les incendiaires n'eussent été repoussés. Le parlement ordonna des informations contre les auteurs de ces deux tentatives d'incendie ; mais le parlement, comme on l'a vu, Gidonnait toujours sans pouvoir se faire obéir.
PE PARIS
\ Quant aux moyens emplovés pour opé- ; ror les couver ions, ils avaient déjà reçu, ■ dès l'an 1676, une force nouvelle: le jal j bile de cette année en fut l'occasion, j Louis XlV eut alors un accès de dévotion i que parut partager sa maîtresse, la mar- I quise de Montespan. Les amants se sépaj rèrent pendant quelques jours, "firent i plii^ieurs actes religieux,. jet semblèrent j abjurer le scançlale' de leur conduite; 1 mais, après avoir gagné leur jubilé, ils se kappuetchèrent, et l^standale continua.
i Pour céder à ce mouvement de dévotion, 'ou plutôt pour exp1^ la rechute, le roi, qui avait déjà sacrifié des sommes considérables aux conversions des protestants^ consacra alors à cette œuvre le uers des économats. Pélisson, célèbre converti, eut l'administration de cette caisse : il fit des règlements pour organiser cette nouvelle branche de corruption. « Les évêques, dit « un écrivain moderne, après avoir reçu < les fonds qu'il leur faisait passer, lui « renvoyaient les listes avec le prix des «c conversions en marge. Le prix courant « de ces conversions, dans les pays éloi- « gnés, était à six livres par tête. Il y en « avait à plus bas ^x. La plus chère que « j'aie trouvée, pour une famille nom- « breu^ est à .42 livres. Des commis « examinaient ensuite si chaque quittance « était accompagnée d'une abjuratimi en « forme... Bientôt à la%)ur on s'ent^tint « des miracles qu'opérait Pélisson. Les «c dévots eux-mêmes plaisantèr^t de cette « élogi^ce dorée, moins jgêvante, dique celle de ^ssuet, mais s persuasive. D'année en année, OD augmenta les fonds^stinés à cette « corruption religieuse (1). »
On augmenta les fonds de la caisse des économats; et Pélisson, chargé d'en faire l'emploi, devenu complice des manœuvres infâmes exercées contre des hommes dont il avait longtemps partagé l'opinion laissé des comptes fort en désordre, qui pourraient faire suspecter la fidéfi de sa gestion. Mais reprenons la série de^ ces lois iniques faites par Louis XIV, qui^ pour, ramener les protestants sous le joug catholique, exerçait sur les consciences une autorité qui ne lui appartenait pas^ commettait des violences et des actes ty*»
(1) Eclaircis$ements historiques sur les corn-
sfs de la révocation de l'édit de Nantes, tom.I, cliap. 7, pag. 144.
« éloqi^c c sai|mt-ils « bien plu 5
mt
ranniq'.ies fort opposés au christianisme (1).
Ce roi, par sa déclaration du l^"" février 4669, avait fixé à quatorze ans l'âge des garçons et à douze ans celui des filles qui pouvaien; èire séduits par quelquL-s écas, et. être ainsi soustraits à l'obéissance de leurs père et mère, c'est ce qu'on appelait des convertis : il dérogea à cette déclaration par une autre, du 8 juillet 1681, portant que l'on pourra soumettre à cette étrange conversion les enfants des deux sexes, âgés seulement de sept ans.
Cette "rigueur fut encore aggravée par une nouvelle déclaration du roi, du i 2 janvier 1685, qui ordonne que les enfants des protestants seront, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à celui de seize, enlevés à leurs père et jrère, et mis entre les mains de leurs parents catholiques, s'ils en ont; et, s'ils n'en» ont pas, qu'ils seront placés chez des personnes catholiques désignées par les juges; enfin que les pè- ; res et mères seront tenus de leur payer | une pension, [
' On avait déjà mis plusieurs entraves à j l'exercice du culte des protestants. Le \ 2 décembre 1680; il fut ordonné que les i juges ordinaires se transporter^^ient chez ! les protestants malades, pour savoir d'eux i dans quelh religion ils voulaient mourir. I
Ceux de Paris, pour éviter les attaques ! fréquentes auxquelles ils étaient exposés '. en se rendant à leur temple de Charenton, i avaient pris le parti d'y aller et d'en rêve- ; nir par la Seine sur 'des bateaux. En ; allant et en venant ils chantaient les psau- i mes de David. Une ordonnancq du 29 mai | 4681 , portant que le chant des psaumes 1 cause un très grand scandale aux catholiques, leur interdit cette consolation, oui leur prescrit de chanter ces psaumes à j voix si basse qu'ils ne puissent être entendus des passants et voisins.
Le 6 juillet 1682, on ordonna la démo- W lition du temple de Bois-le-Roi, situé près ; de Fontainebleau. Depuis 1660 jusqu'à j l'époque de la vérification de l'èdit de 1
(1) Lorsque des gens de bien blâmaient I ces iniquités, on leur répondait par ce dicton j blasphématoire : Dieu se sert de tous i moyens. Il eût été plus vrai de dire : Les i jésuites se servent de tous moyens. En effet, 1 • leur système de persécution l'emporta, j ( Voyez Eclairèi-tsements historiques^ etc. , î pag, 178.) [
Nantes, j'ai compté plus de six cents temples démolis en France, et nui le furent sous les plus légers prétextes.
Pendant le cours de cette persécution, un attroupement d'hommes inspirés comme le furent ceux qui, en 1621, incendièrent le temple de Charenton, t'.>ntèrent encore, à la fin d'août 168o, une semblable expédition contre ce temple magnifiquement reconstruit. Les protestants parisiens se plaignirent de cet attentat au parlement qui ordonna des informations; mais cette procédure fut interrompue par l'effet de la révocation de l'édit de Nantes.
Le 22 octobre 1685, l'édit de cette révocation fut enregistré; et, par un de ses articles, la démolition de tous les temples encore subsistants fut ordonnée.
Le même soir du jour de cet enregist'ement, une foule nombreuse, composée de gens de la classe que l'on excite facilement à des attentats paur quelque argeni. se porta à Charenton, et y commença la démolition du temple des protestants parisiens. Ce suoerbt? édifice, bâti en 1623, sur les dessins du célèbre architecte Jacques Desbrosses, n'offrit dans l'espace de cinq jours qu'un amas de ruine?. Les bâtiments delà bibliothèque, de l'imprimerie, de la demeure, du ministre et autres, contenus dans lenceinte de ce temple, eurent le sort du principal édifice; tous les mat-riaux furent donnés à l'Hôtel- Dieu de Paris (!).
Voilà des habitudes rompues, des partisans d'une religion révérée désunis, privés de leur culte et des consolations qu'i's en tiraient; les voilà dénouillés de tous leurs droivS, de leirs moyens d'existenoe, séparés de leurs enfants, violentes dans leur croyance, opprimés et persécutés par la puissance qui leur devait protection. Il ne leur restait qu'un moyen d'e-^happer à de si grands maux : ces moyens étaient des crimes. Il leur fallait violer leurs serments, mentir à leur conscience, devenir hypocrites et renoncer à la religion de leurs pères. Soyez à jamais malheureux
(1) L'emplacement de ce temple et de se^. dépendances resta inhabit-é pendant quinze ans ; puis il fat donné aux Nouvelles-Catholique» do la rue Sainte- Anne, à Paris. Eli 1701, on y trausTéx-a las religieuses du Val-d'Osne, couvent situé à deux lieaes de Joinville.
HISTOIKE DE PALIS
OU criminels! leur criaient leurs implacables persécuteurs.
Dans cette douloureuse alternative, ils auraient eu besoin de se réunir pour se concerter sur les moyens d'adoucir leur triste sort; cette consolation leur fut interdite. Une ordonnance, du 15 octobre 1685, défend les conférences secrètes entre les protestants de Paris et les protestants étrangers à celte ville, et ordonne à tous les Parisiens de leur refuser un asile dans leur maison.
Ce troupeau dispersé et sans pasteur, pour s'alimenter des paroles de lEvangile, qui les soutenaient dans leur adversité, allait chercher ce précieux aliment dans les temples, lorsqu'il en existait, jusqu'à plus de trente lieues d'éloignement (1).
Les ambassadeurs de princes protestants faisaient, dans leur hôtel à Paris, célébrer le culte évôngélique. Les protestants parisiens s'y rendaient; mais un ar- ,rêt duconseil d'Etat, du 3 décembre 1685, enlève à leur piété cette dernière ressource. On poussa plus loin la précaution : deux ordonnances, l'une du 25 octobre, l'autre du 5 novembre 1685, défendent aux protestants l'exercice de leur culte, même sur les vaisseaux du roi et sur les vaisseaux marchands.
Qndques-uns, après la révocation de Védit de Nantes, se réunissaient pour faire leurs prières en commun, « Lorsque « nous allions pour les instruire, dit un « docteur de Sorbonne, nous en avons « trouvé, dans Paris et dans les villages « du diocèse, assemblés et faisant leur < prière en commun (2). » L'article 2 de l'fcdit de cette révocation prohibe ces réunions dans des maisons particulières; et l'article 5 d'une déclaration du roi, du 42 juillet 1686, les défend sous peine de mort.
(1) Voici ce qu'on lit dans le préambule d'une déclaration du roi du 14 août 1685 : « Nous avons été informés que, depuis l'in- *' terdiction de la religion prétendue réforu mée et la démolition des temples dans
" plusieurs lieux nos sujets faisant pro-
« fession de ladite religion viennent et abon- « dent des différents bailliages et sénéchaus- «< sées aux temples qui subsistent, bien qu'ils « en soient éloignés déplus de trente lieues. »
(2) Nouvau Recueil de tout ce qui s'est fait poxir ou contre les protestants, par Jacques Lefêvre, docteur en théologie, partie IV, p. 5.
Ma'heur aux protestants qui, n'ayant pu éviter le piège tendu à leur enfance ou à leur misère, avaient inconsidérément cédé aux séductions des convertisseurs: ils étaient, pour toute leur vie, condamnés à contenir les mouvements de leur conscience, à se montrer catholiques malgré eux; et s'ils s'avisaient, même à la mort, de manifester quelque retour vers la religien de leurs pères, on les déclarait relaps; et ce prétendu crime attirait sur eux et sur leur famille d'épouvantables châtiments. Une déclaration du roi, enregistrée au parlement, le 24 mai 1686, porte: « Ordonnons, voulons et nous plaît que, « si aucuns de nos sujets de l'un et de « l'autre sexe, qui auront fait abjuration « de^la religion prétendue réformée, ve- « nant à tomber malades, refusent aux « curés, vicaires et autres prêtres de re- « cevoir les sacrements de l'Eglise, et dé- « clarent qu'ils veulent persister dans la <c religion prétendue réformée, au cas que « lesdits malades recouvrent leur santé, le « procès leur soit fait et parfait par nos « juges, et qu'ils les condamnent, à l'é- « gard des hommes, à faire amende hono- « rable et aux galères perpétuelles , avec « confiscation de biens; et, à l'égard des « femmes et filles, à faire amende hono- « rable, et être enfermées, avec confisca- « tion de leurs biens; et, quant aux ma- « lades qui... seront morts dans cette « malheureuse disposition , nous ordon- « nons que le procès sera fait au cadavre «t ou à leur mémoire... et qu'ils soient « traînés sur la claie, jetés à la voirie, et « leurs biens confisqués... car tel est « notre plaisir. »
Je ne parlerai point d'un plan de persécution exécuté dans quelques provinces méridionales : plan formé par les jésuites, tempéré par Louis XIV, et dont la rigueur s'accrut par degrés, en passant du roi aux ministres, des ministres aux évêques, aux intendants, et de ceux-ci aux derniers exécuteurs. Cette persécution, appelée dragonnade, conversion par logement ou mission bottée, fut commencée en 1680 et continuée jusqu'en 1688 : elle se compose de détails qu'on ne peut Ute sans déplorer le sort des persécutés, et sans éprouver la plus vive indignation contre les persécuteurs (1).
(1) Ceux qui seraient curieux de s'in- I struire sur ces horribles détails doivent aller
Mais pourquoi, pourra-t-on demander, ces malheureux ne fuyaient-ils- pas une patrie m;uàtre, un gouvernement cruel, qui, depuis tint d'années, accumulait sur eux des oppressions toujours nouvelles ? Pourquoi , lorsqu'on les dépouillait de toute liberté, de tous droits, qu'on les excluait de tous les emplois , qu'on leur défendait d'exercer leurs talents, leur profession, leur industrie; qu'on arrachait de leurs bras leurs enfai ts, et qu'on les instruisait à détester leurs pères; pourquoi, lorsqu'on suscitait la guerre entre les membres de la même famille, lorsqu'on s'efforçait de commander despotiquement à leur conscience, d'usurper un , empire absolu sur leur pensée, lorsque enfin on épuisait contre eux tout ce que l'imagination la plus féconde en méchanceté peut concevoir; pourquoi, dis-je, n'echappaientils pas par la fuite à tant d'outrages, de persécutions, de gênes et de souffrances? Car, à moins de les brûler à petit feu, comme l'avaient fait pendant trente-sept j ans François l^r et Henri H; de les trahir : et de les massacrer, comme fit Charles IX; ' de les condamner à la potence, à lexem- j pie de Henri HI , il était impossible de , trouver sur la terre des sujets plus cruel- j lement opprimés que les protestants le furent par Louis XIV et ses jésuites. La | fuite était en effet le seul parti qu'ils eussent à prendre; et c'est aussi le parti que prirent beaucoup d'entre eux , qui abandonnèrent un gouvernement ennemi, et trouvèrent chez les puissances étrangères protection et amitié. Une centaine de mille nommes, les mieux avisés ou les plus riches, n'attendirent pas les derniers excès de la persécution : ils quittèrent la France avec une grande partie de leur fortune ; mais ce fut le petit nombre. Alors le gouvernement, qui redoutait le progrès de ces exemples, se hâta de leur opposer des obstacles.
Au mois d'août 1669, le roi avait rendu une ordonnance pour arrêter le cours des émigrations; il la renouvela le 26 juillet
aux Archives du royaume, hôtel Soubise, et y lire la Correspondance ministérielle sur les religionnaires ou émigrants pour cause de religion; ils se convaincront que l'ignorance de Louis XiV et sa confiance aveugle en ses confesseurs, et confesseurs jésuites , or.t souillé une partie de son règne de taches ineffaçables.
168j, et crut intéresser le? émigrants en commuant la peine de mort, prononcée contro eux par la première ordonnance, en celle des galères perpétuelles, en cas qu'ils fussent pris à la guerre. Cette commutation devait être et fut sans effet.
Une déclaration du 24 mai I6S6 prouve que, parmi les nouveaux convertis, plusieurs, ne l'étant devenus que par la terreur ou la séduction, cherchaient à se so.istraire à la tyrannie des convertisseurs, en fuyant la France. Cette déclaration porte que les nouveaux catholiques qui sortiront du royaume seront, quant aux hommes, condamnés aux galères perpi-tuelles; et. quant aux femmes, rasées et emprisonnées pendant le reste de leur vie. Mêmes peines prononcées contre ceux ou celles qui auraient facilité leur évasion (1).
Le gouvernement semblait vouloir contenir , emprisonner les protestants dans les limites de la France, afin de pouvoir commodément les pers^^cuter, les torturer, les martyriser et les convertir.
On arrêtait sur les routes ceux qui fuyaient. L'émigration était devenue fort périlleuse dans les années 1685 et suivantes. Le marquis de Bordage fuyait avec toute sa famille : il était près de sortir de France; des gardes tirèrent sur sa voiture : son époUïC fut blessée d'un coup de fusil: et tous deux furent conduits prisonniers dans diverses citadelles.
Le duc de La Force, refusant de se convertir, fut arrêté et renfermé dans la prison de Saint-Magloire à Paris.
D'autres hommes de cour cédèrent à la corruption, et firent semblant d'être convertis. Le 21 octobre 1685, le duc de Bichemont abjura la religion de ses pères; mais peu de temps après il rentra sous la loi du protestantisme.
Le roi acheta, le 8 janvier 1686, la conversion du marquis de Belzunce et de la dame Lance-Bambouillet pour 2,000 fr. de rente. Il paya pbs cher celle de Vivans, ancien brigadier de cavalerie, qui reçut 2,000 écus'de pension.
Le 2 mai 1686, Louis XIV fit enlever
(1) Tous les édits, déclarations, arrêts du conseil d Etat, etc. , cités dans cet article, se trouvent dans un volume in-4o intitulé Nouveau recueil de tout ce qui s'est fait pour et contre les protestants , par Jacques Lefevre, docteur en théologie. Paris, lt>b6.
tous les enfants des nouveaux convertis, pour leur donner une éducation. II écrivit au marquis de Menars, intendant de la généralité de Paris, pour qu'il fît savoir à tous ces convertis que son intention était que leurs enfants fussent instruits dans les couvents et dans les collèges (i).
Le gouvernement , en i 686 , ayant épuisé contre les' protestants tous les moyens de vexations, s'arrêta, parut s'étonner de la longue série d'iniquités dont il les avait accablés, et commença à en prévoir les funestes conséquences et même à les sentir : il n'osa point réparer ses fau- .tes; c'était les avouer; il se serait condamné lui-même ; mais il en diminua la gravité par des adoucissements et par une tacite tolérance.
Ce plan de persécution (2), dont l'exécution fut ardemment suivie par les jésuites qui en étaient les auteurs; ce plan, qui outrageait toutes les règles de la poli tique, de la justice, de l'humanité et de l'Evangile; qui causa de si cruels malheurs, enfanta tant de vexations, tant de crimes ; qui fit couler tant de larmes et de sang , et contre lequel s'élevèrent plusieurs personnes probes, éclairées et puissantes (3) ; ce plan, dis-je, produisit un
(1) Mémoires d» Danyeau, publiés par Lémontey, pages 19, 20, 21.
2) Deux plans de conversion furent discutés au conseil d'Etat : l'un proposait les voies de douceur et de persuasion, l'autre des moyens prompts et violents : ce dernier plan était l'ouvrage des jésuites ; il fut préféré. Lesjésnîtes, quoique habiles fourbes, avaient des vues très bornées ; ils savaient concevoir des plans de destruction et de crimes, et ne •avaient pas heureusement leur assurer un succès durable : rien ne leur a réussi ; ordinaire destinée des auteurs de projets basés 8ur l'imposture et l'immoralité.
(3) Le pieux Fénelon s'opposa autant ■qu'il put à ces iniques moyens de conversion : lejésuite La Chaise, confesseur de Louis XIV, Ten punit, eu le faisant rayer de la feuille où il était inscrit pour l'évéché de Poitiers. Fénelon écrivit à madame de Mainteuon pour l'engager à persuader le roi d'employer contre les protestants des moyens moins rigoureux. {Eclaircisstments historiques sur les causes delà révocation de Védit de Nantes, tom. I pag. 368, 369.)
D'Aguesseau, intendant du Languedoc, demanda son rappel pour ne pas participer
effet tout contraire à celui que les jésuites en attendaient.
Le protestantisme fut plutôt affermi que détruit en France ; il subsiste encore. Les persécutions, quoique iniques et cruelles, furent inutiles aux persécuteurs , qui recueillirent la honte d'avoir commis des crimes , dégradé la morale sans aucun succès.
La France, privée d'un grand nombre d'habitants laborieux , vit bientôt son commerce et son industrie ruinés ; elle supporta avec peu de succès une guerre que fit à Louis XIV, persécuteur du protestantisme, la ligue des princes qui professaient cette religion.
L'époque de cette persécution fut celle où ce roi, jusqu'alors presque toujours vainqueur de ses jennemis, essuya de tristes revers, et vit sa gloire obscurcie par de nombreuses défaites. A cette épo-
aux iniquités dont il était le témoin. Il composa un Mémoire très sage dans lequel il soutenait que la contrainte imposée aux nouveaux convertis était impie. (Eclaircissements historiques sur les causes de la révocor tion de l'édit de Nantes, tom, I, pag, 373.) Le maréchal de Vauban eut le courage de présenter au ministre Louvois un Mémoire où il proposa de déclarer nulles toutes les ordonnances faites depuis neuf ans contre les protestants, de rétablir les temples, de rappeler les ministres, et de rendre à tous ceux qui n'avaient abjuré que par contrainte la liberté de suivre celle des deux religions qu'ils voudraient. Dans ce Mémoire, il déplore la désertion de cent mille Français, la sortie de soixante millions en numéraire et la ruine du commerce; -il y montre les armées, les flottes ennemies grossies de Français aguerris. Il dit que « la contrainte " des conversions a inspiré une horreur géa nérale contre la conduite des ecclésiasti- " ques qui n'ajoutent aucune foi à des sa- « crements qu'ils se font un jeu de profaner; " que le projet de convertir par la violence « est exécrable, contraire à toutes les vertus " chrétiennes, morales et civiles, dangereux « pour la religion même, puisque les sectes « se sont toujours propagées par la persécu-, « tion ; et qu'après les massacres de la M Saint-Barthélemi , un nouveau dénombre- , « ment de huguenots prouva que leur nom- « bre s'était accru de cent dix raille. » (Eclaircissemeyits historiques sur les causes de la révocation de Védit de Na7ites, pag. 180.)
ETAT
que commença la pénurie d'hommes et de j finances . commencèrent les ressources ; honteuses ou vexatoires que cette pénurie rendit nécessaires.
Si loi) remonte à la source de tant d'iniquités et Je maihears, on la trouvera j dans les jésuites, et surtout le jésuite La j Chaise, conf sseur de Louis XJV, et dans j 1 i^noraiiceùe ce roi. j
Privilégls de Paris- Les Parisiens • btinrent -imaisdes rois de France au- .e charte de commune ou de franchise. ! ij ielquôs rois accordèrent, de loin en loin, C-'.'iainsprix iléges à cette ville, notamment ma'gtstra ire du prévôt des marchands des écl; vins; Louis XIV, par lettres j.,..ientes à •. mois de mars 1069, les confirma. Ceiij confirmation était dérisoire : ce n'étaier' plus des privilèges, mais d'anciens affr: iichissements de servitudes féodales qui alors n'existaient nulle part. En effet, on fi-ouve dans ces leMres patentes que les hal-itants de cette vi,,d ont le droit depoursu.vre en justice Lurs créanciers; , qu'ils son: exempts du droit de prise. Ce ; prétendu droit était une exaction révol .tanic. UR véritable pillage. J'en ai parlé/ souvent dans les précédents volumes. Ainsi, par ces lettres patentes, le roi n'accorda rien aux Parisiens : leurs magistrat-^ conhnuèrent à être assujettis k une cereinon:.^ très humiliante: chaque fois que de : uveaux echevins étaient élus, le :^î -rvôt ijs marchands venait les présenter a ccar. adressait au roi un discours qui utciiail un ample éloge de Sa Majesté; et pendant la harangue, Is prévôt et les echev;i]s se teuLiient constamment à genoux (î.
JcâT;c£s DE F.\Ris. Au commencement du règr.e de Louis XIV, on comptait dans cette ville trente justices ou juridictions : huit royales , six particulières , et seize féodales ecclésiastiques.
Les huit justices royales étaient : le
Parlement, la Chambre des comptes, la
Cour des aides, la Cour des monnaies, la
Trésorerie de France, l' Election, la Con-
Qetablie et Maréchaussée, et le Chàtelct.
Les six juiilices particulières élaienl : le
BailiMge du Palais, daus l'enclos du Pa=-
i<. les Juges-coijsuls: la juridiction du
Tia:d-maitre de l'artillerie, à l'Arsebal;
•Mie du Prévôt de l'hôtel, au Louvre; et
(1) Mémoires de Danjeau, publiés oar Lémoiuey, pag. 12.
celle du Prévôt de l'Ile-de-Franc? et du Piivôt des marchands.
Voici les noms des seize justices féodales ecclésiastiques : celles de l'Archevêque de Paris, au For-l'Evêque, de l'Officialilé à l'Archevêché; du Chapitre de Notre-Dame, de l'Abbaye de Sainte-Geneviève, de l'Abbaye de Saint-Germaindes-Pres. de l'Abbaye de Saint-Victor, de l'Abbaye de Saint-Magloire, de l'Abbaye de S tiiù-Antoine-des Champs, du Prieuré de Saint-Martin-des-Charaps, du Temple, du Prieuré de Saint-Denis-de-Ia-Chartre, du Prieuré de Saint-Eloi, du Prieuré de Saint-Lazare, des chapitres de Saint- Marcel, de Saint-Benoît et de Sâint- Meni.
Ces juridictions nombreuses entravaient la marche de la justice : par son édit du mois de fé\fier 1674, Louis XÏV réunit au Chàtelet toutes les justices féodales de cette ville et de sa banlieue, et créa en même temps un nouveau siège présidiat qui, avec le Chàtelet, partagea leur territoire.
Les seigneurs de Paris, tous gens d'église, s'élevèrent contre cette atteinte à leurs droits, et parvinrent, à force d'intrisues, à recouvrer de forts dédommagements, ou bien le tout ou partie d=.' oes prétendus droits que le roi leur avait enlevés. Ce roi, pour apaiser l'archevêqne de Paris, lui avait d'avance accordé le ti^ tre et Ics prérogatives de duc et pair de France ; mais l'archevêque n'en fut pas satisfait : il obtint en outre, le 26 mai 16St, un supplément d'indemnités, qui s'éleva à une somme de 6. ,000 livres de rente annuelle.
Le prieur de Saint-Martin-des-Champs obtint des lettres patentes, du 22 janvier 1678, qui le rétablirent dans le droit de haute-justice qu'il exerçait sur les habitants de la paroisse de Saint-Nico^asdes-Champs ; et dans celui de !a moytnue et basse-justice, pour la conservation des cens, rentes et autres redevances de la censive directe de ce prieuré, dans Paris et ses faubourgs.
L'abbé de Saint-Germain-des-Prés fut.
«n 1693, reintégré dan- tousses droits féodaux; dans la haote jusiice, exercée sur les habitaiits de l'euclos de cette abbaye par le bailli de cet abbé, qui, de plus, eut la connaissance des apprllatioDs des jugements rendus en matière civile par les juges des hautes-jusiices dêpen*
dantes du temporel de l'abbaye, et situées hors de la banlieue de Paris. Cet abbé fut ainsi réintégré dans la basse-justice qu'il exerçait autrefois sur les parties de la ville et des faubourgs où il percevait des cens, rentes et autres redevances. Ainsi, les coups portés à la féodalité parisienne parle despotisme furent presque sans effet, et prouvèrent la force morale dont jouissaient encore les seigneurs ecclésiastiques.
Paris divisé en quartiers. Sous Philippe-Auguste, la ville fut, à ce qu'on présume, divisée en quatre quartiers.
Quelque temps après, ce nombre fut doublé; et Paris eut huit quartiers, dont six du côté du nord : ceux deSaint-Germainl'Auxerrois, de Sainte-Opportune, de Saint-Jacques-de-la-Boucherie , de la Verrerie, de la Grève, et le quartier de la Cité; et deux du côté du midi : ceux de la place Haubert et de Saint-André-des- Ars.
Sous Charles VI, on ajouta à ces divisions celles de Sa nt-Antoine, de Saint- Gervais, de Sainte-Avoye, de Saint-Mar tin, de Saint-Denis, des Halles, de Saint- Eustache et de Saint-Honoré; et l'on compta dansParisseizequartiers. En 1642, on y joignit le faubourg Saint-Germain, qui forma un dix-septième quartier.
Ces divisions étaient très inégales : un seul quartier avait plus d'étendue que trois ou quatre autres. Par une déclaration du roi, du 14 janvier 1702, ronfirmée par une autre du 12 décembre de la même année, et enregistrée le 5 janvier 1703, Paris fut divisé en vingt quartiers dont voici les dénominations ;